Le jeudi 23 Mars 2011 était, pour la grande majorité des habitants de Cardiff, un jour comme les autres. L'histoire des 456 commençait doucement à se faire oublier et la vie reprenait ses droits. Il y avait eut après tout plus de peur que de mal. Les enfants allaient bien, les membres du gouvernement responsables de la débâcle avaient été gentiment foutus à la porte de l'administration publique pour se retrouver manu militari entre les mains de la justice. Ce qui avait largement contribué à calmer les esprits de parents en colère et criant vengeance pour le presque meurtre dont leurs enfants avaient été victimes.
Il était à peine six heures du matin et les habitants commençaient tout juste à mettre le nez dehors. La plupart d'entre eux n'en étaient qu'à leur café, à peine sorti de leurs lits, écoutant d'une oreille distraite les nouvelles du jour à la radio, juste pour être sûr qu'aucune menace extraterrestre ne viendrait pourrire leur journée.
Le ciel gris habituel couvrait la ville d'une épaisse couverture cotonneuse et menaçait de la noyer sous une pluie diluvienne.
Bref c'était un jour comme les autres. Il y en avait déjà eu beaucoup avant lui et il fallait espérer qu'il y en aurait encore de nombreux autres.
Pourtant, il y avait une personne pour qui ce jour était très certainement le plus important de toute sa vie. Sa très longue vie. C'était un jour que Ianto avait attendu pendant longtemps. Et ça n'avait rien d'une expression. Il avait littéralement attendu tout un siècle. Un siècle passé à observer, à apprendre, à comprendre et à espérer. A espérer ce jour. Ce jour, ce jeudi 23 Mars 2011, où il pourrait enfin retrouver l'homme qu'il aimait. D'ici quelques heures à peine il retrouverait la chaleur de ses bras.
Le sourire aux lèvres il sorti de sa poche de jean un paquet de cigarette et un briquet. Sa sœur lui serrait passée sur le corps si elle avait appris cette mauvaise habitude qu'il avait prise. Mais bon, elle n'en saurait jamais rien puisqu'elle le croyait mort et que ça n'était pas comme s'il pouvait réellement mourir d'un cancer. L'immortalité avait du bon.
Il avait de toute manière bien fallut qu'il trouve quelque chose à faire pour s'occuper les mains pendant les longues heures passées à suivre Jack. Le café avait fonctionné quelques temps mais il aurait finit par en être totalement dégoûté étant donné les doses qu'il ingurgitait. Même si c'était difficile à croire venant de lui.
La cigarette, une fois le risque de mortalité écarté, avait du bon.
Il jeta un nouveau coup d'œil aux écrans d'ordinateurs devant lui. Jack n'avait pas bougé d'un pouce depuis presque cinq heures. Immobile dans sa douleur, son amant semblait s'être transformé en statut de sel.
Nombreux auraient été ceux à penser que ce qu'il faisait relevait de l'immoralité la plus complète. Espionner un homme de cette manière sans qu'il en sache rien, observer chaque seconde de sa vie… ça avait de quoi mettre mal à l'aise.
Ianto n'était pas de cet avis, et pour être totalement franc il n'avait jamais utilisé les caméras de surveillances placées dans son appartement avant aujourd'hui. Premièrement parce qu'il y avait vécu pendant assez longtemps pour savoir ce qui s'y était passé. Inutile de revivre une deuxième fois la totalité de sa vie. Au bout d'un moment ça devenait quand même lassant de savoir à l'avance tout ce qui allait se passer.
Deuxièmement par ce qu'il éprouvait autant de respect pour Jack que pour lui-même. Les longues heures qu'il avait passée à veiller sur son amant ne lui avait pas retiré ça. Ce profond respect, cette admiration pour l'homme qu'était à la fois son patron et son compagnon. Il avait toujours pleinement respecté son besoin de solitude et d'intimité. Quand bien même Jack ne savait rien de la surveillance dont il faisait l'objet, Ianto n'était pas là pour violer sa vie privée.
Jack n'était pas du genre à épancher ses peines en public. Cela au moins ça n'avait pas changé avec le temps. Que ce soit au 20ème ou au 21ème siècle, il était toujours aussi pudique en ce qui concernait ses sentiments.
