Chapitre 36

L'irruption de Lady Catherine jeta un froid sur l'assemblée. Les invités se regardaient et murmuraient à voix basse en observant la nouvelle venue. D'un pas raide, M Darcy s'avança pour saluer sa tante.

" Lady Catherine, c'est un plaisir de vous compter parmi nous ce soir."

La vieille rombière s'inclina brièvement pour saluer son neveu en retour et ses yeux balayèrent rapidement les invités rassemblés dans la salle de bal, avant de se poser sur Elizabeth, resplendissante dans sa robe ornée de diamants portant la parure de perles de Lady Anne. Son regard se durcit mais la jeune femme ne cilla pas.

" Fitzwilliam, je dois vous parler en privé d'une affaire de la plus haute importance."

Sans même y être invitée, Lady Catherine dirigea ses pas vers le bureau personnel de son neveu. M Darcy se dirigea rapidement vers Elizabeth et lui murmura quelques mots à l'oreille auxquels elle acquiesca. Tandis que M Darcy suivait sa tante, Elizabeth demanda à Mrs Reynolds d'apporter les mignardises sensées accompagner le champagne, puis elle circula parmi ses invités, jouant à la perfection son rôle de maîtresse de maison. Peu à peu, les murmures cessèrent et les conversations reprirent gaiement. S'arrêtant près de Jane qui était en grande discussion avec Mrs Barcks, la jeune femme souffla un peu. La situation était tendue. Lady Catherine n'était vraisemblablement pas venue leur souhaiter tous ses voeux de bonheur pour leur union. Jane rassura sa soeur du mieux qu'elle le pouvait et Mrs Barcks lui rappela qu'elle était désormais liée à M Darcy devant Dieu et les hommes, et que Lady Catherine ou pas, elle ne pouvait plus défaire ce qui avait été fait. Malgré tout, l'inquiétude d'Elizabeth demeura.

Lorsque M Darcy referma la porte de son bureau, Lady Catherine s'était déjà confortablement installée dans un fauteuil. Il tenait toujours sa coupe de champagne à la maison. Il en but une gorgée, attendant que sa tante s'explique sur cette affaire si urgente.

" Je vois Fitzwilliam que vous n'avez aucunement tenu compte de mes objections concernant ce mariage. Vous vous êtes lié à cette créature de basse naissance et vous avez sali le nom de votre père en le lui donnant."

" C'est de ma femme dont vous parlez Lady Catherine. Je ne tolèrerais pas que vous parliez d'elle en ces termes sous mon propre toit."

La vieille femme regarda son neveu d'un air offusqué.

" Sachez que vous avez beaucoup peiné votre cousine, à laquelle vous étiez promis depuis votre tendre enfance. Sa santé déjà fragile s'est encore dégradée depuis que nous avons reçu cet odieux carton d'invitation à votre soi-disant mariage."

La colère enflait dans le coeur de M Darcy. Il devait faire de grands efforts pour se retenir de jeter purement et simplement sa tante dehors. Cependant il endura encore de nombreuses minutes, la diatribe de Lady Catherine.

" Voici la raison de ma venue jusque ici : vous sauver de ce mariage qui sera de toute évidence un désastre."

M Darcy ne put s'empêcher de sourire.

" Hélas, je crains qu'il ne soit trop tard. La cérémonie a eut lieu cet après midi. Nous sommes donc légalement marié, et pas moins d'une cinquantaine de témoins pourra en attester."

M Darcy se leva pour signifier que l'entretien était terminé mais Lady Catherine ne bougea pas d'un pouce.

" Cependant mon cher neveu, j'ai pris mes renseignements auprès de certains avocats londoniens, fort aux faits de ce genre de situation. Rassurez-moi, vous n'avez pas encore consommé votre union je suppose ?"

A ces mots, le verre que tenait encore M Darcy entre ses doigts explosa sous le coup de la colère. Les morceaux se répandirent dans toute la pièce, provoquant des éclaboussures de champagne jusque sur la robe de Lady Catherine. Satisfaite de cette réaction, elle enchaina rapidement.

" J'ai amené avec moi de Londres, un médecin assermenté ainsi qu'un huissier, prêts à attester de la virginité de votre soi-disante épouse. S'il s'avère comme je le soupçonne fortement, qu'elle a fauté, votre mariage pourra être considéré comme nul et vous serez libéré de vos engagements envers elle. Laissez-là se faire examiner, cela ne prendra que quelques instants. Laissez moi vous aider mon cher neveu."

