Chapitre quatrième : crème cramée
L'armure rouge et or se posa dans toute sa superbe sur la zone d'atterrissage marquée du H blanc la réservant aux hélicoptères. L'homme en costume et la femme en treillis qui l'attendaient à distance respectable ne bronchèrent pas ; la gravité de leur expression était exactement la même que celle qui pouvait se lire sur le visage de Tony Stark lorsque le casque se rétracta.
Le milliardaire se dirigea vers eux, sans paraître prêter attention à son armure qui se repliait d'elle-même, pour être réduite à un attaché-case quand il arriva à leur niveau.
Ils se présentèrent, se serrèrent la main et disparurent à l'intérieur du bâtiment.
L'homme en costume assura qu'ils avaient toutes leurs ressources sur le coup. La femme en treillis mentionna ses meilleurs hommes. Tony demanda où était ses hommes à lui. Pour toute réponse, l'homme en costume ouvrit une porte et l'invita à entrer d'un geste de la main.
Maximoff, assise près de la fenêtre, se tordait les mains et ne posait son regard nulle part. A côté d'elle, bienveillant, la Vision cherchait les bons mots. Rhodey se tenait droit sur ses jambes, bras croisés sur son torse, silencieux. Natasha et Wilson interrompirent une conversation animée. Elle se contenta d'un regard indéchiffrable et de quelques tapotements de ses ongles contre la table en bois noir brillant. Lui, adressa des salutations pressées et demanda des nouvelles.
Tandis que la femme en treillis faisait part des derniers insuccès, le regard de Tony tomba sur le bouclier, barré de traînées noires, grises et rouges par-dessus sa peinture patriotique, posé au centre de la table comme un vulgaire objet d'exposition.
« Comment c'est arrivé bon sang ? »
•
Selon l'enregistrement des communications, la dernière intervention de Steve se présentait ainsi :
« […]
- Aile est du rez-de-chaussée sous contrôle, annonçait Steve, le souffle encore court.
- Je ramène Redwing à l'équipe corvidés, informait un combattant danois.
- Noté, confirma Sam depuis le toit, d'où il surveillait les environs.
- Aile ouest pas sous contrôle du tout ! s'exclamait Rhodey.
- Besoin de renfort ?
- Non. Juste de quelques – Couché toi. Juste quelques minutes.
- C'est noté. Rapaces gardons notre position. Attendons ton signal War Machine. Charognards, l'aile est du rez-de-chaussée est dégagée. Restez à distance de l'aile ouest.
- Charognards trois en mouvement.
- J'ai du mouvement du côté du fleuve, nota Sam. Je vais en repérage.
- Migrateurs juste derrière vous Faucon.
- Ici charognards un, deuxième étage. Demandons des renforts ! Sud-est du bâtiment. Besoin de renforts immédiats !
- Je suis en chemin charognards un. Rapaces, restez en position et continuez l'assaut au signal de War Machine.
- […] »
La réalisation de l'absence de Steve s'était déroulée comme suit :
« […]
- Premier sous-sol sous contrôle, annonçait un membre de l'équipe rapaces.
- De mon côté aussi, confirmait Rhodey. Je descends au moins deux à ton signal Cap'.
- …
- Cap' ?
- Steve ?
- …
- Qui a Captain America dans son champ de vision ? demanda Sam, nervosité commençant à poindre. Nicheurs ?
- Négatif.
- Charognards un !
- Il est reparti après s'être assuré que la zone était de nouveau sûre. Nous n'avons pas de nouvelles depuis.
- Et merde !
- Charognards, fouillez-moi ce bâtiment de fond en comble. Migrateurs sommes juste derrière vous. Rapaces et War Machine, continuez l'assaut. Faucon, ne laissez pas une fourmi s'échapper.
- Où en sont les réparations de Redwing ?
- […] »
Appelé par Sam sur l'autre ligne, la Vision était arrivé peu après. Il y avait eu un moment d'espoir quand celui-ci repéra une camionnette blindée au plomb non enregistrée dans le parking d'une usine voisine. Mais quand, après un ou deux coups de poing de Sam et la présence naturellement intimidante de l'androïde, ils arrachèrent la porte arrière, ce ne fut pour trouver que le bouclier en vibranium et pas son porteur.