Même s'il avait fait de efforts visibles pour s'ouvrir à partir du moment où ils avaient commencé leur relation. Et ça n'avait rien eu de facile. Ianto se souvenait encore des regards douloureux, des phrases jamais terminées, des excuses soufflées au creux de son oreille. Pendant de longues semaines Jack avait été totalement incapable de lui dire ce qu'il ressentait à son encontre.
Il comprenait mieux pourquoi maintenant. Après toutes ces années à l'observer il comprenait enfin. Le Docteur ne plaisantait pas quand il avait dit que la vie de Jack n'avait rien eu de facile. Lui-même s'en était douté. Mais la réalité avait toujours tendance à être pire que ce que l'on s'était imaginé.
Tout allait bientôt s'arranger. Contrairement à la dernière fois, il n'avait pas peur. Il était stressé, impatient, un peu à cran mais il n'avait pas parlé à Jack depuis tellement longtemps que ça n'avait rien de franchement surprenant. Et il n'avait pas peur. Il savait d'avance à quoi s'attendre, il s'y était préparé, il était prêt.
Encore une heure ou deux seulement, et il pourrait enfin rejoindre son amant. Il devait juste attendre la venue du Docteur et la voie serait libre. Enfin.
Mais il devait encore se préparer. Et il comptait bien le faire avec soin. Imaginez un peu vous réveiller un matin en étant sûr et certain que c'est aujourd'hui que vous rencontrez l'homme de votre vie... De quoi vouloir se montrer sous son meilleur jour.
Il se leva et sorti de la pièce, abandonnant dans le cendrier sa cigarette à peine entamée. Un ascenseur et deux étages plus haut il se retrouva au rez-de-chaussée de ce qui était depuis maintenant près de dix ans sa maison. Sa grande maison. Connaître le futur avait eu de quoi lui faciliter la vie. Plutôt que de se tuer à la tâche il avait judicieusement investit son argent et l'avait laissé fructifier confortablement dans le fond de ses coffres.
Lui qui n'avait connu que la vie de famille modeste et somme toute assez précaire de ses parents, il se retrouvait maintenant à la tête d'une petite fortune confortable qui, sans être excessive, lui avait déjà rendu de fiers services. C'était, par exemple, grâce à elle qu'il avait pu construire un nouveau Hub en même temps que les ouvriers avaient coulés les fondations de sa maison, et dans le plus grands secret. Sûrement les ouvriers l'avaient-ils pris pour un bourgeois mégalomaniaque excentrique persuadé de la fin imminente de leur monde et prenant toutes ses précautions en se faisant construire un vrai bunker en guise d'assurance vie. Tant mieux, il avait ainsi évité les questions indiscrètes.
Grâce à ses connaissances en informatique héritées de Torchwood 1 et de son travail auprès de Tosh, il était parvenu à recréer la plus part des programmes de surveillance de la faille ainsi que des pare-feu de protection informatique.
Tout ceci n'était bien évidement pas encore en action et sommeillait bien sagement sur les serveurs. Toshiko aurait été sacrément fier de lui si elle avait pu voir tout le travaille qu'il avait accompli, il ne manquait plus que Jack pour que les affaires reprennent. Il était même parvenu à transférer toutes les archives de Torchwood 3 sur ses ordinateurs avant que le Hub n'explose, Jack avec lui.
Infiltrer la base quelques semaines plus tôt en l'absence de Jack, Gwen ainsi que de son autre lui, n'avait rien eut de follement compliqué. Tous les codes d'accès étaient gravés dans sa mémoire à vie. Ça n'était pas le genre de chose qu'il pouvait se permettre d'oublier.
Bref, Torchwood 4 était d'ors et déjà prêt à pendre du service. Ne manquait plus qu'une équipe pour faire tourner l'agence.
Ianto ne savait pas si Jack sera d'accord pour reprendre le flambeau. Après ce qui s'était passé il y avait de fortes chances pour que l'immortel ne veuille plus jamais entendre parler de Torchwood et de tous les problèmes qui allaient avec. Mais il avait l'intuition que Jack se jetterait à corps perdu dans les ennuis dès qu'il serait remis sur pied. Il le connaissait probablement mieux qu'il ne se connaissait lui-même et il savait que son amant aimait son rôle de protecteur et défenseur de la Terre. Peu importe ce qu'il lui en avait coûté et ce qu'il lui en coûterait à l'avenir, c'était là qu'il se sentait le mieux, à sa place.
