Chapitre cinquième : paella valencienne
Wanda avait les yeux fixés sur le bouclier. Natasha ne pouvait pas vraiment lui en vouloir pour cette obsession alors qu'elle-même avait les doigts consciencieusement enroulés autour de sa poignée, mais ça ne voulait pas dire qu'elle allait se lancer dans un discours encourageant pour motiver sa jeune équipière. D'abord parce qu'elle avait d'autres préoccupations plus urgentes, ensuite parce que son rôle était de jeter les oisillons hors du nid pour les forcer à voler, pas de les couver, et enfin parce que, oui, elle blâmait Wanda plus que les autres, peu importe à quel point cela pouvait être injustifié.
A cela s'ajoutait, bien sûr, la fatigue de maintenir un masque imperturbable depuis l'appel frénétique de Sam alors qu'elle se sentait plus l'envie de serrer les dents à s'en décrocher la mâchoire ou pleurer de frustration. Il était néanmoins hors de question qu'elle abandonnât son calme irréprochable pour se laisser aller devant Wanda. Clint, sûr. Steve, oui. Sam, à la limite. Wanda ? Jamais.
« Tu restes debout devant un mur et tu ne bouges pas, elle dicta à la jeune femme. Tu ne dis rien. Quoi qu'il dise, quoi qu'il fasse, quoi que je dise, quoi que je fasse, tu ne bronches pas. Bien compris ? »
L'intéressée hocha fermement la tête.
« Tu restes silencieuse, intimidante, manipules ton pouvoir avec des gestes sûrs et essaies d'entrer dans sa tête et d'y foutre tout le bordel possible. Tu peux faire ça ? »
Encore une fois, Wanda hocha la tête.
Bien. Au moins n'aurait-elle pas à se soucier de cris indignés de sa partenaire si elle était amenée à frapper la tête de Rasmussen contre la table, contrairement à ce qui aurait été le cas avec Sam ou Rhodes. Natasha n'avait pas besoin des statistiques de la Vision, elle savait très bien que la torture donnait rarement des résultats, mais impressionner quelqu'un comme Frederik Rasmussen pouvait être grandement aidé par des démonstrations de violence physique gratuite.
Sûr, que Rhodey sautât directement à la conclusion de torture quand elle parlait de méthodes d'interrogation n'était pas très plaisant, mais ce n'était cependant pas entièrement faux. Même s'ils avaient probablement des visions drastiquement différentes de ce que cela impliquait, Natasha n'avait aucun scrupule à faire souffrir un scientifique sans morale pour retrouver Steve.
En évitant d'imaginer ce que le principal intéressé répondrait à ça, l'espionne poussa la porte de la salle d'interrogation.
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« Monsieur Stark et le lieutenant-colonel Rhodes sont en route vers le quartier général afin de profiter des plus larges possibilités offertes par le matériel informatique. Mademoiselle Romanoff et Wanda sont en train d'interroger le docteur Rasmussen. »
Sam acquiesça à l'explication de la Vision, gardant pour lui le soulagement que tout le monde se fût (apparemment) rangés à son avis et l'incertitude qui lui rongeait les tripes. Ainsi que la culpabilité. Comme l'avait cinglé Natasha, ils avaient tous bien foiré, et il n'arrivait pas à comprendre comment il avait pu ne pas remarquer l'absence de Steve dans les communications alors qu'il n'en était que trop conscient sur le moment.
Plutôt que de laisser ses idées se délier librement, ou pire, s'égarer du côté de ce que Grå Trane faisait subir à son ami, Sam préféra se concentrer sur les étapes à accomplir. Sharon lui avait promis d'aider autant qu'elle pourrait et il y avait encore bien des choses qui étaient à sa portée.
« Bien. Toi et moi on va se pencher sur la reconstitution de l'assaut. Si on peut deviner exactement où et quand Steve a disparu, on peut peut-être trouver comment et vers où il a été enlevé.
- Ceci est en effet une piste valide, approuva la Vision. Je télécharge immédiatement les retours numérisés de l'équipe d'assaut pour créer une simulation.
- Pendant ce temps, je vais aller sur place pour voir ce qu'on a pu manquer. On reste en contact. Fréquence trois ?
- Fréquence trois. »
Après un rapide détour pour récupérer ses ailes et Redwing, Sam était en vol en direction d'Aalborg.
