Chapitre 31

Irina Barcks était veuve depuis maintenant de longues années. Elle avait été mariée au propriétaire de la joaillerie la plus en vue de Londres, spécialisée dans le commerce des pierres précieuses. C'était cette activité qui avait fait la fortune et la renommée de la famille Barcks. Elle n'avait que dix-sept ans lorsqu'elle a rencontré Peter Barcks. Issue d'une famille riche émigrée de Russie, sa beauté faisait tourner bien des têtes. Ses parents comptaient dessus pour marier leur fille à la hauteur de leurs espérances. Dès l'âge de quinze ans, sa mère la mena dans le monde afin de la faire connaître et d'appâter les meilleurs partis de Londres. Bien sûr de nombreux prétendants se présentèrent et Irina fut courtisée comme nulle autre auparavant. Cependant, l'ambition parentale ne se satisfaisait pas de ces nombreuses demandes. Sa mère en particulier voulait la marier à un fils de la plus pure aristocratie londonienne. Or il advint que le père Barcks décéda. Peter, son fils, qui était en Afrique pour faire de la prospection, dû rentrer précipitamment. Il était alors âgé de trente cinq ans. Sa mère, peu pressée de le voir repartir si loin, le pressa de prendre épouse, pensant ainsi le retenir à Londres quelques temps. Après la mort de son père, Peter se devait d'assurer l'héritage familial et d'avoir un fils. Il resta donc à Londres le temps de trouver une épouse. C'est au cours d'un bal donné par Lady Anne Darcy qu'il rencontra Irina. Trois mois après ils étaient mariés.

" Etait-ce un mariage d'amour ?"

Mrs Barcks la regarda tristement.

" Quand il s'agit d'argent, de fortune et de renommée, il n'y a guère de place pour les sentiments."

Bien sûr la jeune Irina était impressionnée par les cadeaux, les parures, les robes offertes par son fiancé. Elle était séduite par son teint hâlé, ses manières d'aventurier et le récit de ses voyages, qu'il ne manquait pas de raconter à chacun de ses sorties en société. Hélas, la réalité était tout autre. Peter Barcks n'avait aucune envie de rester à Londres, et ce n'était certainement pas sa jeune épouse qui pourrait l'y inciter. La monotonie de la vie londonienne ne lui convenait pas, il préférait l'atmosphère chaude et humide des forêts tropicales. Un mois s'était à peine écoulé depuis son mariage que Peter reçu la nouvelle qu'il attendait depuis longtemps. Une nouvelle mine venait d'être découverte en Afrique, les prospections allaient débuter sous peu. Malgré les suppliques conjointes de sa nouvelle épouse et de sa mère, Peter partit. Irina resta donc seule dans son immense résidence de Grosvenor Park à attendre le retour hypothétique de son époux. Elle était loin de mener la vie dont elle rêvait. Naïvement, elle avait cru que M Barcks l'emmènerait avec lui dans ses lointains voyages. Lorsqu'il avait annoncé son départ pour l'Afrique, elle avait aussitôt pris des dispositions, faisant confectionner un trousseau de voyage et préparer ses bagages. Lorsqu'elle avait demandé conseil à son époux, ce dernier avait éclaté de rire.

" Vous ? Vous m'accompagner jusqu'en Afrique ? Allons ma chère, vous ne tiendriez pas plus de trois jours !"

Offusquée, Irina avait tenté de convaincre son mari qu'elle était tout à fait capable de le suivre.

" Il n'en est pas question. Je n'ai que faire de vous . Je vous ai épousé pour faire plaisir à ma mère et lui donner cet héritier qu'elle espère."

Irina fut mortifiée par les propos de son époux. Le semblant d'affection qu'elle avait pour lui s'évanouit aussitôt. Elle se drapa dans le peu de dignité qui lui restait et s'enferma dans ses appartements jusqu'au départ de Peter. Ses rêves étaient brisés et son mariage a peine débuté, un échec complet. Au bout de six mois sans nouvelles, un télégramme arriva à Grosvenor Park annonçant le décès de Peter Barcks d'une fièvre tropicale. Après à peine un an de mariage, Irina se retrouva veuve mais à la tête d'une immense fortune.

