Chapitre 25

Fort heureusement pour Elizabeth, Longbourn reçut la visite peu de temps après de la famille Gardiner. La jeune femme se prit immédiatement d'amitié pour sa tante et découvrit en elle la mère qu'elle aurait rêvé d'avoir. Mrs Gardiner de son côté eut grand plaisir à retrouver sa nièce, qui bien qu'amnésique, n'avait rien perdu de sa spontanéité ni de sa vivacité. Tout naturellement et en peu de temps, leurs relations se rétablirent comme si Elizabeth n'avait subi aucun trouble. M et Mrs Gardiner qui avaient été les témoins privilégiés du rapprochement d'Elizabeth et de M Darcy, ainsi que du rôle de ce dernier dans le sauvetage de Lydia, étaient très soucieux du bonheur de leur nièce. Après une discussion avec M et Mrs Bennet, il fut convenu que la jeune femme les accompagnerait pour Londres lors de leur départ, ainsi qu'ils l'avaient fait pour Jane deux ans auparavant. Mrs Gardiner était ravie de ces dispositions et Elizabeth se laissa facilement convaincre.

La vie londonienne des Gardiner n'avait rien de trépidant et Elizabeth se fit rapidement à l'atmosphère familiale de Cheapside. Son oncle était un commerçant respecté mais il ne fréquentait pas les hautes sphères de la société. Aussi vivait-il simplement, loin des tourbillons mondains qui agitaient la Saison. Aussitôt arrivée à Londres, Elizabeth fit savoir à sa soeur qu'elle était chez leur oncle et leur tante avec un court billet. La réponse ne se fit pas attendre, l'après-midi même Jane se présentait chez les Gardiner en compagnie de son époux. Les Bingley furent reçus avec plaisir et Charles se sentit immédiatement à l'aise. Tandis que ce dernier discutait avec M et Mrs Gardiner, Jane entraina sa soeur un peu à l'écart.

" M Darcy sait-il que vous êtes à Londres ?"

Le visage d'Elizabeth se ferma aussitôt et Jane s'en inquiéta.

" Que s'est-il passé Lizzie ?"

Sans mot dire, Elizabeth lui montra la lettre pleine d'indifférence qu'elle avait reçu quinze jours plus tôt. Jane la parcourut rapidement l'air songeur.

" Que lui avez-vous répondu ?"

M Darcy,

Je vous remercie de votre sollicitude. Ma famille se porte bien et moi de même. J'espère que l'état de vos affaires n'est pas trop préoccupant et que vous pourrez rattraper le temps perdu à Netherfield. Je suis persuadée que Georgiana trouvera à Londres des relations bien plus convenables que celles qu'elle a pu fréquenter jusqu'alors. Je vous souhaite un bon séjour à Londres.

Elizabeth Bennet

Jane soupira. Le caractère entier de sa soeur finirait par lui jouer des tours. Sa colère et sa rancune étaient très vives.

" Je vous défends Jane d'avertir M Darcy de ma présence chez notre oncle et notre tante."

Devant l'insistance d'Elizabeth, Jane du promettre de ne rien dire à M Darcy, et c'est le coeur lourd qu'elle prit congé de sa soeur.

Sur le chemin du retour, Charles remarqua immédiatement l'air soucieux de son épouse. Jane lui expliqua la situation.

" Darcy est toujours égal à lui même ! Certes ma chère vous lui avez promis de vous taire mais il me semble qu'elle ne m'a arraché aucune promesse ..."

Et c'est avec un clin d'oeil malicieux que M Bingley fit sourire sa femme.

" Demain je dois voir Darcy pour régler certaines affaires. Je pourrais lui glisser un mot sur la présence de votre soeur à Londres."

Cette fois-ci Jane éclata rire.

" Oh Charles ! Je ne suis pas sûre qu'Elizabeth me le pardonnera mais je suis prête à encourir sa colère si c'est pour mieux faire son bonheur !"

La réunion s'éternisait et M Bingley n'avait jamais vraiment goûté à ces rendez-vous d'affaires. Son caractère doux et facile le rendait enclin à faire trop confiance. C'est la raison pour laquelle il laissait toujours le soin à Darcy de mener les négociations. Lui se contentait d'apposer sa signature sur le contrat à la fin de l'entretien. Il étouffa un baillement qui ne passa inaperçu aux yeux de son ami.

"Bien nous sommes d'accord. Si vous voulez bien signer au bas du document Messieurs."

