Quand Ianto leva enfin les yeux de l'énorme grimoire ouvert sur ses genoux il réalisa que plusieurs heures s'étaient écoulées depuis le départ du Docteur, Amy et Rory. C'était étrange, ils auraient pourtant dû être de retour depuis longtemps, mais il ne s'en inquiéta pas réellement. Ces trois-là avaient tendance à se sortir de toutes les situations possibles et imaginables. Rien ne semblait pouvoir les arrêter et venir à bout de leur détermination. Pire que de la mauvaise herbe.
Cela faisait un certain temps qu'il ne les accompagnait plus en dehors du TARDIS. Il préférait passer ses journées dans la bibliothèque, la plus grande qu'il ait jamais vue. Amy ne cessait pourtant de l'encourager à sortir, de participer à leurs « aventures », de venir découvrir avec eux les merveilles de l'univers… Mais il n'en faisait rien. Ca n'était pourtant pas l'envie qui lui manquait. Pour être totalement honnête il mourrait même d'envie de sortir et de s'aérer l'esprit, d'abandonner un peu tous ces bouquins poussiéreux qu'il devait lire, ordre du Docteur. Et objectivement il aurait pu le faire. Rien ne l'en empêchait vraiment.
Mais il restait là, à lire et à apprendre. A apprendre tout ce que le docteur lui ordonnait. Il ne discutait jamais, ne protestait jamais malgré la charge de travail littéralement écrasante. Le seigneur du temps lui donnait chaque jour un nouvel ouvrage relatant un moment de l'Histoire, des points fixes dans le temps, des subtilités que chaque voyageur du temps devait connaître sous peine de commettre une énorme bourde. Autant dire que sa mémoire quasi photographique lui était d'un grand soutient.
Rory s'était montré quelque peu jaloux au début de son apprentissage. Le docteur leur avait interdit à Amy et à lui de s'approcher des livres qu'il fournissait jour après jour à Ianto, ainsi que de leur contenu. De la même façon il avait interdit à Ianto de dévoiler ce qu'il apprenait.
Le gallois n'apprenait pas seulement l'histoire passée, il découvrait aussi l'avenir de tout l'univers. Un avenir écrit noir sur blanc par les seigneurs du temps des siècles et des siècles plus tôt. Lui seul avait le droit de savoir. Car ni Amy, ni Rory n'auraient l'occasion de vivre assez longtemps pour avoir besoin d'un tel savoir. De plus ils étaient en permanence accompagnés du Docteur lors de leurs voyages, il était là pour les guider et leur distiller au fur et à mesure que le besoin s'en faisait sentir le savoir dont ils avaient besoin. C'était bien différent pour Ianto. Lui se retrouverait bientôt seul. Oh, bien sûr, Jack serait là. Evidement. Mais l'immortel était loin d'en savoir assez sur le monde pour s'y balader sans risque. Avoir Ianto à ses côtés n'en serait que plus sûr, beaucoup plus sûr.
Et puis le Docteur devait bien avouer que le jeune amant de Jack lui plaisait énormément. Ianto en savait beaucoup sur le monde, sur l'univers même et le seigneur du temps avait été ravi de voir qu'il ne partait pas de zéros dans son apprentissage. Leurs conversations étaient toujours passionnantes, animées, amusantes. Il était tellement agréable de se trouver un compagnon de route aussi avide de connaissance que lui. Car assurément Ianto aimait apprendre. Son esprit était de ceux qui séduisaient le docteur. Tellement ouvert et attentif. Jamais un compagnon ne l'avait plus écouté que Ianto. Lui qui aimait tant discourir, il avait trouvé en Ianto un auditoire parfait. Le jeune homme pouvait rester silencieux durant de longues heures, immobile, à écouter simplement. Jusqu'à ce qu'un détail l'interpelle, attire son attention davantage que les sujets précédents, et qu'il ne révèle le feu endormi sous la surface. Car si Ianto se montrait la plus part du temps calme et parfaitement accommodant, il n'en restait pas moins un fervent défenseur de ses propres opinions.
Vraiment son esprit avait tout pour plaire au puit de connaissance qu'était le Docteur. Et il se navrait de voir que Ianto était si pressé de les quitter.