Toute la zone industrielle d'Aalborg était en quarantaine. La ville était passée au peigne fin. Le Limfjord était dragué. Ports, aéroports, gares comme routes étaient bloqués. Les membres de Grå Trane arrêtés étaient interrogés. Et l'équipe des Avengers était réunie dans une salle de conférence à Copenhague.
« Est-ce que Rasmussen parle ? demanda Sam aux deux agents danois.
- Non, lâcha l'homme en costume en secouant la tête. Nous sommes en train de négocier avec l'Allemagne pour trouver le président où qu'il soit en Bavière. Nous surveillons également les réseaux de communications connus de Grå Trane. Mais nous ne nous – Excusez-moi. »
Il échangea quelques mots concis avec quelqu'un à l'autre bout de son téléphone, avant de s'éclipser avec la femme en treillis. La porte se ferma derrière eux sans un bruit, et la scène se mit sur pause.
Durant presque trente secondes, la pièce fut figée dans le silence. Wanda avait cessé de triturer ses doigts et la loquacité habituelle de Tony l'avait momentanément déserté, le laissant immobile, son armure repliée en attaché-case pendant toujours mollement à son bras. Natasha n'était pas en train de prendre les choses en main et Sam n'avait aucune remarque traîtreusement sagace aux lèvres.
Même les néons n'émettaient aucun bruit et l'horloge numérique au mur n'eut pas l'occasion de prouver la course du temps.
Wanda brisa le charme :
« C'est de ma faute. »
Aussitôt, tout recommença à bouger.
« Comment est-ce que tu arrives à cette conclusion ? soupira Natasha avec exaspération.
- Je… Je me suis plantée depuis le début.
- Rhodey et Sam se sont plantés aussi, argua l'espionne sans chaleur. Ils auraient dû se rendre compte beaucoup plus tôt que Steve manquait. Je me suis plantée aussi. J'aurais dû envoyer la Vision à Aalborg dès qu'on en avait fini avec Rasmussen. Et la Vision s'est planté tout pareil, parce que pour un être omniscient, il a sûr laissé passer des choses. He ! Steve peut aussi s'en prendre à lui-même pour avoir modifié le plan au dernier moment. »
Comme Wanda s'apprêtait à protester, Natasha l'arrêta d'un mouvement de main.
« Et ça n'a aucune importance. Ce qui est fait est fait. Maintenant, on trouve Steve, on dissout Grå Trane une bonne fois pour toute et on reparlera de quoi faire pour que ça n'arrive plus après.
- Et comment tu proposes qu'on trouve Steve ? demanda Tony le ton dégouttant de cynisme, en balançant son armure sur une chaise.
- Si tu as un traqueur sur son uniforme, c'est peut-être le moment de le dire, rétorqua Natasha coup-sur-coup.
- Il est au fond du Limfjord juste en face des laboratoires. Et Steve était au courant, précisa le milliardaire, peu amusé des assomptions de sa collègue.
- Ça veut dire qu'on dépend des danois, » résuma Rhodey.
Quatre visages incrédules se tournèrent vers lui.
« Bien sûr que non nous n'allons pas attendre sans rien faire qu'ils trouvent quelque chose, s'indigna Wanda. N'est-ce pas ?
- Bien sûr que non, confirma Sam.
- Bien sûr que non, répéta Tony en écho. J'ai beaucoup plus de moyens qu'eux.
- J'ai des méthodes d'interrogation qui feront parler Rasmussen, fit Natasha.
- Parfait ! Moi je peux mettre FRIDAY sur les données déjà récoltées. Si je lui ajoute quelques algorithmes de décodage – sur lesquels Rhodey et Wilson pourront aider d'ailleurs – elle sera sans doute capable de trouver –
- Deux secondes, interrompit Rhodey. Par méthodes d'interrogation, est-ce que tu sous-entends…
- Torture ? finit facilement l'espionne. Entre autres. Si j'avais plus de temps, ce ne serait pas nécessaire, mais puisque nous n'avons pas plus de temps…
- Si je puis me permettre, commença civilement la Vision, si Grå Trane souhaitait la mort du capitaine Rogers, nous aurions certainement déjà retrouvé son corps.
