Chapitre second : clafoutis aux cerises

« Avancées scientifiques effectives, lisait Sam, de l'incrédulité plein la voix, incluent mais ne sont pas limitées à : gaz toxique perméabilisant la peau ; nanotechnologie invasive ; animaux dont l'aptitude au combat, résistance, agressivité, potentiel dévastateur, a été mutée, tels que chiens, castors, martres, écureuils ; exosquelettes : bombe n'affectant que les agents organiques. L'extremis n'a pas pu être confirmé ou infirmé… »

Il leva les yeux de la tablette :

« Qui sont ces types ? Frankenstein ? »

Le nom de Stark vint à l'esprit de tous, sur une gamme allant d'une exaspération résignée pour James Rhodes à une vive animosité pour Wanda en passant par la neutralité factuelle de la Vision, mais il ne fut pas prononcé à voix haute. Steve pensa également à Schmidt et Zola, mais resta pareillement silencieux sur le parallèle. A la place, il enchaîna :

« Natasha et Wanda se chargeront du docteur Rasmussen. Trouvez tous ce que vous pouvez sur lui et ses contacts avant de l'arrêter. Natasha te briefera personnellement sur la marche à suivre. … »

Tandis que, après un demi-sourire rassurant, le soldat continuait en détaillant le plan d'assaut des laboratoires d'Aalborg qui serait mené par le reste de l'équipe, Wanda leva un regard incertain sur sa partenaire désignée. L'espionne ne lui accorda qu'un bref coup d'œil impassible avant de reporter son attention sur les explications de Steve. La jeune sokovienne commença à triturer les manches un peu trop longues de son pull.

Elle avait l'impression que, contrairement à Steve qui l'avait très explicitement et très franchement assurée qu'il n'avait aucune rancœur pour son association à Ultron, Natasha lui en voulait très férocement. Elle ne l'avait jamais accusée de rien, mais elle lui présentait toujours une face froide et un professionnalisme impartial, bien loin de ce qu'elle pouvait observer de ses interactions plus joueuses avec les autres membres de l'équipe. La réciproque était vraie également : Natasha était la seule Avengers active en présence de laquelle Wanda était inconfortable. Elle ne pouvait pas expliquer pourquoi ; elle lisait quelque chose dans son esprit, quelque chose de vide et d'impersonnel qui, si elle se penchait trop dessus, la terrifiait.

Même si c'était la meilleure configuration (personne ne doutait des talents stratégiques de Steve), les envoyer en duo sonnait comme une mauvaise idée.

« C'est la première opération à laquelle nous participons tous, concluait le soldat. C'est une étape importante pour une équipe. »

Alors qu'il regarda les membres de ladite équipe les uns après les autres, son cœur hésitait entre fierté et amertume. L'affection qu'il leur portait était indéniable, et pouvoir se battre aux côtés de personnes chacune si formidable à sa manière était un honneur, mais la partie la plus tendre de son être ne pouvait s'empêcher de se demander s'ils allaient eux aussi avancer dans leur vie en le laissant dans la glace.

Il se molesta intérieurement pour cet apitoiement tout sauf productif. Steve avait l'impression qu'ils étaient de plus en plus fréquents, ces moments où il digressait muettement vers les côtés les plus obscurs de son existence, qu'ils fussent à propos de Bucky, du passé ou d'autre chose. Il se reconcentra sur la mission en un effort conscient alors que c'aurait dû être une évidence.

« Si vous avez des questions, posez-les. On décolle dans trois quarts d'heure. »

Il n'y avait pas de questions. Natasha et Sam quittèrent la salle de briefing dans une discussion triviale, Rhodey le félicita pour la stratégie avant de les rattraper en trois grandes enjambées et s'incruster dans la conversation, tandis que la Vision les suivit silencieusement, non sans un dernier regard pénétrant à Wanda.

