Chapitre 3

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Précédemment:

_ Il faut que je sache. Il le faut…

_ Très bien

E le docteur se mit à raconter.

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Flashback

_ Alors Docteur ?! On est-ce qu'on va cette fois ? Vous m'avez promis une nouvelle planète !

_ Amy, un peu de patience tu veux ? Ah voilà ! On y est presque… Rory, abaissez la manette devant vous. Parfait !

Il y eu une dernière secousse avant que le TARDIS ne redevienne parfaitement immobile. Les trois passagers se jetèrent un coup d'œil avant que la seule femme présente ne fausse compagnie aux deux autres, visiblement impatiente de découvrir le nouveau monde que le docteur lui avait promis.

Mais à peine avait-elle franchit les portes du TARDIS que son enthousiasme retomba jusque dans le fond de ses chaussettes.

_ Docteur, je crois que vous avez fait une erreur de numéros… encore, cru-t-elle judicieux d'ajouter.

_ Aucune erreur possible, détrompa le docteur en la rejoignant. Cardiff, en l'an de grâce 2011. C'est exactement ce que je cherchais !

_ Docteur vous aviez dis…

_ Amélia Pond ! s'écria-t-il sans se départir de son sourire. Je sais ce que j'ai dit. Et tu auras ta planète. Mais avant le TARDIS a besoin de recharger ses batteries.

_ Quel rapport avec Cardiff ? intervint Rory en les rejoignant.

Il tendit une veste à Amy qui l'enfila avec plaisir et reconnaissance. Le climat anglais lui paraissait d'autant plus froid qu'ils revenaient d'une des planètes les plus arides colonisé par l'espèce humaine. Enfin que l'espèce humaine coloniserait d'ici plusieurs milliers d'années.

_ Cette ville est construite pile au-dessus d'une faille spatio-temporelle. Il n'y a rien de mieux pour faire le plein d'énergie temporelle.

_ Et ça va durer longtemps ?

_ Quelques heures tout au plus. Ça fait un bout de temps que je n'étais pas venu dans le coin. Alors qu'allons-nous faire en attendant ? Amy, Rory ? Une idée ? Non ?! Ce que vous pouvez être dénué d'imagination ! s'exclama le docteur sans même leur laisser le temps de répondre.

Il reparti dans le TARDIS, entraînant à sa suite ses deux compagnons de routes.

_ Puisque nous sommes bloqué ici, pourquoi ne pas en profiter pour passer voir de vieux amis ?

_ Parce que vous connaissez des gens qui vivent à Cardiff à cette époque ? questionna Amy que la curiosité dévorait.

_ Oh que oui ! rit le docteur. Et vous allez l'adorer. Jack est… eh bien Jack est unique en son genre. Alors voyons voir…

Le docteur se concentra sur les commandes du TARDIS. Il lui suffisait d'envoyer une petite impulsion temporelle de rien du tout pour que la faille réagisse au quart de tour. Et Jack suivrait forcément. Il lui tardait de revoir son vieil ami. L'un de ses seuls anciens compagnons encore en vie et toujours aussi insupportablement lui-même. Le seul capable de comprendre, ne serai-ce qu'un peu, ce que cela faisait de vivre totalement en dehors du temps.

De longues minutes passèrent sans que rien ne se produise. Le docteur finit par s'inquiéter de ce silence, qui ne ressemblait pas le moins du monde à l'immortel. Où était donc passé le preux capitaine et son satané Torchwood toujours à l'affut de la moindre petite anomalie temporelle ? Il suffisait habituellement qu'il débarque dans le coin pour que l'organisation mise en place des décennies plus tôt par la reine Elizabeth ne vienne lui asticoter les orteils et lui chercher des poux. Bon, Torchwood 3 avait bien évolué depuis que Jack avait pris le commandement mais tout de même ! Et que l'on n'aille pas lui dire que Torchwood avait pris des vacances. Ces satanés humains obstinés ne prenaient jamais de vacances !

Et ce silence radio ne leur ressemblait absolument pas. Il se passait quelque chose…

_ C'est bizarres, finit-il par marmonner.

_ Qu'est-ce qui est bizarres ? questionna Rory.

Le jeune homme avait appris à se méfier d'un certain nombre de choses concernant le docteur. Et en particuliers des mots qu'il utilisait…Les expressions du docteur, ils auraient pu écrire un roman à leur sujet… Dès que les mots « intéressant », « bizarres », « étrange » ou tout autres dérivé de ces trois-là passaient les lèvres du docteur, un catastrophe était forcément à prévoir. Ils les entraîner systématiquement dans les pires ennuis qui soient.