Libérée de son engagement marital, Irina décida d'assouvir ses envies de voyages. Prétextant assurer la bonne marche de l'entreprise familiale, elle reprit le flambeau laissé par son mari. Elle engagea un baroudeur, un aventurier habitué des régions exotiques, Jack Spencer, qui lui fit parcourir l'Afrique et l'Amérique du Sud à la recherche des plus belles pierres précieuses. Elle devint rapidement une redoutable femme d'affaires et fit prospérer la joaillerie Barcks davantage que Peter ou son père avant lui. Son statut de femme libre lui convenait parfaitement. Elle passait la plus grande partie de l'année à l'étranger et rentrait pour la Saison. Bien sûr ce mode de vie était décrié par toute la bonne société londonienne. Comment une femme, sans le chaperonnage de son époux ou d'un homme de la famille, pouvait ainsi parcourir le globe en compagnie d'un aventurier et d'une suite réduite ? Irina se moquait bien de ces réflexions. Saison après Saison, elle affichait un luxe dans ses tenues et ses bijoux toujours plus ostentatoire. Son immense fortune faisait taire tout le monde. Ses réceptions et ses bals étaient les plus courrus de Londres et malgré ce que les gens pouvaient penser, toute la bonne société londonienne s'y pressait. Cet état de choses durant une dizaine d'années mais Irina se lassa des voyages incessants, de leur inconfort et des risques qu'elle prenait. Elle n'était plus la jolie jeune fille qui faisait tourner la tête de tous les hommes. A trente ans passés, son teint hâlé, ses manières rudes, et sa façon de vivre qualifiée de mode barbare n'attiraient personne. Seule sa richesse comptait aux yeux des hommes. Lorsqu'elle décida de s'établir à nouveau de manière permanente à Londres, elle attira la convoitise de nombreux gentleman. Plus ou moins fortunés, elle du subir les assauts, les déclarations enflammées et la cour éhontée de nombreux hommes. Brisée par son expérience maritale désastreuse, elle refusait de se lier à nouveau. Irina souffrait profondément de cette solitude mais craignait d'épouser un nouveau Peter Barcks. Elle ne put séjourner à Londres très longtemps. Elle décida de repartir pour tromper sa solitude et son ennui. Mais il n'était plus question d'Afrique ou d'Amérique du Sud, Irina voulait visiter l'Europe. Elle trouva sur les bords de la Méditerranée, la douceur de vivre qui lui faisait tant défaut. C'est en Italie, à Rome qu'elle décida de s'installer, elle avait alors trente cinq ans. Elle découvrit les merveilles de l'art antique et les chefs d'oeuvre des maîtres italiens. Elle se prit de passion pour la peinture et acheta de nombreuses toiles. Ici aussi sa richesse attirait les convoitises mais il ne s'agissait pas d'amour ou de mariage, Irina était surtout sollicité pour du mécénat. C'est de cette manière qu'elle rencontra Alessandro Niello.