Bientôt, Steve se retrouva seul avec la jeune femme qui tordait toujours ses manches. Certain qu'elle ouvrirait la bouche quand elle serait prête et désireux de lui laisser le temps de se composer, le chef d'équipe entreprit de rassembler tous les documents et éteindre tous les appareils numériques utilisés. Distraitement, elle l'aida, et, quand elle lui tendit la dernière tablette, prit enfin la parole :

« Ça peut sembler idiot mais… à propos de la répartition des équipes… Natasha et moi ? »

Steve comprit le fond de sa demande piètrement formulée et tenta de calmer ses inquiétudes :

« Tu es entre de bonnes mains, Natasha est la meilleure à ça.

- Mais si je perds pied ? insista Wanda, les yeux grands d'une peur véritable.

- Pourquoi tu perdrais pied ? Tu maîtrises tes pouvoirs de mieux en mieux, et tu peux faire confiance à Natasha pour ne pas laisser la situation lui échapper. Tu auras toujours un guide et une course d'action claire. Sois moitié moins bonne qu'à l'entraînement et tout ira quand même. »

Wanda baissa les yeux face à la cohérence de l'argument. En théorie, Steve avait raison et, en théorie, elle n'aurait pas dû douter d'elle-même, mais, d'un autre côté, elle se savait être le maillon faible des Avengers, dans tous les domaines. Et après Ultron, et Pietro, elle n'avait plus le droit à l'erreur ; ses erreurs tuaient des gens.

Et si le docteur Rasmussen avait des gardes du corps dopés à l'extremis ? Et s'il avait d'autres de ces armes immorales que Sam avait lues à voix haute ? Et si elle se retrouvait à devoir opérer dans une foule de civils s'agitant dans tous les sens ? Et si elle devait sauver sa partenaire mais se trompait dans la pression de son pouvoir et lui émiettait tous les os ?

Elle s'humidifia les lèvres, à la recherche d'un argument moins puéril que « Natasha me rend mal à l'aise ». Malheureusement, elle n'en trouva pas car, elle le réalisa pleinement, tout venait de ça. Ses pouvoirs reposaient sur ses émotions et le silence scrutateur de l'espionne les envoyait sur un tour des montagnes-russes.

Steve soupira. En relevant timidement le regard, Wanda remarqua qu'il arborait un sourire tiré mais compréhensif et se mit à espérer.

« Si vous aviez la Vision en renfort, tu te sentirais plus confiante ? »

Une vague de soulagement la doucha et elle hocha résolument la tête. L'androïde serait capable de la contenir si elle perdait le contrôle, de la rassurer si elle commençait à stresser comme de les aider à gérer la situation si elle venait à dégénérer. C'était parfait.

« Oui, elle ajouta.

- Bien. Alors on fera comme ça. Va le prévenir, je m'occupe de Natasha. »

Wanda le remercia comme s'il venait de lui donner la permission de minuit à un bal de fin d'année avant de s'exécuter. Steve se frotta les paumes contre les hanches ; son amie allait avoir de très bonnes raisons à lui opposer. Et Sam allait probablement lui offrir une séance de thérapie pour avoir encore cédé à la jeune sokovienne.

Leur réaction fut conforme à ses prédictions.

Natasha accueillit la nouvelle répartition des forces par un froid :

« Nous n'avons pas besoin de renfort.

- Non, mais vous avez besoin d'une assurance, expliqua posément Steve.

- Nous n'avons pas besoin d'assurance, insista un peu plus vivement l'espionne. Vous allez attaquer un complexe de scientifiques fous. Vous avez besoin d'un robot insensible aux agents biologiques. »

Steve pausa en réalisant que ce raisonnement avait été exactement le sien la veille au soir. Fidèle à elle-même, Natasha enfonça le clou :

« La moitié de ton plan repose là-dessus.

- Que Wanda garde ses moyens est tout aussi important.

- Et bien prends la avec toi. Elle s'entraîne bien à débarrasser des gaz depuis l'incident à Baidoa, non ?

- Elle n'y arrive pas encore. Et ces laboratoires sont encore plus susceptibles de lui faire perdre le contrôle. Sans compter qu'elle est la seule à correspondre à tes critères de discrétion combinée à la rapidité d'intervention – Nat, on a déjà eu cette conversation. »

Et comme la dernière fois, elle ne fit pas remarquer que l'équipe comptait une deuxième personne à répondre auxdits critères, parce qu'il était hors de question qu'il laissât Sam, War Machine et la Vision, avec ou sans Wanda, mener l'assaut sans lui. Avec cette position, elle concourait de bon cœur.