« Bizarres qu'il ne se passe rien ». Le docteur fronça les sourcils, visiblement contrarié, sans quitter des yeux son écran, à la recherche du moindre mouvement, du plus petit signe attestant de la présence de Jack ou de son équipe. Mais il n'y avait rien. La place était totalement déserte. Excepté quelques passants, des hommes d'affaires pressés et une bande d'adolescente à plusieurs centaines de mètres. Il n'y avait rien. Et ce « rien » était loin d'être rassurant. « Bien, lançons un scanner de la structure… Torchwood, où te caches-tu ? »

Le TARDIS ne mit qu'une seconde avant de lui renvoyer les résultats.

« Qu'est-ce que… »

La structure qui aurait normalement dû abriter le QG de Jack et de son équipe était totalement vide. Pas vide dans le sens où il n'y avait personne à l'intérieur. Vide dans le sens creuse. Totalement creuse. Elle n'avait plus rien de particulier.

« C'est pas vrai. Jack que vous est-il encore arrivé, bon sang… ». Le docteur continua de fixer l'image quelques instants avant qu'Amy ne vienne perturber le silence.

« Docteur ? Y'a quelque chose qui cloche ? »

Il ne prit pas la peine de lui répondre, trop absorbé par ce qui lui sautait maintenant aux yeux : il n'y avait plus de filtre à perception, plus de QG, l'office de tourisme censé faire office de couverture était laissé à l'abandon et plus aucun système de sécurité ne balayait la place. Torchwood s'était volatilisé, littéralement. Il ne restait rien pouvant attester de leur présence passée ou présente. Absolument rien, nada ! A croire qu'il se l'était imaginé.

Et ce n'était pas bon. Vraiment pas. Rien n'aurait pu pousser Jack à quitter cet endroit volontairement. Absolument rien. Il le connaissait assez pour savoir ça. Il n'y avait pas plus têtu et obstiné que ce satané capitaine. Jack avait refusé de le suivre dans ses voyages la dernière fois qu'il le lui avait demandé. Clairement il lui avait fait comprendre qu'il avait trouvé sa place ici, à Cardiff. A Torchwood. Qu'il avait des gens, une équipe, des amis à qui il tenait et qu'il devait protéger. Il était chez lui ici.

Un chez lui qui n'existait visiblement plus. Qu'avait-il bien pu se passer au bon Dieu pour le faire déguerpir de la sorte ?!

Et plus important encore : où était-il maintenant ?

Il devait en avoir le cœur net.

« Bien ! Ma beauté, ça va être à toi de jouer maintenant ». Il tournoya un instant autour du tableau de commandes alors qu'Amy et Rory prenaient soin de s'écarter de quelques pas pour lui laisser un maximum de place. Visiblement il se passait quelque chose. Quelque chose qui n'avait pas l'air de plaire au Docteur. Mieux valait le laisser faire ce qu'il avait à faire et attendre les explications. Il finirait bien par leur dire ce qui ne tournait pas rond et qui était exactement ce Jack pour qui il s'inquiétait autant. Ou pas. Il y avait de fortes chances même pour qu'il ne leur explique rien. Il le faisait souvent.

Il retourna devant son écran.

« Allez ma grande, trouves Jack… Un petit effort tu peux le faire, il ne doit pas être bien loin. Il empeste l'énergie temporelle à des kilomètres à la ronde…» Comme s'il n'attendait que ces mots pour se décider le TARDIS s'ébranla soudain. « Ah ! Tu l'as trouvé. Je savais que tu pouvais le faire ! ».

Le trajet ne dura qu'un instant. A peine le temps pour Rory de trouver quelque chose à quoi se raccrocher et éviter ainsi une chute très peu glorieuse.

« Ça n'était pas bien long. Allons voir où nous avons atterri. » Ce fut au tour du docteur de se précipiter vers la sortie.

Mais comme cela avait été le cas quelques minutes plus tôt pour Amy, le spectacle qu'il découvrit n'était pas celui auquel il s'attendait.

Non, il ne s'y attendait pas. Et rien n'aurait pu l'y préparer.

« Jack… »

Ce fut le seul mot qui parvint à se frayer un chemin entre ses lèvres. Quelques lettres à peine, un seul mot. Mais il était chargé de tant d'incompréhension, de surprise et de tristesse qu'Amy, qui était restée jusque-là bien sagement en arrière, ne se retint plus d'avancer.

