Chapitre 34

Elizabeth regardait avec étonnement la grosse malle qui trônait au milieu de sa chambre. Elle venait juste de rentrer de Pemberley et toute la famille l'attendait pour le dîner du soir. Voulant se rafraichir avant de passer à table, la jeune femme était montée dans sa chambre. Elle examina la valise avec attention mais décida ne pas y toucher. Peut être était-ce une erreur des domestiques, ce qui expliquait sa présence dans sa chambre.

Lorsqu'elle descendit, toute la famille Bennet était déjà rassemblée et attablée. En deux diatribes de sa mère, Elizabeth put interroger Jane au sujet de la malle.

" Elle est arrivée en début d'après midi. Le cocher a indiqué qu'elle était pour Miss Elizabeth Bennet. Je l'ai donc fait installer dans votre chambre."

" Savez-vous d'où elle provient ?"

Jane regarda sa soeur avec étonnement.

" Je pensais que vous attendiez quelque chose de Londres."

La curiosité d'Elizabeth était à son comble. Le repas s'éternisait et la jeune femme piaffait littéralement. A la fin n'y tenant plus, elle s'excusa pour monter dans sa chambre afin d'ouvrir cette fameuse malle. En l'examinant de plus près, Elizabeth remarqua qu'elle était ancienne, les lanières de cuir polies par le temps. Elle les défit avec précaution. Une lettre reposait en évidence sur une épaisseur de housses.

Chère Miss Elizabeth,

J'ai bien reçu votre invitation ainsi que votre demande expresse de résider à Pemberley durant les quelques jours qui suivront votre noce. Sachez que vous m'avez fait grand plaisir et c'est avec joie que j'accepte votre invitation. Vous trouverez dans ma malle un cadeau qui je l'espère, ne vous parviendra pas trop tard ...

Prenez soin de vous, à très bientôt,

Irina Barcks

Pour peu, Elizabeth aurait sauté de joie. La présence de Mrs Barcks à son mariage lui causait un grand plaisir. Cependant sa curiosité n'était qu'à demie assouvie. Elle retira de la malle les différentes housses et boîtes, qu'elle étala sur son lit. Elle ouvrit la plus imposante et reconnut en un instant le vêtement qu'elle contenait. Cela ne pouvait être possible. En toute hâte Elizabeth ouvrit les autres housses et les différentes boîtes. Chacune de ses découvertes ne faisait que confirmer ce qu'elle pensait : Mrs Barcks lui avait fait cadeau de sa propre robe de mariée. Déconcertée, Elizabeth s'assit au milieu de la pièce et observa d'un oeil distrait les richesses étalées. Elle n'entendit pas sa soeur entrer dans la chambre.

" Lizzie ? Est ce que tout va bien ?"

La jeune femme sursauta.

" Oui Jane. J'étais perdue dans mes pensées."

Jane faisait le tour de la pièce en examinant les vêtements dispersés ça et là. Son air surpris et sa mine ébahie en disait long sur son incompréhension. En quelques mots, Elizabeth lui expliqua toute l'affaire et lui montra le billet de Mrs Barcks.

" Cette robe est superbe ! Qu'attendez-vous pour l'essayer ?"

Devant l'air hésitant de sa soeur, Jane prit les choses en main et en un rien de temps, Elizabeth était habillée.

" Il faudra faire venir la couturière de Morney mais je pense qu'il n'y aura quasiment pas de retouches. Cette robe vous va comme un gant Lizzie !"

La jeune femme observait son reflet dans le miroir, l'air encore plus indécis.

" Croyez-vous qu'il soit raisonnable d'accepter un tel cadeau Jane ? Regardez le corsage, ce ne sont pas de simples brillants, ce sont des diamants véritables ! Je suis sûre que cette robe vaut au bas mot dans les deux mille livres ! Et puis j'ai déjà une robe ..."

