Titre de l'épisode : « Lies our parents told us »
Disclaimer : HP & C° sont la propriété de Rowling (et de la WB)
Spoiler : le tome 6
Avertissement : G
Note : sur une idée dérivée de Kaamelott
Note 2 : le titre de cet épisode est une référence à Buffy The Vampire Slayer.
Note 3 : épisode de Noël écrit pour Noël 2006
Personnages présents : Sirius Black, Regulus Black, Mr Black, Mrs Black, Kreacher, Harry Potter.
Grimmauld Place
Lies our parents told us
Le 12, Grimmauld Place était une maison tout ce qu'il y avait de moins ordinaire. Elle était même effroyablement extraordinaire. Elle était en effet habitée par un couple de sorciers. Un vrai couple de sorciers, de ceux qui chevauchent des balais, empoisonnent les chiens des voisins, jettent des sorts aux démarcheurs, ont un chaudron qui bouillonne sur le feu et des chauves-souris éventrées suspendues au plafond. Ils avaient même un chat noir, Méphistophélès, qui déambulait nonchalamment dans les rues du quartier et dardait de ses yeux orange les enfants. Des corbeaux, des chouettes et des hiboux se posaient sur le bord des fenêtres et des fumées bleues, jaunes, rouges s'échappaient des cheminées. De temps en temps de belles voitures s'arrêtaient devant le porche et des couples aux allures extravagantes attiraient les regards du voisinage.
Les Black, c'était ainsi que s'appelaient ces illustres propriétaires, avaient deux fils, sorciers également. Les deux jeunes garçons n'avaient qu'un an d'écart et se ressemblaient de façon frappante. Quand ils se promenaient côte à côte, on aurait pu facilement les croire jumeaux. Ils avaient les cheveux noirs, toujours impeccablement répartis le long d'une raie d'une rectitude mathématique. Leurs beaux yeux gris, étincelants, ravissaient les jeunes femmes et leurs airs d'enfants modèles charmaient les femmes un peu moins jeunes. Habillés avec la rigueur et le goût des très bonnes familles anglaises, on avait peine à croire dans le voisinage que ces deux petits garçons de rêve habitaient le 12, Grimmauld Place. Comme on ne voyait jamais les enfants partir le matin et revenir l'après-midi, on avait donc conclu qu'ils étaient éduqués à domicile.
Sirius était l'aîné, Regulus le second. Leurs caractères n'étaient pas encore tout à fait formés, leurs goûts et leurs préférences étaient encore troubles, les deux frères étaient pourtant déjà très différents.
Sirius parlait tout le temps, à tout le monde. Il avait l'humeur versatile et avait besoin d'énoncer toutes les émotions, tous les sentiments qui le chamboulaient au moment même où ils le frappaient. Regulus, plus secret, plus calme, observait ce qui se passait en lui, autour de lui, chez les autres et se taisait. Quand la maison de Grimmauld Place manquait de personne à qui s'adresser ou s'étrécissait jusqu'à l'étouffer, Sirius saisissait la moindre occasion pour sortir : acheter du pain, du sel ou de la poudre de cheminette. Il enfourchait le vélo trop grand et pédalait de toutes ses forces à travers les rues de Londres. Regulus, pendant ce temps, attendait calmement devant le feu. Il se distrayait avec un livre d'images ou une collection de petits soldats. Regulus se passionnait pour les histoires de guerres, les grandes épopées héroïques. Comme beaucoup de garçons de son âge, il aimait jouer avec de petites figurines et simuler des batailles. Sauf qu'au lieu de cow-boys et d'Indiens, il reproduisait des batailles de l'Histoire des sorciers (et parfois celles d'Alexandre le Grand). L'assaut des Trolls dans la région du Sussex en 1722 ou la contre-attaque des Centaures en 1894 dans le Wessex n'avaient pas de secrets pour lui. Sirius n'aimait pas les histoires de batailles. Par contre, il aimait embêter son frère et bouleverser d'un coup de pied tous ses petits bonshommes. Regulus lui envoyait alors ses petits soldats aux trousses. Et gare à leurs flèches et autres lances ! Car, aussi étrange que celà puisse paraître, les petits soldats de plomb des enfants sorciers bougeaient réellement et obéissaient à la voix.