« Docteur… qui c'est ? »

Le TARDIS s'était posé au milieu même d'un appartement, dans ce qui lui semblait être un salon. Une pièce qui avait dû être chaleureuse. Il y a longtemps. Les photos sur les murs, certaines plus anciennes que d'autres, retraçant l'histoire de celui qui avait habité les lieux, les tapis moelleux sur le sol, un canapé confortable… C'était petit mais agréable et accueillant, l'idée même qu'elle se faisait d'un nid douillet, un chez soi que l'on aime retrouver en rentrant du travail…

Pourtant tout cela semblait figé dans le temps. Comme si la vie avait cessé de s'écouler à l'intérieure de cette pièce. La poussière sur les meubles, l'odeur de renfermé… A croire que plus personne n'habitait ici depuis longtemps.

Et pourtant il y avait bien quelqu'un. Un homme, endormi et allongé de tout son long sur le canapé, les vêtements froissés, les traits du visage tirés, marqués par le chagrin.

Les bouteilles d'alcool disséminées sur la table basse ne laissaient pas place à l'imagination quant à l'état d'esprit dans lequel se trouvait l'inconnu. Personne ne boit jamais autant, à moins d'avoir quelque chose à oublier, une souffrance, un chagrin à noyer dans les brumes de l'ivresse.

Amy, pour une raison qu'elle ne s'expliquait pas vraiment, eut pitié de cet homme détruit et visiblement désespéré. Elle ne le connaissait pas, ne l'avait même jamais vu, ne lui avait jamais parlé. Et pourtant elle avait pitié. Car il était l'image même de la douleur et du désespoir. Peu importe ce qui avait pu le mettre dans un état pareil, elle priait pour n'avoir jamais à endurer ce genre de chose. D'instinct elle se rapprocha de Rory. L'atmosphère lourde et sombre de la pièce lui donnait envie de reculer jusqu'au TARDIS, d'en refermer la porte et de mettre les voiles aussi loin qu'ils pourraient. Elle n'avait pas envie de réveiller l'habitant des lieux, ni même de lui venir en aide. Ça n'était pas bien, elle avait honte, mais ça ne changeait rien. Elle pressentait que rien de bon ne pourrait en ressortir pour eux. Un chagrin pareil, ça ne se partage pas. Ça vous dévore, vous et tous ceux qui vous approchent.

Elle ne voulait pas rester ici.

Elle aurait tout donné pour que le Docteur ne soit pas aussi bon, pas aussi fidèle à ses amis. S'il ne l'avait pas été il ne se serait pas approché, il ne se serait pas assis sur la table basse en face de celui qu'il avait appelé Jack et il ne l'aurait pas réveillé. S'il ne l'avait pas été, ils auraient pu mettre toute cette histoire derrière eux et passer à autre chose.

Mais le Docteur était le Docteur. Et même s'il était en retard neuf fois sur dix, il ne rechignait jamais à aider un ami quand il le pouvait.

Le seigneur du temps secoua délicatement Jack, aussi délicatement que possible. Le sommeil alourdi par l'alcool de l'immortel l'obligea néanmoins à se montrer un peu plus brusque et c'est avec peine que Jack finit par ouvrir une paupière.

Contrairement à ce à quoi le Docteur s'était attendu, Jack ne se releva pas comme un beau diable sorti de sa boîte, il ne se dégagea pas le moins du monde de sa prise et ne chercha même pas à lui en coller une en voyant son visage à quelques centimètres à peine du sien. Il n'eut aucun des réflexes de défense les plus basics que lui connaissait le Docteur. Il se contenta de le regarder, indifférent. Ses yeux étaient ternes, presque morts. Où était donc passé la flamme frondeuse et tumultueuse qui y brûlait en permanence, l'éclat de malice qui y pétillait avec allégresse ? L'aura de mystère insondable qui faisait l'apanage du grand capitaine Harkness, sa désinvolture aussi rafraîchissante qu'exaspérante ?

Il n'y avait plus rien que le vide dans ces yeux bleus. Le vide, enrobé de douleur.

« Jack… que vous est-il arrivé ?... »

La question ne s'adressait qu'à peine au principal intéressé. Le Docteur détaillait avec impuissance l'état de délabrement dans lequel se trouvait son ami, démuni comme il l'avait rarement était devant tant de souffrance. Ça voix eut néanmoins le mérite de faire sortir, ne serait-ce qu'un peu, Jack de son mutisme.

Ce ne fut qu'un froncement de sourcil au début, juste une expression fugace de surprise et d'incompréhension. Avant qu'il ne porte son regard sur les deux autres personnes de la pièce. Et puis c'est là qu'il la vit. La boîte bleue. Vestige d'une vie qui lui paraissait être à des milliards d'années lumières. Une vie qui lui avait semblait avoir un sens. Une vie qu'il ne connaîtrait plus jamais.

