Chapitre 38

Un rayon de soleil filtrait des rideaux tirés, faisant virevolter des flocons de poussière. Elle admira quelques intants la danse folâtre de ces filaments éphémères avant de tourner son regard vers la pièce plongée dans la pénombre. Du feu, il ne restait que les cendres grisâtres, la courtepointe gisait au bas du lit et les longues trainées de cire sur les bougeoirs témoignaient de la nuit désordonnée. Elizabeth s'étira et se pelotonna quelques instants dans les draps froissés, jouissant de ce premier matin à Pemberley. L'absence de M Darcy à ses côtés ne l'étonna guère, elle ne le pensait pas homme à se prélasser toute la matinée au lit. Elle se leva et s'avança d'un pas décidé vers la fenêtre. Tirant d'un coup sec les rideaux, un flot de lumière envahit la chambre. Eblouie par l'astre solaire, Elizabeth ferma les yeux. Elle laissait sa chaleur caresser son corps avec bonheur. Cet instant de plénitude fut interrompu par le tintement de l'horloge. Elizabeth se tourna vers le cheminée sur laquelle trônait l'objet de délit. La demie de huit heure venait de résonner. En réponse, la jeune femme fit tinter la sonnette de sa femme de chambre. Elle ramassa la courtepointe, ouvrit la fenêtre pour aérer la chambre et ne put résister à l'envie de se pencher pour admirer les jardins qui s'offraient à sa vue. Sa chambre donnait sur l'arrière du château, un jardin à la française joliment dessiné lui fit regretter la nombreuse compagnie qui attendait ses soins durant les prochains jours. Peut être pourrait-elle trouver quelques minutes pour s'échapper dans la journée ?

Les trois coups frappés à sa porte la sortirent de sa rêverie. D'une voix claire, elle donna la permission d'entrer. Mais ce n'est pas Jenny qui s'avança mais une femme de chambre qu'elle ne connaissait pas, plus âgée et accompagnée de deux autres femmes. Les trois femmes portaient des seaux d'eau fumants. Elles s'inclinèrent respectueusement devant leur nouvelle maîtresse.

" J'ai pensé qu'un bain vous serait agréable Mrs Darcy."

Elizabeth la remercia chaleureusement et les trois femmes s'engagèrent dans le boudoir qui déservait la salle de bain. Les suivant, la jeune femme ouvrit ses placards et détailla les robes qui s'y trouvaient. Elizabeth était un peu perdue. Son nouveau statut de femme mariée l'autorisait à porter des tenues différentes de son ancienne condition de jeune fille mais elle ne voulait pas commettre de faute. Devant l'air perplexe de sa maîtresse, sa femme de chambre s'avança. Désignant la fenêtre ouverte et l'air doux qui entrait dans la chambre, elle fit une remarque sur l'à propos d'une mousseline, qui alliait élégance et légèreté, tout indiqué pour une belle journée d'été. Elizabeth suivit son conseil et choisit une robe blanche ornée de délicates petites fleurs roses.

" Votre bain est prêt Mrs Darcy."

Lorsque la porte fut fermée, Elizabeth se devêtit et plongea avec délice dans l'eau chaude. Une multitude de flacons avaient été déposés sur un petit guéridon à portée de main de la baignoire. La jeune femme admira un instant la beauté de ces petits contenants en cristal avant de s'emparer délicatement d'une fiole. Elle déboucha le flacon et immédiatement une délicieuse odeur de rose fraiche envahit la pièce embuée. Ravie, Elizabeth en prit deux autres, l'une au chèvrefeuille donnait une impression de fraicheur, tandis que l'autre à l'orange rappelait la chaleur d'un jour d'été. Elle se savonna généreusement afin d'éliminer toute trace de la nuit passée. Les quelques traces de sang séché qu'elle découvrit sur ses cuisses l'inquiètèrent un peu mais se sentant parfaitement bien, elle décida qu'elle en parlerait en toute discrétion à Jane dans le courant de la journée. Au moment de se rincer, elle reprit le flacon parfumé à la rose et en versa quelques gouttes dans l'eau. L'air embaumait et en fermant les yeux, Elizabeth pouvait presque se croire dans la serre qui enfermait la roseraie de Pemberley. Elle mit fin à se moment de rêverie et attrapa un drap de bain laissé à sa disposition. Elle porta son bras à son nez et découvrit avec plaisir que sa peau sentait la rose. Ce petit luxe la fit sourire.