Car si le jeune homme prenait plaisir à se plonger dans les ouvrages que lui fournissait le Docteur, la satisfaction personnelle n'était pas ce qui le poussait à tant d'assiduité. Ianto était simplement impatient de boucler son apprentissage et de pouvoir retrouver Jack le plus rapidement possible. Retrouver la chaleur de ses bras, la douceur de ses baisers, ses regards parfois assombris par son passé trop lourd à porter mais toujours aussi amoureux, leurs nuits à se perdre l'un dans l'autre, leur jeux audacieux, l'adrénaline dans leurs veines quand ils participaient à une mission ensemble, cette manière tellement naturelle qu'ils avaient de se compléter sur tous les plans… ces mots d'amour, rares et précieux, que lui chuchotait Jack au beau milieu de la nuit alors qu'il le croyait endormi. Il lui manquait tellement. L'attente devenait chaque jour plus insupportable et l'angoisse grandissante de savoir que quelque part son amour souffrait de son absence… Tout cela n'était que trop dur à supporter. Mais ça n'était pas à lui de décider quand il pourrait enfin rejoindre son époque d'origine. Il attendait donc patiemment que le docteur se déclare enfin satisfait. Et il faisait tout pour raccourcir ce délai.
A force de ne rien faire d'autre que lire, manger et préparer du café, il avait fini par perdre totalement la notion du temps. Et ses lectures n'étaient pas pour l'aider à se situer. Le docteur semblait prendre un malin plaisir à lui présenter l'Histoire dans un ordre totalement loufoque. Mais Ianto devait au moins admettre que son apprentissage se faisait d'autant plus facilement qu'il était obligé de rechercher dans sa mémoire avant quel évènement celui qu'il était en train de lire se situait et quel autre allait lui succéder.
Il ne voyait pratiquement personne d'autre que le docteur. Amy et Rory avaient rapidement déserté en voyant que rien de ce qu'ils pourraient dire ou faire ne le tirerait de sa lecture. Pourtant il ne se sentait pas seul, loin de là. Sa douleur d'être séparé de Jack depuis trop longtemps était en parti apaisée, non seulement par la perspective de leurs retrouvailles prochaines, mais aussi par la présence réconfortante du TARDIS qui semblait l'apprécier au-delà de ce que le Docteur jugeait acceptable. Le vaisseau, télépathe de par sa nature, ne quittait jamais ses pensées. Il (ou elle d'après le docteur) était là, toujours présent et attentif à ses humeurs. Ronronnant doucement à l'intérieur même de son esprit. Ianto avait parfois même l'impression que le vaisseau l'aidait dans sa formation, lui facilitait son apprentissage. Comment ? Il ne le savait pas. Ce dont il était sûr c'est que même avec une mémoire aussi performante que la sienne, il n'aurait normalement pas du être capable de mémoriser un grimoire de cinquante milles pages en une seule lecture… C'était tout bonnement inhumain. Et de ce qu'il savait, son immortalité mise à part, il était toujours un être humain. Il avait déjà accepté d'avoir été tué, puis ressuscité, de devoir apprendre par cœur l'Histoire de l'univers tout entier sans qu'on vienne en plus lui dire qu'il était devenu un extra-terrestre. Il était humain, point final.
Les cris d'excitation d'Amy lui parvinrent à travers le dédale de couloir du TARDIS. Ils étaient enfin rentrés. Et d'après ce qu'il pouvait tirer de leur conversation le Docteur avait encore fait des siennes. Le doux ronronnement du TARDIS dans son esprit s'amplifia, lui donnant l'impression que le vaisseau riait, amusé par ses pensées et l'hyperactivité avérée du seigneur du temps.
C'était étrange d'avoir dans sa tête une autre personne que lui-même. Car assurément, le TARDIS était une personne propre. Etrange mais pas pour autant dérangeant. Au contraire, il se sentait bien.
Le gallois lança un dernier regard au livre qu'il venait tout juste de terminer. Il n'avait pas la moindre idée de ce que le Docteur avait pu penser en le lui donnant ce matin et sa curiosité était à deux doigts de surpasser sa bonne éducation qui l'enjoignait de ne surtout pas se mêler d'une histoire qui ne le regardait pas.
« La dernière grande guerre du temps »… Il comprenait mieux en tout cas le regard un peu triste et lointain du Docteur. Tout son peuple avait périt lors de cette guerre. Pas étonnant que de mauvais souvenirs remontent à la surface. Surtout que le Docteur avait dû lui-même rédiger cet ouvrage, puisqu'il était le dernier seigneur du temps encore en vie. Il n'osait même pas imaginer l'épreuve que cela avait dû être pour lui.
Ianto finit par se lever pour aller remettre le livre à sa place. Pas difficile de savoir où l'épais grimoire devait aller, il n'y avait qu'une seule place de libre sur toutes les étagères. Doucement il caressa la couverture en cuire une dernière fois. Il avait encore du mal à réaliser que toute cette histoire était vraie. Ça lui semblait tellement invraisemblable. Toute cette souffrance, ces horreurs, auxquelles le Docteur avait survécu. Cela ne faisait que le conforter dans l'idée que le seigneur du temps méritait à bien des égards l'amour que lui vouaient ses compagnons présents, passés ou futurs. De la même façon que Jack le méritait.
