Chapitre troisième : frittata aux champignons
Il était aux alentours de minuit, heure locale, lorsque le jet déposa Natasha, Wanda et la Vision à Aarhus avant de repartir pour Aalborg.
Tandis que l'androïde, peu discret au quotidien, repartait en volant en direction du centre-ville, les deux femmes prirent les transports publics en compagnie d'employés de l'aéroport à moitié endormis et autres oiseaux de nuit plus ou moins frais. L'heure que leur prit le trajet se déroula dans un silence inconfortable. Wanda regardait par la fenêtre le spectacle des lumières artificielles. A côté d'elle, Natasha faisait semblant de chercher un renseignement dans les brochures d'horaires, gardant un œil sur leurs compagnons de rame et l'oreille sur la ligne générale de la mission, au cas où Steve avait une information de dernière minute à partager.
Aucun passager ne présenta un quelconque intérêt et la ligne commune resta muette.
Arrivée à destination, Natasha s'alluma une cigarette tout en prodiguant quelques conseils à son équipière. Puis, pas plus suspectes que n'importe quels noctambules en manque de destination, elles errèrent aux abords d'abord de l'université, où le forum prenait place, puis de l'hôtel où était descendu le docteur Rasmussen. La Vision, fort de son cerveau numérique et des rayons X intégrés à sa vue, n'avait pas besoin de prendre la mesure des lieux dans lesquels ils allaient agir, mais il en allait autrement pour des humaines (presque) lambda.
Steve s'enquit de leur situation et les informa qu'ils s'apprêtaient à rencontrer le chef de l'équipe d'intervention qui les accompagnerait lors de l'assaut ; Natasha en profita pour glisser quelques plaisanteries, un conseil matrimonial et obtenir la promesse de fêter la future réussite de la mission dans le restaurant érythréen qu'elle avait repéré non loin de l'université d'Aarhus.
Après quelques minutes de conversation légère, la ligne redevint silencieuse, laissant de nouveau les trois partenaires dans une ambiance digne de la salle d'attente d'un dentiste.
Quand enfin le jour se leva, et avec lui leur cible, il ne pouvait pas venir trop tôt.
Selon les instructions de Natasha, Wanda prétendit être une cliente de l'hôtel et se servit un copieux petit déjeuner au buffet pour pouvoir garder un œil sur le docteur Rasmussen sans éveiller les soupçons. Comme elle ne se sentait pas l'habileté de renvoyer une aura d'assurance et de bien fondé, elle choisit de se terrer dans un coin de la salle, entre deux murs, une plante en pot, et un champ de vision sur l'homme.
Attablé devant charcuterie et fromage, les doigts pleins du sucre et du glaçage des viennoiseries, Frederik Rasmussen ressemblait peu au professionnel bien mis qui posait pour les photos. Entre ses cheveux blanchissants qui pendaient dans ses yeux et son pull trop grand et défraîchi, il ne dégageait aucun charisme et était bien loin d'avoir l'air menaçant. Aussi, Wanda fut bien surprise quand elle tenta d'effleurer son esprit, seulement pour se retrouver face à une sensation totalement inconnue.
Elle interrompit la conversation de Natasha et la Vision, qui retournaient consciencieusement sa chambre et le contenu de ses appareils électroniques, pour leur faire part de ce fait étrange :
« Il y a quelque chose dans sa tête, elle dit, pas très fière du manque de clarté de son propos.
- Comme quoi ? demanda platement l'espionne.
- Je ne sais pas. Quelque chose qui ne devrait pas être dans un esprit.
- Donc c'est abstrait, pas physique ?
- Je ne sais pas.
- Maximoff, concentre-toi, fit fermement Natasha. Magie ou technologie ? »
Wanda fit danser ses doigts, priant pour que les volutes de lumière rouge passassent inaperçues dans l'activité matinale. L'esprit du docteur Rasmussen lui renvoya de nouveau des méandres qu'elle ne connaissait pas.
« Technologie, elle décida.
- Quelque chose contre toi spécifiquement, ou quelque chose qui fait simplement des interférences ? » continua Natasha.
Wanda se concentra une fois de plus, mais avorta vite son action quand elle vit les arabesques écarlates flotter en pleine vue autour de la tête du sujet. Elle tenta à nouveau une approche plus discrète, mais s'adapter à la forme étrange qu'elle testait n'était pas une mince affaire et elle ne faisait que peu de progrès.
« Je puis peut-être scanner sa boîte crânienne moi-même, proposa finalement la Vision. Si ce que nous cherchons est effectivement technologique, je devrais être en mesure de l'identifier.
- Fais, acquiesça simplement Natasha.