Et maintenant que Ianto ne risquait même plus sa vie en faisant équipe avec lui, il y avait peu de chance pour qu'il laisse tomber.
Mais ils auraient bien le temps de penser à tout ça plus tard. Il y avait plus urgent à s'occuper pour le moment. Comme de choisir quelle tenue il allait mettre. Il ne savait pas vraiment comment allait réagir Jack en le voyant débarquer alors même qu'il était censé être mort depuis des semaines mais bon, qu'il se mette à son avantage n'allait certainement pas lui nuire.
Il se dirigeait déjà vers sa chambre quand un cri animal l'interrompit dans son élan.
Ah… il avait oublié un petit quelque chose en commençant sa journée.
Rapidement il redescendit les marches qu'il venait tout juste de gravir pour se diriger vers la cuisine. Il ouvrit un placard pour en sortir deux tablettes de chocolat et reprit son chemin alors qu'un nouveau cri, plus impatient celui-ci, raisonnait dans tout l'étage. Heureusement la maison se trouvait bien éloignée de ses rares voisins. Dix hectares de terrains l'entouraient. Il fallait bien compter cinq minutes pour arriver au portail, à l'entrée de la propriété.
La plus grande partie du terrain était, pour ainsi dire, laissée au bon soin de Mère Nature. Pour qui ignore qu'il se trouve une maison derrière les grands arbres bordant le grillage électrifié, certes discret mais néanmoins très efficace, il ne s'agissait là que d'une forêt tout ce qu'il y a de plus banale. Il fallait au moins ça pour dissimuler les bizarreries à venir qui risquaient d'arriver d'ici peu.
Et en parlant de bizarrerie… Ianto déboucha dans une immense verrière. Toute une partie de la maison ne lui était pour ainsi dire pas destinée le moins du monde.
De l'immense gouffre à ses pieds émergea un nouveau cri qui le fit sourire.
« Sors de la ma grande, j'ai apporté ton petit-déjeuner ».
Il ne fallut pas dix secondes pour qu'une immense forme ne sorte de nulle part pour se précipiter vers lui. Le plus naturellement du monde il tendu le bras, offrant ainsi l'une des deux plaques de chocolat.
Noir, le chocolat.
Le ptéranodon était du genre exigeant. L'animal s'empara de son butin avant d'aller se percher sur l'une des branches de l'un des immenses arbres que Ianto avait pris soin de faire planter là.
Depuis la fin des travaux, dix ans plus tôt, jusqu'à il y a quelques semaines, il avait tenté de recréer pour le mieux l'environnement naturel de Myfanwy en vue de l'y accueillir. Son domaine s'étendait du haut de la verrière (un étage plus haut) jusqu'au Hub (deux étages plus bas).
Alors même que le Hub était à deux doigts d'exploser il se souvenait parfaitement avoir fait sortir l'animal, refusant de la voir se faire pulvériser alors même qu'il lui devait d'être entré à Torchwood. Sans elle il n'aurait peut-être jamais pu convaincre Jack de le prendre dans son équipe. Et puis il l'aimait bien, ce dinosaure venu d'un autre temps.
Il l'aimait, certes, mais il n'était pas pour autant question de la laisser se balader en liberté dans le monde. Ça aurait fait désordre.
Et alors que son autre lui-même était trop occupé à courir après les 456 pour avoir à se soucier de capturer, à nouveau, un dinosaure volant tout droit venu du jurassique et rebaptisé ironiquement par ses bon soins Myfanwy (1) c'est lui qui s'était occupé, difficilement il devait bien l'avouer, de la rapatrier ici. L'endroit, spécialement conçu pour elle, avait de suite reçu son approbation et fait son bonheur. Pendant des jours il n'avait cessé de l'entendre roucouler et glousser en volant d'un coin à un autre de la verrière, s'agrippant aux branches et prenant un plaisir visible à profiter enfin de la lumière du jour. Elle avait tout de même passé quelques années enfermée sous terre, et si Ianto s'était fait une joie de la traiter aussi bien que possible, il fallait bien avouer que le Hub de Torchwood 3 n'était pas l'endroit idéal pour garder un ptéranodon.
Il siffla un coup, attirant l'attention de l'animal sur lui.
« En voilà une deuxième pour toi » s'exclama-t-il en lui lançant une seconde tablette de chocolat. « C'est jour de fête aujourd'hui, alors profites-en ! ».