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« Je n'ai rien fait de répréhensible ! répétait Frederik Rasmussen dans un anglais parfait. Fuir face à une sorcière n'est pas un crime, pas plus que relâcher de l'air comprimé.
- Expérimenter sur les humains en revanche est un crime, contra calmement Natasha. Or, il se trouve que nous avons une montagne de preuves accablantes après une descente à vos laboratoires d'Aalborg –
- Je n'y suis pour rien. Je ne suis pas au courant, insista l'interrogé.
- Docteur, je propose quelque chose. Vous n'essayez pas de me faire croire que vous êtes innocent et je n'essaie pas de vous prouver par A plus B que vous êtes la pire crapule de l'univers. Cela nous sauvera beaucoup de temps et d'énergie.
- Mais je suis innocent. Je travaille pour une association qui aide les jeunes scientifiques, je suis un philanthrope.
- Vous êtes en train de m'empêcher de localiser un homme qui a déjà sauvé le monde et qui le fera encore si on lui laisse l'occasion. Je pense que ça vous fait plus pencher du côté du titre de pire crapule de l'univers que de celui de philanthrope. »
Rasmussen voulut répliquer mais Natasha, simplement en posant ses paumes sur la table, lui coupa toute envie d'intervenir. Une énième fois, il jeta un regard nerveux à Wanda, puis au bouclier posé entre l'interrogatrice et lui.
« Maintenant, fit l'espionne d'un ton filant comme une lame de rasoir, vous allez me dire où sont les laboratoires que Grå Trane n'a pas déclarés. Vous allez me dire où est votre président. Et surtout, vous allez me dire où et par quel moyen vous emmèneriez un super-soldat s'il vous arrivait de mettre la main sur un.
- Sinon ?
- Vous savez qui je suis docteur ?
- Oui. Vous êtes très connue madame Romanoff.
- Alors, à votre avis, que va-t-il se passer si vous ne me répondez pas ? »
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Sam remercia la jeune danoise pour ses renseignements. Elle avait fait partie de l'équipe charognards un et sa reconnaissance envers Steve la poussait à donner le meilleur d'elle-même dans les recherches sans considération pour le nombre d'heures consécutives qu'elle avait déjà passées sur le terrain.
« Tu as noté Vision ?
- Oui. Selon les indications de mademoiselle Hareide, il semblerait que le capitaine Rogers ait était pris par Grå Trane entre quarante-six et cinquante-trois minutes avant que nous constations sa disparition, approximativement.
- Et l'enlèvement s'est produit quelque part dans la cage d'escalier entre le deuxième étage et le rez-de-chaussée. Tu as quelque chose sur le plan ?
- Depuis la cage d'escalier est, il est possible de sortir de la zone couverte par la porte anti-incendie, la fenêtre au premier étage ou le conduit menant à l'incinérateur. La présence d'un passage non découvert n'est pas à exclure. »
Sam accusa distraitement réception du message. Accompagné d'Hareide, il commença à sonder la cage d'escalier dans son ensemble à la recherche de l'éventuel passage. L'usage de la porte anti-incendie ou de la fenêtre du premier était exclu, car aucun des hommes en poste à l'extérieur de cette aile n'avait vu quoi que ce soit de (spécifiquement) suspect. Après l'escalier, il descendrait examiner l'incinérateur.
Ce qui l'inquiétait particulièrement était la nature de l'attaque sur Steve. La surprise avait certainement joué un grand rôle, puisque c'était la seule raison qui expliquait l'absence d'appel à l'aide, mais la zone avait été précédemment balayée avec des radars thermiques et tout le barda scientifique et rien n'avait été détecté. Charognards un n'avait dû sa situation précaire qu'à une fausse manipulation d'un de ses membres qui avait déclenché une réaction en chaîne avec toutes les expériences instables posées là.
« D'après les statistiques à ma disposition, quarante-six minutes sont suffisantes pour s'enfuir… loin, dit lentement la Vision. Le capitaine Rogers n'a que peu de chance d'être encore à Aalborg, et tout aussi peu d'être encore au Danemark.
- Je sais, » soupira Sam.
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Frederik Rasmussen était juste un homme comme les autres. Il n'avait aucun scrupule, mais aucune idéologie non plus. Pas d'autel sur lequel offrir sa vie. Il avait une famille et aimait son confort, appréciait la bonne chère et les vacances au soleil. Cela allait très bien à Natasha. Tout ce qu'elle devait faire pour qu'il chantât comme un rossignol était d'effacer son espoir de pouvoir s'en tirer sans charge en leur faisant admettre que tout cela n'était qu'un énorme et infortuné quiproquo. Espoir très tenace dont elle était sûre de savourer l'inexorable effondrement.