" Vais-je devenir une parfaite coquette ?"

Elle enfila rapidement les vêtements de corps que sa femme de chambre avait laissé à son attention et ouvrit la porte de la salle de bain. En s'avançant dans le boudoir, elle surprit des gloussements et des propos échangés à voix basse provenant de sa chambre. Les trois femmes étaient occupées à remettre la pièce en ordre, les rideaux avaient été plus largement tirés et les draps du lit changés. Mais ce qui avait provoqué les exclamations des femmes de chambre attira aussitôt l'oeil d'Elizabeth. Au pied du lit gisaient les draps de la veille dont certains présentaient des tâches de sang. La jeune femme ne comprenait pas ce qui faisait tant rire ces dames et se crut l'objet de leur plaisanterie. Elle entra donc dans la chambre, plus abruptement qu'elle ne l'aurait voulu et les interrompit. Surprises et honteuses, les trois femmes se regardaient en silence.

" Puis-je savoir ce qui provoque votre hilarité ?"

La femme de chambre s'avança vers elle et s'inclina.

" Pardonnez-les Mrs Darcy, elles sont encore jeunes et un rien les pousse à la plaisanterie."

D'un signe de tête, elle les congédia. Pressées de quitter la pièce, les deux jeunes femmes s'inclinèrent prestemment devant elle et filèrent sans demander leur reste. Un silence pesant s'installa. En un rien de temps, Elizabeth fut habillée.

" Cette robe vous va à ravir Mrs Darcy."

La jeune femme s'avança vers la psychée qui occupait un recoin de son boudoir. La coupe mettait sa taille fine en valeur et les couleurs claires tranchaient avec l'éclat brun de sa chevelure.

" Souhaitez-vous que je vous coiffe ?"

Elizabeth s'apprêtait à refuser mais elle remarqua l'air désemparé de la femme de chambre. Elle hocha doucement la tête et s'installa devant sa coiffeuse. Tout en peignant sa chevelure, elle examinait sa nouvelle maîtresse dans le miroir. Certes elle était jeune et belle, mais d'une condition inférieure à celle de son maître. Son &éducation semblait bonne mais elle ignorait tout des usages du monde. Son caractère en revanche laissait présager une personne décidée. Perdue dans ses réflexions, elle ne vit pas qu'Elizabeth l'observait.

" Vous n'avez pas répondu à ma question."

La voix était douce mais le ton ferme. La femme de chambre garda le silence.

" Il me semble que la vue du sang est plutôt sujet à inquiétude qu'à plaisanterie."

Alors la compréhension se fit dans l'esprit de la femme de chambre. Se pouvait-il que sa jeune maîtresse fut à ce point ignorante de ces choses ?

" Croyez bien Madame que si je vous avez cru souffrante, j'aurais immédiatement fait quérir le docteur Ford. Ces tâches étaient un sujet de réjouissance pour nous et mes deux compagnes se sont laissées aller à un petite grivoiserie."

Elizabeth la regardait sans comprendre. La femme de chambre soupira.

" Me permettez-vous de m'exprimer sans détour ?"

Elle sentait qu'elle pourrait se permettre ce genre d'échange avec sa maîtresse. Elizabeth hocha la tête.

" Je n'en attends pas moins de vous."

Le regard grave et la mine sévère de la jeune femme faillirent la faire éclater de rire.

" Eh bien, ces tâches indiquent que M Darcy a bien partagé votre couche cette nuit et que votre union a été consommée."

Ces quelques mots firent rougir Elizabeth. La femme de chambre poursuivit.

