Merci à Guest pour un autre adorable commentaire (:


Chapitre onzième : œuf de cent ans

Si Steve avait conscience de quelque chose, c'était du froid. C'était de l'immense, inamovible glacier qui reposait sur son torse, empêchant sa poitrine de se soulever et engourdissant son cœur. Steve était coincé dessous, et même ses doigts ne pouvaient pas bouger.

Il se demanda s'il n'était pas lui-même le glacier, si ce n'était pas de l'azote liquide qui coulait dans ses veines, si c'était sa propre pression qui l'emprisonnait.

Sûrement, cela expliquerait les éclairs froids à l'intérieur.

Son immobilité.

Son impuissance.

Son inaction.

Il avait un immense, inamovible glacier qui reposait sur son torse.

Comme…

Le poids de la glace le maintenait cloué au sol. Le froid s'infiltrait dans chaque pli de ses muscles, jusqu'à dans ses nerfs, remontait sa moelle épinière.

Comme…

Juste un immense, inamovible glacier.

Même avec une Wanda éreintée et trop souvent déconcentrée, le quatuor se fraya un chemin sans être menacé outre mesure. Ils progressaient après tout dans un bateau de croisière reconverti en laboratoire scientifique en sous-effectif, et le manque d'entraînement militaire de la plupart de ses occupants se faisait sentir. L'inhabituel manque de tension entre Wanda et Tony permettait une collaboration redoutable qui y était également pour beaucoup dans leur avancée.

L'arrivée de la Vision, puis, une vingtaine de minutes plus tard, de War Machine, acheva de transférer l'avantage, transformant ce qui était encore une fuite en un anéantissement en bonne et due forme des défenses de Grå Trane.

Ni Natasha, ni Wanda, ni Sam ne restèrent cependant pour en voir la complétion. Ce dernier, après avoir réussi à échapper aux griffes de ses poursuivants, était allé récupérer en altitude le jet avec lequel Wanda et Tony étaient venus de New-York, pour l'amener au niveau de la mer et faciliter l'embarquement de Steve et de ses deux gardes du corps. Ils mirent aussitôt le cap sur leur quartier général et ses installations médicales.

Prise dans son poste auto-assigné de vigile, Wanda était impossible à déloger, au grand dam de Natasha obligée de manœuvrer d'autour d'elle pour effectuer les vérifications de base sur l'état de santé de leur ami. Elle ne pouvait pas objectivement en vouloir à sa cadette d'agripper à deux mains la paume de Steve quand elle-même retirait un tel soulagement du comptage rigoureux de son pouls, mais un peu d'esprit pratique n'était tout de même pas trop demander.

« Dans quel état il est ? demanda Tony dans son oreillette.

- Rien à signaler que je peux repérer, répondit Natasha. Mais il va nous falloir le compte-rendu de ce que Grå Trane lui a fait subir pour un examen plus complet au QG. »

Natasha ne manqua pas la crispation immédiate de Wanda. Elle se nota de l'éloigner du chevet de Steve dès qu'ils toucheraient le sol ; elle n'avait vraiment pas besoin de savoir qu'il avait des robots à la fonction encore inconnue dans le sang.

« Je m'occupe de ça, » confirma Tony.

Maria les attendait à côté de l'air d'atterrissage. Comment elle se débrouillait pour avoir le temps de les accueillir quand elle devait sans nul doute calmer un grand nombre de politiciens et militaires inquiétés par les explosions dans l'Atlantique, Natasha n'en avait aucune idée. Mais sa présence était une providence. D'un discret signe de tête, elle lui désigna Wanda, et d'un croisement des yeux, elle exprima la nécessité de l'éloigner.

« Le docteur Fowler est déjà installée dans l'aile médicale, informa Maria. Amenez-lui Steve sans tarder. Maximoff, avec moi. »

L'intéressée sursauta, laissa traîner son regard sur le visage figé de leur meneur, clairement réticente à en être séparée, comme s'il risquait une nouvelle capture dût-elle s'éloigner. Mais elle se souvint que c'était en discutant les ordres qu'elle avait provoqué tout cela, et décida cette fois-ci d'obéir sans protestation.

Tandis que Natasha et Sam escortaient Steve, Wanda suivit docilement Maria jusqu'au bâtiment résidentiel du complexe.