Elle s'était levée et tenait à présent M Darcy par le bras en signe de compassion. L'homme avait blêmi sous l'insulte de Lady Catherine. Oser douter de la pureté de son épouse lui était insupportable. Il pesa soigneusement ses mots.

" Désormais Lady Catherine, vous ne faîtes plus partie de notre famille. Vous ne serez plus jamais admise à Pemberley ou à Darcy House. Je vous demande instamment de ne plus évoquer les liens familiaux qui nous unissait jusqu'alors et j'exige que vous quittiez tout de suite ma demeure."

Lady Catherine recula doucement jusqu'à la porte, effrayée par le ton rauque de son neveu et ses poings serrés.

" Qu'il en soit ainsi Fitzwilliam, mais vous ne l'emporterez pas au paradis !"

Elle ouvrit violemment la porte du bureau et partit sans saluer personne. M Darcy resta de longues minutes assis à son bureau, repensant aux paroles déplacées et sans coeur de celle qui n'était désormais plus sa tante. Avait-il eu raison d'agir ainsi ?

" Tout va bien Fitzwilliam ?"

Elizabeth s'approcha doucement de son époux.

" Où est Lady Catherine ? J'ai donné des directives pour que sa chambre soit préparée."

Un rire qui ressemblait davantage à une plainte s'échappa de la gorge de M Darcy.

" Je l'ai chassé de chez nous Elizabeth. Elle ne venait pas pour faire la paix mais pour tenter de détruire notre bonheur présent."

Elizabeth demanda davantage d'explications mais M Darcy ne pouvait se résoudre à lui raconter la manière abjecte dont voulait la traiter Lady Catherine. La jeune femme était bien décidée à savoir le fin mot de l'histoire mais pour l'heure, les invités commençaient à se poser des questions sur l'absence de leur hôte. Elizabeth embrassa son époux sur le front en guise de consolation.

" Venez Fitzwilliam, vos invités vous réclament. Nous parlerons de tout cela demain à tête reposée."

M Darcy ne pouvait qu'admirer le calme avec lequel sa femme prenait la nouvelle. Sans doute n'avait-elle pas idée des conséquences désastreuses que son attitude pouvait engendrer. Bien décidé à ne pas laisser Lady Catherine gâcher la réception de son mariage, il offrit gracieusement son bras à Elizabeth et leur retour dans la salle de bal fut salué par de nombreuses exclamations de joie.

" Voulez-vous m'accorder cette danse Mrs Darcy ?"

" Bien volontiers M Darcy."

Les couples qui se pressaient sur la piste de danse s'écartèrent pour laisser les jeunes mariés seuls, formant un cercle admiratif autour d'eux. Il était difficile de trouver un couple mieux assorti et plus heureux que les Darcy à cet instant. Les dames enviaient le teint de porcelaine et la taille de guêpe admirablement mise en valeur par la robe étincelante d'Elizabeth, tandis que ces messieurs admiraient la prestance et la stature de M Darcy. Assurément, ils formaient le plus beau couple d'Angleterre. En les voyant tournoyer au rythme de la valse, il était impossible de douter de la réelle affection qui unissait ces deux êtres. Les mauvaises langues ne pouvaient plus prétendre qu'Elizabeth avait épousé M Darcy pour ses &10 000 livres de rente et son domaine de Pemberley. Charmées par la jeune femme, les plus critiques devinrent en une soirée, ses plus ferventes défenseuses. Mais Elizabeth et Fitzwilliam n'en avaient cure. Cette soirée était la leur, et les murmures et les commentaires que leurs oreilles pouvaient entendre, passaient sur eux sans les atteindre. Lorsque la musique cessa, le carillon de la pendule venait de sonner trois coups. Les premiers invités commencèrent à partir et la litanie des remerciements et des au revoirs reprit de plus belle. Ceux qui résidaient à Pemberley étaient déjà couchés depuis longtemps, lorsque les époux Darcy raccompagnèrent les derniers invités juqu'à leur véhicule. Galamment, M Darcy aidant Mrs Bennet et ses deux filles à se hisser sur les banquettes. M Bennet salua une dernière fois son gendre et prit place aux côtés de son épouse. Les Gardiner et les Philipps, déjà installés dans leur calèche, attendaient patiemment le départ pour Morney. Ne restaient que Jane et Charles Bingley. Tandis que les deux hommes se donnaient une accolade virile en guise d'au revoir, les deux soeurs s'embrassaient et se serraient fort dans les bras l'une de l'autre. Submergée par l'émotion de cette journée si riche et si heureuse, Elizabeth crut fondre en larmes. Le moment était venu pour elle de rompre définitivement le lien qui l'unissait à sa famille. Cette nuit était la première qu'elle passerait dans sa nouvelle demeure, auprès de son époux, sa nuit de noces. La jeune femme n'avait pas eu le temps d'y songer de toute la journée mais maintenant que le moment était venu, elle avait presque envie de fuir. Sentant son trouble, Jane la rassura.