Sirius aimait les grands espaces. Il n'était jamais aussi ravi que lorsqu'une visite à la famille de son père était prévue. Non qu'il eut une affection particulière pour cette branche de son arbre généalogique, bien au contraire, mais elle vivait en pleine campagne. Il n'y avait à perte vue que collines verdoyantes. Ils étaient à peine arrivés, que Sirius disparaissait déjà et on ne le revoyait pas avant l'heure du départ. Il n'avait besoin ni de jouet, ni de magie pour déployer devant ses yeux un monde d'aventures et de grandes batailles ; sa seule imagination lui suffisait. Il était à sa guise pirate abordant une contrée désertique, guerrier en terrain ennemi, grand chevalier conquérant la terre d'un ogre, sauveur de demoiselles en détresse qui n'étaient du reste jamais assez jolies pour l'enraciner dans leurs palais de cristal. Il courait, sautait, grimpait, roulait jusqu'à en avoir les joues rouges, le souffle court et ses beaux vêtements sales. Regulus, lui, préférait passer la journée à écouter les adultes converser. Il aimait découvrir les histoires de famille et deviner les secrets qui se cachaient derrière les euphémismes et les silences.
Les deux frères étaient tellement différents, qu'il y avait un préféré. Le second. Sirius était trop agité, Sirius ne pensait qu'à rêver, Sirius n'avait pas les pieds sur terre, Sirius parlait à tort et à travers, Sirius était impoli, Sirius n'avait aucun sens des convenances, Sirius, Sirius, Sirius, alors que Regulus. Ah Regulus ! Si gentil, si poli, si attentif, si prévenant, si appliqué, si calme, si distingué, si prometteur. Regulus n'avait en fait qu'un défaut, celui de ne pas être l'aîné. Parfois, Sirius, conscient de déplaire, essayait de se corriger. Il se forçait à ne pas hausser le ton, quelle que soit la situation, quelles que soient les récriminations. Il tâchait de prendre grand soin de sa tenue, de garder ses cheveux impeccablement peignés, ses vêtements impeccablement propres, mais échouait indéfectiblement. Il y avait toujours une bonne occasion de les salir.
Malgré les adultes et leurs considérations mesquines, les deux frères s'entendaient bien. Certains jours mieux que d'autres. Ils se disputaient souvent, se battaient parfois, se moquaient l'un de l'autre, mais quand il s'agissait de prendre un parti, c'était indéfectiblement celui de l'autre, quel que soit l'opposant. Parce que deux frères sont forcément dans le même camp, non ? Ni Sirius, ni Regulus ne pouvaient concevoir qu'un jour, ils se laisseraient gagner par le fiel des adultes et que leur relation en pâtirait. Comment imaginer que Regulus finirait par croire, qu'effectivement, il vaudrait mieux que son frère ? Et comment penser que Sirius en viendrait à croire que son frère ne vaudrait pas mieux que leurs parents ? Impossible ! Sirius et Regulus seraient toujours compagnons de jeux et d'aventures. Ils auraient toujours des missions comme celle de ce soir à accomplir, ensemble.
Le 12, Grimmauld Place était plongé dans un silence assoupi que ne troublaient que les craquements naturels du bois. C'était la nuit de Noël. Quelques bougies brillaient encore et projetaient des ombres tremblantes sur les augustes murs. Avec un peu d'imagination, on pouvait y voir des fantômes en négatif défilant les uns derrière les autres. Un robinet mal fermé gouttait dans un plat en cuivre laissé à tremper et, sur le feu, un chaudron bouillonnait paresseusement. L'odeur qui s'en dégageait était surprenante, comme la rencontre de l'iode et du sucre. Une potion de songe sur un lit de sauge. Méphistophélès ouvrit un œil, là-haut dans les étages, ceux qui lui étaient interdits, une porte venait de grincer. Il tendit l'oreille, curieux, et reconnut les petits pas légers. Un soupçon de sourire étira les babines félines.
Regulus et Sirius retinrent leur souffle en abordant la porte de la chambre paternelle. Ils soulevèrent encore plus haut leurs pieds, se déplacèrent encore plus lentement, exagérant tous leurs mouvements. Ils se firent cosmonautes. Une latte craqua. Un, deux, trois, soleil ! Il s'immobilisèrent et guettèrent le silence. On se retourna dans les draps. Un doux ronflement se fit entendre. C'était bon, on pouvait repartir. Et les cosmonautes reprirent leur avancée périlleuse. Traverser le grand couloir aux mille bruits et aux cent portraits assoupis. Ne pas réveiller un ancêtre. Descendre les escaliers aux marches piégées, branlantes et grinçantes comme des gonds perclus de rouille. Une fois le rez-de-chaussée atteint, on avait le droit de souffler, mais pas trop fort pour ne pas réveiller le gardien des lieux, une créature méchante et hurlante : Kreacher. Et puis enfin, le salon et son magnifique trésor.
