Enfin, nous arrivons au dénouement de cette histoire !

Une bonne lecture à tous et merci aux revieweurs d'avoir laissé une trace de leur passage !


Chapitre 7 : Vers le sommet

Le docteur Brown était perplexe.

Après avoir ausculté une première fois la femme sortie du sol aux Urgences, il l'avait fait transférer en Pneumologie, faute de mieux, et allait de découverte en découverte.

Déjà, son hypothermie annoncée appartenait au passé.

Ensuite, en réalisant à quel point la Jane Doe respirait mal, il l'avait fait placer sous oxygène, mais comme l'avait dit l'infirmière, le masque ne donnait aucun résultat notable. Sceptique, il l'avait amenée en Radiologie, où on lui avait assuré que tous ses os étaient bien à leur place et en bon état. Pas de côte cassée, donc.

Retour en Pneumologie pour une bronchoscopie qui l'avait laissé sans voix. La trachée et les bronches de cette femme étaient obstruées par un genre de matière noire et épaisse qui semblait s'accumuler là en partant des poumons. Et pourtant, rien n'indiquait qu'elle fumait en excès.

Après une échographie qui le conforta dans sa décision, le docteur Brown avait donc demandé une intervention chirurgicale d'urgence pour sa patiente et l'avait confiée à un collègue en qui il avait une confiance totale. Quelques heures plus tard, l'inconnue était en salle de réveil et le chirurgien croulait sous des litres de magma noir et visqueux qui fut envoyé en labo pour analyses approfondies. Son sang étrangement foncé fut lui aussi embarqué par le chirurgien, qui n'avait jamais croisé de cas pareil en trente ans de carrière.

Le lendemain matin, une infirmière signala une respiration compliquée chez leur patiente, qui retourna d'office en salle d'opération pour une nouvelle purge. On lui nettoya les bronches tant bien que mal.

Les résultats des analyses arrivèrent dans l'après-midi et révéla d'autres bizarreries.

Le magma noir était en fait un mix peu ragoûtant de plastique, de carbone, de déchets divers et variés, un peu comme si on lui avait vidé une benne à ordure dans la cage thoracique. Le personnel avait d'ailleurs fait des yeux grands comme des assiettes en trouvant un sac en plastique et un morceau de canette de soda dans la fange noire.

Le sang de la jeune femme, par contre, était un mélange dilué dans l'eau de pétrole pur, de sucre et d'un bon pourcentage de particules de terre et de sable.

C'était tout simplement inouï.

Premièrement, les fluides corporels de cette femme ne ressemblaient en rien à ceux des autres patients. Le plus dingue, c'était qu'elle soit encore en vie. A vrai dire, il était déjà incroyable qu'elle ait vu le jour et ait vécu avec un corps pareil.

Peu à peu, tout le personnel de l'hôpital entendit parler de cette histoire et les services d'Hématologie et de Gastroentérologie voulurent absolument l'examiner entre deux pompages de magma.

Si les hématologues restèrent pantois devant l'analyse sanguine de Jane Doe, les autres découvrirent bientôt de nouvelles fantaisies commises par la Nature dans son abdomen. Elle avait bien un œsophage et un estomac, mais ça s'arrêtait là. Elle n'avait ni intestins, ni foie, ni organes génitaux. Les voies naturelles étaient littéralement inexistantes sous la ceinture, et il semblait que toutes les substances nécessaires à sa survie étaient directement pompées par son drôle de sang à partir de l'estomac.

Un examen plus approfondi de ses tissus révéla un mélange intriguant de cellules végétales et animales juste assez équilibré pour que la femme ne vire pas au vert sous le soleil. Sa peau était plus dure que la peau humaine et ses cheveux étaient mêlés de fibres végétales noires. Ses ongles ressemblaient plus à de la nacre qu'à de la kératine.

Le reste de son anatomie, c'est-à-dire le squelette et les muscles, étaient quant à eux tout à fait normaux.

Miraculeusement, les médecins arrivèrent à garder la nouvelle loin des journalistes, aussi la demoiselle put-elle dormir paisiblement à l'abri des caméras. Comme le temps passait, ses opérations se firent plus espacées et elle finit par retrouver un rythme respiratoire plus normal.

Comme elle était techniquement en hypoglycémie, ce qui était dur à dire dans la mesure où son sang était tout sauf ordinaire, une infirmière prit l'initiative de lui poser une perfusion chargée en sucre. Les glucides eurent un effet quasi magique sur Jane Doe, qui reprit rapidement des couleurs. Cela contribua également à garder sa respiration sous contrôle.

