Chapitre 30

Ce fut une après midi délicieuse qui ne dura pas aussi longtemps que tous le souhaitait. Mrs Gardiner remarqua immédiatement le changement d'attitude de sa nièce et de M Darcy lorsqu'ils revinrent de leur promenade. Leur complicité et leur amour étaient si évidents ! Elle n'en fut que plus heureuse pour eux. Ce détail n'échappa pas non plus à Georgiana, qui se prit enfin à rêver de la vie de famille qu'elle espérait tant. Ce fut à regret que tous se quittèrent le soir venu.

Couchée dans son lit, Elizabeth se rememora sa promenade en tête à tête avec M Darcy. La parfaite communion qui existait entre eux la rassurait. M Darcy sans nul doute saurait faire son bonheur comme aucun autre. Au souvenir de leur baiser passionné, elle ressentit cette onde de chaleur qui l'avait traversé lorsqu'elle se trouvait dans ses bras. Quelle était donc cette étrange sensation ? Elizabeth n'avait jamais ressenti cela auparavant, un mélange de plaisir et de douleur, d'envie et de renoncement. Elle était gênée, sans doute n'était-il pas convenable de ressentir de telles choses. Toute la nuit durant, elle rêva de cette étreinte et de bien d'autres choses qu'elle n'osa jamais s'avouer. Au petit matin, les draps chiffonnés témoignaient de sa nuit agitée.

Mardi arriva bien assez tôt. La veille, Elizabeth avait eu une longue discussion avec Mrs Gardiner et M Darcy sur la conduite à adopter envers Mrs Barcks. Cette fois-ci il n'était pas question de faire de coup d'éclat comme avec Mrs Smith. M Darcy lui même ne savait pas à quoi s'en tenir avec cette lointaine cousine. C'est donc avec une grande anxiété qu'Elizabeth se rendit à Grosvenor Park.

La demeure témoignait du lignage et de la richesse de ses propriétaires. Elle était plus ancienne que Darcy House, ses pierres plus sombres, ses grilles plus hautes. Aucun domestique ne vint accueillir la jeune femme. Aussi elle s'engagea sans plus de cérémonie dans l'allée et sonna elle-même. Une vieille domestique vint lui ouvrir la porte. Elle était ridée comme une pomme rancie, son dos voûté s'ornait d'une bosse qui la rendait difforme. Sourde comme un pot, elle fit répéter plusieurs fois son nom à Elizabeth avant de la conduire dans un petit salon où elle la laissa seule. Elle ne l'avait même pas débarrassée de son chapeau et de ses gants, aussi la jeune femme les garda-t'elle. La pièce était sombre mais semblait davantage obscurcie par les nuages noirs et la pluie qui tambourinait sur les vitres. Un feu flambait dans la cheminée mais les quelques chandelles disséminées dans la pièce ne parvenaient pas à l'éclairer. Elizabeth patienta en observant les tableaux aux murs et les nombreuses miniatures disposées dans une vitrine. La jeune femme sursauta lorsque la pendule de la cheminée tinta. Cela faisait déjà une demie-heure qu'elle était arrivée et la maîtresse des lieux n'avait toujours pas paru. L'absence d'autres ladies inquiéta Elizabeth. S'était-elle trompée de jour ? Non elle en était sûre, le carton disait bien mardi à 15h. Peut être la bonne n'avait-elle pas compris ce qu'elle lui avait dit ? Elizabeth ouvrit la porte donnant sur le hall pour voir si la femme s'y trouvait. La maison semblait déserte. Déconcertée, Elizabeth retourna dans le salon. Elle remarqua une porte cachée à demie par de lourdes tentures. Elle hésita. Il n'était pas convenable de visiter une maison sans être accompagnée par le maître des lieux. Mais le fait de la laisser seule durant un si long moment, sans la débarrasser de ses affaires ni lui proposer un rafraichissement n'était guère poli et digne d'une lady. Elizabeth écarta les tentures et frappa à la porte. Personne ne lui répondit. Elle tourna la poignée et entra dans une immense salle à manger. Les tables et les chaises étaient recouvertes de draps blancs, comme s'il y avait longtemps qu'elles ne servaient plus. Elizabeth décida de poursuivre son exploration. Elle avisa deux portes. Celle de droite donnait certainement sur le hall désert, et Elizabeth orienta ses pas vers celle qui se trouvait à sa gauche. Il lui sembla entendre de petits bruits. Elle frappa sans plus de succès. Derrière la porte se trouvait une vaste véranda. Il y faisait doux en comparaison de la froide pièce de réception qu'elle venait de traverser. Les bruits qu'Elizabeth avait entendu provenait des nombreux oiseaux dans leurs cages dorées. Fascinée par leur beauté et la couleur de leurs plumages, la jeune femme fit le tour de la véranda. Dans une grosse cage trônait un imposant perroquet. Elizabeth s'arrêta un long moment devant lui.