« Steve, elle reprit néanmoins, nous donner une telle force de frappe est ridicule. Nous n'aurons probablement même pas à combattre. Et vous priver d'un telle force de frappe est tout aussi ridicule. Je peux gérer Maximoff. »

Sûr, c'était moins bon gré que mal gré, mais être un Avengers n'était rien de moins que ça. Et, sûr, c'était peut-être faux, mais être Natasha Romanoff n'était rien de moins que ça.

« La présence de la Vision rassurera Wanda et te déchargera de la surveiller constamment, argua finalement Steve. Et Aalborg et Aarhus sont à une centaine de kilomètres à vol d'oiseau : en cas de besoin, il pourra venir nous aider en quelques minutes. »

Ce fut cet argument qui convainquit Natasha de laisser tomber le sujet. Quelques minutes pouvaient être une éternité dans le feu d'un affrontement, mais elle puisait sa réassurance dans le fait que Steve n'attendrait pas le dernier moment pour appeler des renforts.

Sam, lui, attendit d'être dans le jet en route pour le Danemark, et que chacun fût plongé dans l'activité qui allait l'occuper pendant le trajet, pour l'aborder. Steve, le nez dans le remaniement de ses prévisions d'assaut pour y intégrer l'absence de la Vision, ne leva d'abord pas les yeux, se contentant d'un sobre « Sam » pour relever sa présence.

Après un silence calculé, le vétéran se lança d'un ton allègre dans une introduction longuement réfléchie :

« Est-ce que tu chouchoutes Wanda parce qu'elle te fait penser à toi-même et que tu voudrais que les autres soient plus prévenants envers toi ou parce qu'elle te fait penser à Bucky et que, comme tu ne peux rien faire pour lui, tu te rattrapes avec elle ? »

Un sourire, léger mais authentique, échappa à Steve.

Personne, même pas Natasha, ne parlait de Bucky autrement qu'à mots couverts et avec une gravité pesée. Personne, sauf Sam. Au fil de leurs recherches infructueuses, sans qu'ils ne réalisassent vraiment quand ou comment, le tabou s'était effrité petit à petit pour s'effacer complètement. Sam prenait le privilège à cœur et Steve lui était reconnaissant d'être capable de dédramatiser un sujet si sombre.

« Avoir simplement envie qu'elle soit à l'aise et heureuse sans raison enfouie n'est pas une option ? » répondit le soldat.

C'était dit à moitié en soupirant, à moitié en badinant, mais le propos derrière était entièrement sérieux.

« Malheureusement non, fit doucement Sam. Faut pas qu'elle soit à l'aise et heureuse, faut qu'elle soit rodée et prête à tout. C'est le boulot.

- Je me suis trompé de métier, je sais. »

Sam haussa un sourcil mais son ami ne semblait pas décidé à lui expliquer la référence. A la place, il regardait dans le vide, vaguement dans la direction de Natasha en train d'expliquer les détails de leur part de la mission à Wanda et la Vision qui l'écoutaient avec des airs d'écoliers.

« Je sais ce que faire ce boulot signifie, Sam. Vraiment. Mais elle est juste une enfant ! Quel mal y a-t-il à la faire entrer dans le bain doucement ? On en a la possibilité, pourquoi ne pas en profiter ?

- Et comment tu crois qu'elle va se sentir quand tu vas revenir crachant du sang ou avec un bras en moins ?

- Mieux que si Natasha est blessée parce qu'elle a hésité trop longtemps avant d'utiliser ses pouvoirs. »

Sam chercha pendant deux secondes une réplique intelligente. N'en trouvant pas dans ce délai, il se contenta d'un faussement exaspéré :

« Tu as vraiment réponse à tout.

- Contrairement à ce que Nat et toi semblez penser, j'ai évalué la situation avant d'accéder à la requête de Wanda, » fit Steve, son sourire dissipant toute l'accusation que ses mots auraient pu contenir.

Sam admit sa défaite de bonne grâce.