Chapitre 29
Elizabeth s'inclina élégamment devant Mrs Smith et s'éloigna. L'après midi touchait à sa fin, aussi la jeune femme se mit en quête de Mrs Lavander pour prendre congé.
" Vous nous quittez déjà ? "
" J'ai promis à ma tante de ne pas rentrer tard. Je vous remercie de m'avoir invitée, j'ai eu grand plaisir à vous revoir ainsi que Mrs Grey."
" Pour moi aussi ma chère, sachez que vous êtes désormais la bienvenue ici, j'espère vous revoir la semaine prochaine."
Elizabeth la remercia une nouvelle fois et répondit positivement à cette nouvelle invitation. Dans le fiacre sur le chemin du retour, elle repensa à cet après midi passé au milieu de la bonne société féminine. Au final les ladies de Londres valaient bien celles de Meryton. Les mêmes caractères, les mêmes préoccupations, les mêmes commérages. Elizabeth ne s'était pas sentie trop dépaysée. Elle était impatiente à l'idée de raconter sa conversation avec Mrs Smith à sa tante et à Jane. La jeune femme fut néanmoins soulagée de regagner Cheapside et son atmosphère familiale. Mrs Gardiner l'attendait dans le petit salon et l'accueillit avec chaleur.
" Eh bien ma chère Lizzie, comment s'est passé votre après-midi ?"
Elizabeth lui raconta tout par le menu détail. Mrs Gardiner l'écouta avec attention, posant parfois quelques questions. Une fois que la jeune femme lui eut tout dit, elle la regarda gravement.
" Je reconnais bien là votre caractère vif Lizzie. Cependant vous devez aussi avoir à l'esprit que ces femmes là ont beaucoup de pouvoir. Leurs maris sont des banquiers, des investisseurs, des patrons d'usine, ce sont avec ces gens que travaille M Darcy. Si jamais l'une d'entre elles vous prend en grippe et que vous lui en donnez raison, les conséquences pour M Darcy peuvent être désastreuses."
A cet instant, Elizabeth comprit son erreur. Elle n'était plus à Meryton où elle pouvait se moquer gentiment des ladies de la campagne sans craindre la moindre conséquence. Ici elle était la future Mrs Darcy et tous ses actes pourraient avoir des répercussions sur les affaires de son époux.
" Croyez vous que je devrais parler de cet incident à M Darcy ?"
Mrs Gardiner la tranquillisa et lui conseilla d'attendre quelques temps pour savoir les incidences de cette aventure.
" Et puis Mrs Lavander a fait de vous un membre permanent de son salon. Je ne pense pas qu'elle vous en tiendra rigueur."
Elizabeth passa néanmoins une nuit agitée, repensant à la moindre parole qu'elle avait échangé avec Mrs Smith et imaginant de terribles conséquences pour les affaires de M Darcy. C'est fatiguée et sans entrain qu'elle se leva le lendemain. Elle eut le plaisir de découvrir son oncle installé à la table du petit déjeuner en compagnie de Mrs Gardiner.
" J'ai décidé que nous irons passer la journée à la campagne, les enfants ont besoin de prendre l'air et moi aussi !"
Il est vrai que le temps de ce début du mois de mars était particulièrement clément. Certes il faisait toujours froid mais le soleil était généreusement présent. Elizabeth accueillit cette nouvelle avec plaisir. Le grand air et la marche était ce qui lui manquait le plus à Londres. Tandis qu'elle buvait son thé en écoutant la conversation de son oncle et de sa tante, la bonne déposa un petit plateau juste à côté de son assiette, sur lequel était posé de nombreuses cartes et billets. Elizabeth le regarda avec étonnement. M et Mrs Gardiner s'étaient tus.
" Tout est adressé à Miss Elizabeth ?"
" Oui Madame."
Mrs Gardiner adressa un grand sourire à sa nièce.
" Ma chère Lizzie, je crois que vous avez fait sensation chez Mrs Lavander !"