Trois heures après la première perfusion, les docteurs réalisèrent avec fascination que la cicatrice grossière qu'elle avait sur le torse se résorbait naturellement, recrachant les fils de suture au fur et à mesure.

A peine quelques jours après son arrivée, cette femme était devenue le sujet de toutes les conversations et tout le monde attendait son réveil avec impatience pour lui tirer les vers du nez sur sa vraie nature. Quelqu'un prononça même les termes "humain amélioré", mais se fit vite rabrouer par ses collègues, qui n'aimaient pas trop la science-fiction.


Son réveil fut, si vous permettez le terme au docteur Brown, apocalyptique.

L'inconnue était revenue à elle vendredi matin, soit cinq jours après son arrivée, et s'était retrouvée nez à nez avec une infirmière qui était venue changer sa perfusion. Voyant le tuyau enfoncé dans son bras, la femme avait hurlé et s'était réfugiée dans la salle de bain, manquant d'arracher la transfusion dans sa précipitation.

Comme tous les médecins de l'étage scrutaient cette chambre en particulier depuis bientôt une semaine, une armée d'hommes et de femmes en blouses blanches déferlèrent dans la pièce au premier cri strident.

La patiente apeurée les avait tous fusillés du regard avant de s'exclamer que "Jim" pourrait au moins avoir la décence de l'affronter en face plutôt que de la faire découper dans son sommeil.

- C'est bon, sortez tous, c'est ma patiente je vous rappelle ! ordonna le docteur Brown en poussant les autres à la porte, gardant uniquement une infirmière à ses côtés.

Il s'accroupit face à la jeune femme et lui parla aussi doucement qu'il le put, histoire d'éviter un coup de ses griffes en nacre.

- Je m'appelle Franck Brown, et voici Maria Walker. Voulez-vous nous dire votre nom ?

- Edith, marmonna la créature avec réticence. Où est Jim ? J'ai à lui parler. Enfin, si j'arrive à ne pas le tuer avant.

- Je peux vous assurer qu'à part un infirmier en Endocrinologie, personne ici ne s'appelle Jim.

- Et encore, il a été muté le mois dernier, objecta l'infirmière.

- Où suis-je ? demanda Edith, toujours sur la défensive.

- Washington D.C., à l'hôpital.

La brune ferma les yeux de soulagement, puis les rouvrit, brutalement inquiète.

- Quel jour sommes-nous ?!

- Vendredi, il est 10 heures 39 exactement. Vous avez dormi pendant cinq jours, à compter du moment où on vous a trouvée dans un parc.

- Et le sommet ?!

- Le sommet ? répéta Franck, indécis.

- Le sommet sur l'écologie ! Je ne l'ai pas raté, hein ?!

Brown prit un air décontenancé, incapable de répondre.

- Ça a commencé ce matin, c'est pour ça que le centre-ville est bouché, affirma l'infirmière.

- Aaaah, je me disais bien qu'il y avait beaucoup de monde sur la route !

- Ça se termine quand ?

- Je ne sais pas, sûrement ce week-end… Dites, est-ce que vous êtes consciente à quel point vous êtes bizarrement faite ? l'interrogea l'infirmière.

- Ouais, un peu.

- Rooooh, Walker, un peu de tenue ! Ce qu'elle essaie de vous dire, c'est que vous êtes la création la plus étrange que la nature ait jamais faite…

- Vous n'avez même pas idée à quel point vous dites vrai. Bon, maintenant, excusez-moi, mais je dois partir.

- P-partir ? Maintenant ?

- Ben oui, je dois aller au sommet.

- Mais vous êtes en trop mauvais état ! Vous n'auriez même pas dû quitter votre lit pour commencer !

- Roh, c'est bon, je gère, j'ai juste besoin de sucre.

- Mais vous frôlez déjà l'hyperglycémie avec vos perfusions !

- Bon, d'une, arrêtez de commencer vos phrases par "mais". Ensuite, il faut que je parte et je vous déconseille de m'en empêcher, déclara Edith en se relevant.

- M… Je veux dire… vous êtes encore faible, et la sécurité ne vous laissera pas passer comme ça ! Et puis j'aimerais savoir ce que vous êtes exactement !

- Si vous voulez le savoir, conduisez-moi là-bas, filez-moi tout le sucre que vous pourrez trouver et puis allumez vos télévisions. Faites-moi confiance.

Les deux employés se regardèrent, incertains, mais ils ne mirent pas bien longtemps avant de prendre leur décision. Les sourcils froncés et un air décidé sur le visage, le médecin et l'infirmière se redressèrent à leur tour.

