Titre de l'épisode : « Romulus » (épisode 8)
Avertissement : G
Disclaimer : HP & C° sont la propriété de JKR (et de WB).
Note1 : Sur une idée dérivée de Kaamelott, la série d'Alexandre Astier
Note2 : De ce fait, il y a une ou deux références à la série d'Astier qui se sont glissées dans le texte.
Note3 : Alors, c'est l'histoire de deux frères…
Personnages présents : Remus Lupin, Sirius Black, Bill Weasley, Ron Weasley, Ginny Weasley, les jumeaux Weasley.


Grimmauld Place

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Épisode 8 : « Romulus »

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Bill était le premier fils d'une fratrie de sept enfants. Cependant, les années d'écart avaient fait qu'il se sentait davantage l'aîné d'une fratrie de trois.

Il avait quitté assez vite la maison – juste après Poudlard. Parti vite et loin. Envie de voir autre chose, besoin de respirer un autre air. Il était sorti premier de sa promotion avec les félicitations du corps professoral, il était jeune et n'avait peur de rien. Il avait trouvé facilement des postes tout autour du monde magique.
Il avait travaillé dans la forêt de Brocéliande un peu plus de sept mois, puis il était parti au Mexique. Il avait remplacé un sorcier sur une fouille en Allemagne et avait finalement rejoint une autre mission en Égypte. De voyages en rencontres, de missions en découvertes, Bill s'était fait de nombreux amis. Certains étaient plus précieux que d'autres. Certains lui étaient plus familiers que les plus jeunes membres de sa fratrie.
Il avait passé assez peu de temps en compagnie des jumeaux, Ron et Ginny. Ils n'avaient jamais été à Poudlard ensemble et, durant les vacances scolaires, Bill se débrouillait pour se faire inviter. Et il était parti. Sans songer à eux. Sans songer à ce qu'il louperait, à ce qu'il ne verrait pas. Il avait dix-huit, il était jeune, curieux, égoïste.

Bill était émerveillé par l'inventivité des jumeaux, la dextérité de sa petite sœur. Emerveillé et fier. Il n'avait aucun mérite dans la manière dont ces trois-là avaient grandi, mais il ne pouvait empêcher le sentiment de fierté.

Et puis il y avait Ron.

Bill avait longuement surveillé Ron, cherché chez ce dernier petit frère ce quelque chose d'unique. Longtemps, il n'avait rien vu. Ron semblait fatalement se définir par ses rapports aux autres : il était le meilleur ami du Survivant, le dernier frère, le type amoureux de sa meilleure amie. Il n'était pas particulièrement bon au Quidditch, n'avait pas des notes éclaboussantes, il n'était pas plus beau que la norme. Ron était un bon garçon, plein de bonnes volontés maladroites. Rien d'exceptionnel, rien de… Bill avait décidé de regarder plus attentivement ce petit frère écrasé par le poids de toutes ces comparaisons. Et il avait découvert quelqu'un de loyal, d'entier, drôle, fier et courageux. Et lorsque la morale de Ron oscillait, lorsqu'il menaçait de chuter, il finissait toujours par se rattraper et se redresser. Plus fort, plus convaincu.

De plus, Ron était un très grand joueur d'échecs. Et Bill s'y connaissait en échecs.

– Déjà en train de jouer ? bailla Ginny. Il n'est même pas huit heures !
Elle avait les paupières mi-closes et une marque d'oreiller lui barrait la joue. Ses beaux cheveux roux, habituellement si bien arrangés, étaient un champ de bataille capillaire : coiffure saut du lit, nœuds garantis. Des chaussettes roses tirebouchonnaient autour de ses chevilles et un pull trop grand, probablement chipé dans le placard d'un frère, flottait amplement autour de son corps frêle. La Belle au Manoir S'Eveillant. Bill sourit.
– C'est toujours la même partie, princesse.
– Depuis hier soir ?!
Les paupières s'écarquillèrent tout à fait. Bill hocha la tête et déplaça sa tour pour soutenir sa reine. Ron, le menton posé sur ses poings serrés, esquissa un sourire. Ginny leva les yeux au plafond et secoua la tête.
– N'oublie pas que tu dois me montrer comment on dirige un tapis volant !
– Tu ne vois pas qu'on joue ? s'énerva Ron.
– Je vois surtout que vous ne jouez pas ! répliqua Ginny.
– On termine cette partie et je te montre comment piloter un tapis volant, promit Bill.
Rassurée, Ginny s'en alla, traînant des chaussettes et marmonnant quelque chose au sujet des garçons en général, et de ses frères en particulier.

Quatre jours plus tard, la partie n'était toujours pas terminée.

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Sirius était assis par terre, les jambes étendues devant lui et le dos appuyé contre le mur. Il regardait les diables sur la porte en bois. Le portrait de Phinéas s'était assoupi et ronflait paisiblement dans son cadre. Sirius n'esquissa aucun mouvement quand il entendit les marches de l'escalier craquer. Remus s'assit à côté de lui, sans dire un mot. Epaule contre épaule et regards braqués dans la même direction.