- Je distingue deux mille sept nano robots dans son cerveau, diagnostiqua l'androïde sans un temps mort. Je suis cependant incapable de définir leur utilité. »
L'espionne pensa à Zola et ajouta à la dizaine d'autres hypothèses qu'elle formait celle que le docteur Rasmussen prévît de se transformer en robot. Ouvrant la ligne générale, elle coupa la réunion tactique de l'équipe d'intervention pour prévenir ses coéquipiers :
« Rasmussen a des nano robots à l'usage non-identifié dans le cerveau et pas un agenda. »
Après un court silence, sans doute pour mettre en pause ladite réunion tactique, la voix de Steve emplit les communications :
« Est-ce que tu sous-entends que les nano robots sont son agenda ? Comme un disque dur directement dans sa tête ?
- Ça te paraîtrait tiré par les cheveux ? fit Natasha.
- Pas du tout, il lâcha sombrement.
- Je suis malheureusement incapable de définir leur utilité à distance, répéta la Vision, pour les trois hommes à Aalborg.
- Vous avez d'autres informations ? s'enquit Steve.
- Le bon docteur a apparemment un faible pour la gastronomie, la musique celtique et la bande dessinée franco-belge. Mais impossible de trouver quoi que ce soit concernant Grå Trane dans sa chambre, son ordinateur ou son téléphone. Peut-être que la filature nous en apprendra plus.
- On attend de vos nouvelles. »
Sur ça, les deux Avengers quittèrent la chambre du docteur Rasmussen, sans laisser derrière eux d'autres traces de leur passage qu'un mouchard à l'intérieur de la veste de son costume.
Néanmoins, ce fut sans un mot que l'homme remonta dans sa chambre, sans un mot qu'il se rendit présentable, sans un mot qu'il quitta l'hôtel, sans un mot qu'il monta dans un bus et sans un mot qu'il rejoignit la salle où aurait lieu la première conférence de la journée. Là, il rencontra de nombreux confrères et ce fut un flot interrompu de références et termes techniques qui disaient si peu à Natasha et rien du tout à Wanda.
La première, en pantalon de tailleur et queue de cheval serrée dans la parfaite image d'un cadre d'une quelconque société pharmaceutique, gardait le compte de tous les gens qu'il abordait, transmettant une photo de chacun à la Vision pour qu'il creusât leur historique. La deuxième, ayant gardé un style estudiantin, se concentrait exclusivement sur leur cible et mettait un point d'honneur à ne pas le perdre de vue une seconde.
En une demi-journée, ils récoltèrent un lien évident avec une ancienne collègue de Maya Hansen ainsi qu'une conversation suspecte sur l'extremis avec deux représentants de l'armée britannique, la position du président de Grå Trane, en vacances en Bavière, des résultats de recherches soigneusement tues remis par une jeune biologiste, la perspective d'un voyage à Chypre dans un futur proche, une invitation à une réunion de famille en Fionie et trois potentielles nouvelles recrues de l'association.
Si certaines de ces informations étaient inconnues des services de renseignements danois, aucune, malheureusement, n'était d'une quelconque aide à l'équipe d'assaut.
A quatorze heures trente, heure à laquelle cette dernière avait une belle opportunité, les trois Avengers à Aarhus agirent également. La marche à suivre était simple : arrêter le docteur Rasmussen et le remettre aux agents du gouvernement danois qui attendaient deux rues plus loin.
La pratique se révéla un peu plus mouvementée.
Natasha était toujours du côté de la cafétéria, en pleine discussion avec une employée d'un hôpital privé ayant échangé des mots sibyllins avec leur cible. Seule et peu sûre d'elle, Wanda avait décidé de l'attendre sans lâcher le docteur des yeux. Elle vit donc parfaitement son expression de surprise et d'inquiétude lorsqu'il consulta quelque chose sur son téléphone.
« Il vient de recevoir des mauvaises nouvelles, souffla la jeune femme qui essayait de se coller dans un angle de la pièce pour éviter les regards frénétiques qu'il lançait dans toutes les directions.
- Le message est une recette de frittata aux champignons, les informa la Vision. Il vient d'Aalborg.
- Arrête le maintenant, feula Natasha. J'arrive vers toi. »
Wanda inspira profondément et se décolla du mur. Elle n'avait pas fait trois pas en direction du docteur Rasmussen que leur regard se croisèrent.
« Il m'a repérée ! » elle lança à ses collègues, avant d'accélérer.
Sa cible aussi avait accéléré, dans la direction opposée et sans grand respect pour les gens dans son chemin. Wanda expira, laissa couler son pouvoir dans le bout de ses doigts et, gardant toujours en tête l'état d'esprit qu'elle avait pendant les matchs de basketball contre Steve, en lança une fraction à travers la foule, en direction des chevilles du poursuivi.