« Vous n'avez pas le droit, il déclara fermement. J'ai des droits. Je veux un avocat.
- Vous n'avez pas de droits, rétorqua Natasha, toujours très calme. Vous êtes la pire crapule de l'univers, nous l'avons déjà prouvé.
- Nous ne sommes pas dans votre pays, débita le docteur. Nous sommes dans un pays civilisé, vous ne pouvez pas me violenter.
- On parie ? »
Natasha ne cilla pas, son regard droit dans celui de l'interrogé. Elle le vit distinctement battre des paupières trois fois. Une pour le bouclier, une pour Wanda, et une pour elle-même. Comme il ne répondait pas, elle enchaîna, d'un ton sec :
« Wanda, éteins l'enregistrement. »
L'intéressée faillit sursauter. Elle passa même à deux doigts de la simple et pure panique. Elle était incapable d'éteindre l'enregistrement, car complètement ignorante de son fonctionnement. Où étaient les câbles à débrancher ? Les fusibles à faire chauffer ? La caméra et les micros à briser ? Est-ce que Natasha savait seulement qu'elle lui demandait quelque chose d'impossible ?
A la dernière seconde, elle se retint de se tordre les doigts et le visage. Ne pas broncher, avait dit Natasha. Intimidante. Elle devait adopter les manières de l'espionne, et les manières de l'espionne étaient de faire semblant. Alors Wanda agita les mains dans un mouvement qui ne voulait absolument rien dire, provoquant l'apparition sur la surface des quatre murs d'une lueur écarlate qui ne voulait absolument rien dire non plus.
Impossible de juger de l'absence de réaction de Natasha si c'était ce qu'elle attendait (ou pire, si elle croyait qu'elle avait vraiment désactivé l'enregistrement), mais la jeune femme s'estimait plutôt fière d'elle.
L'air terrifié de Rasmussen n'était pas étranger à ce contentement.
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« FRIDAY, je veux tout ce que tu as tiré des danois de Grå Trane sur une carte là. Labos, localisation des membres, véhicules enregistrés, tout le barda. Rhodey, tu t'en occupes. Moi je m'attaque aux réseaux de communication connus. D'ailleurs, FRIDAY, dissèque les serveurs récupérés à Aalborg. Extrais tout ce qui est pertinent et envoie-le à Rhodey ou à moi. Fais aussi venir Hill et appelle Helen Cho pendant que tu y es. »
Incapable de faire moins de trois choix choses à la fois dans son état présent, Tony avait déjà fait apparaître un clavier sur sa table interactive et ses doigts volaient dessus comme ceux d'un pianiste en plein concerto. Pour une fois, sa propre brillance ne lui incitait ni fierté ni émerveillement, juste l'espoir d'être utile à quelque chose.
Raccrocher le manteau d'Iron Man avait paru être une bonne idée à l'époque, mais beaucoup moins maintenant. Si Natasha ne l'avait pas inclus dans sa liste des ratages, c'était parce qu'il ne s'était pas planté. Comment aurait-il pu, puisqu'il n'avait absolument rien fait ?
Vous auriez pu nous sauver, répétait la vision de Steve dans sa tête. Vous auriez pu nous sauver.
« Je vais te sauver, » il marmonna à lui-même.
Rhodey lui jeta un regard en coin qu'il ignora.
« A nous deux Frankenstein & Cie. »
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Le jour se levait presque sur le Danemark quand la visioconférence fut lancée.
A Copenhague, Wanda et la Vision étaient assis côte à côte, Sam s'appuyait sur une chaise au bord du champ et Natasha avait pris place au centre. A New-York, Tony ne tenait pas en place, Rhodey suivait des yeux les changements de la carte en relief tandis que Maria avait la tête plongée dans une tablette. A Séoul, Helen Cho était ensevelie sous des documents qu'elle était en train de lire et d'annoter.
Malgré les demi-mondes les séparant, tous étaient capables de ressentir la tension, l'électricité et même la mesure d'excitation dans l'air ambiant.
Chaque équipe avait réussi à arracher une pièce, et tout le monde espérait qu'ils en eussent assez pour reconstituer tout le puzzle, ou, au moins, le chemin jusqu'à Steve.