Des petites fées dansaient entre les branches du sapin et éclaboussaient de lumière les épines et les boules brillantes. Les frères retinrent leur souffle. Le sol était recouvert d'une neige blanche et craquante. Sirius se baissa et en ramassa une poignée. Elle n'était ni froide, ni fondante, mais ensorcelée. Regulus soupira de déception. Les branches basses du sapin n'abritaient aucun cadeau. Sirius lui dit que c'était bien, que cela signifiait que le Père Noël n'était pas encore passé, qu'ils n'étaient pas en retard.
– Mais si nous sommes là, remarqua Regulus, il ne passera jamais. Maman nous l'a dit : nous n'avons pas le droit de le voir, sinon, il ne nous apportera plus jamais de cadeaux.
Sirius haussa les épaules.
– Benêt ! C'est pour ça que nous allons nous cacher.
– Et tu es sûr qu'il ne nous verra pas ? s'inquiéta Regulus.
– Pas si on se cache bien.
– Mais les rennes ? Les animaux pourraient nous renifler. Ils sont forts !
– Double benêt ! se moqua Sirius. Les rennes restent dehors, sur le toit.
– Oh ! fit Regulus, déçu. Je voulais les voir.
– Peut-être par la fenêtre.
Dans la maison, un bruit de cloche fit sursauter les deux enfants.
– Qu'est-ce que c'est ? demanda Regulus, les yeux agrandis par la peur. Il avait attrapé Sirius par la manche et regardait en tous sens, persuadés qu'un danger allait fondre sur eux et les priver à jamais de Noël.
– L'horloge, dit Sirius d'une voix un peu tremblante. Il est minuit moins le quart. Faut pas traîner !
Sirius attrapa la main de Regulus et l'entraîna derrière un lourd canapé, triste meuble, plein de circonvolutions et de détails sinistres, héritage d'un arrière-grand-oncle. Les enfants se faufilèrent sous le meuble. Une bardée de franges, avec lesquelles Méphistophélès aimait habituellement bien jouer, les dérobait à la vue de tous. À cet avant-poste, impossible de louper la grande entrée du vieillard plein de bonté et, surtout, de cadeaux.
Sirius avait les yeux braqués sur la cheminée. Bientôt. Bientôt. Sirius avait trop peur de rater les premiers signes de l'arrivée du Père Noël pour vouloir détourner le regard, le léger ronflement qui s'éleva sur sa gauche attira toutefois son attention. Son frère s'était assoupi. Il lui donna un coup de coude.
– Reg' tu t'endors, dit-il sur un ton de reproche.
– C'est pas vrai ! bailla le petit frère.
– Si, tu t'endors, espèce de bébé ! Je t'ai dit que c'était pour les grands.
– Je suis grand.
– Nan, t'es qu'un bébé ! Le p'tit bébé à sa maman.
– Ma maman est ta maman, lui rappela Regulus, pragmatique.
Pour toute réponse Sirius frappa son frère. Regulus voulut répliquer, mais, il y eut un craquement au-dessus d'eux. Sirius et Regulus se tapirent comme des chats. Ne bougèrent plus une moustache, plus une oreille, les yeux agrandis, les oreilles attentives. Le bruit ne venait ni du toit, ni de la cheminée mais de l'étage. Regulus et Sirius se regardèrent, terrifiés. Le couloir craqua, puis les marches.
– On vient, dit Regulus avec effroi.
– Mais il est minuit ! remarqua Sirius, catastrophé.
Effectivement, la grande horloge battit les douze coups. Les deux garçons étaient partagés entre deux épouvantes : se faire prendre et faire à tout jamais fuir le Père Noël. Ils se pelotonnèrent l'un contre l'autre.