" Nous nous réjouissons car nous savons notre bon maître heureux et plut maintenant à Dieu que vous union soit bénie par l'arrivée prochaine d'un héritier pour Pemberley."

Cette dernière réflexion laissa Elizabeth songeuse et inquiète. Tout occupée de M Darcy et ses sentiments à son égard, elle n'avait pas envisagé qu'il faudrait rapidement donner naissance à un enfant. D'ailleurs, à aucun moment M Darcy n'avait abordé cette question avec elle. La femme de chambre acheva la coiffure et observa quelques instants sa maîtresse.

" J'ai terminé Madame."

Elizabeth releva les yeux et croisa son reflet dans le miroir. La jeune femme qu'elle y découvrit lui sembla étrangement familière mais elle avait quelque chose de changé. La femme de chambre attendait patiemment. Elizabeth se leva et la remercia chaleureusement pour ses bons soins et sa franchise à son égard, puis la congédia.

De nombreuses pensées se bousculaient dans sa tête. Elle mourrait d'envie d'aller marcher dehors, dans les jardins si accueillants qui s'étalaient au pied de sa chambre, afin de mettre de l'ordre dans son esprit. Elle ne se sentait pas prête à devenir mère et cette perspective la rebutait au plus haut point. Mais peut être était-ce la principale raison qui poussait son époux à partager son lit avec tant d'ardeur. Elle fut interrompue dans ses réflexions par l'arrivée de son époux.

Rougissant, elle se releva prestemment du fauteuil et tourna les yeux vers la fenêtre pour éviter de croiser son regard. La gêne était palpable entre eux. M Darcy s'avança vers elle et déposa un baiser léger sur son front.

" Avez-vous bien dormi ?"

" Fort bien je vous remercie."

Puis il s'écarta d'un pas et l'observa avec attention.

" Vous êtes tout à fait ravissante, cependant il manque quelque chose à votre tenue ..."

Elizabeth fit une légère grimace. M Darcy sortit de sa veste une petite clé dorée et la lui remit. La jeune femme l'observa avec curiosité, elle semblait ancienne. Cependant, en y réflechissant, elle ne se souvenait d'aucun coffre ou tiroir qu'elle pouvait ouvrir. M Darcy souriait, heureux d'avoir piqué la curiosité de son épouse. D'autorité il lui prit la main et l'entraina vers son boudoir. Il ouvrit le placard le plus proche de la salle de bain et écarta les robes qui s'y trouvaient, laissant apparaître au fond une petite cache ornée d'une serrure dorée.

" A vous l'honneur."

Elizabeth était très amusée par cette petite mise en scène et introduisit sans se faire prier une seconde fois, la petite clé dans la serrure. Un cliquetis indiqua que le coffre était ouvert. Elizabeth découvrit quatre étagères sur lesquelles étaient posés de lourds coffrets de cuir. Etonnée, elle lança un regard interrogateur à son mari.

" Ce sont les bijoux de ma mère. Vous êtes désormais ma femme, ils vous reviennent de droit."

Elizabeth se récria, arguant qu'ils devraient revenir à Georgiana et pas à une étrangère à la famille. A ces mots, le visage de Darcy se durcit.

" Ne dîtes plus jamais cela. Vous êtes une Darcy, et non plus une Bennet, il va falloir vous y habituer."

Ces mots firent l'effet d'une douche froide sur Elizabeth, qui se raidit immédiatement. La sentant s'éloigner, il continua sur un ton plus doux.

" Si ma mère était encore de ce monde, elle vous aurait donné certaines de ses parures, en guise de cadeau de bienvenue dans notre famille. Je reste persuad&é qu'elle aurait approuvé mon choix et que vous vous seriez parfaitement entendues. Elle aurait eu plaisir à vous voir porter ses bijoux et j'en aurais aussi moi-même beaucoup. "

Elizabeth s'émut de ces paroles et posa sa main sur le bras de son époux en signe d'apaisement.

" Avez-vous une préférence ?"

Darcy lui sourit.

" Ma mère aimait tout particulièrement un camée blanc."

