Chapitre 23
" Jane, pourriez-vous m'accorder une petite minute je vous prie ?"
" Allons Elizabeth, je ne peux délaisser mes invités."
Face au petit sourire satisfait de sa soeur aînée, Elizabeth ne put s'empêcher de rire de bon coeur. Jamais elle n'aurait cru Jane capable d'une telle chose, pourtant elle se sentait heureuse de la présence de M Darcy à Netherfield. Dès qu'elle entra dans le petit salon, ses yeux se portèrent naturellement sur Georgiana. Elle était à l'écart, admirant le sapin dans un coin de la pièce.
" Miss Georgiana ?"
La jeune fille se retourna.
" Miss Elizabeth ! Je suis tellement heureuse de voir revoir !"
Elizabeth saisit les mains de la jeune fille et lui exprima sa joie de la revoir elle aussi. Elle l'entraina vers un divan en lui posant mille questions sur les derniers mois écoulés. Georgiana semblait heureuse d'avoir une oreille amie pour raconter les jours difficiles qu'elle avait vécu. Elizabeth était désolée d'apprendre le désarroi dans lequel la jeune fille avait été lorsqu'elle avait quitté précipitemment Pemberley. Mais elle fut encore plus troublée en apprenant le comportement de M Darcy et sa profonde tristesse. Elle ne pouvait s'empêcher de se sentir coupable. Toute à leur discussion, les jeunes femmes ne virent pas Miss Bingley s'approcher.
" Georgiana, votre frère ne cesse de dire que vos progrès au piano sont fulgurants ! Voudriez-vous nous jouer un air ?"
" Avec plaisir Miss Bingley, si Miss Elizabeth est d'accord pour m'accompagner !"
Elizabeth capitula, ravie devant l'air offusqué de Miss Bingley. Les jeunes femmes s'installèrent devant le pianoforte. Les conversations cessèrent et les dames s'assirent pour mieux écouter. Après des débuts tatonnants, Elizabeth et Georgiana réussirent à s'accorder. Le plaisir de jouer et d'être simplement ensemble, semblaient ravir les deux jeunes femmes. Tout à leur musique, elles n'entendirent pas les messieurs rejoindre le salon et ce n'est qu'une fois le morceau achevé qu'elles se rendirent compte de la présence de M Darcy dans la pièce. Georgiana se précipita vers lui et le ramena vers Elizabeth.
" Comment as-tu trouvé le concerto Fitzwilliam ? N'est-il pas vrai que Miss Elizabeth a admirablement joué ?"
Georgiana observait attentivement les deux jeunes gens. Elizabeth rougit et M Darcy tenta de garder une certaine convenance. Georgiana s'éclipsa, prétextant vouloir prendre un rafraichissement et les laissa seuls.
" Je vous remercie d'avoir joué avec ma soeur, cela faisait bien longtemps que je ne l'avais pas vu prendre autant de plaisir au piano."
" Votre soeur est charmante, il est difficile de lui refuser quoi que ce soit."
M Darcy sourit.
" En effet, si elle ne m'avait pas supplié de venir ici à Netherfield ..."
Elizabeth lui sourit en retour et ils s'observèrent quelques instants en silence. Les tintements de la pendule annonçant minuit interrompirent ce tête à tête.
Jane invita ses convives à se rapprocher du sapin au pied duquel étaient déposés de petits présents à l'intention de chacune des personnes présentes. Charles profita de ce moment pour s'approcher de la femme et lui remettre un gros écrin de cuir rouge. Etonnée, Jane observa l'objet de longues minutes.
" Ouvez-le Jane ou je le fais pour vous !"
Sous l'injonction de sa soeur cadette, Jane ouvrit le coffret. Sur la soie blanche reposait une lourde clé dorée. Jane regarda avec étonnement son mari.
" Voici la clé de votre nouvelle demeure !"
Jane était assise devant sa coiffeuse, occupée à peigner ses cheveux blonds. La soirée avait été une véritable réussite et elle n'était pas mécontente d'avoir réuni sa soeur et M Darcy. Puis ses yeux se posèrent sur la clé.
" J'espère que vous ne m'en voudrez pas d'avoir choisi sans vous consulter Jane, mais je suis persuadé que la demeure vous plaira."
Jane sourit.
" Peu importe l'endroit Charles, si je suis avec vous."
" C'est donc décidé, nous irons passer le nouvel an là bas afin que vous puissiez vous familiariser avec les lieux. Une fois que vous aurez décidé des arrangements nécessaires, nous pourrons partir pour Londres, et quand nous reviendrons au printemps, tout sera prêt pour nous accueillir."