Les deux hommes se ressemblaient définitivement trop. C'est ce qui faisait que Ianto appréciait tant le Docteur. Il lui rappelait tellement son amant que s'en était parfois effrayant. Il aimait le docteur. Probablement finirait-il par l'aimer autant qu'il aimait Jack, parce qu'il commençait doucement à réaliser qu'ils étaient trop semblable pour qu'il puisse en être autrement. Même si cet amour n'était pas le même que celui qu'il portait à l'immortel, il l'aimait.
Il aimait le voir se passionner pour tout, se battre pour ce en quoi il croyait. Il aimait l'observer parler, déblatérer à n'en plus finir, s'auto congratuler et plaisanter avec Amy tout en cassant du sucre sur le dos de ce pauvre Rory qui ne cherchait même plus à se défendre. Il aimait son regard pétillant, ses mains comme animées d'une vie propre qui ne cessaient de gesticuler en même temps qu'il tentait de lui expliquer les plus grands secrets de l'univers. Il aimait son esprit brillant, parfois un peu enfantin. Et il aimait ces yeux tristes, qui se perdaient parfois dans le vide à la recherche d'un passé qui ne cessait de lui glisser entre les doigts. Il aimait s'assoire prêt de lui dans ces moments-là et rester, silencieux, leurs épaules se frôlant doucement, comme il l'avait fait si souvent avec Jack. Simplement pour qu'il sache qu'il n'était pas seul. Qu'il était là. Et qu'à défaut de comprendre déjà ce qu'il ressentait, il le soutenait du mieux qu'il pouvait.
C'était étrange de penser que les moments les plus intenses de leur relation, ceux qui avaient fait d'eux des amis et même plus encore, avaient aussi été les plus silencieux.
Ianto quitta la bibliothèque pour rejoindre ses amis, curieux de savoir ce qui avait bien pu leur arriver encore.
« Ah ! Ianto, viens donc un peu par là que je te montre ce que l'Empereur des Lapanatopanes m'a offert. Quel homme délicieux ! Vraiment, si tous les empereurs savaient accueillir aussi bien leurs invités alors je me serais certainement abstenu d'en destituer autant ! Regardes un peu ! » Le Docteur vint attraper le gallois par la manche pour l'amener devant la console du TARDIS et lui montrer son fameux cadeau.
« Comme s'il était possible de vous soudoyer, Docteur ! » se moqua Amy alors que Ianto se laissait faire docilement.
« Tout homme a une faiblesse » répondit néanmoins le gallois à la jeune fille. « Et tout Homme peut être acheté. Il suffit de trouver à quel prix il se vendra. »
Amy et Rory ne surent trop quoi répondre à cela. Ianto avait une façon bien à lui de dire certaines choses et d'être parfois un peu trop honnête à leur goût. Il y avait certaines choses que tout le monde sait mais que personne ne veut entendre.
« Mais le Docteur… » essaya-t-elle tout de même de contredire.
« Tous les Hommes, Amy. Le Docteur y compris. » Ianto lui sourit doucement et finit par se retourner vers le seigneur de temps qui l'observait, un petit sourire au coin des lèvres. Cela lui faisait du bien, pour une fois, d'avoir quelqu'un qui n'attendait pas de lui qu'il soit infaillible.
« Alors Docteur, et ce cadeau ? » Aussitôt les yeux du Docteur s'embrasèrent d'excitation et d'impatience.
« Tenez » répondit-il en glissant entre ses doigts une étrange sphère délicatement entourée d'un épais tissu. « C'est fragile » prit-il le temps de préciser.
Ianto le rassura d'un regard, manquant par là même le coup d'œil un peu jaloux que lui jeta Amy. Elle n'avait pas eu le droit de poser ne serait-ce que le bout de son petit doigt sur le fameux cadeau. Elle aimait beaucoup leur nouvel ami mais elle commençait aussi à penser que son départ n'avait que trop tarder déjà. Plus vite il partirait, plus vite elle retrouverait son Docteur.
« C'est… Docteur, c'est un œuf ! »
L'expression surprise de Ianto fit rire Rory et le Docteur.