" Vous aimez mon ara Miss Bennet ?"

La jeune femme sursauta et fit un pas en arrière. Ses yeux parcoururent la pièce. Une vieille dame était installée dans un fauteuil en osier à hauts bords. Elizabeth s'inclina rapidement.

" Je trouve son plumage magnifique."

La vieille femme ne bougeait pas, elle l'observait de ses yeux perçants. Elizabeth resta immobile, la laissant l'examiner à sa guise, soutenant son regard. Quand Mrs Barcks eut fini, elle invita la jeune femme à s'asseoir près d'elle et sonna. La bonne bossue accourrut en trottinant. Mrs Barcks lui fit signe de débarrasser Elizabeth de ses affaires et lui demanda d'apporter le thé. Le silence s'établit entre elle.

" Savez-vous qui je suis Miss Bennet ?"

" Je le suppose Madame."

Elizabeth avait parlé d'un ton plus sec qu'elle ne l'aurait voulu.

" Je suis lady Irina Barcks. Par ma cousine, lady Catherine de Bourg, je suis apparentée à votre fiancé, M Darcy de Pemberley."

" En effet, Madame, je suis au courant de votre lien de parenté."

La bonne revint avec le thé. Mrs Barcks la congédia et le servit elle-même. Elizabeth mit ce temps à profit pour l'observer. Elle devait avoir à peu près l'âge de lady Catherine, de nombreuses rides creusaient son regard perçant. Sa chevelure blanche était relevée en un parfait chignon et de lourdes boucles d'oreilles tintaient à chacun de ses mouvements. En revanche sa toilette n'avait rien d'ordinaire. Sa robe robe de soie était composée de teintes diverses, allant du vert jusqu'à l'orange, qui créaient un ensemble harmonieux. Ses bras et son cou s'ornaient de bijoux exotiques en bois, incrustés de pierres précieuses qu'Elizabeth n'avait jamais vu. Elle remarqua une canne appuyée sur le fauteuil en osier surmontée d'une sphère translucide et sur le guéridon à côté une sorte de grosse lampe à huile d'où s'échappait une odeur de tabac.

" Voulez-vous du sucre Miss Bennet ?"

Encore une fois, Elizabeth s'était laissée surprendre. Mrs Barcks lui souriait.

" Vous avez remarqué mon narguilé je crois."

Le guéridon était monté sur roulette. Mrs Barcks l'avança jusqu'aux genoux de la jeune femme pour qu'elle puisse l'examiner à sa guise. C'était un très bel objet, fait de verre et de fer, qui ressemblait davantage à une grosse théière qu'à une lampe à huile, maintenant qu'elle le voyait de près.

" Puis-je vous demander à quoi cela sert Mrs Barcks ?"

La vieille dame prit un petit cordon relié au corps de l'objet, sur lequel était fixé un petit embout de métal. Elle le porta délicatement à ses lèvres et aspira. Au grand étonnement d'Elizabeth, de la vapeur sortit du narguilé et Mrs Barcks expira un nuage de fumée. L'odeur du tabac piqua les yeux de la jeune femme et la fit tousser. Mrs Barcks partit d'un grand rire qui s'acheva dans une violente quinte de toux. La vieille dame ne parvenait pas à reprendre son souffle. Elizabeth lui retira l'embout des mains et remit le guéridon à sa place originelle. D'autorité, elle lui mit sa tasse de thé entre les mains et l'obligea à boire pour éteindre sa toux. Après quelques minutes, Mrs Barcks put reprendre une respiration normale.

" Voulez-vous que je sonne pour faire venir quelqu'un ?"

La vieille femme secoua la tête en signe de dénégation.

" Souhaitez-vous que je vous laisse vous reposer alors ?"

Cette fois-ci elle eut un rire amer.

" Cela fait vingt ans que je me repose Miss Bennet. Avoir de la compagnie me fait du bien. Je suis fort aise de vous avoir aujourd'hui, car il n'y a plus grand monde pour me rendre visite."

" Cela ne m'étonne guère au vu de votre façon de traiter vos invités."

La remarque avait fusé sans qu'Elizabeth s'en rende compte. Elle se mordit les lèvres et maudit son tempérament vif. Mrs Barcks fronça les sourcils.

" Que voulez-vous dire par là ?"

Elizabeth s'éclaircit la voix.

" J'ai patienté pendant une demie-heure seule dans le petit salon, sans voir âme qui vive. Si je ne m'étais pas décidée à parcourir votre demeure, je crois que nous ne nous serions jamais rencontrés."