Myfanwy tourna vers lui deux grands yeux reconnaissants. Si elle avait pu elle se serait probablement jetée sur lui pour l'embrasser. Bien heureusement, elle n'en fit rien et Ianto retourna rapidement à ses préoccupations : qu'allait-il bien pouvoir se mettre sur le dos ?
.
Deux bonnes heures plus tard, Ianto garait sa voiture devant l'entrée de ce qui avait été pendant longtemps son immeuble.
Il referma la portière et inspira un grand coup pour se donner du courage. Le moment où il pourrait enfin retrouver Jack était proche, très proche. Après tout ce qu'ils avaient dû supporter chacun de leur côté, les épreuves qu'ils avaient surmonté, celles qui les avaient brisé et éloigné l'un de l'autre comme la mort de Lisa, et celles qui les avaient rapproché, pratiquement poussé à se jeter dans les bras de l'autre, comme la mort de Tosh et Owen.
Cent années de tortures allaient prendre fin d'ici quelques minutes. Cent ans à se demander chaque jour si Jack ne le haïrait pas pour ce qu'il était en train de faire et à souffrir de voir ce à quoi son amant devait faire face seul. Abandonné par le Docteur, pris en traître et enrôlé de force par Torchwood, profondément seul et incompris, en proie à de féroces démons venus tout droit de son passé. Des démons que Ianto ne connaissait pas. Des souffrances infligées dans un autre temps, un autre lieu et dont il porterait toujours les blessures. Des démons dont il devrait parler de lui-même car Ianto n'avait aucun autre moyen d'apprendre leur nature. Peut-être le Docteur avait-il offert la possibilité au jeune gallois de comprendre ce que l'immortalité avait fait de Jack, mais il restait encore bien des mystères à élucider au sujet de son capitaine. Et comme pour n'importe quel autre couple, c'était en s'ouvrant l'un à l'autre volontairement qu'ils finiraient par se connaître pleinement.
Cent ans à attendre ce moment précis.
Et enfin, il y était.
Ianto entra dans l'immeuble, plus calme qu'il n'aurait pensé l'être. Il monta les escaliers et se dirigea directement vers la porte de son appartement.
Il devait encore attendre l'arrivée du Docteur, pour que le Seigneur du temps puisse constater par lui-même l'état déplorable dans lequel se trouvait son ami immortel et ainsi prendre la décision de ramener Ianto d'entre les morts.
Appuyé contre le mur, prêt de la porte d'entrée, il n'eut pas attendre longtemps avant que le son si caractéristique du TARDIS ne se fasse entendre.
Enfin, le Docteur venait mettre un terme à la douleur de son amant. Il n'aurait bientôt plus à se tenir éloigné, simple spectateur de la détresse de l'homme qu'il aimait. Comme il lui avait été difficile de devoir se tenir à l'écart, incapable de lui venir en aide alors qu'il le voyait se détruire lentement, intimement. Sa mort puis celle de Steven, la rancune et la haine de sa fille avaient brisé Jack plus sûrement qu'une année toute entière à se faire torturer. Ianto osait à peine imaginer ce qu'il avait ressentit en sacrifiant la seule véritable famille qu'il lui restait, ce petit garçon tellement fragile et innocent… C'était trop et en trop peu de temps. Même pour le capitaine Jack Harkness.
Ianto sentit une présence familière frôler les frontières de sa conscience. Le TARDIS l'avait sentit. Un intense sentiment de désarroi qui ne lui appartenait pas envahit son esprit. Le vaisseau ne comprenait pas. Calmement il lui ouvrit plus largement ses pensées, le laissant voir et comprendre. Il le sentit tourbillonner à l'intérieure de sa tête pendant quelques secondes avant que le TARDIS ne se remette en marche.
Il entendit l'expression de surprise d'Amy et du Docteur en voyant le vaisseau prêt à partir sans eux. Puis le silence revint et Ianto se retrouva de nouveau seul. Mais pas pour très longtemps. Le Docteur allait revenir d'une minute à l'autre. Et il repartirait encore une dernière fois. La voie serait alors libre.
Une chose encore devait pourtant arriver avant que le Docteur ne revienne. Une chose qui avait nourrit les cauchemars de Ianto pendant de nombreuses années. Il serra les poings pour se retenir de se précipiter à l'intérieur.
