Chapitre douzième : vin chaud aux épices

La cuisine était plongée dans l'obscurité lorsque Steve et Sam y entrèrent. Si le complexe commençait à peine à s'éveiller, eux avaient déjà passé quelque temps à s'assurer que ses muscles n'étaient pas ankylosés grâce à des exercices faciles et à raconter les événements des derniers jours, respectivement.

Sam avait terminé par :

« Il te faut juste remercier Sharon, dire à Wanda qu'elle n'y est pour rien, à Natasha qu'elle avait raison et à Stark que tu vas bien. »

Comme Steve savait pertinemment tout cela, il n'avait pas répondu, préférant se concentrer sur les doigts de sa main droite, si vifs et pliables alors qu'il les avait cru perdus aux engelures dans ses vagues et hasardeux moments de conscience. Il ne le confia pas à Sam. Non pas qu'il craignît un jugement, mais, à l'instar de tant d'autres choses, l'idée se noua dans sa gorge et n'en sortit pas.

Sam réveilla la machine à café, tandis que Steve fouillait dans les placards pour rassembler de quoi faire des pancakes pour toute l'équipe, en comptant Tony, même s'il ignorait si Rhodey et lui les joindraient pour le petit déjeuner. Il avait envoyé un message de groupe prévenant de son réveil pour calmer les dernières inquiétudes, mais il doutait que simplement le voir debout méritât un voyage au quartier général aux aurores.

Tout en humant, Sam l'assista dans la préparation des garnitures. Habituellement, quand leurs horaires coïncidaient, ils le faisaient en discutant. Steve soupçonnait son ami de le considérer comme un vétéran à soutenir psychologiquement dans ces moments-là, mais il essayait de ne pas peser plus en avant ce que cela signifiait pour simplement profiter du rare sentiment de domesticité. C'était précieux, un ami comme Sam, et des pancakes semblaient un bien piètre signe de reconnaissance.

L'arrivée de Natasha, propre sur elle à la perfection, interrompit Steve dans ses pensées et Sam dans sa chanson.

« Je savais bien qu'il y avait une raison pour laquelle tu nous manquais, elle sourit.

- Il faut bien que je sois utile à quelque chose, » plaisanta Steve en lui tendant un jus de fruit.

Elle l'accepta volontiers et s'installa à la table du petit déjeuner, à côté de Sam et en face de la cuisine où le soldat s'affairait toujours.

« Comment tu te sens ? elle demanda simplement en commençant à se servir.

- Étonnement bien, répondit Steve. Je m'attendais à des contrecoups, mais je suis en pleine forme.

- C'est vrai, confirma Sam. J'espérais avoir la paix pour mes prochains joggings, mais je vais devoir tirer un trait dessus. Ce type est trop en forme.

- Eh ! J'ai manqué plusieurs jours, il faut bien que je me rattrape. »

Le sourire de Natasha faisait le tour de sa tête. Les trois amis profitèrent du repas comme n'importe quels habitants du vaste monde, badinant et commandant des plats auprès du nouvellement réveillé chef officieux des Avengers. Pour Steve, ses quelques jours d'inconscience avaient l'irréalité des rêves ; il lui suffisait de pousser ses vagues souvenirs hors de ses pensées pour les effacer. Comme les septante ans passés dans la glace, qui oscillaient en permanence juste à l'extérieur des franges de sa conscience.

La bonne humeur se renforça encore à l'entrée de Wanda et de la Vision presque une heure plus tard. La jeune femme avait les yeux bouffis et des cernes profonds, mais elle s'illumina quand elle vit Steve. Ignorant le verre qu'il lui tendait, elle passa ses bras autour de son cou pour un rapide câlin, qui laissa Steve d'abord interdit, puis débordant d'affection. La Vision fut plus sobre, le félicitant simplement pour son rapide rétablissement, mais il prit place avec tout le monde bien qu'il n'avait aucun besoin de manger.

Steve, qui oubliait souvent cette absence de besoin, posa une platée encore chaude de pancakes entre les derniers arrivés. Étrangement, cela mit Wanda mal à l'aise, pour preuve l'ourlet de t-shirt qu'elle tordait entre ses doigts.

« Wanda ? demanda doucement Steve.