Il attrapa un coffret beige. Sur le velours noir, l'oval laiteux resplendissait. Elizabeth retint une exclamation. Le collier était splendide, le profil sculpté dans l'ivoire était d'une grande finesse. D'autorité, Darcy l'attacha à son cou. Puis il replongea la main dans le placard et en sortit un écrin beige de taille plus modeste. Un fin bracelet d'or vint bientôt orner le poignet gauche d'Elizabeth. La jeune femme ne savait pas si elle devait se sentir ravie ou terriblement inquiète. Elle leva les yeux vers son mari.

" Vous êtes parfaite."

Et il se pencha pour l'embrasser délicatement sur les lèvres. Elizabeth ne s'attendait pas à une telle démonstration d'amour de la part de M Darcy au beau milieu du jour, pensant que ce genre d'effusion était réservé à la pénombre de leur chambre la nuit tombée. La douce chaleur des lèvres de son époux lui fit bientôt oublié ses considérations, et c'est avec tendresse et fougue qu'elle répondit bientôt au baiser qui lui était donné. M Darcy mit fin à leur étreinte et lui chuchota quelques mots à l'oreille qui la firent rire. Sur ses conseils, Elizabeth referma avec soin la cache secrète et replaça les robes de manière à la dissimuler.

Le tintement de l'horloge les rappela à leurs obligations domestiques. Leurs hôtes n'allaient pas tarder à descendre pour le petit déjeuner et la famille Bennet accompagnée des époux Bingley étaient attendus dans la matinée à Pemberley. Le grondement sourd qu'émit l'estomac d'Elizabeth la ramena à des considérations plus terre à terre, provoquant l'hilarité de son compagnon.

" Seriez-vous affamée Mrs Darcy ?"

" A qui la faute M Darcy ?"

Le clin d'oeil et le sourire équivoque de son épouse firent naître des regrets dans l'esprit de M Darcy. Tout d'un coup, il n'avait guère plus envie d'aller déjeuner et aurait volontiers entrainé Elizabeth vers le lit refait de frais.

C'est le bruit des rires qui résonnaient dans le couloir qui firent sortit Georgiana de sa chambre. Cela faisait plusieurs minutes que la jeune femme était prête mais elle ne se sentait pas de descendre déjeuner seule. Sa timidité l'aurait empêchée de discourir aisément avec les convives de Pemberley. Elle préférait largement déléguer cette charge à son frère et à sa belle-soeur. Elle écouta avec curiosité la discussion qui accompagnait les éclats de rire qui l'avaient interpellée. N'y tenant plus, elle ouvrit délicatement sa porte. Son frère s'avançait dans le couloir, serrant négligemment le bras d'Elizabeth contre lui. Ils semblaient tous deux rayonnants et Georgiana se réjouit de leur bonheur. L'apercevant, Elizabeth délaissa le bras de son époux pour s'avancer à sa rencontre. Arrivée à sa hauteur, la jeune femme prit les deux mains de sa jeune belle soeur et l'embrassa naturellement sur les deux joues. Surprise, Georgiana rougit. Bien que fort aimant, son frère était plutôt avare de gestes tendres. Elle était donc fort peu habituée à ces démonstrations d'affection. Pour Elizabeth il en était tout autrement. Entourée de ses quatre soeurs, et plus particulièrement de Jane, rendre à Georgiana les mêmes gestes de tendresse et d'affection lui semblait fort naturel. C'est donc tout naturellement qu'elle prit le bras de Georgiana pour descendre le monumental escalier de Pemberley. M Darcy observait la scène avec un plaisir non dissumulé. Il espérait que l'esprit joyeux et libre de son épouse aiderait sa soeur à s'épanouir. Georgiana avait donné sans peine sa bénédiction à son frère lorsqu'il lui avait parlé d'Elizabeth et le vif intérêt qu'elle avait prit à la connaître lui avait fait espérer une bonne entente. Heureux de voir les deux femmes qu'il chérissait le plus au monde, bras dessus bras dessous, il ne put qu'apprécier l'aube de cette nouvelle vie.