Cela devait arriver. Il n'y avait pas d'autre solution possible. Il devait laisser les choses se passer comme elles le devaient. Il n'avait pas le droit d'intervenir.
Le bruit sourd d'une détonation le fit sursauter et il ferma les yeux pour empêcher ses larmes de couler. La douleur était plus atroce encore que lorsque Jack avait ordonné la mise à mort de Lisa. C'était même dix fois pire.
Jack venait de se mettre une balle dans la tête.
Presque tremblant, Ianto ne parvint à garder son calme qu'avec la plus grande difficulté. Il aurait tellement voulu pouvoir faire quelque chose !
Heureusement le TARDIS ne mit que quelques secondes supplémentaires avant de revenir.
Et comme prévu il ne resta que quelques minutes, avant d'emporter à son bord cet autre lui-même encore incapable de venir en aide à celui qu'il aimait.
Hésitant, Ianto s'approcha de la porte. Il l'ouvrit d'une main tremblante et entra.
La même odeur de sang, désagréable et amer, le prit à la gorge. Il referma la porte derrière lui et son regard tomba sur le manteau de Jack. Il s'avança jusqu'à lui et le caressa doucement. Ça lui avait tellement manqué…
Un bruit sourd interrompit ses pensées. Jack était revenu à lui.
Il était temps, maintenant. Temps de mettre un terme à ses souffrances et de l'aider à panser ses blessures. Une chose qu'il avait été incapable de faire cent ans plus tôt et dont il se sentait désormais prêt à endosser la charge.
Prenant son courage à deux mains il se décida à entrer dans la chambre.
Il s'était joué la scène des milliers de fois, en pensées, dans ses rêves… ou ses cauchemars selon la réaction de Jack. Il s'était attendu à beaucoup de scénarios. De Jack lui sautant littéralement dessus pour l'embrasser à une incompréhension la plus totale de la part de l'immortel, en passant par la colère, le refus et toutes autres sortes de sentiments.
Il y avait pensé des heures, avait pensé s'imaginer toutes les possibilités. C'était dû moins ce qu'il avait cru.
Comme il s'était trompé.
La respiration hachée de Jack fut le seul bruit à accueillir son entrée. L'immortel était assis sur le lit, cherchant son souffle, encore sous le coup de sa résurrection.
Ianto resta un instant sans savoir quoi faire. Jack ne semblait pas l'avoir remarqué et il doutait que se racler la gorge ou quoi que ce soit du même genre soit approprié à la situation. Rien de ce qui lui venait à l'esprit n'était réellement approprié de toute manière.
Finalement, et comme cela avait souvent été le cas dans le passé, c'est Jack qui le sortit de ce mauvais pas.
L'immortel se redressa, leva la tête, visiblement prêt à se lever pour sortir de la pièce.
Leurs regards se croisèrent.
Pendant une seconde, le temps sembla comme suspendu dans les airs. Ianto dévorait littéralement son amant des yeux. Il ne l'avait pas vu d'aussi prêt depuis tellement longtemps. Et malgré ses vêtements sales, débraillés, ses traits tirés et le sang qui commençait à sécher le long de sa joue, il le trouvait beau. Bien plus beau que dans ses souvenirs.
Cette seconde parut durer une éternité. Avant que Jack ne se décide enfin à réagir.
« Ianto… » Sa voix n'était qu'un souffle, léger, presque inaudible, qui envoya le gallois flirter avec les étoiles. C'était tellement bon. D'entendre à nouveau cette voix prononcer son nom.
Les jambes semblables à du coton, il fit un pas dans sa direction. Il voulait le toucher, l'embrasser, essuyer le sang de son visage, le prendre dans ses bras et ne plus jamais le lâcher !
Le voyant s'approcher Jack eut un mouvement de recule et la peur se peignit de manière si flagrante sur son visage qu'elle força Ianto à s'arrêter. Qu'est-ce que…
« Je suis désolé… Ianto… tellement désolé… Je te demande pardon ».
Le gallois l'observa se recroqueviller sur lui-même, comme pour fuir sa présence. Il ne comprit pas au début, la peur, la terreur même, qu'il voyait dans les yeux de son amant. Qu'est-ce qui le poussait à réagir de cette manière ? De quoi avait-il peur ? Pourquoi s'excusait-il ?
Jusqu'à ce que Jack reprenne la parole, plus pour lui-même que pour son compagnon.