Une fois arrivée, Wanda fut le sujet d'un regard aiguisé qui la balaya des pieds à la tête. Alors seulement réalisa-t-elle l'état dans lequel elle se trouvait : du sang, beaucoup de sang, maculait ses vêtements et sa peau, son poignet gauche la faisait souffrir, ses cheveux lui collaient au visage et… quand avait-elle pleuré ?

« Va te doucher, ordonna Maria, avec moins de froideur qu'ordinaire. Après ça, rejoins-moi en salle de conférence un. Nous avons beaucoup d'explications à donner et de gens à tenir occupés. »

Le regard du docteur Fowler passait de Steve à l'écran de sa tablette sans que ses sourcils ne se défronçassent. Visiblement, ce que Tony avait envoyé des dossiers de Grå Trane n'était pas rassurant. Si Natasha contenait son impatience et sa fatigue derrière une façade de marbre, Sam avait plus de mal :

« Alors ? il demanda brusquement.

- C'est horrible, fit le docteur Fowler avec un ton neutre contradictoire. Ils le maintiennent inconscient en l'électrocutant de l'intérieur.

- Pardon ?

- Ils ont forcé une dizaine de petits robots dans son système sanguin qui apparemment utilisent la circulation du sang pour se recharger, et envoyer une décharge générale coordonnée une fois leurs batteries pleines.

- Pardon ? répéta Sam.

- Vous pouvez les retirer, trancha Natasha.

- J'espère. »

Le docteur Fowler reprit sa lecture en silence, complètement insensible à la tension irradiant des deux héros. Habitués à l'attitude détachée du médecin traitant de Steve, ils ne s'en formalisèrent pas et gardèrent leur position en attendant qu'elle refît surface.

Après une dernière moue incongrue, elle leva finalement les yeux vers eux :

« Je vais effectuer quelques tests et parler avec un chirurgien… Je reviendrai vers vous avec les papiers. »

Sans plus leur prêter attention, elle commença à s'exécuter. Comprenant qu'elle leur donnait congé, Natasha et Sam quittèrent à regret l'aile médicale dans un mutisme macabre.

Aucun n'avait pris seulement la peine de se passer un coup d'eau sur le visage depuis leur retour, et aucun n'avait la moindre envie de paraître avenant. Faute de destination à atteindre, ils s'arrêtèrent une fois sortis à l'air libre, suffisamment près des portes automatiques pour qu'elles restassent ouvertes. Sentant la fatigue se faire plus lourde, Natasha relaxa sa position et ferma brièvement les yeux.

« Je n'ai absolument pas envie de savoir quoi d'autre ils lui ont fait, lâcha Sam.

- Je me dis qu'il sera certainement le moins horrifié de nous, répondit Natasha sur le même ton défait.

- Ça ne me fait pas me sentir mieux.

- Moi si. »

Elle tourna la tête vers le ciel encore sombre, pesant le fait. Ce n'était pas un manque d'empathie, elle raisonna, plutôt le contraire. La déshumanisation était quelque chose avec lequel elle était étroitement familière, au point d'en être désensibilisée. Aussi, elle s'accordait au diapason des autres : si Steve venait à surmonter sa récente expérience sans problème, elle n'allait certainement pas lui en inventer.

« Je suis plus inquiète pour Wanda, continua Natasha.

- Elle ira mieux dès que Steve sera conscient, prédit Sam. Il lui dira qu'elle n'y est pour rien, qu'il va bien, que c'est le métier qui veut ça et elle sera si soulagée qu'elle n'insistera pas. »

Soudain, l'espionne fut frappée par l'idée que c'était peut-être pour Sam qu'elle devait être inquiète. S'il était le plus émotionnellement stable de l'équipe, il était également celui qui avait le plus d'empathie pour leur meneur, le seul dont la raison de sa présence était sa loyauté pour le super-soldat.

« Sam, tu es bien conscient que Steve ne s'arrêtera jamais ? elle prononça lentement. Que ce genre d'événements va se reproduire ?

- Je sais, » il soupira en baissant la tête.