« Exact ! Un œuf ! N'est-ce pas merveilleux ? Tant de vie sous une si petite coquille et dans un si petit espace. C'est d'une ingéniosité prodigieuse, ne trouvez-vous pas ?! »
« C'est un œuf… bleu » cru bon de préciser le gallois qui, une fois la surprise passée, sentait sa curiosité s'éveiller à nouveau. Ce qu'il pouvait aimer ses journées passées avec le Docteur. Tout prenait un tour complètement différent quand il était dans les parages. Il suffisait qu'il soit là pour qu'un œuf se transforme en énigme.
« Oui, bleu. C'est fascinant n'est-ce pas ? ». Il lui reprit le petit objet des mains pour le réinstaller confortablement et surtout bien à l'abri dans un petit creux du tableau de commandes du TARDIS. Cette place semblait être faite pour lui, et le doux ronronnement qu'entendait Ianto dans son esprit traduisait sans peine le plaisir que le TARDIS prenait à jouer son rôle de maman poule (littéralement).
« Et c'est un œuf de quoi exactement ? » demanda Rory qui trouvait que s'extasier devant un œuf ça allait bien cinq minutes mais qu'à force ça devenait quand même un peu lassant.
« Aucune idée ! » répondit joyeusement le Docteur sans que cela ait l'air de l'inquiéter outre mesure. « Et c'est bien là que se trouve tout l'intérêt. J'ai hâte que notre petit ami sorte de sa coquille pour que l'on voit un peu de quoi il a l'air ? N'est-ce pas Ianto ? »
Le jeune homme hocha la tête, trop absorbé qu'il était par son observation du nouvel arrivant. Sa couleur bleu, pleine de reflets argentés et verts, était une pure merveille.
« Bien ! Maintenant, passons au plus important ! » Le Docteur s'assura une dernière fois que son nouveau meilleur copain (l'œuf) ne risquait pas de valdinguer à travers le TARDIS lorsque celui-ci se mettrait en marche, avant de se retourner vers Ianto :
« Alors ? Prêt à retrouver Jack ? »
Voilà au moins une phrase qui finit d'arracher le gallois de son intense observation. Il releva la tête assez vite pour s'en faire un torticolis :
« Vous avez dis… »
« Oui. Votre détermination a payé, très cher Monsieur Jones. Tout ce que vous deviez apprendre vous l'avez appris. Il ne me reste plus qu'à vous ramener auprès de votre immortel d'amant pour que les choses reprennent enfin leur court ! A moins que vous ne vouliez rester avec nous encore un peu. Mais, je doute que ce soit le cas. »
Incapable du moindre mot, Ianto resta là, les bras ballant et les yeux écarquillés de surprise, avant de se jeter dans les bras du Docteur en riant. Le Seigneur du temps lui rendit son étreinte avec autant d'entrain.
« Mais pourquoi vous n'avez rien dit avant, » finit par demander le gallois en brisant leur étreinte sans pour autant se reculer. Les mains accrochées au bras du docteur il ne savait pas bien s'il pouvait le lâcher sans risquer de s'écrouler par terre, tellement il était heureux.
« Bah ! Vous me connaissez, j'adore faire des surprises. Et puis… j'avais besoin que vous soyez pleinement concentré sur votre dernière lecture. C'était l'une des plus importantes. Celle qui vous enseignera le plus de chose et qui vous aidera le plus dans votre toute nouvelle vie de voyageur du temps et d'immortel. »
Malgré la joie bouillonnante qui lui embrouillait l'esprit, Ianto ne manqua pas le bref éclat de douleur qui passa dans les yeux du Docteur alors qu'il lui parlait pour la première fois, et à demi-mots seulement, de la guerre qui avait anéanti toute une partie de sa vie.
Doucement il déplaça l'une de ses mains pour venir caresser tendrement la joue du Seigneur du temps et l'obliger ainsi à croiser son regard. Chacun plongé dans le regard de l'autre, ils avaient l'impression de pouvoir partager tellement plus de choses ainsi, en s'observant simplement, plutôt que de passer des heures à discuter.
Le Docteur finit par sourire, doucement :
« Je vais bien, Ianto. »
Le regard inquiet et la main de Ianto repoussant une mèche de cheveux un peu folle en arrière, furent les deux seuls réponses qu'il reçut.
« Il faut d'abord que tu t'occupes de Jack… » reprit le Docteur en se dégageant de son étreinte, toujours souriant. « Nous aurons tout le temps de discuter de ça… une autre fois ».
Ianto n'était pas assez bon pour le contredire. Il aimait trop Jack pour prendre le risque de retarder encore davantage leurs retrouvailles.
Il hocha la tête, se promettant de reparler au Docteur de cette guerre et des cicatrices encore douloureuses qu'elle avait laissé derrière elle.
« Allons-y ».