Ils entendirent Ginny et Ron se disputer l'attention de leur grand frère. Pour le moment, c'était Ron et Ginny, d'ici une demie heure, ce serait les jumeaux. Puis il y aurait des hiboux de Percy. Et Bill, toujours grand sourire sur les lèvres, pas vraiment conscient de l'admiration qu'il suscitait chez ses cadets, papillonnerait d'un frère à une sœur. Toujours affable, toujours patient, parfaitement insaisissable.

– Je me demandais…, commença Sirius interrompant le silence qui s'était installé dans le couloir. Il se tut, pencha la tête en arrière et un étrange sourire craquela ses lèvres.
– Tu vas trouver la question bizarre, prévint-il.
Remus haussa les épaules.
– Je t'écoute.
– Est-ce que tu as un frère ? Ou une sœur ?
Remus tourna la tête vers Sirius qui l'observait.
Sirius avait mauvaise mine. Cela faisait quatorze ans que Sirius avait mauvaise mine, mais ce matin, dans la pénombre vacillante du couloir, cela frappa particulièrement Remus.
– Effectivement, c'est une question bizarre, convint Remus. Rappelle-moi, cela fait combien de temps que l'on se connaît ? Vingt-cinq ans ?
– Vingt-quatre, corrigea Sirius.
– Au temps pour moi ! J'ai failli me sentir froisser.
Un ange passa. Un deuxième allait amorcer son envol quand Sirius décida de rompre le silence.
– Alors ?
Remus soupira, Sirius ne l'avait pas lâché du regard.
– À ma connaissance, non.
– À ta connaissance ?
Remus hocha la tête.
– J'ai été mordu jeune.
Machinalement, Remus palpa son épaule. La douleur qu'il avait éprouvée alors, quand les crocs de la créature s'étaient enfoncés dans sa chair, lui revint en mémoire, irrita ses nerfs. La douleur, comme la marque, ne disparaissait jamais. Le plus souvent, elle n'était qu'une pression sur son épaule, un élancement dans les muscles, un tiraillement sur les ligaments. Parfois, c'était bien plus aigu ; parfois, c'était franchement douloureux. Quand la lune était proche, quand un loup-garou était dans les environs – surtout si le Loup en lui reconnaissait l'autre comme une menace.
– Mes parents redoutaient un accident. Et quand je dis "accident", je veux dire qu'ils vivaient dans la terreur que je perde la tête et que j'attaque quelqu'un. Je n'avais jamais le droit de sortir. Je ne rencontrais que très rarement des enfants de mon âge. Mes cousins n'avaient pas le droit de jouer avec moi.
Des anniversaires particulièrement solitaires lui revinrent en mémoire. Les anniversaires marquaient plus clairement la mémoire, mais tous les autres jours de la vie de Remus avaient été solitaires. Jusqu'à Poudlard.
– Cela ne me paraissait pas anormal, reprit-il. Au contraire ! J'étais un loup-garou. Il était naturel qu'on ait peur de moi. Il était naturel que je sois seul.
Sirius voulut intervenir mais Remus le fit taire d'un regard.
– Je suis un loup-garou, il est normal, et même sain, que l'on ait peur de moi. Je ne suis pas un bon chien-chien qui fait le beau pour un su-sucre. Je mords. Surtout à l'époque où la potion Tue-Loup n'existait pas. J'ai très vite compris pourquoi je devais rester seul. D'un point de vue rationnel, cela faisait parfaitement sens. Mais ça n'empêchait pas que la solitude me pesait.
Remus sentit l'épaule de Sirius s'appuyer un peu plus contre la sienne. Ce n'était qu'un os pointu enfoncé dans son épaule blessée, c'était désagréable, trop intime, trop présent. Cependant, Remus ne bougea pas.
– Je me suis inventé un ami imaginaire, avoua-t-il, un peu bas. Il ne put contenir le petit sourire embarrassé quand Sirius le dévisagea, sourcil relevé et air un peu moqueur.
– Un frère jumeau plus exactement, précisa Remus. Plus jeune que moi de quelques minutes. Il s'appelait Romulus. Au début, on jouait à la fondation de Rome. Mais personne ne mourait. Je ne m'étais pas inventé un frère pour qu'il me tue et qu'ensuite il se retrouve seul. Et puis nous avons conquis d'autres territoires, fondés d'autres villes : Rémulus, Rème, Mowglitown, Tarzan City, Lupusville. »
– C'était très orienté, releva Sirius.
– Romulus avait toujours plein d'idées de jeux et de bêtises. Ma vie est devenue beaucoup plus excitante. Tout devenait possible, tout se transformait. L'objet le plus anodin se changeait en un trésor, une arme, ou un piège.
Remus se tut. Le sourire qu'il avait affiché à l'évocation de ses jeux d'enfant disparut.
– Un jour, reprit-il, le ton grave, la bêtise a été un peu plus importante. Un service à thé d'une arrière-grand-mère quelconque a été cassé. Bien évidemment mes parents n'ont pas apprécié – ma mère surtout. Elle m'a demandé des explications. J'ai répondu que ce n'était pas de ma faute, mais celle de Romulus. Il avait fait tomber le plateau et… Je me suis pris une gifle magistrale. D'autant plus magistrale que jamais mes parents n'avaient levé la main sur moi. La première et la dernière fois.
Il y eut un bruit de cavalcade dans les escaliers : les jumeaux descendaient prendre leur petit-déjeuner. Aussitôt des grognements s'élevèrent de tous les murs et de derrière toutes les portes closes : ne respectait-on plus rien de nos jours ? Pas même le sommeil de vénérables portraits et de visiteurs très importants et très fatigués ? Les cris et les rires des enfants Weasley leur répondirent.
– Le plus effrayant, se rappelait Remus, était le regard de ma mère. Elle était blême, son menton tremblait et son regard… Il y avait tant de choses dans son regard… Une douleur comme je n'en avais jamais vue chez elle. Et pourtant, ma mère a fait de la douleur sa plus fidèle compagne.
Remus se tut. Sirius ne dit rien. Remus déglutit. Sirius replia ses longues jambes. Remus reprit.
– Ce qui m'a vraiment frappé (outre sa main), c'est que c'était la première fois, depuis des années, que ma mère me regardait dans les yeux… Mon père m'a ordonné d'aller dans ma chambre et de ne pas en sortir avant que je n'en aie été invité. Sa voix tremblait de colère. J'ai longtemps cru qu'ils étaient furieux contre moi parce qu'ils pensaient que j'avais menti.
– Tu avais menti, souligna Sirius.
– Dans les faits, oui. Mais dans mon esprit, c'était Romulus. Vraiment Romulus. J'en étais arrivé à un point où j'avais fini par croire que Romulus existait réellement.
– Tu as poussé très loin le concept de dénie de réalité.
– Après cet incident, j'ai peu à peu cessé de faire appel à Romulus et je suis devenu de plus en plus maussade. Jusqu'à mon entée à Poudlard.
– La métamorphose totale et immédiate, plaisanta Sirius. Je me souviens de toi en première année : aussi aimable qu'une porte de prison. Et je m'y connais en porte de prison. Il a fallu toute la patience de James pour que tu acceptes une conversation avec lui.
– Qu'est-ce qu'il était collant ! s'exclama Remus, amusé. (Nostalgique aussi).
– Il te dirait "persévérant", répondit Sirius. La nostalgie n'était pas loin non plus.

