Chapitre septième : filet mignon basse température

Le professeur Fogh Thulesen avait un charisme discret. Le regard ne s'arrêtait pas sur lui, sa barbe de trois jours et ses cheveux trop longs, mais, pour peu qu'on l'observât, on réalisait lentement que ses yeux clairs étaient vifs, son léger sourire assuré et qu'il se cachait derrière son air de va-nu-pieds une prestance digne de Tony Stark lui-même.

Cet homme était d'une autre trempe que Rasmussen, d'une autre trempe que bien des hommes, et il serait infiniment plus dur de lui faire dire ce qu'ils voulaient entendre. A cette conclusion, Natasha y était arrivée après la petite démonstration de Wanda. Maintenant que l'homme était installé dans une salle d'interrogation dans leur quartier général, et qu'elle pouvait le considérer à loisir sans qu'il ne s'en aperçût, tout ce qu'elle voyait ne faisait que confirmer à quel point c'était vrai.

Même dans l'état second qui succédait aux visions de Wanda, le professeur Thulesen avait une posture ordinaire. Qui ne savait pas quoi chercher n'aurait jamais trouvé l'ombre écarlate dans ses iris, seule preuve qu'il venait d'expérimenter sa plus grande peur.

(Natasha lui en voulait d'avoir mieux résisté qu'elle.)

Et elle pensait en cercle, revoyant toutes les techniques qu'elle connaissait, toutes les possibilités d'extraire des informations de la tête de cet homme, pour toujours revenir au temps qu'elle n'avait pas.

Quand Clint et Steve étaient venus la sauver en Afghanistan, ils n'avaient pas perdu une seconde sur le chemin. Tandis qu'elle était là, à ruminer inutilement devant une vitre teintée, confrontée à un problème qu'elle ne pouvait pas résoudre alors qu'il était censé être exactement son domaine d'expertise.

Elle ne broncha pas à la brusque ouverture de la porte.

« J'ai décodé son téléphone, commença Tony sans préambule, avant même d'avoir passé le seuil. Il a aussi reçu la recette de frittata aux champignons, plus, deux heures plus tard, une de filet mignon aux morilles, à laquelle il a répondu par une île flottante au caramel. Et à part me donner faim, tout ceci ne sert strictement à rien. »

Il appuya la fin de sa tirade en balançant le téléphone en question sur la table supportant le matériel d'enregistrement. Il était impossible de pas sentir la détresse qu'il tentait piètrement de dissimuler derrière l'agacement, mais Natasha était peu d'humeur à supporter les états d'âmes du génie.

« Et bien allez manger quelque chose, Stark. »

Comme la réplique sarcastique attendue ne venait pas, Natasha quitta le professeur Thulesen des yeux pour Tony, qui, lui, avait le regard fixé sur l'homme derrière la vitre, les sourcils froncés et le doigt à demi tendu.

« Je le connais lui. Il avait donné cette conférence sur la cryogénisation – c'était avant qu'on retrouve notre capitaine igloo préféré – dans ce forum je sais plus où. Génialissime conférence. Brillant homme. Mais il fait vachement plus jeune. Et il a publié cet article sur la régénérescence des cellules grises, une référence en la matière. A un autre forum, on avait discuté de l'avenir des prothèses face à l'avancée des méthodes pour faire repousser des membres et – oh mon dieu, c'est un transhumaniste.

- Un quoi ?

- Un transhumaniste. Ils sont encore pires que moi. Leur but est de s'affranchir des limites du corps humain, comme le vieillissement, et carrément la mort.

- Ils veulent devenir immortels ? lâcha Natasha, incrédulité non dissimulée.

- Complètement. Et ils croient dur comme du fer que c'est possible. Techniquement, d'ailleurs, ils ont raison. Si on peut stopper la dégénérescence des cellules – le plus épineux est le cerveau – ou même l'inverser, rien n'empêche les humains de vivre éternellement. Ou du moins, rien qu'on puisse prévoir à l'heure actuelle. Mais c'est diablement compliqué, comme le prouve l'extremis.

- Et il a créé Grå Trane pour s'adjoindre les cerveaux de tous les jeunes génies fauchés. Vendant leurs découvertes au plus offrant pour se financer.