Les deux frères reconnurent sans mal le pas lourd de leur père. Sirius ferma les yeux, Regulus les écarquilla. Mr Black boitait de la jambe droite. Il avait été mordu, il y a longtemps de cela, par un hippogriffe. Des tendons avaient été sectionnés, les muscles s'étaient atrophiés et la douleur avait perduré. Le sorcier, à force d'inactivité forcée et d'argent, s'était empâté. Son corps, devenu trop lourd, pesait douloureusement sur sa jambe débile, mais Mr Black n'était pas homme à se restreindre. La douleur, parfois, le tenait éveiller des nuits entières. Il avait alors l'habitude de descendre au salon et de boire un verre d'alcool, bien fort.
Mr Black se laissa lourdement tomber dans le sofa sous lequel ses deux fils s'étaient caché. Regulus sentit aussitôt tout le poids de son père lui tomber dessus. Il aurait poussé un cri de surprise et de douleur, s'il n'en avait pas eu le souffle coupé. Sirius lui fit les gros yeux et écrasa son doigt sur la bouche, pour prévenir son petit frère qu'il ne devait surtout pas faire un bruit.
– Je suis coincé, murmura tout de même Regulus. Je ne peux pas bouger.
– Il va partir, chuchota Sirius. Ne t'en fais pas ! Il vient sûrement fumer, il remontera dans un instant.
Mr Black sortit, effectivement, un paquet de cigarettes de la poche de sa robe de chambre, mais il ne comptait pas partir. La douleur dans sa jambe avait été particulièrement tenace ces derniers jours et depuis quelques heures, cela avait atteint les limites du soutenable. Il faudrait qu'il passe demain sans faute chez l'herboriste acheter de quoi se préparer une décoction analgésique. En attendant, il fit venir à lui une carafe de cognac et un joli verre en cristal. Il se servit un fond d'alcool, en but une gorgée et dans un soupir de contentement s'installa plus profondément dans le sofa, écrasant un peu plus son plus jeune fils.
– Kreacher ! appela Mr Black.
L'Elfe de Maison s'empressa de se présenter devant son maître.
– Dispose les cadeaux ! ordonna-t-il, d'une voix lasse.
Sirius et Regulus s'entreregardèrent, surpris. Quelques minutes plus tard, une colonne de cadeaux d'une stabilité douteuse et sur pattes s'approcha du sapin de Noël. Puis une seconde et enfin une troisième. L'Elfe de Maison les agença ensuite en deux tas sur lesquels il posa finalement les souliers de Sirius et Regulus.
– Il y a tout ? demanda Mr Black quand le travail fut achevé.
– Tout ce qu'il y avait sur la liste, Monsieur Black.
– Bien.
Mr Black claqua deux fois des doigts et deux cadeaux de chaque pile disparurent.
– Kreacher, apporte-moi les restes de poulet puis va te coucher ! Le petit déjeuner doit être prêt pour 7h30.
– Madame Black voulait 8h.
– J'ai une réunion importante à 8h. Je veux avoir manger avant. 7h30, répéta-t-il un peu plus doucement.
Le petit Elfe se baissa jusqu'au sol et décampa sans demander son reste. Dans la grande maison, l'horloge sonna le quart d'heure.
Sirius regardait le tas de cadeaux, glacé de l'intérieur, tandis que Regulus fixait avec désespoir la cheminée. Il espérait encore un peu. Mr Black qui commençait à avoir froid, alluma un bon feu dans l'âtre. Les larmes piquèrent les yeux des deux garçons. Regulus de tristesse et Sirius de colère : le Père Noël n'existait pas, il n'était qu'un mensonge de plus des adultes. Sirius attrapa la main de son petit frère.
L'horloge sonna une heure du matin. Mr Black était toujours installé dans son canapé et ses deux fils blottis dessous. La position était inconfortable. Sirius avait des fourmis dans les jambes et il grelottait. Les dalles étaient froides et transperçaient pyjama et robe de chambre. Regulus s'agitait de plus en plus. Sirius lui serra la main pour lui rappeler de se tenir tranquille.
– J'ai envie de faire pipi, murmura Regulus.
– Retiens-toi !, souffla Sirius.
– Je me retiens déjà depuis longtemps ! J'avais déjà envie quand on est descendu.
– Mais pourquoi tu n'es pas allé aux toilettes alors ?
– J'avais peur de rater le Père Noël.
– Eh bien, retiens-toi encore !
– Je peux plus !
Les larmes montaient aux yeux de Regulus.
– Je vais faire pipi dans ma culotte et Bellatrix se moquera de moi.