" Et cette attente vous a autorisé à fouiller ma maison sans ma permission ?"

Le ton glacial de Mrs Barcks mit Elizabeth en colère.

" Vous avez une étrange façon de traiter vos invités Madame, et je ne vous permet pas de me traiter de curieuse. Je suis venue ici en réponse à votre invitation. Si vous ne voulez voir personne, abstenez vous d'envoyer des cartons. Si vous accueillez tous vos visiteurs de cette façon, il est normal que vous soyez si seule."

La jeune femme s'était levée et elle se dirigeait à présent à grandes enjambées vers la porte de la véranda. Peu importait qu'elle soit ou non la cousine de lady Catherine, Elizabeth ne supportait pas son manque de politesse et de savoir-vivre. Au moment où sa main touchait la poignée de la porte, Mrs Barcks se mit à rire à gorge déployée.

" Vous ne manquez pas d'audace Miss Bennet. Décidément vous me plaisez. Excusez mon comportement que certains qualifie d'excentrique, à mon âge on ne se refait pas. Revenez vous asseoir près de moi."

Elle tapota gentiment le coussin du fauteuil qu'Elizabeth venait de quitter. Déconcertée, la jeune femme reprit sa place. Mrs Barcks se mit à la questionner de manière courtoise sur sa vie et elle-même lui raconta de nombreuses anecdotes sur sa jeunesse. Elizabeth était fascinée par le récit de la vieille femme et ne vit pas le temps passer. Quand l'horloge sonna sept heures, Elizabeth s'affola.

" Je m'excuse Mrs Barcks mais je dois prendre congé. Ma tante va s'inquiéter de ne pas me voir rentrer."

" Le temps passe si vite en votre compagnie Miss Bennet. Voudriez-vous me faire le plaisir de revenir la semaine prochaine ?"

La vieille femme lui tendit les mains en signe d'amitié et Elizabeth le lui serra avec sincérité. Le luxe et l'excentricité affichés de Mrs Barcks lui servaient de barrière pour se protéger des indésirables et des intéressés, tout comme M Darcy usait de son masque de froideur. Elizabeth devait apprendre plus tard que de nombreuses ladies avaient patienté dans le petit salon sans jamais rencontrer Mrs Barcks.

Mrs Gardiner accueillit sa nièce avec soulagement au vu de l'heure tardive. Elle lui conseilla d'envoyer un billet à M Darcy pour le rassurer sur la teneur de cette étrange invitation. Après une légère collation, Elizabeth souhaita une bonne nuit à son oncle et sa tante. Elle s'enferma dans sa chambre pour écrire.

Cher M Darcy,

Ma tante m'a laissé entendre une certaine inquiétude de votre part concernant l'invitation de Mrs Barcks. Je tenais à vous rassurer dès ce soir. Bien qu'excentrique et non conventionnelle, Mrs Barcks est une femme courtoise et très intéressante. J'ai passé un agréable après-midi en sa compagnie et je suis invitée à revenir à Grosvenor Park dès la semaine prochaine. Je crois qu'elle n'a d'autre intention que de rompre la solitude dans laquelle elle se trouve. Vous pouvez donc être rassuré. Votre sollicitude me touche profondément. J'espère vous revoir très bientôt.

Elizabeth Bennet

La saison touchait maintenant à sa fin et le mois d'avril commençait à pointer le bout de son nez. Durant ce dernier mois, Elizabeth s'était rendue trois fois chez Mrs Barcks et ce mardi était le dernier qu'elle passait en sa compagnie. Son départ pour Morney, résidence d'été de la famille Bingley était prévu pour le samedi suivant. M Darcy peinait à cacher son impatience car cela annonçait ses noces prochaines avec Elizabeth. Entre sa vie mondaine et la préparation de son mariage, la jeune femme n'avait quasiment plus une minute à elle. Aussi ses rendez-vous avec Mrs Barcks étaient pour elle, une parenthèse bienvenue. La jeune femme était maintenant connue comme une habituée de la maison. La domestique bossue ne l'accompagnait même plus jusqu'à la véranda où était invariablement assise Mrs Barcks au milieu de sa volière exotique. Mais ce jour là, la vieille femme était d'humeur chagrine, le départ d'Elizabeth pour le Derbyshire la contrariait.

" Je vous écrirais souvent Mrs Barcks. A chaque fois que nous viendrons à Londres avec M Darcy, je vous rendrais visite. Et puis la prochaine Saison n'est pas si loin."

Rien ne semblait pouvoir dérider la vieille femme. Alors Elizabeth lui posa des questions sur ses voyages. Aussitôt le visage de Mrs Barcks s'illumina aux souvenirs de sa jeunesse d'aventurière.


Ce sera tout pour cette semaine ! J'ai pris du retard dans mon écriture ...