En effet, Elizabeth avait reçu pas moins de six cartons et trois billets l'invitant à boire le thé, ce qui représentait environ la moitié des ladies présentes la veille. Mrs Gardiner examina tous les cartons avec attention. Recevoir un carton signifiait une invitation dans un salon, et certains salons se tenaient le même jour. Les ladies les plus influentes pouvaient faire jusqu'à trois salons dans le même après-midi, l'emploi du temps d'Elizabeth allait être chargé. Mrs Gardiner lui conseilla de trier les cartons et de choisir ceux auxquels se rendre. La jeune femme reconnut certains noms et put identifier les ladies. D'autres lui étaient totalement inconnus, en particulier celui de Mrs Barcks. Mrs Gardiner examina avec attention le carton. Le fond était noir, l'écriture dorée, il disait simplement :
Mrs Barcks vous convie le mardi après midi à sa
résidence de Grosvenor Park à partir de 15 heures
Mrs Gardiner était pensive, elle tournait et retournait le carton entre ses mains, puis finit par le rendre à Elizabeth.
" Savez vous de qui il s'agit ?"
" C'est une lady de la plus haute aristocratie. Elle est très riche et aussi très excentrique. Mais ce qui m'inquiète davantage, c'est qu'elle est la cousine directe de Lady Catherine de Bourg."
Elizabeth devint songeuse. Aurait-elle les épaules suffisamment solides pour affronter toutes les ladies de Londres ?
" Il serait plus sage de parler de tout cela à M Darcy avant de prendre une quelconque décision. Vous en aurez tout loisir durant cet après-midi."
" Comment ? Vous avez invité M Darcy mon oncle ?"
" Et aussi Miss Georgiana."
A ces mots, Elizabeth du se retenir de sauter de joie. En un instant, ses soucis s'étaient envolés. Auprès de M Darcy, rien ne pouvait lui arriver.
M Gardiner avait tout préparé. Deux fiacres les attendaient devant la porte, sur lesquels furent chargés la collation. Ils partirent ensuite en direction de Darcy House, où Georgiana et M Darcy lui attendaient. La jeune fille était impatiente de retrouver Elizabeth qui n'avait eu que peu de temps à lui consacrer dernièrement. Les fiacres quittèrent rapidement les rues pavées de Londres pour fouler les chemins de terre de la campagne londonienne. Georgiana avait insisté pour qu'elle monte dans le même attelage que le sien et celui de son frère. M et Mrs Gardiner ainsi que leurs enfants, occupaient le second. M Darcy était heureux de retrouver Elizabeth et si la présence de sa soeur l'empêchait d'exprimer tout haut ce sentiment, ses yeux brillant de plaisir en disaient suffisamment long pour qu'Elizabeth s'en rende compte. Il était assis en face d'elle, ce qui lui permettait de l'observait tout à loisir. Il la trouvait de plus en plus belle, et l'assurance qu'il avait qu'elle allait dans peu de temps devenir sa femme la rendait encore plus désirable. Il espérait secrètement pouvoir passer un peu de temps seul avec elle. La sentir si près de lui et ne pas pouvoir la toucher le rendait presque fou. Heureusement pour lui, le trajet ne dura pas longtemps. M Gardiner avait pour habitude de se rendre dans une petite propriété appartenant à l'un de ses cousins, située à proximité d'un ravissant ruisseau. Elizabeth inspira l'air à plein poumons, heureuse de se retrouver dans un environnement familier. A peine eut-elle posé le pied par terre qu'elle proposa de faire une promenade. M Darcy s'empressa d'accepter et lui offrit son bras. Comprenant le besoin qu'avait son frère de se retrouver seul avec Elizabeth, Georgiana préféra rester en compagnie des Gardiner. Les deux jeunes gens marchèrent un moment en silence, appréciant la quiétude du lieu. M Darcy rompit en premier le silence, lui faisant compliment sur sa toilette.
" Merci M Darcy, vous êtes aussi très élégant."
Il était vrai que M Darcy avait pour une fois troqué son éternel costume noir pour une tenue bleue qui le mettait particulièrement en valeur. C'était un homme très séduisant, et Elizabeth ressentit une pointe de fierté à l'idée que c'était elle qu'il avait choisi. Elle affermit sa prise sur son bras, simplement heureuse d'être à ses côtés. Ce mouvement donna de l'assurance à M Darcy qui se permit de poser sa main libre sur celle de la jeune femme.
" Comment s'est passé votre après-midi chez Mrs Lavander ?"
Elizabeth se mordit la lèvre. Elle craignait la réaction de M Darcy. Il s'aperçut de son trouble et l'encouragea d'une voix douce.