- Je suis désolée, lâcha-t-elle d'un bloc. J'aurais dû te faire confiance, et faire confiance à Natasha, et me faire confiance, et ne pas discuter tes instructions. Tout est de ma faute vraiment –

- Wanda, la coupa gentiment Steve, ça n'a rien à voir. »

Elle leva timidement le visage vers lui, alors qu'il s'asseyait finalement.

« J'ai été pris par surprise par des robots que le matériel que nous avions emmené n'avait pas détectés. Ils avaient un système pour brouiller les ondes radio qui m'a empêché de demander des renforts. Ce n'était même pas un combat, juste une échauffourée, terminée avant que quiconque ne puisse être alerté par un autre moyen. Ce sont des choses qui arrivent. Des événements imprévisibles, il y en aura toujours.

- Les plans les mieux conçus des souris et des hommes souvent ne se réalisent pas, ajouta Natasha.

- Vraiment, insista Steve. Je suis tout autant à blâmer que toi pour ce qui est arrivé. Voire plus.

- Mais pour simplifier, on va dire qu'on partage tous la responsabilité, résuma Sam.

- Et c'est pour ça que vous avez tous travaillé ensemble pour résoudre la situation. Il n'y a que moi qui n'ait pas participé, et c'est pour ça que je vous prépare le petit déjeuner maintenant. »

La remarque tira un pouffement de Wanda, ce qui en était le but. La Vision pencha légèrement la tête sur le côté, comme il le faisait toujours quand quelque chose faisait rire Wanda.

« Ce n'est pas vrai, intervint brusquement Natasha, attirant l'attention de la tablée sur elle. Tu as participé aussi, Steve. Ton absence fédère tout autant que ta présence. »

Et la conviction dans ses mots était telle que Steve en resta sans voix, alors que Wanda hochait la tête et Sam arborait un sourire en coin. Il pensa à son commando hurleur, et pour la première fois depuis son réveil dans ce siècle, cela ne fit pas mal.

Le reste du repas fut brillant et joyeux, léger comme s'il appartenait à la vie de quelqu'un d'autre, avec des sourires et des compliments, du sarcasme bienveillant et des rires, des prévisions de revanche au basketball et de soirée cinéma, de la crème fouettée et des fruits rouges. La Vision ne ressemblait pas à un robot, ni Natasha à une espionne, Wanda n'était qu'une adolescente facétieuse et Sam et Steve avaient oublié être des soldats.

Plus tard, lorsque ce ne fut que Natasha et lui nettoyant la cuisine, Steve, qui frottait la poêle dans l'eau chaude, lâcha avec moins d'humour qu'il aurait voulu :

« Tu avais raison. »

Sans lever les yeux des restes qu'elle emballait dans la cellophane, elle répondit doucement :

« On ne peut pas le savoir. La Vision aurait très bien pu se révéler tout aussi inapte que Sam, Rhodey et toute une équipe d'assaut à se rendre compte de ton absence.

- Mhm. On ne fait pas assez d'assaut en larges équipes. Il faut que je pense à un exercice… »

Natasha pausa un instant après avoir refermé le frigo. Distraitement, elle attrapa un chiffon et commença à le passer sur le comptoir.

« A propos des bouts de toi que Grå Trane a disséminés à travers le monde… il y a des choses qu'on peut essayer pour les retrouver, » elle avança.

Cela arrêta Steve dans son mouvement. Il se retourna pour croiser le regard de son amie, dont le visage était franc et ouvert. C'était une expression rare chez l'espionne ; Steve se sentit coupable de ne pas la faire suivre par la confiance qu'elle demandait et méritait.

« Inutile, il dit avec un sourire tiré. Entre le sang que j'ai donné à la SSR, celui que le SHIELD m'a prélevé dont Hydra a fait Dieu sait quoi, les bouts de moi perdus dans le monde n'ont pas autant de valeur. Si quelqu'un est capable de recréer le sérum, aucune collecte que nous pourrons faire ne l'en empêchera. »

Il ne dit pas qu'il avait encore trop souvent l'impression de n'être qu'un locataire dans son propre corps. Il ne dit pas qu'il n'était qu'un gamin souffreteux et que tout ce qui intéressait les chercheurs appartenait à Erskine et Howard, à cette promesse d'être un homme bien. Il ne dit pas qu'il se sentirait le pire des hypocrites à refuser à quiconque ce qui lui avait été donné sur cette seule promesse.