" Ayez confiance en lui, vous vous aimez, rien ne compte davantage."

Elizabeth tourna ses yeux vers M Darcy et y lut tout l'amour du monde. Elle embrassa une dernière fois sa soeur et son beau-frère et les regarda s'éloigner. Ce ne fut que lorsque la calèche eut totalement disparue qu'elle consentit à rentrer. Le froid de la nuit était tombé et l'humidité faisait frissonner Elizabeth. Galamment, M Darcy défit sa veste et la posa en douceur sur les épaules de la jeune femme qui ressera aussitôt les pans de la veste autour d'elle. Elle respira avec plaisir l'odeur qui émanait du vêtement, acceptant avec plaisir la douce chaleur qui l'étreignit. Il était quatre heures passées et la fatigue se faisait sentir. En voulant remonter les marches du perron, Elizabeth trébucha à plusieurs reprises, manquant de tomber.

" Vous permettez ?"

Et sans attendre sa permission, M Darcy prit la jeune femme entre ses bras et gravit les quelques marches qui les séparaient du hall. En signe d'assentiment, Elizabeth nicha sa tête au creux de son épaule. L'entrée était déserte. M Darcy ne s'attarda pas et monta rapidement l'escalier et tourna à droite, en direction de l'aile familiale. Aucune lumière et aucun bruit ne venait troubler le silence paisible de cette fin de nuit. Tenant toujours fermement Elizabeth dans ses bras, M Darcy entra dans le salon commun de leur suite maritale. Quelques chandelles éparses diffusaient une douce lumière et un feu réchauffait l'atmosphère humide de cette nuit de mai. Il déposa délicatement la jeune femme sur l'épais tapis. Malgré la veste, elle frissonnait toujours. La gêne et la tension était palpable entre eux. Elizabeth n'avait aucune idée de la manière dont les choses devaient se passer. Elle décida de suivre le conseil de sa soeur et de laisser à M Darcy le soin de prendre les choses en main. Ce dernier était aussi gêné. Cela faisait maintenant plusieurs années que son père était décédé, et sans personne pour le conseiller, M Darcy ignorait comment aborder cette chose si délicate.

" Vous devriez aller vous changer, vous frissonnez. Si vous avez besoin d'aide, vous pouvez sonner, Jenny est à votre disposition."

Sans attendre sa réponse, il se dirigea vers sa chambre où Peter l'attendait pour l'aider à se dévêtir. Le valet avait déjà disposé sa chemise de nuit sur le lit et une bassine d'eau chaude et des linges propres attendaient patiemment dans son cabinet de toilette. M Darcy sonna et commença à se dévêtir en attendant l'arrivée de Peter. Un coup discret à la porte l'avertit de sa présence.

" Toutes mes félicitations Monsieur et tous mes voeux de bonheur."

" Je vous remercie Peter."

Le sourire de M Darcy en disait long sur son état d'esprit. Rapidement Peter l'aida à ôter le reste de ses vêtements et c'est avec plaisir que M Darcy se débarbouilla. La journée avait été heureuse certes mais aussi longue. Rafraichit, il enfila sa chemise de nuit et sa robe de chambre et s'assit dans un fauteuil près du feu, l'air pensif. Peter se dépêchait de ranger les effets de son maître et de mettre de l'ordre dans son cabinet de toilette. Pourtant, l'attitude de M Darcy lui semblait étrange.

" Quelque chose ne va pas Monsieur ?"