Bellatrix était la cousine de Sirius et Regulus. Elle avait découvert récemment la recette de la potion de vérité et s'amusait depuis à laisser tomber des gouttes par-ci et par-là. Elle se contentait ensuite d'orienter les conversations, avec une habileté redoutable, de façon à ce que quelques secrets bien noirs et bien juteux soient révélés. Sirius et Regulus détestaient leur cousine. Ils rêvaient de mettre la main sur une poupée vaudou à l'effigie de Bellatrix et de la cribler d'épines empoisonnées comme ils l'avaient vu faire dans un des livres de la bibliothèque de leur père, un de ceux qu'ils n'avaient pas le droit de lire. Ils avaient bien essayé avec un des ours en peluche de Regulus (un de ceux qu'il aimait le moins), mais le résultat n'avait pas été très concluant. Sirius avait pourtant fait tout son possible : il avait opéré la peluche sacrifiée, glissé le nom de leur cousine dans ses entrailles, il avait même cousu des fils de laine noire sur la tête de l'ours. Les deux frères avaient passé la journée à attendre auprès de la cheminée l'annonce que leur cousine était souffrante, mais rien. Il y avait juste eu le frère de Mrs Black qui avait demandé s'il pouvait emprunter de l'argent pour éponger une dette, ce à quoi sa sœur avait répondu : trouve un travail ! Désolé, avait répliqué son frère, j'ai bien essayé épouse, mais il paraît que je ne suis pas équipé pour. Mrs Black avait alors déclaré que si elle avait réussi, il n'y avait pas de raison que lui n'y parvienne pas. Il fallait persister.
– Sirius ! fit Regulus, désespéré.
– Ne bouge pas ! souffla Sirius. Il se dandina et sortit de sous le canapé.
Mr Black eut un sursaut de surprise en voyant son fils aîné sortir de sous ses pieds, couvert de poussières et de mouton. Père et fils restèrent un instant face à face, sans dire un mot, puis Sirius baissa les yeux. Mr Black se leva. Les ressorts du canapé grincèrent et Sirius crut percevoir le soupir de soulagement de son frère.
– Je vais te raccompagner dans ta chambre, Sirius. Tu te mettras sous tes couvertures, fermeras les yeux et t'endormiras aussitôt. Au réveil, tu ne diras pas un mot de ce que tu as vu à ton petit frère, dit Mr Black d'une voix très lente et très basse. Si basse que Sirius dut tendre l'oreille pour entendre tous les mots de son père.
Mr Black aimait à penser qu'il avait la parole performative : il disait, on exécutait. Il lui semblait donc totalement superflu de recourir aux vociférations (au contraire de son épouse). Mr Black parlait peu et bas, même quand il était en colère. Surtout quand il était en colère ! Ses yeux gris métallique prenaient un éclat dur, glaçant, parfois cruel, mais sa voix ne trahissait aucune émotion.
– Ta mère sera très déçue d'apprendre que tu as désobéi à notre ordre. Nous allons être obligés de discuter d'une punition, reprit Mr Black.
Sirius savait très bien que son père ne prendrait pas part à cette discussion, il laisserait à Mrs Black le soin (et le plaisir) de s'en occuper seule. Mr Black se mêlait peu de la vie de famille, intervenait rarement dans la gestion de la maison et ne s'intéressait pas vraiment à l'éducation de ses fils. Tout ce qui lui importait était que le nom des Black se porte bien.
L'enfant et l'adulte montèrent les escaliers sans échanger un mot. La main de Mr Black sur l'épaule de Sirius pesait lourd. Sirius songea que cela faisait bien longtemps que son père n'avait pas passé autant de temps en sa présence. Fallait-il qu'il surprenne ses parents en flagrant délit de mensonge pour que soudain son père se souvienne de son existence ?
Chacun se retrouva devant la porte de sa chambre, tous deux la main sur la poignée.
– Bonne nuit, Sirius, dit Mr Black sans se retourner.
Sirius voulut répondre, mais la porte de la chambre parentale avait déjà été refermée. Sirius se coucha comme il le lui avait été ordonné, mais il ne s'endormit pas tout de suite. La voix performative avait ses limites.