L'effet fut immédiat. Il trébucha sur ses propres pieds et s'étala de tout son long au milieu des visiteurs du forum qui s'étaient écartés juste assez pour lui permettre de tomber. Puis, avant que quiconque eût le temps de lui tendre la main pour l'aider à se relever, il sortit d'une poche intérieure de sa chemise ce qui ressemblait affreusement à une grenade lacrymogène et la fit rouler au hasard.
Le gaz qui s'échappa du cylindre était incolore, mais Wanda l'entendit siffler. Elle se souvint de Baidoa, où Steve avait dû affronter leur cible tout seul pendant que Sam la sortait d'une foule en panique. Elle se souvint des rapports des services de renseignements danois, qui indiquaient gaz toxique perméabilisant la peau, et du temps passé à s'assurer de l'étanchéité des costumes de Steve et Rhodey. Elle se souvint également qu'elle était encore totalement incapable d'évacuer le gaz qui se répandait dans le couloir.
Vite, elle croisa ses bras pour former une cage autour de la grenade, estimant à la louche la distance à laquelle le gaz se trouvait. Puis, elle pensa que son évaluation n'était pas assez prudente, et, d'un autre mouvement fébrile voilé de rouge, elle agrandit son champ de force. Elle balaya la scène des yeux, à la recherche d'un indice qui pourrait lui permettre de savoir si c'était suffisant, mais tout ce qu'elle remarqua fut les grands yeux anxieux qu'on braquait sur elle.
Et Natasha qui la dépassa en trombe.
L'espionne attrapa d'une main le docteur Rasmussen qui se remettait à fuir et, de l'autre, elle l'électrocuta. Elle ne lui accorda pas un regard lorsqu'il s'effondra comme une masse, préférant porter son attention sur l'homme aux épaules larges qui fonçait sur elle.
Elle esquiva ses premiers coups avec une fluidité exemplaire, réussissant même à en porter quelques-uns. Mais il ne recula pas d'un pas, immuable comme une statue de métal. Et, quand il enfonça un poing dans son ventre, elle se retrouva, le souffle coupé, presque encastrée dans le mur.
Wanda faillit lui venir en aide. Mais elle se rappela à temps que bouger un doigt pour immobiliser l'armoire à glace reviendrait à libérer le gaz. Elle se força donc à rester immobile alors que sa collègue chancelante évitait de justesse le poing destiné à son visage. Elle ne put cependant se retenir de crier son nom :
« Natasha ! »
La combattante peinait à manœuvrer, et la tâche n'était pas rendue plus aisée par les spectateurs qui refusaient obstinément de fuir, ou par la douleur résiduelle dans le bas de son torse. L'homme avait définitivement une force surhumaine, mais, heureusement, était bien loin du niveau général de Steve. Tout ce qui lui fallait était une ouverture pour pouvoir lui coller de quoi l'électrocuter.
La Vision, lui, n'avait même pas besoin de ça. Arrivant par derrière, il posa fermement une main sur l'épaule de l'homme, et celui-ci ne put plus faire un pas.
Natasha se redressa et adressa un remerciement à son coéquipier d'un hochement de tête. Elle remarqua Wanda toujours figée dans sa position de protection, ainsi que tous les téléphones sortis.
« Autant pour la discrétion, » elle souffla.
Au loin, elle pouvait entendre les sirènes de police. Bientôt, deux agents des services de renseignements les rejoignirent, avec des badges pour disperser la foule et des menottes pour les deux hommes.
La Vision découvrit que l'armoire à glace qu'avait combattue Natasha était équipée non pas d'un exosquelette, comme premièrement supposé, mais d'un intra-squelette qui courrait le long de ses os et sous sa peau. L'espionne, elle, fut jugée en pleine forme par les médecins. A part un immense bleu et des douleurs, elle ne risquait rien.
On évacua l'université et fit venir une équipe spécialisée pour libérer Wanda de la tâche de contenir le gaz. Ladite équipe conclut que le gaz, incolore, inodore, était également complètement bénin : de l'air comprimé, pas plus.
Wanda refusa d'abord de croire qu'elle avait préféré gâcher son pouvoir sur un leurre plutôt qu'aider Natasha. Quand la Vision confirma la conclusion, elle fut forcée d'accepter qu'elle avait une fois de plus fait une erreur. Natasha ouvrit la bouche pour lui dire d'arrêter de se morfondre et qu'elle avait agi au mieux avec les informations qu'elle avait sur le moment, et toutes ces choses qui étaient normalement le boulot de Steve, mais elle s'interrompit quand la voix de Sam retentit sur la fréquence commune :
« Vision, on a besoin de toi. Maintenant. »