Parce qu'IL n'était plus là. Parce qu'on l'avait arraché à ses bras. Alors même qu'il suppliait pour sa vie, le destin le lui avait arraché. Et sans LUI, rien n'avait plus d'importance, rien n'avait plus le goût de l'aventure, rien n'avait plus d'attrait. Parce qu'il lui manquait la chaleur de ses bras autour de son corps. Il lui manquait son sourire, doux et tendre, accueillant, empreint d'amusement et d'indulgence. Il lui manquait ses yeux, pétillants de force et de détermination, cette façon qu'il avait de le regarder, droit dans les yeux, sûre de lui, de ce qu'il disait, de ce qu'il pensait, toujours franc et qui ne se détournait jamais même lorsqu'il avait peur, de lui ou pour lui. Il lui manquait ce corps, chaud, rassurant, excitant, magnifique, l'ancre de ses nuits troublées. Il lui manquait son cœur. Son cœur, arraché de sa poitrine, piétiné par le destin et abandonné là, sur le sol, pour y mourir. Il aurait dû mourir. A vrai dire, il était mort. Plusieurs fois. Ses veines avaient saignées, son corps s'était disloqué sur le sol, une balle était même venue se loger jusque dans sa gorge. Il était mort. Et pourtant il était encore là.

Un immortel appelant la mort de tous ses vœux. Un immortel condamné à vivre alors que la seule raison qui faisait encore battre son cœur lui avait été dérobé.

Alors il ne lui restait que la souffrance, cette interminable douleur qui ne s'estompait jamais, qui ne disparaissait jamais. Une douleur noyée dans une brume alcoolisée faite d'oubli bienvenu et de souvenirs chéris.

Sans LUI, il ne vivait plus vraiment. Il respirait, son sang circulait dans ses veines, ses muscles se contractaient même encore. Mais il ne vivait pas. Il ne survivait pas non plus. Il mourrait encore et encore. A chaque seconde, à chaque minute, à chaque heure, il mourait.

Parce qu'IL n'était plus là, il mourrait.

Et il n'y avait plus rien d'autre que la mort.

Et rien ne le sauverait. Il le sentait dans ses tripes, il le sentait dans son cœur. Rien ne le sauverait, pas même l'étrange boîte bleu, pas même le Docteur.

Pourtant, en voyant le TADIS, abandonné là, incongru et déplacé au beau milieu du salon de l'ancien appartement de celui qui avait était et serait toujours l'amour de son éternité, Jack ne sut retenir l'étincelle d'espoir qui s'éveillait au fond de lui. Le Docteur était là, le TARDIS était là !

Rien qu'une toute petite braise d'espoir, qui ne demandait qu'une brise de réconfort pour s'embraser.

« Docteur », souffla l'immortel en se redressant.

Il ne prit pas la peine de faire une remarque désinvolte au sujet du nouveau visage de son ami. Il ne commenta pas non plus la présence du couple qui accompagnait le seigneur du temps. A vrai dire il ne remarqua qu'à peine ces détails. Ça n'était pas important. Une seule chose comptait : savoir si oui ou non le Docteur pouvait ramener Ianto Jones entre ses bras. Pouvait-il lui rendre l'homme dont la disparition lui avait confisqué tout goût de vivre ?

« Jack… Vous êtes dans un bien triste état, mon vieil ami… »

L'ami en question ne répondit pas. Il continua simplement de le fixer, de son regard vide et glacé.

« Que s'est-il passé ? »

Et la petite flamme d'espoir qui pendant une minute avait éclairé les ténèbres de son cœur fut soufflé aussi facilement qu'une bougie. Le Docteur ne savait pas. Il ne savait rien de ce qui était arrivé. Il n'était pas là pour ça… il n'était pas venu pour l'aider.

« Jack ? »

L'immortel sentit son cœur se briser encore. Il mourrait. Encore. Toujours. Ianto était mort. Le Docteur n'était pas là pour ça. Et même s'il l'avait été, qu'aurait-il pu faire ? Le docteur ne ramène pas les morts à la vie, le temps doit suivre son court. Ce qui est mort doit le rester. Ce qui est en vie… doit vivre.

Même le Docteur n'avait pas le pouvoir de défier la mort.

« Jack ? ». Le Docteur l'appel à nouveau, inquiet de son silence et de son immobilité. Inquiet simplement. Et apeuré aussi. Jack lui fait peur. Parce qu'il n'avait pas pensé que l'immortel puisse un jour se retrouver dans un état pareil.

« Il est mort… »

Jack n'avait lâché ses mots que dans un souffle, un murmure que le Docteur parvint à entendre.