Quand Regulus regagna son lit, le garçon se glissa précipitamment sous ses couvertures et n'en ressortit le bout du nez qu'une fois un peu réchauffé. Il y eut un long silence entre les deux frères. Sirius attendait et Regulus ne savait pas trop quoi dire. Regulus était épuisé et peinait à garder les yeux ouverts. Il y avait pourtant tant à dire !
– Est-ce que tu crois qu'il y a d'autres mensonges que nous disent Papa et Maman ? marmonna-t-il difficilement.
Si Sirius fit une réponse, Regulus ne l'entendit pas, cette question avait avalé ses dernières forces. Sirius n'était plus âgé que d'un an, il n'avait donc guère plus de résistance. Il s'endormit un tout petit peu plus tard, ce qui lui laissa le temps de penser que, si leurs parents avaient menti à propos de quelque chose d'aussi fabuleux que Noël, qu'en était-il des choses horribles ?
Dans beaucoup de maisons, le matin du 25 décembre est un jour joyeux. Les enfants découvrent avec plaisir et à grand renfort de cris les présents laissés sous le sapin. On rit, on s'exclame, les papiers se déchirent et jonchent le sol comme un tapis craquant et bigarré. Et jusque là, le 12, Grimmauld Place n'avait pas fait à l'exception à la règle. Les deux frères avaient dégringolé les escaliers avec empressement. Ils avaient sauté par-dessus l'Elfe de maison, dérapé sur le tapis de l'entrée et étaient entrés, essoufflés, dans le salon. Mais les rires disparurent quand ils ne découvrirent qu'un seul tas de cadeaux, couronné par une seule chaussure, sous le sapin. La chaussure de Regulus. Celle de Sirius était posée sur le sol, sans rien dessous, ni même autour. Les deux frères se regardèrent, puis revinrent au tas de cadeaux. Mrs Black, les cheveux relevés dans un chignon périlleux et vêtue d'une robe de chambre rose, étudiait en souriant ses deux fils. Elle avait une tasse de thé fumant à la main sur lequel elle soufflait paisiblement.
– Maman ? fit Sirius d'une voix blanche. Où sont mes cadeaux ?
– Tu n'en as pas reçu, répondit la mère avec douceur.
– Mais pourquoi ?
– Mais tu devrais le savoir, Sirius. Les garçons qui n'obéissent pas à leurs parents sont des méchants fils. Et le Père Noël ne récompense pas les méchants enfants. Regulus, toi, tu as été un bon fils, le Père Noël ne t'a donc pas oublié. Viens ouvrir tes cadeaux !
Regulus leva les yeux vers son frère. Sirius reniflait et tentait vainement de retenir ses larmes. Regulus regardait le tas de cadeaux si haut, si brillant, si abondant. Il fit un pas, hypnotisé, puis s'arrêta.
– Eh bien ? Qu'est-ce que tu attends, mon chéri ? dit Mrs Black. Tu n'en veux pas ? Parce que si tu n'en veux pas, on peut toujours aller les donner aux pauvres.
– Nan ! s'écria Regulus, effrayé de voir son Noël disparaître également.
– Alors ouvre tes cadeaux ! répliqua Mrs Black, impérieuse.
Regulus fit un autre pas. Il saisit un cadeau en haut de la pile. Ses mains n'étaient pas très sûres. Il leva les yeux vers sa mère qui lui souriait tendrement.
– Ouvre, mon petit.
Regulus tourna la tête vers Sirius qui était restait raide au milieu du tapis, les yeux noyés de larmes muettes, le menton tremblant.
– Ne t'occupe pas de ton frère, Regulus. Ce sont tes cadeaux. Ils sont pour toi. Ouvre-les ! Je suis sûre que tu vas les aimer.
Regulus observa le papier argenté et ses jolies étoiles bleues et brillantes. Le cœur battant et les doigts malhabiles, il ouvrit le premier paquet et découvrit l'armée de Cairns Fotheringham. Un immense sourire s'épanouit sur le visage de Regulus. Il saisit le paquet suivant, qui fut vite déballé et puis encore un autre et encore un autre… Bien vite, l'enfant fut entouré de papiers cadeaux déchirés, de boîtes éventrées, de livres ouverts à des pages prises au hasard, de vêtements dépliés… Les armées étaient mélangées et les soldats réunis fraternellement, pour une unique fois, par la trêve de Noël.
Sirius essuya ses yeux et son nez dans la manche de son pyjama et tourna les talons. Sa mère le rappela. Un espoir explosa dans le cœur de l'enfant. Il se tourna avec une ébauche de sourire sur les lèvres.