- Grå Trane seraient des idiots pour vouloir la mort de Steve, répondit Natasha. Ce sont des scientifiques. Et Steve a été injecté avec un sérum miracle que l'humanité échoue désespérément à reproduire depuis la seconde guerre mondiale. »
Réalisant l'horreur de la situation, Wanda porta ses mains à sa bouche. Elle savait de première main à quel point les expérimentateurs pouvaient avoir peu de respect pour leurs sujets, et elle avait alors été volontaire et plus intéressée par sa vengeance que par son intégrité physique ou sa dignité.
« Donc pas de temps, résuma Tony.
- Temps ou pas temps, on ne va pas se mettre à torturer des gens, insista Rhodey.
- Tu ne vas pas te mettre à torturer des gens, répliqua Natasha sans un battement de cil plus rapide que l'autre. J'ai dit que je m'en chargeais.
- Ce n'est pas la question !
- Je suis avec Rhodey sur celle-là, intervint Sam. Torture, Natasha ? Tu crois que Steve approuverait ?
- Dommage qu'il ne soit pas là pour approuver quoi que ce soit, railla Tony.
- D'après les données en ma possession, la torture est le plus souvent inefficace, remarqua la Vision.
- J'en suis bien consciente, soupira l'espionne. Mais je suis plus efficiente que la moyenne des interrogateurs et nous n'avons pas le temps d'employer d'autres méthodes plus fiables.
- Maximoff peut pas juste… lire ses pensées ? proposa Rhodey, en désespoir de cause.
- Mes pouvoirs ne fonctionnent pas comme ça ! Et avec ses robots dans la tête, je ne suis pas sûre de pouvoir seulement toucher son esprit de manière significative.
- Voilà ! s'exclama Tony en frappant son poing dans sa paume. Ces nano-robots, on peut pas en tirer quelque chose ?
- Il faudrait pour cela une chirurgie, expliqua la Vision. Je ne puis les toucher sans détruire son cerveau et je ne puis avoir accès à leur contenu sans contact.
- Donc torture. »
Sam constata avec horreur que non seulement le milliardaire soi-disant philanthrope n'exprimait aucun état d'âme en préconisant la torture, mais également que Wanda semblait fermement résolue à l'idée et que la Vision était à court de statistiques à proposer contre. Il échangea un regard avec Rhodey, tout aussi révolté que lui.
« C'est ridicule, déclara fermement Sam. Il y a des dizaines de choses que nous pouvons – devons essayer avant d'en être réduits à cette extrémité. Natasha peut essayer d'autres techniques d'interrogation, Wanda peut essayer de foutre le bordel dans sa tête pour lui faciliter la tâche, Stark peut bosser sur son algorithme machin et on peut aussi assister les danois. »
Il s'était tourné vers chacun de ses coéquipiers en les mentionnant. Natasha ne réagit pas plus loin qu'un haussement d'épaule, Wanda rentra honteusement la tête avant de se peindre un air décidé sur le visage et Stark eut tour à tour l'air interdit, puis outré (peut-être à la mention d'« algorithme machin »), puis résigné.
« Maintenant, on va faire exactement ça et moi je vais voir si on peut s'adjoindre les ressources de la CIA. »
Sur ce, il quitta la pièce sans laisser à quiconque le temps d'émettre une objection.
Une fois la porte fermée, un peu plus vivement que communément admis par la politesse, Tony commenta platement :
« Rogers sûr sait les choisir. »
Ce qui lui valut un regard tendant vers le mépris de la part de Natasha et un soupir de Rhodey.
Sans un grincement de dent pour les tiraillements dans son ventre, l'espionne se leva et se dirigea à son tour vers la sortie, attrapant le bouclier au passage dans un geste si naturel qu'on eût pu croire qu'il lui appartenait. Elle pourrait en avoir besoin pour l'interrogation, et l'excuse était trop belle pour être passée. Ses coéquipiers la regardèrent bizarrement, mais seul Tony semblait prêt à dire quelque chose.
Elle ne lui en laissa pas le temps :
« Alors ? elle lança en direction de Wanda. T'attends quoi pour venir avec moi extirper des informations de la tête de Rasmussen ? »
Natasha ressentit une pointe incongrue de satisfaction en voyant la jeune femme promptement ravaler sa surprise et ses doutes pour sauter sur ses pieds et la suivre.