« Qui est mort ? questionna-t-il. Dites-moi Jack… Qui… »

« Pourquoi faire?... Il est mort et c'est tout… Je voudrais mourir aussi. Je voudrais… C'est trop dure, Docteur. Sans lui je… J'y arrive pas… J'Y ARRIVE PAS ! »

Amy et Rory sursautèrent en entendant son cri. Un cri, une phrase, une voix distordue par la souffrance et rendue rauque de pleures depuis longtemps asséchées.

Et Jack ne s'arrêtait plus de parler. Son discours embrouillé et décousu, parlant d'extra-terrestre, d'enfants kidnappés, manipulés, de Torchwood, du premier ministre, d'une conspiration gouvernementale… Et des 456.

Le Docteur se crispa en entendant leur nom. Il connaissait cette histoire. Il la connaissait bien. Il y avait assisté, de loin et sans avoir le courage d'entrer dans les détails. Cette rencontre entre l'humanité et l'une des races les plus abjectes de l'univers, comme il aurait voulu pouvoir l'empêcher. Pour tous ces enfants, ces milliers d'enfants, impliqués dans des horreurs si grandes… l'humanité avait échouée. Face au mur, acculée par ce qui lui semblait être une menace trop importante, elle avait capitulée. Dans sa détresse elle avait fait preuve du pire. Elle avait vendu ses enfants. Tout un gouvernement, des hommes et des femmes de pouvoirs, tous prêts à livrer en pâture des milliers d'enfants. Parce qu'ils avaient eu peur.

Par chance, les enfants avaient été sauvés. Par chance il restait encore des gens bien sur cette fichue planète, des gens qui s'étaient battus pour leurs enfants.

Et c'est gens, c'était Torchwood.

Oh…

Le Docteur réalisa. Torchwood. Jack.

Et toute son équipe certainement.

Les enfants avaient été sauvés… mais à quel prix ?

Qui donc était mort pour mettre Jack dans un état de détresse aussi intense.

« Jack… est-ce que Torchwood… ton équipe, est-ce que… »

Pour la première fois, le Docteur ne trouva pas les mots. Il savait que faire revivre à Jack toutes ces horreurs ne l'aiderait pas à aller mieux. Mais il avait besoin de savoir. Pour pouvoir venir en aide à son ami, il avait besoin de savoir.

« Il n'en reste que Gwen, souffla Jack en retrouvant un minimum de cohérence. Tous les autres… ils sont tous morts… Et Lui aussi, il est mort… »

Qui pouvait bien être ce « lui » qui obsédait tant l'immortel ?

Le Docteur fronça les sourcils, cherchant dans sa mémoire quelque chose qui aurait pu l'aider à comprendre. Mais il n'y avait rien. Il y avait eu tellement de morts et en si peu de temps durant ce triste moment de l'histoire, comment savoir ?

« Dites Docteur ? Vous aimiez Rose, pas vrai ? » demanda Jack en se laissant de nouveau tomber dans le canapé, son regard errant autour de lui sans but et sans motif, perdu.

Le Docteur se crispa à ces mots. Rose. Il y avait si longtemps que personne ne lui avait parlé d'elle.

Tellement longtemps qu'il n'avait plus pensé à elle. A la manière dont ils s'étaient quittés. Et à la souffrance qu'il avait alors ressentie.

Le regard inquisiteur d'Amy sur sa nuque le crispa davantage. Pourtant, il ne pouvait pas se dérober. Pas maintenant. Jack avait trop besoin de lui, même s'il ne comprenait pas en quoi son histoire avec Rose était importante.

« Oui » finit-il par articuler lentement. « Oui, je l'aimais. Comme je ne l'avais probablement encore jamais fait. »

« Comment faites-vous ? Pour vivre sans elle… »

Alors c'était ça. Jack était amoureux. Aussi amoureux qu'un homme pouvait l'être.

Et son cœur connaissait la souffrance de la perte de l'être cher.

Si la situation n'avait pas été aussi dramatique, le Docteur aurait trouvé un quelconque mot d'esprit pour se moquer du surréalisme de cette réalité.

Mais il n'y avait rien d'amusant dans cette situation.

Le seigneur du temps resta silencieux un long moment, incapable de trouver une réponse à la question de l'immortel.

Et c'était trop dur de rester là à ne rien faire et à ne rien dire.

Son regard se porta sur la photographie d'un homme, encadrée et précieusement protégée par le verre, Jack la serrait contre sa poitrine. Comme un noyer perdu au milieu d'un océan trop vaste pour lui qui s'agrippe à sa bouée, l'immortel se cramponnait à l'image de son amour imprimée sur du papier glacé. Intrigué, le Docteur tendit la main pour attraper le cadre.