« C'est ma faute… tout est de ma faute… je t'ai laissé mourir, toi… et Steven et… je suis tellement désolé… »
Oh… Comment n'avait-il pas pu y penser avant. Evidement que Jack allait se sentir coupable. Il y avait pensé, plus d'une fois. Il s'était préparé à ce qu'il devrait lui dire pour le convaincre du contraire.
Les répétitions étaient terminées à présent. Le grand soir était là, il allait devoir assurer.
« Jack… tu as fait ce que tu devais faire. Personne ne peut te le reprocher. C'était ton devoir… » Au fur et à mesure des mots qu'il prononçait Ianto s'était approché, doucement, lentement, pour ne pas l'effrayer plus qu'il ne l'était déjà.
Jack le considérait sûrement comme une illusion, un cauchemar tout droit sorti de sa tête venu le hanter et lui faire payer ce qu'il considérait comme un crime. De le voir s'accuser de cette manière de sa mort et de celle de Steven, alors même qu'elles le rongeaient toutes deux de l'intérieur… C'était tellement dur de le voir se détruire comme ça !
Ianto ne s'arrêta que lorsque ses genoux entrèrent en contact avec le bord du lit.
« Va-t'en » geignit Jack comme un enfant aurait pu le faire. « Tu mens, c'est de ma faute… tout est de ma faute… Va-t'en ! J'ai déjà dit que j'étais désolé ! Qu'est-ce que tu veux que je fasse de plus ?! Qu'est-ce que tu attends de moi, à la fin ?! … Va-t'en ! »
« Je ne peux pas ». Ianto avait dit ces paroles le plus calmement du monde. Sur de son bon droit d'être présent à cet instant. Il fallait juste qu'il parvienne à expliquer à Jack, qu'il lui fasse comprendre ce que le Docteur avait fait, qu'il le convainc qu'une nouvelle vie s'offrait à eux, plus rayonnante que la précédente, plus sûre, plus extraordinaire encore.
Jack, en entendant ces mots, se saisit de son arme et la braqua sur son amant. Il ne voulait qu'une seule chose : le voir partir. Se volatiliser comme tous les autres Ianto qu'il avait vu apparaître sous ses yeux pour lui crier leur haine au visage. Il n'en pouvait plus de voir son amant, à deux pas de lui, et de ne pas pouvoir le toucher, de l'entendre lui assener des mots aussi durs et destructeurs, tant de reproches et d'injures… il voulait juste que ça s'arrête. Il voulait retrouver SON Ianto. Cet homme si bon et généreux, toujours si bienveillant envers lui, toujours prêt à le pardonner, quelque soient ses fautes.
Il voulait son Ianto. Pas cette chimère, tout droit sortie de son esprit et n'ayant pour seul but que de le faire souffrir.
Les mains tremblantes, n'osant pas encore appuyer sur la détente, il redit encore « Va-t'en… s'il te plaît…je suis désolé… »
Ianto se sentit plus reconnaissant que jamais envers le Docteur. Jamais il n'aurait été capable de faire face à ça la première fois qu'il était revenu.
Alors que maintenant…
Tout lui paraissait tellement simple. Il savait que Jack n'oserait jamais lui tirer dessus. Il le savait au plus profond de son être. Même détruit, rendu fou de douleur, délirant, jamais Jack ne pourrait lui faire mal. Jamais.
Doucement il s'avança encore. Jusqu'à ce que le canon de l'arme entre en contact avec sa poitrine.
« Ca n'était pas ta faute » répéta-t-il en lui prenant l'arme des mains. Hypnotisé par son regard, ce regard rempli d'amour et de dévotion dont le couvait son Ianto depuis leur tout premier baiser et jusqu'aux dernières secondes de son existence, Jack le laissa faire. « Rien de ce qui s'est passé n'était ta faute. Crois-moi, Jack. Crois-moi comme tu l'as toujours fait et comme je t'ai toujours cru lorsque tu me le demandais. Je sais que tu as mal, affreusement mal. Mais tu ne dois pas te sentir coupable. Peu importe ce que tu crois penser, je te dis la vérité. Ca n'était pas ta faute ». Il mit autant de conviction dans ses mots qu'il le pouvait. Ancrant son regard dans celui de son amant et maintenant son visage entre ses mains pour lui couper toute retraite, il le priait silencieusement de lui faire confiance.