Après une courte pause, il la redressa dans une posture délibérément déterminée et continua :

« Mais, tu sais, j'aime bien être un héros. »

Il n'ajouta pas qu'il était bien conscient depuis le début qu'aider Steve ne serait pas une sinécure, et qu'il avait décidé en toute connaissance de cause que cela en valait largement l'effort. Néanmoins, ce n'était pas un sentiment qui avait besoin d'être explicité à Natasha, l'espionne fatale qui avait veillé avec lui sur leur ami convalescent après Shieldgate alors qu'elle aurait eu mille actions plus pragmatiques à entreprendre.

« Je devrais appeler Clint, elle réalisa soudainement, sans pour autant faire un geste dans ce sens. Il doit être mortellement inquiet.

- Sharon aussi, » ajouta Sam sans bouger plus que sa collègue.

Il était six heures cinquante-deux du matin, heure locale, et l'extérieur du quartier général des Avengers était silencieux.

Toute la journée fut consacrée à la gestion des retombées. Il y avait des autorités à pacifier, des prisonniers à transférer, des documents à remplir, des avocats à contacter, des explications à donner, des comptes à régler, des amis à rassurer, des toilettes à faire et du repos à prendre.

Sharon assura qu'elle les préviendrait sur le champ si la CIA recevait des informations sur d'autres percées faites grâce à Steve que Grå Trane auraient vendues. Le feu dans ses yeux à cette déclaration fit taire tous les doutes quant à sa bonne foi.

Après trois rappels vains de Maria, un commentaire de Rhodey convainquit Tony de finalement contacter Pepper. Dix minutes plus tard, il partait en armure vers la tour Stark, sans donner aucune explication mais après s'être fait promettre d'être tenu au courant de l'état de Steve.

Natasha passa le plus clair de la matinée dans l'aile médicale, à signer des autorisations après leur lecture consciencieuse, ou à discuter à mi-voix avec le docteur Fowler des comptes-rendus horriblement exhaustifs et précis tenus par les expérimentateurs et des possibles conséquences pour Steve. Quand elle revint dans la salle de conférence un, où les restes de l'équipe s'activaient à diverses tâches, elle ne proposa pas spontanément de détails. Personne ne lui en demanda.

En guise de repas, Rhodey ramena des hamburgers trop gras et des frites trop salées auxquels la Vision lança un coup d'œil suspicieux. Mais tous les êtres organiques en présence se jetèrent sur leur pitance, tandis que le journal du soir danois était diffusé sur le plus grand écran. La dissolution de Grå Trane y faisait la une, et on donnait aux Avengers le crédit qu'il leur était dû. La mésaventure de Steve était sciemment tue.

Quand Wanda s'en étonna, Maria lui expliqua que l'image populaire d'un héros infaillible qui était celle de Steve servait leurs intérêts politiques. A la moindre preuve qu'il était diminué, des dizaines de fonctionnaires haut placés fondraient sur lui comme des vautours sur une vache moribonde. La débandade suivant Shieldgate en avait été la preuve, commenta Sam.

« L'information se répandra inéluctablement par les canaux alternatifs, ajouta Natasha. Mais on peut espérer que, d'ici là, Steve sera sur pied et déjà occupé à d'autres actions héroïques. Ça en réduira considérablement l'impact. »

Pour détendre l'atmosphère, Rhodey enchaîna par ses propres histoires malheureuses avec les relations publiques, notamment le changement de son nom de code, dégradé du puissant et intimidant War Machine au ridicule et pompé sur Tony Iron Patriot. (Wanda mentionna qu'elle n'aimait aucun des deux noms et, très vite, Natasha fut forcée de ramener l'ordre.)

Le soir se coucha comme dans un rêve, dans un bonheur flottant : la mission était officiellement terminée, officiellement un succès, et Steve ne souffrirait aucune séquelle. Pourtant, plutôt que de dormir, Wanda chercha la compagnie de la Vision. Ce dernier nota soigneusement que débattre philosophie de vie et de mort ne faisait rien pour calmer le malaise de son interlocutrice, mais que dévier sur des stratégies de basketball si. Natasha délaissa rapidement sa chambre impersonnelle pour celle qui, même dépouillée et impeccablement ordonnée, était habitée d'émotions. Dans un rituel qui était devenu trop courant pour l'assassin qu'elle avait jadis été, elle se lova dans le lit de Steve et s'y endormit sans mal.

Sam, lui, se procura une réserve de journaux contenant des mots-croisés et de quoi lire de la musique, puis s'installa dans une chaise confortable à la gauche du convalescent.