" Réfléchissez Lizzie, si vous refusez ce cadeau, vous allez vexer Mrs Barcks. Elle vous a fait un cadeau onéreux certes, mais oh combien précieux et chargé de sens pour elle. Vous incarnez la fille qu'elle n'a jamais eu et à qui elle aurait sans doute fait don de cette robe."

Elizabeth n'avait pas envisagé les choses sous cet angle. Comme à son habitude, Jane avait su démêler les noeuds du problème. Les deux jeunes femmes n'eurent pas le temps d'en dire davantage. La porte de la chambre d'Elizabeth s'ouvrit sans autre forme de politesse et Mrs Bennet entra accompagnée de ses deux filles cadettes. Dès lors, Elizabeth n'eut d'autre choix que de conserver la robe et de la porter le jour de ses noces, sous peine d'être reniée par sa mère, qui s'extasiait devant chaque détail, de la robe jusqu'au voile, des chaussures jusqu'au jupon. Elizabeth la laissa faire, consciente de sa joie et de sa fierté de voir sa seconde fille si bien mariée. Néanmoins, elle se promit d'en toucher deux mots à M Darcy dès qu'elle le pourrait.

Le soleil était à peine levé qu'Elizabeth fut tiré du lit par une Mrs Bennet fort joyeuse.

" Debout Lizzie ! J'ai envoyé la femme de chambre de Jane quérir la couturière de Morney de toute urgence. Elle sera là dans moins d'une demie heure pour faire les retouches sur votre robe."

La jeune femme grogna quelque chose et replongea aussitôt sous la couverture mais Mrs Bennet ne lui en laissa pas le loisir. Elle tira sans ménagement sur les draps et houspilla tant et si bien sa fille que la jeune femme n'eut d'autre choix que de se réfugier dans son cabinet de toilette. L'eau fraîche sur son visage lui fit du bien mais sa pâleur et les cernes qui entouraient ses jolis yeux noisette firent pousser les hauts cris à Mrs Bennet.

" Quelle mine affreuse vous avez Lizzie ! Il est hors de question que vous arboriez cette tête le jour de votre mariage !"

Elizabeth fit remarquer à sa mère que la faire se lever aux aurores n'arrangerait pas cet état de chose.

" Vous n'êtes qu'une ingrate ! Plus tard vous me remercierez vous verrez !"

Fuyant les sermons de sa mère, Elizabeth descendit prendre son petit déjeuner. Elle accueillit avec soulagement la seule présence de son père qui lisait avec application son journal en silence. L'atmosphère calme eut le don d'apaiser et de calmer la jeune femme. Les fenêtres grandes ouvertes laissait entrer les premiers rayons du soleil. Le pépiement des oiseaux et le bruit d'un ruisseau tout proche complétait le tableau. Quel mal y aurait-il à accomplir une petite promenade digestive ? En entendant Mrs Bennet qui descendait l'escalier, la jeune femme n'hésita pas une seconde, encouragé par le clin d'oeil de son père, elle disparut en une seconde par la porte fenêtre entrouverte.

" Où diable est-elle encore passée ?"

M Bennet répondit à sa femme par un haussement d'épaule et retourna à sa lecture. A l'abri des sous bois, Elizabeth entendit sa mère l'appeler à plein poumons mais elle tourna le dos à l'édifice, bien décidée à se promener jusqu'à l'arrivée de la couturière. Elle n'avait guère eut le temps de découvrir les alentours de Morney que Jane lui avait décrit. Elle choisit de suivre le petit ruisseau qui serpentait à la lisière des bois. Elle cheminait ainsi depuis quelques temps, perdue dans ses pensées. Elle regrettait de ne pas avoir eut le temps d'emporter un livre mais elle repèra plusieurs endroits où il ferait bon s'asseoir en compagnie d'un roman. Avisant le soleil à présent bien levé dans le ciel, elle décida à regret de faire demi-tour, souhaitant ménager les nerfs de sa pauvre mère. A peine fut-elle en vue de Morney que les vociférations de Mrs Bennet lui firent regretter la quiétude des bois. Elle passa le reste de sa matinée sous le regard scrutateur de la couturière et les remarques acerbes de sa mère. Mrs Bennet ne se déclara satisfaite que lorsqu'Elizabeth faillit faire un malaise, l'heure du déjeuner étant alors bien dépassée. Elle demanda une légère collation qui laissa la jeune femme sur sa faim.