Bingley s'empressa de griffonner le bas de la page, tandis que Darcy relisait scrupuleusement tous les termes du contrat avant d'apposer lui aussi sa signature. Satisfait l'homme de loi reprit le document et libéra les deux hommes. Heureux d'être délivré de cette corvée, Bingley tapa chaleureusement sur l'épaule de son ami.

" Pour fêter cette matinée, je vous invite à déjeuner Darcy !"

Ce dernier protesta arguant que sa soeur l'attendait pour le repas.

" Faites là prévenir, ne me refusez pas votre compagnie."

D'un air plus grave, il ajouta qu'il avait besoin de lui parler de certaines choses importantes. Darcy soupira. Sans doute son écervelé d'ami avait encore investi dans quelque affaire douteuse et il comptait sur lui pour récupérer sa mise. Arrivé au restaurant, Darcy fit partir une missive à l'intention de sa soeur, et les deux amis commandèrent rapidement. Comme à son habitude, Bingley parla de tout et de rien sans aborder les sujets graves qu'il avait laissé sous entendre.

" Vous aviez des choses importantes à me dire il me semble ?"

La patience n'était pas l'une des principales qualités de Darcy. S'essuyant la bouche, Bingley prit la parole.

" En effet et cela vous concerne directement mon ami. Je ne vous rappelerai pas de quel secours vous m'avez été lorsque vous m'avez accompagné à Longbourn pour faire ma déclaration à Jane."

Darcy fronça les sourcils. Il ne voyait pas où son ami voulait en venir.

"Tout ça pour vous dire que moi aussi je veux contribuer à votre bonheur, et faire pour vous ce que vous avez fait pour moi."

De plus en plus perplexe, Darcy observait son ami.

" Il serait plus que temps de vous marier Darcy. Bientôt vous serez trop vieux et ce malgré vos dix milles livres de rente ! Or vous n'êtes pas sans savoir qu'une jeune femme de notre cercle et nos connaissances serait fort heureuse de conclure un mariage avantageux pour les deux partis."

Darcy n'en revenait pas. Il regardait le volubile M Bingley lui exposer les avantages du mariage et l'incitait à le conclure au plus vite.

" C'est ainsi mon ami que je vous propose de devenir mon beau frère, épousez ma soeur Caroline !"

A ces mots, Darcy sortit de sa torpeur et tapa du poing sur la table.

" Ca jamais !"

Curieux, les autres clients du restaurant les observèrent un instant avant de reprendre le cours de leur repas.

" Pourtant ce mariage possède de nombreux avantages, tant financiers que familiaux."

Darcy éclata d'un rire sombre.

"Pensez-vous que votre soeur puisse jamais faire mon bonheur ?"

" Existe-t'il une femme sur terre qui puisse faire votre bonheur Darcy ?"

Cette fois-ci, Darcy faillit vraiment se mettre en colère. Il avait une furieuse envie d'asséner une bonne claque à Bingley pour lui remettre les idées en place.

" Vous le savez aussi bien que moi, or cette femme ne semble pas vouloir avoir de rapports avec moi."

Bingley leva les yeux au ciel.

" Vous n'avez aucune certitude et cela vous ronge, vous rend malade. Pourquoi ne pas poser la question à la jeune femme en question ? Etes-vous à ce point orgueilleux ?"

Piqué au vif, Darcy rétorqua :

" Et selon vous je devrais prendre mon chapeau, seller mon cheval, me rendre chez elle et lui poser simplement la question ?"

Bingley ouvrit les bras en grand en signe de joie.

" Exactement ! Voulez-vous que je vous y conduise ?"

Darcy regarda son ami avec étonnement.

" Vous seriez prêt à m'accompagner jusqu'en Hertfordshire ?"

" Il n'est peut être pas utile d'aller si loin ..."

Cela faisait maintenant plusieurs minutes que les deux hommes faisaient les cent pas sur le trottoir de Cheapside. Indécis, Darcy s'interrogeait sur la convenance de sa visite. Après tout, cela n'était pas très poli de se présenter chez les gens sans même s'être annoncé. Bingley tentait de convaincre son ami qu'ils seraient bien reçus.

" M Gardiner est un homme vraiment charmant. Nous avons beaucoup discuté hier. Et puis vous le connaissez déjà il me semble, vous avez même dîné ensemble à Pemberley."