" Est-ce donc si terrible que cela ?"
" Oh non ! Je me suis d'ailleurs plutôt bien amusée mais je crains que ce ne soit aux dépens de certaines ladies ..."
Elle commença son récit et M Darcy se garda bien de l'interrompre, écoutant religieusement tout ce qu'elle avait à lui raconter. Lorsqu'elle eut fini, il garda le silence. Ils n'avaient cessé de marcher.
" J'aurais donné cher pour être là et voir la tête de Mrs Smith !"
Elizabeth n'en croyait pas ses yeux, M Darcy riait.
" Vous n'êtes pas fâché contre moi ? Mon attitude aurait pu vous porter préjudice."
M Darcy la rassura.
" Il est vrai que certaines femmes ont beaucoup d'empire sur leurs époux mais en règle générale, les hommes d'affaires savent faire la différence avec une simple querelle féminine, sauf là où il est question d'honneur."
Elizabeth lui dévoila alors qu'elle avait reçu nombre de cartons et de billets. M Darcy se sentit si fier d'elle qu'il la souleva et la fit tournoyer dans les airs. Surprise, Elizabeth s'accrocha à son cou. M Darcy la reposa délicatement mais ne relâcha pas son étreinte. Leurs visages étaient à peine à quelques centimètres l'un de l'autre, leurs yeux plongés dans les profondeurs de l'autre. M Darcy chuchota d'une voix rauque.
" Si j'osais Miss Elizabeth ..."
En guise de réponse, la jeune femme ferma les yeux. La confiance aveugle qu'elle plaçait en lui le fit un instant hésiter mais envahit par l'amour qu'il ressentait pour elle, il franchit le pas. La première chose que sentit Elizabeth fut le léger frôlement des lèvres de M Darcy sur les siennes. Puis ses baisers se firent plus appuyés et la jeune femme s'étonna d'y répondre avec autant de plaisir. Encouragé par la réponse de sa bien-aimée, M Darcy l'embrassa avec une fougue à laquelle elle répondit en resserrant ses bras autour de son cou, comme pour le retenir. Elizabeth était grisée par ce premier baiser échangé avec M Darcy. La chaleur irradiait dans tout son corps, elle se sentait forte de cet amour qu'elle ressentait et que M Darcy lui rendait. Leur étreinte s'acheva, les laissant pantelants et essoufflés, les yeux brillants de plaisir et d'excitation. Gênés par ce premier moment d'intimité, ils eurent du mal à reprendre une certaine contenance.
" Je vous demande pardon Elizabeth, je crois que mon amour pour vous l'a emporté sur ma raison..."
C'était la première fois qu'il l'appelait juste par son prénom. La jeune femme sentit que leur relation venait de passer un cap. M Darcy s'en rendit compte et s'en excusa aussitôt. Elizabeth eut un geste apaisant.
" Ne vous excusez pas. D'ici peu je vais devenir votre femme, cela me semble normal. Nous n'allons pas nous donner du Monsieur et Madame toute notre vie."
M Darcy lui embrassa tendrement la main.
" Alors appelez-moi Fitzwilliam."
Elizabeth lui caressa la joue en retour. C'est encore plus complices qu'ils reprirent le chemin en sens inverse.
" Ainsi si je comprends bien, vous n'aurez désormais que peu de temps à me consacrer, avec toutes vos obligations mondaines ..."
" Seriez-vous jaloux Fitzwilliam ?"
Elizabeth rougit d'appeler M Darcy ainsi. A l'évocation de son prénom, ce dernier ne put s'empêcher d'embrasser la main de la jeune femme à nouveau.
" A ce sujet, j'ai reçu une invitation d'une certaine Mrs Barcks."
M Darcy fronça les sourcils.
" Il s'agit d'une cousine de ma tante lady Catherine mais à vrai dire je ne l'ai que peu fréquenté. On dit qu'elle serait en froid avec sa famille à cause de ses excentricités."
Elizabeth écoutait avec attention.
" Pensez-vous qu'il soit raisonnable d'accepter son invitation ?"
M Darcy soupira. Mrs Barcks était une femme très puissante, presque aussi influente que la reine elle-même. Ne pas accepter son invitation risquait de placer Elizabeth dans une position fâcheuse.
" Je pense qu'il serait déraisonnable de ne pas l'accepter."