- Génial. Maintenant on a le mobile du criminel, comment ça nous aide à retrouver Steve ? »

L'expression de Tony débordait tant d'espoir lorsqu'il se tourna vers elle, que Natasha fut coupée nette dans son élan. Le « ça ne nous aide pas » brûlant mourut sur ses lèvres. Sûr, toute information additionnelle sur leur sujet était autant de leviers supplémentaires à activer pour le briser ou lui faire commettre un faux pas, mais elle doutait que ce fût suffisant. Elle doutait que le chemin vers Steve passât par Thulesen.

Elle doutait retrouver Steve avant longtemps.

« Je ne sais pas, elle soupira. Il faut encore que je réfléchisse. »

Avant que Tony n'eût le temps de s'emporter ou le désespoir le temps de s'abattre, elle relança :

« Est-ce qu'on a demandé à Rasmussen ce que voulaient dire le filet mignon et l'île flottante ? Ça concerne probablement Steve.

- J'envoie ça à l'homme en costume, lâcha Tony en pianotant sur son téléphone.

- Et où en est Maria ?

- Elle a recruté Rhodey et Vision, donc je suppose que ça bouge de son côté. D'ailleurs, où sont le barbecue mongol et la petite sorcière rouge ?

- Je les ai envoyés dormir. »

Wanda n'avait pas été trop heureuse de cet ordre, après avoir arpenté le jet avec angoisse durant toute la traversée de l'Atlantique. Avec un peu de chance, Sam avait réussi à la convaincre. Tony accusa réception d'un reniflement.

De l'autre côté de la vitre teintée, le professeur Thulesen commençait à s'étirer, nonchalamment, comme d'autres le font dans leur salon après un film trop long. Plus une once de rouge ne persistait dans ses yeux et les micros saisirent le rythme qu'il fredonnait. Dans un singulier chœur, il se fit craquer le cou au même moment que Tony.

« Je vais lui causer, » décida soudainement le milliardaire.

Sans temps mort, il joignit le geste à la parole, laissant Natasha avec rien d'autre qu'une forte envie de se masser les tempes. Comment pouvait-elle s'accorder une minute de repos quand il y avait constamment quelqu'un en train de faire n'importe quoi ? Si ce n'était pas Steve qui changeait ses plans, c'était Sam qui ne veillait pas sur lui, Rhodey qui pinaillait ou Wanda qui grillait un fusible, et maintenant Stark dans toute sa grandeur.

L'espionne tira une chaise, vérifia la présence du bouclier en l'effleurant de deux doigts, et se prépara à tirer le meilleur du massacre certain qui allait suivre. Elle n'était pas certaine duquel allait finir par étriper l'autre, mais, si elle devait parier, son argent était sur Tony.

Il y eut d'abord un rapide jaugeage de la part des deux parties. Fogh Thulesen reconnut le célèbre Anthony Stark et le célèbre Anthony Stark se souvint qu'il avait décrit le professeur Fogh Thulesen comme un brillant homme pas dix minutes plus tôt.

« Comment vous faites ? attaqua Tony. Pour paraître jeune, je veux dire. Vous avez quoi… la cinquantaine ? et vous faites pas la moitié. Dingue. Même vos mains ne sont pas ridées. C'est quoi votre secret ? Si c'est une crème anti-âge, je veux la marque.

- Ne nous faites pas l'affront de vous faire plus bête que vous ne l'êtes. Vous savez quel est mon secret. »

Gardant un discret accent, la voix du professeur était polie par l'usage et d'un calme presque irréel.

« Juste pour être sûr. Vous voyez, j'ai un ami qui est deux fois plus vieux que vous mais on lui donnerait pas la trentaine. Les effets secondaires de sa technique, c'est de manquer septante ans d'histoire, mais on ne peut pas tout avoir. Dites-moi juste, est-ce que vous utilisez une variation des recherches du docteur Cho pour recréer les tissus ou vous avez votre propre technique pour vous rajeunir complètement ? Un bain aux enzymes peut-être ?

- Je croyais que la biologie n'était pas votre domaine ?

- Vrai. Mon domaine, c'est l'héroïsme. Et comme vous le savez, un héros n'abandonne jamais un compagnon aux mains du mal. Il retourne la terre entière – et si j'étais d'humeur, je vous ferais toute une diatribe sur tout ce qu'un héros est prêt à entreprendre, mais vous avez de la chance, je ne suis pas d'humeur.