- Walker, allez dévaliser le distributeur et prenez du jus d'orange dans le frigo du bureau des infirmières. Rejoignez-nous dans le parking souterrain, fit le médecin avec toute l'autorité dont il était capable.

La jeune femme s'en alla sans discuter et éparpilla le personnel qui zonait encore dans le couloir. Le docteur débarrassa Edith de sa transfusion et lui posa un pansement avant de l'escorter jusqu'à l'ascenseur. Ils descendirent jusqu'au niveau moins deux et se faufilèrent entre les voitures jusqu'à trouver la Mercedes de Brown. Le médecin la fit embarquer en hâte à l'arrière, puis attendit deux minutes que Walker arrive. L'infirmière apparut, les bras chargés de barres chocolatées et monta dans la voiture à côté du médecin, qui ne tarda pas à mettre le contact et à sortir du parking.

Edith sourit en voyant un déluge de friandises lui tomber dessus et commença à les déballer une par une pour tout engloutir.

- Jamais vu quelqu'un manger autant sans vomir, commenta Maria en se retournant.

- J'avoue. Dites, pourquoi est-ce qu'on a mis notre boulot en danger, en fait ?

- Je l'ignore, mais quand je la regarde, j'ai envie de l'aider, avoua l'infirmière à mi-voix.

- Ah, vous aussi ?

- Ne vous en faites pas, ça veut juste dire que vous êtes de bonnes personnes, lâcha Edith, qui avait tout entendu.

- Oh, fit Franck en jetant un œil dans le rétroviseur.


Le docteur dut s'arrêter en double-file devant le Capitole, tant l'endroit était bondé. Edith sortit tranquillement du véhicule en sirotant un litre de jus d'orange et inspira l'air pollué des lieux.

- Beurk, dit-elle en rendant la bouteille en verre à Walker. Merci pour votre aide, je me débrouillerai toute seule à partir d'ici.

- Heu, vous portez encore la blouse de l'hôpital, fit remarquer Brown.

- Ah, au temps pour moi, je vous la rends.

- Non !-

Edith arracha la tenue informe, révélant la robe en soie blanche parsemée de bleu et de vert qu'elle portait en dessous. Elle rendit sa blouse à Walker qui la jeta à l'arrière de la voiture et la dévisagea, bouche bée.

- Comment avez-vous fait ça ? demanda Franck.

- Franchement, docteur, c'est la question la plus importante qui vous vient à l'esprit ? ironisa la créature en s'étirant. Retournez vite à l'hôpital, ça vous évitera pas mal d'ennuis.

- Mais je veux savoir…!

- Regardez la télé, si tout se passe bien, vous ne pourrez pas faire sans l'apprendre dans les jours qui viennent ! Maintenant, allez-vous-en tous les deux.

- Quoique vous fassiez, bonne chance Edith, lui sourit Maria avant de remonter la vitre du côté passager.

La brune les regarda partir sous les coups de klaxon des autres voitures, puis se tourna vers le Capitole, qui la surplombait de toute hauteur.

- C'est grand, c'est blanc, c'est bien, commenta-t-elle, une main en visière. Bon, dernier jour de boulot pour Edith !

Elle se frotta les mains et s'avança sur la cour grisâtre qui précédait le monument. Des gardes armés jusqu'aux dents tenaient la porte et s'efforçaient de faire régner l'ordre parmi les journalistes qui se bousculaient pour se retrouver au premier rang. Edith ne comprenait pas pourquoi, vu que les chefs d'Etats étaient déjà à l'intérieur, mais elle se garda bien de donner son avis à voix haute.

A la place, elle avisa une camionnette d'où sortaient un caméraman et une speakerine armée d'un micro, sûrement bien en retard, vu l'énervement qui transparaissait dans leurs mouvements.

- Putain de circulation ! se plaignait la journaliste blonde, excédée. On a raté le début à cause de ce crétin dans son putain de van de merde !

- Bonjour, fit Edith d'un ton plaisant. Je peux vous parler ?

La reporter laissa son collègue se dépêtrer avec son matériel et soupira tout en coinçant une mèche de ses cheveux derrière son oreille.

- Et qui êtes-vous, je vous prie ?

- Edith. Je pense que vous avez raté l'entrée de tous ces types, mais j'ai un scoop pour vous, si ça vous intéresse.

- Ah ? Et ça nous coûtera combien ? lâcha la femme, sarcastique.

- Rien du tout, vous pourriez même prendre du galon assez rapidement, si vous vous contentez de filmer et de transmettre vos images à votre chaîne. Vous pourriez même devenir célèbres !