Mais rien ne semblait pouvoir décider M Darcy. Il n'osait avouer à son ami la terrible peur qu'il ressentait à l'idée qu'Elizabeth puisse le rejeter à tout jamais.

" M Bingley ! Quelle joie de vous revoir ! Jane n'est pas avec vous ?"

Charles salua M Gardiner avec chaleur. L'homme se tourna alors vers le gentleman qui accompagnait son neveu par alliance. M Gardiner le reconnut immédiatement et s'inclina respectueusement.

" M Gardiner, je suis heureux de vous revoir."

Darcy sourit à l'oncle d'Elizabeth qu'il considérait comme l'un des membres les plus respectables de sa famille. M Gardiner interrogea les deux hommes.

" Que nous vaut le plaisir de vous voir à nouveau à Cheapside ?"

Bingley prit les devants.

" A vrai dire Monsieur, nous venions rendre visite à Miss Bennet."

M Darcy toussota, l'air visiblement gêné.

" Je crains que ma nièce n'ait accompagné Mrs Gardiner à un salon que tient l'une de ses amies. Mais si vous souhaitez l'attendre en ma compagnie, ce sera avec plaisir."

Bingley s'apprêtait à répondre par la positive lorsque Darcy prit la parole.

"Nous vous remercions Monsieur pour votre hospitalité mais des affaires m'attendent. Nous aurions dû prévenir Mrs Gardiner et Miss Bennet de notre venue, et ne pas arriver à l'improviste."

Il jeta un coup d'oeil en biais à M Bingley.

" Nous renouvellerons notre visite un autre jour. Je ferais porter un carton à Mrs Gardiner. En attendant transmettez nos salutations à votre famille."

M Gardiner s'inclina et les deux hommes repartirent. A peine eurent-ils fait dix mètres que Bingley apostropha son ami.

"Pourquoi ne pas avoir accepté l'invitation de M Gardiner ? Il avait l'air tout à fait heureux de nous recevoir !"

Darcy accélera le pas, voulant éviter les reproches de son ami.

" Vous fuyez mon cher !"

Darcy gromella quelques choses entre ses dents que Bingley ne comprit pas et enfonça davantage son chapeau sur ses yeux. Il ne ralentissait pas et gardait les yeux baissés vers le sol. Il ne cessait de se reprocher son attitude, son manque de courage. Tout à ses pensées, il faillit heurter au détour d'une rue deux passantes. Il souleva rapidement son chapeau en s'excusant sans même lever les yeux vers les personnes qu'il avait manqué de bousculer et repartit aussi vite.

" M Darcy ?"

Il s'arrêta net et se retourna lentement. Mrs Gardiner et Elizabeth le regardait d'un air étonné. Gêné, il se rapprocha d'elles et les salua gravement.

" Mrs Gardiner, Miss Elizabeth."

Charles qui s'était laissé distancé arriva derrière elles.

" M Bingley ! Quelle joie de vous revoir ! Ma soeur est-elle avec vous ?"

Il s'inclina devant les deux femmes.

" Non ma chère Elizabeth, je suis juste accompagné de mon ami M Darcy. Nous venions vous rendre visite. Nous avons croisé M Gardiner qui nous a informé de votre absence."

Elizabeth observa M Darcy. Il semblait nerveux, ses doigts faisant le tour de la bordure de son chapeau qu'il tenait toujours entre ses mains.

" Puisque nous sommes presque rentrées, nous feriez vous le plaisir de nous raccompagner et prendre une tasse de thé en notre compagnie ?"

M Bingley offrit galamment son bras à Mrs Gardiner et M Darcy à Elizabeth.

" Ainsi Monsieur, vous veniez rendre visite à ma tante ?"

" Non Miss Elizabeth, c'est vous que je venez voir."

"Ainsi ma soeur est incapable de tenir une promesse ..."

" Je ne vois pas de quoi vous voulez parler."

Elizabeth haussa les épaules, ne souhaitant pas s'étendre davantage sur le sujet.

" C'est Charles qui m'a informé de votre présence à Londres, pas plus tard que ce midi."

Ils firent en silence les quelques mètres qui les séparaient encore de la maison de Cheapside. Arrivé devant les marches, M Darcy s'arrêta.

" Si ma présence ici vous déplait, un seul mot de vous et je disparais pour toujours."

Elizabeth lui sourit et sans mot dire, l'entraîna à la suite de sa tante et M Bingley.