- Je l'ai déjà dit à votre collègue : je ne sais pas où est votre ami.

- Et l'île flottante ? Ça voulait dire quoi l'île flottante ?

- Qu'on peut être homme de science et gourmet ? Je vois mal ce qu'une île flottante a à voir avec la situation.

- Ne nous faites pas l'affront de vous faire plus bête que vous ne l'êtes. Vous savez ce qu'une île flottante a à voir avec la situation.

- Vous, au contraire, n'avez visiblement aucune idée de la pertinence des suppositions que vous lancez.

- Ecoute moi bien l'aspirant Noldor, on retrouvera Steve, avec ou sans toi. Et après ça, on te déchirera.

- Je vous souhaite bonne chance dans votre quête. »

A ce point-là, Tony fulminait. Un observateur averti pouvait également repérer le défi, totalement absent de son ton et de son regard, dans les épaules rejetées en arrière de Thulesen, ainsi que la tension dans son maintien de tête.

Mais juste avant que Natasha eût le temps de gagner son pari avec elle-même, Maria interrompit l'interrogatoire sans cérémonie, avec l'impeccable aura professionnelle qui lui était coutumière. Insensible au regard noir de Tony et à l'intérêt curieux de Thulesen, elle annonça platement avoir des nouvelles. Elle ne quitta pas le milliardaire des yeux et ne se retira que quand lui-même eût quitté la pièce à regret.

Ils retrouvèrent Natasha dans le couloir.

« C'est énervant, n'est-ce pas ? elle railla.

- Causer à un bâtard suffisant ou être interrompu avant d'avoir pu lui encastrer la tête dans le mur ?

- Ça n'aurait fait que renforcer ses convictions, le sermonna l'espionne. Il faut être plus subtil si on veut tirer quelque chose de lui.

- Et bien fais donc, ô maître de la subtilité.

- Les nouvelles, commença Maria, fort et ferme, mettant fin au différend avec efficacité. Rasmussen nous a interprété les recettes envoyées, le docteur Cho a fini ses recherches, Pepper essaie de te joindre depuis trois heures, et pour Natasha… »

Elle sortit une épaisse enveloppe en kraft de sous la pile de dossier à son bras pour la tendre à l'intéressée, sans s'attarder sur la réaction de surprise et d'incertitude que l'apparition provoqua. Tony était, lui, trop préoccupé par les autres nouvelles pour s'attarder sur un énième mystérieux secret de l'espionne.

« Qu'est-ce que Rasmussen a dit ? il demanda avidement.

- Que les recettes concernaient bien Steve. Il a aussi trouvé des coordonnées dans celle de l'île flottante, cachées dans les quantités. Elles pointent à une centaine de miles nautiques des Îles Féroé, dans la mer de Norvège.

- Où le yacht avait certainement rendez-vous avec un autre bateau... marmonna le génie. Et Cho ?

- Salle de conférence trois. »

Comme il partait, Maria éleva la voix pour ajouter :

« N'oubliez pas de rappeler Pepper. »

Tony agita simplement la main derrière lui sans ralentir ni se retourner.

Elle s'accorda un soupir avant de se tourner vers Natasha :

« Gros problème ? »

L'espionne resserra ses doigts sur l'enveloppe, à travers laquelle elle pouvait sentir la cassette audio. Une vague de reconnaissance pour la discrétion de Maria et son faux désintérêt balançait l'appréhension qu'amenait ce nouveau message de Chine. Natasha déglutit, puis répondit :

« Inconvenance mineure. Steve reste la priorité. »

Un hochement de tête, et ce fût comme si rien ne s'était passé. Maria annonça aller réunir tous les membres de l'équipe restants pour un point de situation d'ici une heure et laissa sa collègue seule pour gérer ses propres problèmes, puisque c'était ainsi qu'elle le voulait.

Sans perdre de temps, Natasha partait à la recherche de son magnétophone et de son ouvrage en cours. Si elle pestait contre le timing avant, le désagrément présent était cent fois pire. Elle n'aimerait vraiment, vraiment, vraiment pas être forcée d'abandonner aux autres Avengers le sauvetage de Steve pour s'occuper des squelettes qui s'agitaient dans son placard.