Tendu vers lui, son corps tout entier réclamant son attention et ses mots apaisants, Jack se laissait doucement envahir par l'amour qu'il lisait dans son regard. Il buvait ses paroles et tentait d'y croire aussi fort qu'il le pouvait, comme il le lui demandait. Pourtant un doute subsistait dans son esprit.
« Alice… » ce fut le seul mot qu'il prononça, incapable d'en dire davantage. Le regard désespéré de sa fille alors qu'elle le suppliait d'épargner son fils était imprimé sur sa rétine. Ses hurlements d'angoisse, d'agonie alors qu'on le lui arrachait des bras raisonnaient encore à ses oreilles. Et son visage, marqué par la haine et le dégoût quand ils s'étaient croisés dans le couloir. Elle avait fait demi-tour, lui faisant clairement comprendre qu'elle ne pourrait jamais lui pardonner, qu'elle ne voudrait jamais lui pardonner. Il avait tué son fils.
« Ta fille aurait agit exactement de la même façon que toi si elle avait été à ta place. Son rôle dans l'histoire est bien plus simple à tenir que le tien… et quoi qu'elle en pense, sa douleur n'est rien comparée à celle qui te ronge le cœur. Je sais que c'est dur à entendre et que tu ne le veux pas mais… tu n'avais pas d'autres choix. Une vie contre des millions d'autres, c'était le mieux qu'il y avait à faire. Tout Homme bon aurait fait la même chose. Moi, c'est ce que j'aurais fait. Et je sais que si Gwen avait eu à choisir, elle aurait fait pareil. Alice ne te pardonnera jamais, tu as prit la vie de son fils. Mais des millions d'autres mères te remercieraient à genoux de ce tu as fait, du sacrifice auquel tu as consentit pour sauver leurs enfants… »
Les larmes coulaient librement sur le visage de Jack. Des larmes de joie, de reconnaissance. Son Ianto…
Il l'aimait tellement.
Incapable de se retenir plus longtemps le capitaine enfoui son visage contre le ventre de son amant. A genoux en face de lui, les draps défaits tout autour de lui, il se serrait contre son Ianto, cherchant sa chaleur, quémandant son amour et son réconfort.
Ianto referma ses bras sur lui, tremblant. Enfin il retrouvait le corps de son amant. Sa chaleur, son odeur, ses courbes, ses formes qui s'étaient si souvent enchevêtrées aux siennes, fondant leur corps l'un dans l'autre.
Enfin.
« Je veux que tu restes… » souffla Jack en s'agrippant au-devant sa chemise.
« Qu'il en soit ainsi » consentit Ianto en souriant.
Ils approchaient du moment où Jack comprendrait.
« Mais tu es mort… » La voix de jack se brisa sur le dernier mot. « Tu vas disparaître, comme toujours. Et je serais tout seul… encore. »
« Je ne pars pas, Jack » répondit Ianto en resserrant son étreinte. « Je ne te laisserai jamais tout seul. »
« Menteur. »
« Non, pas cette fois. Toi et moi, Jack, c'est pour toute l'éternité. Je te le promets. »
« C'est impossible. »
« Impossible, n'est pas Torchwood. » Le ton amusé de Ianto fit sourire Jack. Tout ceci lui semblait à la fois trop réel pour être un rêve et pourtant trop impossible pour être la réalité.
« Te souviens-tu du Docteur, Jack ? Il est passé te voir il y a quelques minutes à peine… »
Interloqué, le capitaine se défit de l'étreinte de son amant.
« Je crois… mais comment tu… »
Le lien se fit dans son esprit l'espace d'une seconde. Le Docteur, Ianto, le TARDIS, la promesse de son amant de ne plus jamais le laisser… Tout ça dans la même phrase… Etait-ce seulement possible, imaginable ?
« Ianto ? » Et le ton sur lequel il prononça son prénom fit comprendre au gallois que son amant commençait à réaliser. Il entendait la question silencieuse, implicite, cet espoir fou brûlant dans les prunelles bleues de son amant : est-ce que c'est vraiment toi ?