Jane s'amusait de voir son mari faire les cent pas en planifiant à l'avance les six prochains mois de l'année.
" Vous ne voulez vraiment pas m'en dire davantage Charles ?"
M Bingley sourit prétextant une surprise. Jane était piquée par la curiosité. Charles avait refusé de lui donner le moindre détail, ni le lieu où était située la demeure, ni sa taille ou la superficie des jardins. Elle attendrait, dix jours seraient vite passés.
Couchée dans son lit, Elizabeth ne parvenait pas à s'endormir. L'émoi causé par la présence de M Darcy ne se dissipait pas. Et dire qu'ils allaient passer les dix prochains jours ensemble ! Car il était prévu que Jane et Charles partent pour leur nouvelle résidence dès le début de l'année. A cette pensée, le coeur d'Elizabeth se serra. Etre séparée de sa soeur lui causait bien de la peine, mais la savoir heureuse et bien installée était une forme de consolation.
Le lendemain matin, le ciel en guise de cadeau avait saupoudré les champs du Hertforshire d'une épaisse couche de neige. Elizabeth ne put y résister et elle entraina Jane et Georgiana à l'extérieur afin d'admirer de plus près ce manteau étincelant. Miss Darcy admirait la complicité des soeurs, ce qui lui faisait regretter davantage sa solitude. Ce fut Elizabeth qui lança les hostilités. Jane sentit une boule de neige s'écraser mollement sur ses jupes. Lorsqu'elle se retourna, sa soeur esquissa une révérence.
" Oh Mrs Bingley, je suis fort confuse ..."
Jane l'air de rien confectionna elle aussi une boule de neige et attendit de que sa soeur ait le dos tourné avant de la lui lancer dessus. En un instant, la neige se mit à voler entre les deux soeurs, qui riaient aux éclats. Georgiana observait la bataille de loin, en riant elle aussi de bon coeur. Elle n'entendit pas les deux cavaliers arriver dans son dos.
" Georgiana ! Que faites-vous dehors par un temps pareil ? Vous allez tomber malade."
La jeune fille se retourna, surprise.
" Oh Fitzwilliam ! M Bingley ! Elizabeth a insisté pour que nous sortions quelques instants pour profiter de la neige mais je crois que c'est Mrs Bingley qui en fait les frais !"
Elle désigna les deux jeunes femmes.
" M Darcy vous m'excuserez mais je dois voler au secours de ma femme."
Il sauta à bas de sa monture et s'avança vers elle. Jane aperçu son mari et s'arrêta. Charles remarqua avec plaisir les yeux brillants de son épouse et son teint rose, mais il n'eut pas le temps de s'approcher davantage. Elizabeth emportée par son élan lui avait malencontreusement lancé une boule de neige dessus. Horrifiée, elle bafouilla des excuses. M Bingley se baissa calmement et ramassa de la neige. Il prit tout son temps pour confectionner une belle boule qu'il lança avec précision sur sa belle-soeur. Elizabeth éclata de rire et la bataille reprit de plus belle. Jane et Charles bombardaient avec application Elizabeth qui peinait à riposter.
" Ne vas-tu pas intervenir Fitzwilliam ? N'est-il pas normal qu'un gentleman vienne au secours d'une demoiselle en détresse ?"
Georgiana s'était adressé à son frère avec son plus beau sourire. M Darcy s'étonna de l'attitude de sa soeur et de sa fine remarque. Voyant son ami s'approcher, M Bingley concentra ses tirs sur lui et finit par l'atteindre. Il n'en fallait pas plus à M Darcy. Il réussit à se placer aux côtés d'Elizabeth et se lança dans la bataille. Il se révéla fort adroit et bientôt les époux Bingley capitulèrent. Trempée, Jane proposa de rentrer boire un thé bien chaud auquel personne ne résista. Tous riaient encore de bon coeur lorsqu'ils entrèrent dans le hall de Netherfield où Miss Bingley lui observait d'un air guindé. M Darcy avait tout naturellement proposé son bras à Elizabeth et c'est avec un plaisir non dissimulé qu'elle s'appuyait dessus. Caroline semblait folle de rage de les voir ainsi, souriants et complices. Après s'être changés, les joueurs se retrouvèrent au pied du sapin. Le thé fumant les attendaient devant la cheminée. Chacun prit place autour de la table et la conversation dériva sur la future demeure des Bingley.
" En effet, Darcy est au courant de tout, car c'est lui qui m'a aidé et conseillé."