" Vous devez faire attention à votre taille Lizzie. Il ne sera pas possible de réajuster votre robe tous les deux jours."

La jeune femme rougit devant la remarque déplacée de sa mère. La couturière lui adressa un sourire de consolation avant d'emporter la robe dans une pièce adjacente, Mrs Bennet ayant catégoriquement refusé qu'elle emporte la robe dans son atelier au village. La même scène se répéta le lendemain mais le soir la robe était enfin retouchée. Mrs Bennet se déclara satisfaite et Elizabeth recouvra sa liberté. Dès lors, la jeune femme passa la plus grande partie de son temps dehors. Bientôt les champs et les sous bois de Morney n'eurent plus de secret pour elle. Ce temps de calme et de repos lui fit le plus grand bien. Les visites de M Darcy achevaient de compléter son emploi du temps, même si ce dernier n'était guère disponible, il trouvait toujours un moment à accorder à sa promise. La gestion de Pemberley l'accaparait plus qu'il ne voulait le laisser paraître à Elizabeth, qui n'en était pas dupe. M Darcy se surprit plus d'une fois à évoquer certains problèmes devant la jeune femme qui l'écoutait toujours d'une oreille attentive, proposant certaines solutions fort judicieuses. Ces échanges permettaient aux jeunes gens de se projeter plus facilement dans ce que serait leur vie de couple dans peu de temps, et M Darcy ne pouvait que se féliciter d'avoir trouvé Elizabeth. Non contente de se révéler une maîtresse de maison en devenir d'une grande qualité, elle avait l'intelligence et le bon sens nécessaire pour le seconder dans la gestion de son domaine. Fort heureusement pour M Darcy, l'heure de leurs noces approchait enfin, plus que quelques jours et Elizabeth serait enfin sa femme. Son impatience faisait rire la jeune femme mais l'inquiétait aussi. Elle savait que M Darcy la tenait en grande estime, grâce aux nombreux compliments dont il l'avait couverte pour l'organisation de leur noce. Elle sentait aussi l'amour, le désir et la passion qui brûlaient au fond de lui et qu'il tentait de réfréner et de lui cacher pour ne pas l'effrayer. Malgré tout, Elizabeth avait peur de le décevoir en tant que maîtresse d'un domaine aussi imposant que Pemberley mais aussi en tant qu'épouse. Au fur et à mesure que les jours qui la séparaient de son mariage diminuaient, Elizabeth sentait une grande angoisse monter en elle.

Jane observait sa soeur avec sollicitude, reconnaissant les affres de ces derniers instants avant le mariage qu'elle avait elle-même vécu. L'avant veille du jour tant redouté, elle prit sur elle d'aller parler à sa soeur avant que sa mère ne s'en charge elle-même. Cela faisait un moment qu'Elizabeth était monté se coucher, mais Jane la soupçonnait simplement de vouloir échapper aux remarques et aux conseils incessants de leur mère. Lorsqu'elle frappa doucement à la porte de sa chambre, il était près de onze heures du soir mais la jeune fille lui répondit aussitôt.

" Vous ne dormez pas Lizzie ?"

Sa soeur lui fit un pauvre sourire et secoua la tête en signe de dénégation. Jane s'avança alors jusqu'à son lit. Elizabeth lui fit une place sous les draps à côté d'elle, comme lorsqu'elles étaient encore les jeunes filles célibataires de Longbourn. Elles se regardèrent en silence durant quelques instants, savourant ce moment de complicité. Jane chuchota :

" Cela me rappelle la veille de mon mariage avec Charles. J'étais comme vous Lizzie, apeurée, craintive, si peu sûre de moi. Je crois qu'il est de mon devoir de vous rassurer et de vous aider à traverser cette épreuve le mieux possible."