Quel homme avait pu faire s'attacher à ce point l'indéfectible coureur qu'était Jack, au point que sa mort ne le brise ? Un homme bon sans aucun doute. Et un homme fort aussi, pour avoir su percer la carapace de sarcasmes et de fausse indifférence dont Jack prenait soin de s'entourer pour se protéger.

Mais à peine ses doigts avaient-ils touché le cadre de la photo que l'immortel le repoussa violement.

« NON ! » D'un geste brusque, Jack attrapa son bras et l'éloigna de lui, le tordant presque pour le forcer à s'éloigner.

« Allez-vous en ! » s'écria Jack en s'enfonçant davantage dans son canapé, la photo étroitement serrée contre lui, le mettant au défi de venir la lui prendre.

Interloqué, le Docteur sentit son sang se glacer en croisant le regard que lui lançait son ami. Ses prunelles noircie par la colère et la hargne, ses lèvres retroussées sur ses dents qu'il serrait à se les briser… l'image même d'une bête sauvage traquée et aux abois, qui n'a plus rien à perdre que ce qu'elle cherche à protéger de ses dernières forces.

Prudemment le Docteur s'écarta. L'immortel ne le lâcha pourtant pas du regard, méfiant et visiblement prêt à se battre pour protéger l'une des dernières choses qui lui maintenait encore la tête hors de l'eau. A chaque seconde, il sentait son esprit prêt à basculer vers la folie. La douleur le dévorait de l'intérieur et il ne parvenait pas à la combattre. La seule chose qu'il pouvait encore faire était de se raccrocher au souvenir de son amant, aux moments de bonheurs qu'ils avaient partagé avant que le destin ne vienne se mêler de leur vie qui, même si elle était loin d'être parfaite, leur convenait tout de même… tant qu'ils étaient ensemble.

Et la photo qu'il tenait entre ses bras ne pouvait pas être plus représentative de ce bonheur passé. Elle était l'œuvre de Toshiko. Jack se souvenait parfaitement de ce jour où l'informaticienne s'était mise en tête d'immortaliser leur vie à Torchwood, donnant comme excuse qu'un album pareil les amuserait certainement quand ils auraient tous prit de l'âge et qu'ils ne seraient plus capable d'aller sur le terrain.

Owen avait râlé, évidement. Grognant dans sa barbe inexistante qu'il y avait de toute manière très peu de chance pour qu'ils vivent aussi vieux. L'asiatique avait néanmoins réussi à le surprendre assez de fois pour obtenir quelques clichés potables.

Gwen s'était prêtée au jeu avec plaisir et enthousiasme, s'amusant à prendre des pauses toutes plus incongrues les unes que les autres.

Ianto avait approuvé l'idée à demi-mot, sans toutefois se permettre de se laisser aller plus que d'habitude. Le gallois était l'image même de la tempérance et de la constance. Qu'importe la situation, son humeur toujours égale et la sérénité qu'il dégageait à travers son regard à la fois franc et doux étaient une véritable bouffée d'air frais pour le capitaine.

Son jeune amant n'avait été que très rarement dépassé par les évènements sans pourtant être avar de mots et de sentiments. Jamais il n'avait hésité à exprimer tout l'amour qu'il ressentait pour son capitaine. Il était là, il l'aimait, et il le lui disait avec la plus grande des simplicités. Une simplicité qui avait plus d'une fois sidérée l'immortel, lui qui avait tant de mal à exprimer ses sentiments. Une chose dont Ianto ne lui avait jamais tenu rigueur. Le gallois, avec son habituelle ténacité, avait décidé pour eux deux qu'il l'aimerait, quoi qu'il fasse ou dise. Ianto ne lui avait pas laissé le choix et avant même que Jack ne le réalise le jeune homme avait déjà fait son trou dans son âme.

Sur la photo on pouvait le voir, son éternel tasse de café à la main, un dossier ouvert sur ses genoux. Un dossier dont Ianto ne semblait absolument pas décidé à s'occuper. Son regard se portait au-delà de l'objectif, un petit sourire accroché sur le bout de ses lèvres.

LE sourire.

Celui qui donnait à Jack l'impression d'être le centre de son monde. Qu'est-ce qu'il pouvait aimer ce sourire, il se sentait tellement unique quand Ianto le lui adressait. Et tellement bien.

Voyant Jack se perdre à nouveau dans les méandres de son esprit malade, à l'agonie, le docteur réalisa que l'ami, le compagnon, qu'il avait connu des années plus tôt… avait tout simplement cessé d'exister. Et qu'à moins d'un miracle il ne le retrouverait jamais…

Un miracle…

'Ttendez

Un miracle ?