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Les jumeaux déboulèrent dans le salon avec la discrétion et la légèreté d'un hippogriffe. Ils venaient de mettre au point un bonbon qui faisait briller les yeux dans le noir. Très pratique pour la lecture ! Et ils tenaient à ce que Bill le teste. Ron rappela qu'une partie d'échecs était engagée et que cela demandait silence et tranquillité. Ginny surgit de la cuisine, une moitié de tartine dans la main, l'autre dans la bouche, pour rappeler une nouvelle fois que Bill avait déjà une promesse à honorer.
Le volume sonore grimpa vite et les occupants de la maison ne tardèrent pas à réagir. Les vivants comme les peints.
Bill tentait de ramener le calme, assurant qu'il tiendrait tous ses engagements.
– Depuis quand as-tu le don d'ubiquité ? demanda Ron, méfiant.
– Pas besoin d'un don, quand on connaît la formule.
Bill cligna de l'œil et bougea son cavalier et mit en échec le roi de Ron. Un grand sourire étira les lèvres du petit frère. Les jumeaux et Ginny se dirigèrent vers la cuisine en bougonnant. Ils étaient bien décidés à jeter par la fenêtre ce fichu jeu.

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– Tu n'as donc ni frère, ni sœur, résuma Sirius.
– C'est étrange d'appeler un fils unique Remus.
Sirius haussa les épaules. Les sorciers étaient champions pour doter leurs enfants de prénoms ridicules ou parfaitement inappropriés. Vous n'ôteriez pas l'idée de Sirius, par exemple, qu'il était étrange d'appeler sa fille unique Ginevra quand on se prénommait Arthur.
– Cela m'a turlupiné toute mon enfance, continuait Remus. S'il y avait un Remus, il devait y avoir un Romulus. Comme Castor et Pollux.
– Ou Artémis et Apollon.
Remus acquiesça en silence.
– Après l'incident du service à thé de l'arrière-grand-mère, j'en suis venu à penser qu'il y avait, effectivement, eu un Romulus. Je ne l'avais juste pas connu. Ou oublié.
– C'est possible ?
– Avant trois ans, on ne garde aucun souvenir.
C'était aussi bien, Sirius avait déjà trop de souvenirs.

– Tu sais ce qui m'a profondément troublé ? demanda Remus, la voix un peu lointaine.
– Tu veux dire, outre le potentiel frère défunt ?
– Le fait que, dans la légende, c'est Rémus qui meurt. Tué par Romulus.


Fin de l'épisode.