« C'est bien moi, Jack. Pour de vrai. Je suis là. »
Il caressa tendrement le visage de son capitaine. « Je suis là »
« Non… c'est impossible… Tu…tu es mort. Je t'ai vu mourir, tu ne peux pas être… Ianto ? »
« Jack… Tu as toujours su séduire et t'accorder les faveurs des jolies damoiselles. Le TARDIS ne fait semble-t-il pas exception à la règle. Il n'a pas supporté de te regarder te détruire. Alors il m'a ramené. Pour toi… »
Doucement il se pencha en avant, attirant le visage de Jack contre le sien, sans détacher son regard de celui, hagard et incrédule, un peu fou aussi, de Jack.
« Pour toi » murmura-t-il encore tout contre ses lèvres. Il les frôla des siennes en une esquisse de baiser, chaste et innocent, rassurant, aimant.
« Ianto… »
« Je suis là, Jack. Je te le promets, je suis là ».
De nouveau, les larmes noyèrent les yeux du capitaine. Il n'arrivait pas à y croire. C'était trop beau, trop improbable pour être vrai, statistiquement impossible. Que Ianto soit en vie, véritablement en vie, tellement en vie, réellement… Semblable en tout point à ce qu'il avait été dans son costume impeccable, saillant à l'extrême. Qu'il soit là, en train de le serrer tout contre lui, de l'embrasser… il ne pouvait pas y croire.
« Je t'aime Jack » Ces simples mots le firent sortir de l'état d'hébétude dans lequel il se trouvait.
Ces mots que Ianto lui avait soufflé, juste avant de mourir. Des mots qu'il avait chéris et détestés. Il avait tellement souhaité pouvoir les entendre encore sortir de la bouche de son amour. Et voilà qu'il franchissait les lèvres de Ianto, comme une réponse à ses prières.
Enfin il avait l'occasion de répondre.
Et peut importait que ça ne soit qu'un délire de plus. Il s'en foutait. Il se sentait tellement grisé par ces trois mots qu'il aurait pu tout faire si Ianto le lui avait demandé.
Sans plus hésiter il attira son amant plus prêt de lui, l'obligeant à le rejoindre sur le lit, se fichant comme de ses premières bretelles du sang qui tachait les draps, son sang. L'expression de sa douleur le plus intime, la plus intense. Une douleur qui prit fin lorsque ses lèvres capturèrent celle de Ianto en un baiser profond et lent.
Très lent. Serrés l'un contre l'autre à s'en faire mal, toujours agenouillés sur le lit, imperméables à tout ce qui se passait autour d'eux, ils s'embrassaient.
Ils s'embrassaient, encore et encore. Ouvrant leurs lèvres autant qu'il était possible, se dévorant calmement, tendrement, cherchant à s'imprégner de nouveau du parfum de l'autre, de son amour.
Ils se séparèrent plusieurs fois, le temps de reprendre leur souffle, mais jamais bien longtemps. Ils avaient trop manqué de l'amour de l'autre pour pouvoir s'en passer plus d'une seule seconde maintenant qu'ils l'avaient retrouvé.
Et chaque fois qu'il leur était possible, trois mots raisonnaient au milieu des sons mouillés de leurs baisers. Trois mots divinement simples, qu'ils se partageaient enfin librement, plus sûr d'eux-mêmes et de leurs sentiments qu'ils ne l'avaient jamais été avant aujourd'hui.
Il n'était plus question de 456.
Il n'était plus question de la mort.
Il n'était plus question de résurrection ou d'immortalité.
Il n'était plus question d'illusion trompeuse, de souffrance et de réalité impossible.
Il n'était plus question que de ces trois mots.
Je t'aime.
.
Ouf ! Et ben dis donc, j'en aurais mis du temps !
Mais je tenais à ce que ce chapitre soit bien fait. J'aime pas trop les fics où Ianto débarque d'entre les morts comme ça, la bouche en cœur. Il ne suffit pas qu'il revienne pour que tout s'arrange. Un traumatisme pareil sa disparaît pas en un seul jour. Ça serait trop facile et franchement pas marrant !
Bref, j'espère que ça vous à plus. Les exams arrivent donc pour la suite, je ne suis pas certaine que ce soit très rapide… Ceci étant je vous promets un vrai lemon, du genre qui dure, dure et dure…
Faudra faire gaffe à vos claviers les filles, quand on bave ça salope tout ^^
(1) : Myfanwy est une déesse galloise à la voix mélodieuse et le cri du Ptéranodon, lui, n'est pas particulièrement agréable à entendre, lui.
A suivre !