Incrédules, les deux journalistes la dévisagèrent puis s'entre-regardèrent, indécis.

- Bah, au point où en est… De toute façon le patron nous tuera si on rentre sans rien, trancha la bonne femme. Dites-nous tout.

- A vrai dire, je préférerais vous montrer, mais j'aurais besoin de votre confiance à tous les deux, vous pouvez faire ça pour moi ?

- Hm, d'accord ? fit la speakerine avec méfiance.

Edith les invita donc à la suivre jusqu'à l'arrière du Capitole, là où l'herbe et les arbres poussaient. Les gardes y étaient moins nombreux, heureusement.

- Si vous vouliez nous faire faire un tour du parc, croyez-moi, on le connaît, soupira la blonde.

- Taisez-vous et filmez, l'interrompit Edith avec un petit sourire tranquille.

Sans prévenir, l'herbe se mit à pousser d'un coup autour de ses chevilles tandis que les arbres voisins se tendaient dans sa direction. Le caméraman, prudent, mit sa machine en marche et la porta à son épaule.

Sans plus faire attention à eux, Edith tendit brusquement le bras, et des branches épaisses comme des cordes et aussi rapides que le son se ruèrent à la rencontre des gardes, qu'elles assommèrent proprement. L'herbe se tendit à son tour pour les ligoter et de nouvelles vrilles suspendirent leurs armes à feu le long de la façade du monument national.

- Heu, bredouilla la journaliste. Qu'est-ce que…?

- Vous le saurez bien assez tôt, taisez-vous donc un peu ! s'agaça Edith en gravissant les volées de marches qui menaient à la façade.

Un peu essoufflée, elle posa la main contre le mur blanc et il y eut comme une vibration dans l'air. Le mur se fendit comme une bûche avec un bruit sec, leur livrant le passage à tous les trois.

- Madame… balbutia le caméraman.

Edith siffla entre ses dents pour le faire taire et se tendit en voyant approcher plusieurs hommes en noir armés de revolvers. Ils commirent l'erreur de leur demander de se coucher et de mettre les mains derrière la tête.

La créature esquissa un sourire et fit le dos rond. De ses omoplates jaillirent de nouvelles branches vertes hérissées d'épines qui allèrent s'enrouler autour des gardes, les empêchant de se servir de leurs armes. Edith s'approcha de l'un d'eux et lui susurra :

- Où sont-ils ?

L'homme apeuré la défia du regard, et elle dut faire pousser une branche pointue à un millimètre de son œil pour qu'il craque et leur indique la route à suivre. Edith le remercia en l'assommant lui aussi, puis salua les autres soldats remuants avec légèreté. La jeune femme s'engagea dans un corridor, toujours suivie par les deux représentants de la presse, puis ficela étroitement tous les hommes et toutes les femmes qu'elle croisa. Une alarme se mit en route dans le bâtiment, sûrement déclenchée par un type dont le job principal était de scruter les caméras de sécurité, mais Edith n'en avait cure.

Une fois dans une grande salle circulaire, après avoir laissé des dizaines de corps immobiles dans son sillage, la créature donna un grand coup de pied sur le sol, qui commença à se fissurer.


Moriarty passait le dernier contrôle de sécurité quand l'alarme se déclencha. Il rejoignit la salle de réunion où les chefs d'Etats étaient rassemblés autour d'une immense table et se plaça contre un mur, ses gardes du corps formant un véritable rempart autour de lui.

Les vieux ministres et présidents de tous les pays commencèrent à pousser des exclamations inquiètes, craignant vraisemblablement une attaque à la bombe, mais Jim avait déjà une petite idée de l'identité de l'intrus. Les agents de sécurité se pressèrent autour des personnalités, les flingues à la main et prêts à sauter sur leurs protégés, mais aucune explosion ni aucun coup de feu ne retentit.

- C'est l'intrusion dont vous me parliez ? s'inquiéta le président complice de Jim.

- C'est fort probable…

Tout à coup, la terre trembla et Moriarty alla se placer le plus près possible de la sortie, pas vraiment désireux de mourir à la place de quiconque dans cette salle.

Alors que tout semblait revenu à la normale, le plafond se craquela et finit par céder, provoquant une chute de débris dans le cercle formé par la table. Au milieu de toute la fumée, accompagnée de deux journalistes et d'une caméra allumée, se trouvait Edith, soutenue par des vrilles qu'elle avait sûrement ranimées à partir de l'ameublement de l'étage supérieur.

- Salut tout le monde ! Je dérange ? s'exclama la jeune femme avec un sourire glacial.


À suivre…

Muahaha, Edith est dans la place !

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