Elizabeth regardait sa soeur. Elle avait gagné en assurance et sa démarche auprès d'elle ce soir la fit pleurer malgré elle.

" Vous allez épouser l'homme que vous aimez Lizzie et vous allez devenir la maîtresse de l'un de plus beaux endroits de toute l' Angleterre. Soyez heureuse de ce que le ciel vous accorde."

Dans un souffle, Elizabeth lui confia toutes ses angoisses et ses peurs, auxquelles Jane répondit une à une. Au fur et à mesure, la jeune femme se sentit rassenérée, prête à affronter sa nouvelle vie. Malgré tout, elle n'osait pas avouer à sa soeur l'une de ses peurs fondamentales. Jane voyait bien que quelque chose ennuyait encore sa soeur, aussi l'encouragea-t'elle.

" Vous pouvez tout me dire Lizzie, je suis votre soeur, confiez-vous à moi."

Elizabeth était très gênée mais son angoisse fut plus forte. Elle lui raconta ses étreintes passionnées avec M Darcy, les papillons au creux de son estomac et son appréhension face à ce qui devait se passer derrière la porte de la chambre conjugale. Cette fois-ci Jane prit son temps pour analyser ce que sa soeur venait de lui raconter. Elle n'avait pas connu cela avec Charles, car leur timidité et leur pudeur conjointe les avaient retenu. Dans leurs échanges, c'était davantage la tendresse et la douceur qui prédominaient, et la passion dévorante qu'Elizabeth lui avait décrit lui était inconnue. Cependant elle rassura sa soeur de son mieux, l'enjoignant à avoir une entière confiance en son futur époux.

Il était minuit passé lorsque Jane quitta la chambre d'Elizabeth pour retrouver la sienne où son mari l'attendait. La jeune femme ne parvint pas à trouver le sommeil rapidement. Les paroles de Jane résonnaient dans sa tête, calmant pour la nuit ses angoisses.

Le lendemain matin, au sortir d'une nuit agitée, Elizabeth eut l'agréable surprise de trouver trois billets à son attention. Autour de la table du petit déjeuner les conversations allaient bon train et la maison était en ébullition. Jane achevait ses directives aux domestiques chargés de préparer les chambres des invités. A la veille du mariage, Mrs Philipps et la famille Gardiner étaient attendus en fin de matinée. La matinée était radieuse et Elizabeth supportait mal le remue ménage de la demeure. Aussi elle avala rapidement son thé, prit ses lettres et partit d'installer dans le jardin.

La première lettre était de Mrs Reynolds qui l'informait de la bonne marche des préparatifs : décoration, fleurs, repas tout était en ordre, ce qui rassura Elizabeth. L'intendante lui annonçait aussi l'arrivée des invités de marque à Pemberley dans la journée. La jeune femme le regrettait mais son statut de fiancée ne lui permettait pas d'accueillir ses invités en personne. M Darcy et Georgiana s'en chargeraient à sa place, avant d'assumer pleinement ces fonctions dans deux jours.

La seconde lettre était de Georgiana.

Chère Elizabeth,

Nous n'aurons pas le loisir de nous voir aujourd'hui mais je voulais vous dire à quel point il me tarde demain. Fitzwilli am m'a dit que votre robe de mariée était un cadeau de Mrs Barcks, notre lointaine cousine, il me tarde de la voir. Je vous souhaite une bonne journée, reposez vous bien.

Votre bientôt soeur, Georgiana

Le mot de Georgiana était très touchant, il fit beaucoup de bien à la jeune femme qui savait toute l'affection et l'amour que la jeune fille lui portait. Lorsqu'elle vit l'écriture de la troisième lettre, son coeur fit un bond.

Chère Elizabeth,

Dès demain vous serez mienne et cette perspective me remplit de joie. Ces deux années à attendre ont mis ma patience à rude épreuve mais me voilà bientôt récompensé, même si demain me semble encore trop loin. Soyez assurée de l'affection que je vous porte ...

Fitzwilliam Darcy