M Darcy sursauta, perdu dans ses pensées. Il se tortilla sur son siège, ne sachant pas juqu'à quel point il pouvait parler à Peter. Ce dernier comprit rapidement ce qui inquiétait son maître. Aussi sans le regarder, il continua d'accomplir de menues tâches.

" J'espère que Mrs Darcy n'est pas trop fatiguée par cette longue journée. Vous avez bien fait d'affecter Jenny à son service, c'est une bonne fille, calme et douce. Elle devrait parfaitement convenir à Mrs Darcy."

Il continua de faire des remarques durant quelques minutes encore, tenant compagnie à M Darcy le temps nécessaire à la femme de chambre pour préparer Elizabeth. Lorsqu'il eut fini, il prit simplement congé de M Darcy en lui souhaitant une bonne nuit ainsi qu'à Mrs Darcy. Il avait écouté d'une oreille distraite le babillage de Peter. Le tintement du carillon annonçant quatre heures et demie le sortit de sa torpeur. Il hésitait encore sur la manière d'aborder les choses mais c'est d'un pas décidé qu'il se décida à frapper à la porte de la chambre de sa femme.

Elizabeth l'avait regardé partir dans sa chambre avec étonnement. Pas de bonne nuit, pas de je vous rejoins après, rien. La jeune femme ne savait pas si elle se sentait frustrée ou soulagée. A l'image du salon, un bon feu flambait dans la cheminée, signe qu'il avait été alimenté peu de temps auparavant. Elizabeth se retrouva avec plaisir dans ce lieu familier. La plupart de ses effets personnels avaient été porté le matin même à Pemberley et déballés avec soin. Sa brosse à cheveux était posée en évidence sur sa coiffeuse. En ouvrant les tiroirs, elle eut le plaisir de retrouver ses affaires de toilette habituelles. Elle commença par ôter avec précaution la parure de perles qui avait appartenu à Lady Anne, la rangeant soigneusement dans le coffret laissé à son attention. Elle soupira en réalisant qu'elle ne pourrait pas défaire sa robe seule et se résigna à sonner malgré l'heure tardive. Visiblement, la femme de chambre était prévenue car elle arriva à peine quelques instants plus tard. C'était une jeune femme qui devait avoir à peu près son âge. Sa chevelure rousse était soigneusement contenue dans son bonnet blanc mais les tâches de rousseur qui parsemaient son visage rond trahissaient sa nature joyeuse. Elizabeth crut devoir s'excuser de l'heure tardive à laquelle elle la sollicitait.

" Je suis à votre service Mrs Darcy, vous pouvez disposer de ma personne comme bon vous semble, à n'importe quelle heure du jour et de la nuit, je suis là pour ça."

Le ton formaliste étonna la jeune femme. On aurait dit un discours appris par coeur qui tranchait avec l'expression de son visage. Malgré l'heure tardive, c'est avec le sourire que Jenny aida la nouvelle Mrs Darcy à ôter sa robe.

" De l'eau chaude et des linges propres vous attendent dans le cabinet de toilette."

Elizabeth traversa l'immense boudoir et ferma la porte derrière elle. Elle ôta son linge de corps, qu'elle plia proprement sur une chaise. La jeune femme accueillit cette rapide toilette avec plaisir. S'enveloppant dans une serviette épaisse, elle retraversa le boudoir. Jenny avait étendu sur son lit une splendide chemise de nuit blanche, ornée de dentelle. Elizabeth n'avait pas l'habitude porter de tels vêtements de nuit. Le tissu était si fin qu'il en était presque transparent. La jeune femme n'osait pas se mettre nue devant la femme de chambre, aussi la remercia-t'elle pour son aide et lui souhaita une bonne nuit. Jenny s'éclipsa sans un bruit. Elizabeth enfila rapidement sa chemise et s'assit face à sa coiffeuse. Défaisant les nombreuses pinces qui retenaient sa chevelure, elle ne pouvait s'empêcher d'imaginer ce qui l'attendait. Sa peur de décevoir M Darcy était grande. Elle tenta de calmer son angoisse en peignant avec soin ses cheveux. Peu à peu, ce geste la détendit et c'est sereine et décidée qu'elle attendit son mari, tranquillement assise sur son lit.


Aller juste pour le plaisir de vous faire patienter un chapitre de plus ! Promis la nuit de noce est au programme du prochain chapitre !