A la place, il continua :

« Les mauvaises nouvelles que tu as reçues de Shanghai sont certainement plus importantes. »

Pendant un instant, Natasha fut silencieuse. Steve resta consciencieusement immobile, se demandant si elle débattait ce qu'il venait de (ne pas) dire ou ce qu'elle-même allait raconter. Finalement, elle déposa le chiffon et s'assit au comptoir, lui indiquant de l'imiter. Il s'exécuta promptement.

« Ce qui s'est passé, elle commença lentement, ne me dépeint pas de manière flatteuse. »

Steve leva un sourcil, dans une expression qui voulait clairement dire qu'il n'y accordait aucune importance. Natasha rit et vida son cœur.

« Attends deux minutes Steve. Tu sors juste de trois jours de captivité et tu veux repartir sur une mission sous couverture ? En prenant Natasha avec toi ?

- Tu n'as pas à t'inquiéter Tony, expliqua patiemment le soldat. Nous ne partons que dans quelques jours et Maria a vérifié mon emploi du temps avec moi. J'aurais le temps de faire tous les témoignages nécessaires à la justice danoise et de participer à un ou deux événements publics pour ne pas donner d'idées aux médias.

- C'est pas - … Et vous avez une estimation du temps que ça va prendre ? Tu réalises que ta précieuse équipe sera laissée à elle-même ?

- Justement, c'est pour ça que j'appelle.

- Oh. Donc tes remerciements pour mon aide dans votre affaire Frankenstein & Cie étaient juste optionnels ?

- Au contraire. Je voudrais ré-enrôler ton aide. Natasha et moi allons laisser toutes les mesures nécessaires derrière nous, mais je me sentirais mieux en sachant que tu gardes un œil sur l'équipe pendant que nous serons absents.

- Que je – tu veux que je garde un œil sur ton équipe ?

- Bien sûr, si tu n'as pas le temps, si tu es trop occupé avec Stark Industries ou que tu veux prendre du temps avec Pepper, nous nous arrangerons autrement. Avec un peu de force de persuasion, je suis sûr qu'on peut convaincre Nick de revenir en cas de besoin.

- Non, non. Laissons le borgne en dehors de tout ça. Il arriverait à tous nous remettre à sa botte, il est vicieux comme ça. Non, je me demandais juste si ta réfugiée réformée allait voir d'un bon œil que ça soit moi qui garde un œil sur ses affaires.

- En cas de nécessité seulement, rappela Steve. Ils sont assez grands pour gérer le fonctionnement quotidien sans personne sur leur dos.

- Naturellement, admit Tony. En cas de nécessité seulement.

- Tu n'auras aucun problème avec Wanda en cas de nécessité seulement.

- Bien. Bien, bien.

- Natasha et moi tablons sur un mois et demi, mais ça pourrait très facilement demander plus.

- Sans indiscrétion, elle est pour quoi cette mission ?

- C'est indiscret.

- Je croyais que t'étais contre le cloisonnement de l'information et toutes ces histoires ?

- Je le suis. Et je te raconterais tout si je le pouvais, mais ce n'est pas ma place.

- Et c'est la place de qui alors ? Si ce n'est pas – oh. Oh.

- Exactement.

- Oh. Ton équipe est au courant ?

- Sam a ses doutes, mais personne n'a posé de questions.

- D'accord. D'accord.

- Je te tiens au courant. »

Tony acquiesça plusieurs fois, lui souhaita de bien s'amuser et de ne pas se faire capturer par des scientifiques fous, ni par personne d'autre. Steve lui assura qu'il ferait son possible et raccrocha le combiné.

Il se nota de prévoir du temps pour répondre aux éventuelles inquiétudes de Wanda quant à l'organisation provisoire qui serait en vigueur pendant que Natasha et lui seraient en Chine et, feuilletant son agenda, il se demanda quand diable il allait pouvoir inviter Sharon au restaurant pour la remercier.


Et c'est fini ! J'espère que vous avez apprécié le repas. N'hésitez pas à faire un compliment au chef si la chère était à votre goût, et si ce ne devait pas être le cas, ces œufs frais n'attendent qu'à être lancés dans le décor ~

Au plaisir !

En post-scriptum, une réponse au commentaire de Liberty25 : d'abord, merci. Ensuite, je ne me sens pas encore au niveau pour écrire un scénario s'appuyant fortement sur le passé ombreux de Natasha. Donc, même si j'y pense vaguement, il n'y aura pas de suite dans un futur proche (;