Peut-être qu'il pouvait… Non, ça n'était pas raisonnable. Jouer avec le temps n'avait rien de raisonnable.

Il ne pouvait décemment pas rendre la vie à un homme (et le rendre immortel par la même occasion) sous prétexte que Jack était amoureux de lui.

Même pour Jack, il ne pouvait pas…

C'est à ce moment précis, alors que sa conscience combattait vaillamment contre son amitié, son amour même pour l'immortel, que les choses lui échappèrent définitivement.

Sans qu'il ait à faire quoi que ce soit le TARDIS se mit en marche de lui-même. Le son si particulier qui annonçait le départ du vaisseau raisonna dans salon.

_ Docteur ?! Qu'est-ce qui se passe ?!

Le seigneur du temps se releva d'un bond et sans plus réfléchir se précipita vers le TARDIS avant que celui-ci ne se décide à les abandonner là.

Amy et Rory à sa suite, il se précipita vers la console pour essayer de stopper le voyage avant même qu'il ne commence.

Voyant que le TARDIS était totalement hors de contrôle, il explosa, partagé entre angoisse et soulagement :

« Tu ne peux pas faire ça ! » s'insurgea-t-il en levant les bras au ciel. « Tu. Ne. Peux. Pas. ! L'arrivée des 456 sur Terre est un point fixe dans le temps ! On ne peut pas se permettre de jouer avec le temps comme ça ! »

Un grondement sourd se fit entendre et le sol se mit à trembler davantage, envoyant ses occupants valdinguer dans les coins.

« Mais qu'est-ce que tu crois à la fin ?! Que ça me plaît de voir Jack dans un état pareil ?! Il est mon ami aussi je te signal ! Ne crois pas avoir le monopole de la douleur sur ce coup-là ma grande ! Et je ne peux pas te laisser changer ce qui est arrivé ! »

Le grondement de colère se transforma rapidement en sifflement d'agacement qui laissa le Docteur muet pendant une seconde :

« Peut-être que tu as raison ! Mais même en faisant comme ça, c'est évident qu'il y aura des répercussions sur l'avenir !... Quoi ?! Non, ne commences pas à me faire culpabiliser ! C'est toi qui as fait de Jack ce qu'il est aujourd'hui. TU l'as rendu immortel, n'inverses pas les rôles s'il te plaît !... J'ai dit : NON !»

Fin du Flashback

« Vous avez dit non ? » demanda Ianto en essayant de faire abstraction du chagrin qui lui serrait la gorge.

Jack…

« J'ais dis non… et puis j'ai changé d'avis. Jack a besoin de vous. Il ne peut vivre autrement qu'à vos côtés… Je ne sais pas comment vous êtes parvenu à ce résultat ! Un Don Juan tel que lui, je n'aurais jamais cru qu'il se caserait un jour ! Mais il y aura certaines consignes à respecter ! Ne croyez pas que je vais laisser un autre immortel se balader à travers toute la galaxie sans prendre mes précautions cette fois. »

Ianto ne prêta que peu d'attention à la suite du discours du Docteur. Celui-ci ne semblait de toute manière pas avoir besoin d'un quelconque auditoire pour s'épancher de paroles.

Tant mieux, car le gallois avait mieux à faire que de l'écouter parler de chose dont il ne comprenait même pas le sens. Maintenant qu'il connaissait un peu mieux le déroulement de l'histoire il parvenait à reprendre un minimum de contrôle sur ses émotions. Son esprit était encore un peu en vrac (il était mort quand même et ça devait surement jouer un rôle sur son état un peu trop à fleur de peau à son goût) mais son pragmatisme reprenait déjà le dessus.

Il avait plusieurs choses à prendre en compte et les réaliser pleinement lui prendrait certainement un peu de temps :

Premièrement : il était mort. Ça c'était dur à avaler quand même. Nan mais c'est vrai quoi ! Il n'avait jamais eu l'intention de mourir ! Et puis certainement pas comme ça ! Si au moins il avait eu une chance de se défendre… essayez de vous battre contre un gaz incolore, inodore et hautement toxique et on en reparlera après ! Il se sentait… vexé. Voilà, il était vexé ! Jamais son honneur de gallois pure souche ne s'en remettrait.

Sa première mort était ridiculement stupide !

Et voilà qui l'amenait à penser au second point important, plus important même que le premier : il avait ressuscité. De ça au moins il ne pouvait pas se plaindre. De même qu'il ne pouvait pas se plaindre d'être soudainement devenu immortel. Cette perspective lui enlevait un poids gigantesque des épaules. Il avait l'impression de se sentir léger comme jamais auparavant. Jusqu'à maintenant, et malgré qu'il n'en montre rien à Jack, il s'était toujours inquiété de la suite de leur relation, de la façon dont Jack finirait pas le voir dans vingt, trente ou quarante ans. Quand il serait tellement vieux qu'il ne parviendrait plus à se lever de son fauteuil sans que ses articulations ne le fassent souffrir. Jack pourrait-il encore l'aimer quand il ne serait plus qu'un vieillard ?