– N'oublie pas ta chaussure, Sirius ! lui dit-elle froidement.
– Sirius, si tu ne mets pas de chaussures tu vas prendre froid !
– Hmm ?
Sirius cligna des yeux.
– Tu dormais ? demanda Harry.
Sirius se passa les mains sur le visage et se frotta les yeux.
– Oui, je crois, marmonna-t-il.
Les mains descendirent le long de son cou raide. Il avait un début de torticolis.
– Je suis désolé, fit Harry un peu penaud. J'avais peur que tu prennes froid. Cette maison est tellement humide, ajouta-t-il en s'asseyant devant la cheminée, les mains tendues vers le feu mourant.
Sirius ne craignait ni le froid, ni l'humidité et il aimait être pieds nus. Mais l'attention de Harry le toucha, même s'il n'en dit mot.
Sirius regardait les petites fées danser dans le sapin et éclabousser de leurs scintillements les boules de Noël. Il se redressa doucement, presque prudemment. Les ressorts rouillés du canapé grincèrent. De la cuisine, s'échappaient une savoureuse odeur de viande rôtie, ainsi que des rires.
– Pourquoi n'es-tu pas avec les autres, Harry ? demanda Sirius.
– Je pourrais te poser la même question.
– Je te l'ai posée le premier !
– Ils racontent des histoires de famille.
Sirius et Harry échangèrent un bref coup d'œil. Pour l'un comme pour l'autre, le sujet était plus que délicat ou sensible, il était douloureux. Il s'abordait avec précaution, il se maniait avec douceur, mais le plus souvent il s'évitait avec soin.
– Qu'est-ce que tu as dans la main ? demanda Harry.
Sirius regarda son poing serré sur un bien petit objet. Il hésita, puis déplia finalement les doigts et tendit la paume vers Harry. L'adolescent fronça les sourcils.
– Qu'est-ce que c'est ? On dirait une petite figurine.
– C'en est une. Il s'agit de Cairns Fotheringham.
– Cairns Fotheringham ? Jamais entendu parler.
– Rien d'étonnant. C'était un sorcier de second ordre, pas très puissant, mais un très grand stratège, doté d'une intelligence très fine et d'un courage admirable.
– S'il avait toutes ses qualités, pourquoi personne ne le connaît ?
– L'Histoire est capricieuse et en a préféré d'autres. C'était le chef de guerre préféré de mon frère. Il lui vouait une admiration totale. Presque un culte.
– Ton frère ? Celui qui… ?
– Celui qui…
– Et pourquoi l'as-tu dans la main ?
– Je l'ai retrouvé entre les coussins de ce sofa.
Sirius éleva la figurine à hauteur de regard et songea que la vie savait encore surprendre, même ceux qui pensaient ne plus pouvoir être surpris.
Cairns Fotheringham étant un sorcier peu connu du grand public, sa figurine avait été dupliquée en un nombre d'exemplaires assez réduit. Elle était fort rare et forcément coûteuse. Mais pour Regulus, tout ce qui importait était qu'il s'agissait de son sorcier préféré. Sirius, alors, n'avait pas perçu toute la portée symbolique et affective du geste. Il avait juste vu son petit frère lui tendre, un sourire timide sur les lèvres, ce qui devait être son unique cadeau de Noël cette année-là. Il n'avait pas bien compris au début. Que lui voulait Regulus ? Venait-il se moquer ? Avait-il si peu de tact ? Regulus avait saisi la main récalcitrante de Sirius et avait déposé dedans la petite figurine. « C'est pour toi » avait-il juste dit.
– Sirius ?
– Hmm?
– Un jour, je vais te demander de me parler de mon père.
Sirius tourna la tête vers Harry, le regard écarquillé. Une peur étrange le saisissait.
– Pas tout de suite, tempéra Harry. Mais un jour, quand nous serons tous les deux prêts, je te demanderai de me parler de lui.
Sirius acquiesça de la tête. Lentement. Harry se leva.
– Harry ! appela Sirius. La vérité n'est pas toujours aussi fabuleuse qu'on se l'imagine, commença-t-il. Mais je ne raconterai aucun mensonge, même pour embellir.
– C'est ce que j'attends de toi.
– Alors, un jour, demande-moi.
Fin de l'épisode