Alessandro était un jeune peintre au talent prometteur. Irina avait déjà acheté de nombreuses toiles peintes de sa main. C'est donc tout naturellement qu'elle devint son mécène attitré. Rapidement, grâce à la générosité d'Irina, Alessandro put s'établir convenablement à Rome et exercer son métier dans les meilleurs conditions possibles. Le talent et la virtuosité du jeune homme étaient sans égal et il devint en peu de temps la coqueluche de tout Rome. Cependant, cette soudaine célébrité ne tourna pas la tête à Niello, il resta fidèle à Irina bien que de nombreux hommes d'affaires fortunés lui firent des ponts d'or. Les mauvaises langues prétendirent que le mécène et le peintre étaient amants et que c'était la raison pour laquelle Niello refusait de quitter son patronage. Leurs fréquentes promenades dans la ville antique ne faisaient qu'attiser les commérages mais Irina n'en avait cure. Elle se prit de passion pour la sculpture. Niello lui présenta alors Georgio Lamberti, un sculpteur à la renommée fanée, qui avait connu son heure de gloire une dizaine d'années auparavant. A cinquante ans, Lamberti tentait toujours de vivre de son art mais si son immense atelier était rempli d'oeuvres en tout genre, son carnet de commande restait vide. C'était un homme fier, il refusa le mécénat que lui proposait Irina. Même Niello ne put le convaincre. Son orgueil et sa gloire passée l'empêchait d'accepter d'être au service d'un étranger et a fortiori d'une femme. Pour l'amadouer Irina commença à lui passer de petites commandes. En voyant les bustes exposés dans les musées romains, elle avait eut l'idée de s'en servir comme présentoir pour les bijoux exposés dans ses magasins londoniens. Le délicatesse du travail de Lamberti convenait parfaitement à ce genre d'exercice. Aussi Irina lui demander d'exécuter un certain nombre de buste de femme, des mains et des poignets fins et délicats, sensés supporter les parures les plus luxueuses. Peu à peu Lamberti laissa de côté son orgueil et se lia d'amitié avec Irina. A l'instar de Niello, il devint l'un de ses protégés. Pour autant, ce fut Lamberti qui prit Irina sous son aile. Conscient de sa sensibilité et de son ouverture sur le monde, Lamberti lui fit découvrir les richesses insoupçonnées de l'Italie, l'emmenant visiter Naples, Palerme, Venise. Irina était subjuguée tant par les paysages que par les oeuvres qu'elle pouvait découvrir au détour d'une ruelle comme dans les églises. Elle tomba amoureuse de l'homme comme du pays. C'était la première fois depuis son veuvage qu'elle s'abandonnait de nouveau à un homme. L'expérience et la douceur de Georgio lui firent oublier son court mariage. Entre ses bras, elle se sentait revivre.

Jamais ils n'évoquèrent une quelconque union ou lien officiel, tous deux tenaient trop à leur indépendance. Leur idylle dura une année pleine et entière, brusquement interrompue par la nouvelle du décès de la matriache Barcks. Irina dû rentrer en catastrophe à Londres, abandonnant la douceur italienne et les bras de Georgio, pour replonger dans l'atmosphère humide et maussade de Londres. L'affaire prospère qu'Irina avait laissé aux soins de Mrs Barcks mère, était en déclin. Il n'était pas question de repartir pour l'Italie. Irina employa tout son temps et son énergie à remettre sur les rails l'entreprise familiale. Elle rappela Jack Spencer et partit à nouveau faire le tour de ses mines au bout du monde. Elle engagea du personnel pour veiller à leur bonne exploitation et au transfert des pierres précieuses jusqu'à Londres. Son voyage dura plus d'une année mais sans personne pour veiller sur ses intérêts, Irina était condamnée à rester à Londres. Elle écrivit à Georgio, dans l'espoir de le faire s'installer dans la capitale anglaise. Mais malgré tout ce qu'elle avait à offrir, le bel italien refusa de quitter les rives de la Méditerranée pour celle de la Tamise. Irina replongea dans sa solitude et en souffrit davantage après avoir connu l'amour dans les bras de Georgio. Peu à peu, elle se coupa de la société, ne donnant plus de bals ni de réception, traitant uniquement les affaires relatives à la joaillerie. Ses habitudes de vie, ses tenues et ses bijoux excentriques contribuaient à la rendre infréquentable. Cependant son nom et sa richesse la plaçait dans une haute position dans la société londonienne, ce dont elle usait parfois pour s'amuser aux dépens des ladies et des gentlemen.

La vieille femme soupira, plongée dans ses souvenirs. Elizabeth était songeuse. Elle n'avait pas imaginé que la vie de Mrs Barcks fut si triste. Certes elle avait parlé avec une grande animation de ses voyages, de ses découvertes, de ses rencontres, mais sans personne à ses côtés pour partager tout cela avec elle, Elizabeth trouvait que le jeu n'en valait pas la chandelle. Pour elle, M Darcy était plus important que l'argent, les voyages ou les possessions matérielles. Alors la jeune femme réalisa à quel point elle était chanceuse, mais elle se sentait aussi terriblement triste pour Mrs Barcks.

" Vous voilà bien songeuse mon enfant."

Mrs Barcks était revenue de sa rêverie. Elle souriait. Elizabeth lui rendit son sourire.

" J'ai de la peine pour vous Mrs Barcks."

" La vie est faite de peines et de joies. Quand on arrive à mon âge, il ne faut garder que le meilleur. Je suis heureuse d'avoir pu vivre cette vie là. Je regrette juste de n'avoir eu un homme avec qui la partager."