Honteusement, il devait bien avouer que cette éventualité lui avait parue plus qu'improbable.

Mais il s'était visiblement trompé. Les sentiments que lui portait Jack n'avaient rien à voir avec ce qu'il avait cru. Certes, il savait que Jack l'aimait… mais à ce point ? Au point de se laisser doucement emporter par la folie, faute de pouvoir mettre un terme à ses jours ? Il n'aurait jamais pensé…

Ça lui faisait presque peur.

Et ça le rendait fou de joie aussi. Il n'avait qu'une hâte : retrouver son amour, le rassurer, l'aimer, le sauver de la folie qui le menaçait.

« … et il va falloir que vous restiez avec moi un certain temps, histoire que je vous briefe sur pas mal de chose…

« Attendez ! Vous venez de dire quoi, là ?! » Les mots du docteur avaient atteint ses oreilles et avaient eu l'effet d'une bombe à l'intérieur de sa tête. Il allait devoir rester ici et attendre avant de pouvoir rejoindre Jack? C'était tout bonnement hors de question !

« Je vous l'ai dit, il faut prendre énormément de précautions. Ce que j'ai fait est extrêmement dangereux. Un seul mot de vous pourrait changer le futur de tout l'univers ! Il y a certaines choses auxquelles vous allez devoir être particulièrement attentifs, des points fixes dans le temps qui ne devront en aucun cas être changés, même de la plus petite manière que ce soit. »

« Mais Jack… »

« Jack n'a pas eu besoin que je lui enseigne quoi que ce soit. Il était déjà un voyageur du temps avant que je ne le rencontre, il en connaît bien assez sur le sujet pour éviter les plus grosses bêtises. Vous c'est autre chose… sans vouloir vous vexer, hein… »

Ianto le fixa un quart de seconde. Un quart de seconde qui lui suffit à boucler le début de panique qui menaçait de le submerger, très très loin dans le fond de son esprit. Ça n'était définitivement pas le moment de se laisser emporter.

« Je veux voir Jack » exigea-t-il, sûre de son bon droit.

« Vous le voulez, ça je m'en doute bien. Mais vous ne pouvez pas. Pas encore. Je suis désolé mais il va falloir faire preuve de patience… »

« De la patience ? Après ce que vous venez de me raconter au sujet de Jack ? Vous rêvez ou quoi ? Vous voulez que je reste avec vous alors que l'homme que j'aime est en train de se détruire de l'intérieur, de sombrer dans la folie. Et vous croyez que je vais rester là à rien faire ? Vous y croyez vraiment ? Si on attend encore, je ne risque pas de retrouver grand-chose de l'homme que j'aime».

Ianto était resté extraordinairement calme et seuls ses yeux plissés et son regard hargneux témoignaient de la colère qui était la sienne.

« Ianto… quand je vous dis qu'il vous reste encore beaucoup de chose à apprendre. Le TARDIS est une machine à voyager dans le temps. Je pourrais nous ramener il y a une heure si je le souhaitais pour que vous assistiez à votre propre résurrection ! Quand vous serez prêt et que je serais sûr et certain que vous ne risquez pas de provoquer une catastrophe, alors à ce moment je vous conduirais auprès de Jack. A peine une seconde après que je l'ai quitté si vous le souhaitez… »

Ianto évalua la situation et analysa ce qu'il venait d'entendre avec la plus grande des précautions. Cette histoire de voyage dans le temps avait tendance à le perturber un brin. Il allait lui falloir du temps pour s'habituer.

Alors peut-être que le Docteur avait raison. Avant de partir retrouver Jack il devait être sûr et certain de pouvoir se concentrer uniquement sur son capitaine. Il devait être débarrassé de la totalité de ses problèmes pour pouvoir se concentrer sur ceux de Jack. Qui allait avoir besoin d'au moins ça pour se remettre.

Ianto n'était pas stupide au point de croire qu'il lui suffisait de réapparaître pour que Jack soit à nouveau Jack. Une blessure est une blessure, et elle ne disparaît jamais. On ne peut pas l'effacer, faire comme si elle n'existait pas.

Tout ce qu'il pouvait espérer c'était de l'aider à cicatriser le plus rapidement possible et ainsi lui réapprendre le bonheur d'être ensemble.

. a suivre!

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