Elizabeth se tourna vers M Darcy et adressa un clin d'oeil à sa soeur.
" Ainsi M Darcy, c'est donc vous qu'il faut questionner ! Je pense que vous nous devez quelques détails puisque c'est en partie à vous que je vais devoir le départ de Jane loin de Longbourn."
M Darcy avait perdu l'habitude du franc-parler d'Elizabeth mais il se reprit presque aussitôt.
" Hélas Miss Bennet, je crains qu'il ne faille imputer le départ de votre soeur à votre beau-frère qui a choisi de l'épouser."
Charles prit tendrement la main de Jane.
"Cela vous perturbe à ce point de ne pas savoir ?"
Jane haussa les épaules et sourit.
" Vous savez à quel point j'aime ma famille et que je suis très attachée à Lizzie. Etre loin d'eux m'attristera sans doute, mais si la maison est assez grande, nous pourrions les accueillir de temps en temps."
M Bingley jeta un coup d'oeil à M Darcy, qui hocha la tête.
" Ma chère Jane, je ne peux vous faire patienter davantage. Notre demeure sera assez grande pour toute votre famille et elle sera la bienvenue autant que vous le souhaiterez."
Il adressa un grand sourire à Elizabeth.
" Cependant, je dois vous avertir que nous n'habiterons pas dans le Hertforshire, mais dans le Derbyshire."
Charles se lança dans la description de la demeure, aidé par M Darcy. Jane battait des mains comme une enfant et Elizabeth écoutait attentivement. A l'en croire, Morney était le plus endroit au monde.
" Après Pemberley."
Elizabeth garda cette réflexion pour elle.
Les jours suivants passèrent à toute vitesse. Miss Bingley accompagnée de sa soeur et de son beau-frère repartirent dès le lendemain pour Londres, Caroline ne pouvant souffrir davantage l'ignorance de M Darcy et sa nette préférence pour la compagnie de Miss Bennet. Il est vrai que M Darcy passa le plus clair de son temps en compagnie d'Elizabeth. Bien sûr, il y avait toujours la présence de Georgiana ou des époux Bingley, mais tous s'accordèrent pour laisser une certaine intimité aux deux jeunes gens. Chaque soir dans son lit, Elizabeth se repassait le film de sa journée, les promenades, les discussions, les repas qu'elle avait fait avec M Darcy. Elle prenait beaucoup de plaisir à sa compagnie et regrettait son départ prochain. M Darcy quant à lui, semblait retrouver la jeune femme qui l'avait séduite deux ans auparavant. Il était toujours aussi amoureux d'elle, mais craignait de dévoiler ses sentiments, et ces quelques jours passés en sa compagnie lui avaient redonné espoir. Georgiana se cessait de mettre Elizabeth en avant et parlait toujours en bien de son frère à la jeune femme. Cette dernière souriait aux efforts de la jeune fille, consciente de sa volonté de les voir à nouveau réunis. Jane et Charles regardaient ce rapprochement d'un oeil bienveillant, sachant que l'un ferait le bonheur de l'autre sans aucun doute. Cependant, Elizabeth n'osait donner trop de signes d'encouragement à M Darcy. Elle ne se sentait pas assez sûre de ses sentiments. Obéissait-elle à une véritable inclination ? Ou bien les réminiscences de ces anciennes fiançailles ?
La soirée du nouvel an ne fut pas aussi enjouée que les précédentes. Chacun songeait au départ du lendemain et aux séparations qu'elle signifiait. M Darcy et Georgiana repartaient pour Pemberley, Jane et Charles pour leur nouvelle résidence de Morney et Elizabeth pour Longbourn. Georgiana avait fait promettre à la jeune femme, avec l'autorisation de son frère, de lui écrire. Elizabeth ne savait que trop la solitude dans laquelle elle serait plongée de retour dans le Derbyshire, aussi elle accepta avec plaisir, pensant elle aussi à la certaine forme de solitude dont elle serait victime à Longbourn. M Darcy la prit aussi à part dans la soirée pour l'informer qu'il avait demandé l'autorisation à M Bennet de correspondre avec elle.
" Votre père a accepté à la condition que vous soyez vous aussi d'accord. Je ne suis pas sûr de disposer de beaucoup de temps mais cela me ferait grand plaisir d'avoir de vos nouvelles."
Elizabeth répondit avec empressement.
" Ce sera avec grand plaisir M Darcy."
Elle rougit bien malgré elle et M Darcy sentit une onde d'espoir renaître en lui.