Avisant l'heure tardive, Mrs Barcks incita Elizabeth à rentrer. Le trajet jusqu'à Cheapside était relativement long. La jeune femme aurait voulu s'attarder encore un peu mais les quelques jours qu'il restait jusqu'à son départ pour Morney s'annonçaient chargés. Elle devait aider sa soeur Jane à finaliser leur installation dans le Derbyshire et devait faire les derniers essayages de sa robe de mariée. A cette pensée, Elizabeth soupira. Elle ne pensait pas pouvoir supporter encore longtemps de rester une matinée entière juchée sur un tabouret sans respirer sous peine de se faire gentiment réprimander par Mrs Richardson.

" Je n'ai jamais entendu une jeune fille se plaindre à ce sujet là ! Décidément Miss Bennet, vous me surprenez !"

Elle se leva avec difficultés. Elizabeth lui prit le bras pour l'aider. C'était la première fois que la jeune femme la voyait debout. Elles traversèrent toute la véranda ainsi que l'immense pièce de réception triste et froide. Arrivée dans le hall, Elizabeth crut que la vieille dame voulait simplement la raccompagner jusqu'à la porte mais elle bifurqua vers les escaliers, solidement accrochée à son bras. Le couloir du premier étage était sombre mais Elizabeth put distinguer de nombreuses peintures accrochées aux murs. L'une d'entre elles était un immense portrait en pied d'une femme richement vêtue devant laquelle les deux femmes s'arrêtèrent. Elizabeth put observer le portrait à sa guise. Lorsqu'elle vit la signature, elle n'eut plus aucun doute.

"C'est vous n'est ce pas, peinte par Alessandro Niello ?"

Mrs Barcks sourit.

" J'ai posé des heures durant. L'atelier était surchauffé et Alessandro avait insisté pour que je porte cette robe de soie qui me tenait affreusement chaud. Je vous laisse imaginer mon inconfort mais le résultat en valait la peine !"

Elizabeth eut honte de s'être plainte de ses essayages. Mrs Barcks l'entraina plus en avant dans le couloir jusqu'à sa suite personnelle. Elle disposait d'un petit salon richement décoré à l'oriental. Ici pas de fauteuil ni de divan, seulement de gros coussins brodés d'argent et d'or, de riches tapis persans, dans les tons rouge orangé. Elizabeth était émerveillée par la décoration. Mrs Barcks l'entraina vers un immense boudoir, bien plus grand que celui de Darcy House. Elle délaissa le bras d'Elizabeth et s'avança pour ouvrir les portes des placards. Elle invita la jeune femme à examiner leur contenu. Elizabeth n'avait jamais vu autant de robes, de rubans, de chapeaux, d'ombrelles de sa vie. Il y avait des vêtements totalement inconnus, qu'elle aurait été bien en peine de mettre.

" Ah la voilà !"

Mrs Barcks sortit une longue housse blanche du placard du fond et la tendit à Elizabeth.

" Pouvez vous la pendre au crochet je vous prie."

La jeune femme prit la housse avec précaution et accrocha le cintre en hauteur. D'un geste de la main, Mrs Barcks l'invita à l'ouvrir. La housse contenait la robe de mariage d'Irina. Pendant qu'Elizabeth examinait les détails, dentelle, perles véritables, diamants incrustés, organdi, Mrs Barcks continuait de sortir des housses du placard. Ces dernières contenaient le jupon, la traine, le voile et même les chaussures blanches qui complétaient la tenue. Une fois tous les éléments sortis et ajustés à la robe, les deux femmes se reculèrent pour admirer l'ensemble. On aurait dit un travail d'orfèvre. Elizabeth était éblouie, jamais elle n'avait vu de robe de cette facture, de cette élégance. Mrs Barcks était ravie de son petit effet.

" Je ne l'ai jamais ressortie depuis le jour de mes noces. J'avais oublié à quel point elle était belle."

C'était la façon de Mrs Barcks de souhaiter tous ses voeux de bonheur à Elizabeth pour son prochain mariage.


Petit chapitre en forme de one shot, je ne sais pas trop ce que ça vaut ...