Merci beaucoup pour le soutien, j'espère qu'elle continuera de vous plaire !

J'ai écrit cette histoire, et notamment ce chapitre, en écoutant The Dreadnoughts, et notamment Old Maui, si ça intéresse quelqu'un.

Note (amment): Les personnages ne m'appartiennent pas. Sauf Chastity Pellington, Wendell, Kitty et les autres, bien entendu, qui ne sont là que pour me consoler de la tragédie précédemment mentionnée.

Je vous abandonne. Bonne lecture.


Finalement, c'était arrivé.

L'ennui venait de le prendre brusquement, le paralysant, le blessant autant qu'une douleur physique.

Car Sherlock Holmes n'avait peur ni de la mort –qu'il bravait à coup d'expérimentations de drogues ou de poisons- ni des tueurs en série qu'il traquait parfois –au contraire, ils étaient ses préférés-, mais bien d'un ennemi sournois, invisible et invincible. Une fois éloigné, il revenait inlassablement à la charge, retranchant le logicien à chaque fois plus loin derrière ses lignes, lui retirant chance de survie après chance de survie, car il se lassait vite des divertissements.

L'ennui. L'absence de quelque chose à faire, aussi insignifiante qu'elle soit. Son pire cauchemar.

Il avait inspecté chaque millimètre carré de sa cellule, avait déduit la couleur des chaussettes de ses voisins dans les cellules proches à leurs voix, fait deux cent pompes, établi quarante trois plans d'évasion qu'il avait progressivement éliminés faute d'informations, et s'était figé.

Il n'avait plus rien à faire.

L'ennemi ricana et le transperça de part en part. Holmes tomba à genoux, tremblant de tout son corps.

Il allait mourir.

Non, se calmer, rester calme. Sa réaction était stupide. Car s'il avait correctement compté, il ne s'était passé que trois heures.

Il allait mourir avant même d'assister à son procès, car il n'aurait jamais la force de tenir quelques misérables jours, alors qu'il était déjà vaincu après trois heures . Trois minuscules heures, c'était si pitoyable !

Non. Garder son calme. Analyser avec attention chaque distraction qu'il lui restait.

Rejouer sans violon chaque morceau ancré dans sa mémoire ne lui prendrait jamais que deux jours, et n'arrêterait pas la gangrène qui lui rongeait le cœur.

Imaginer la vengeance de Watson ne lui serait d'aucun secours, il en avait déjà une petite idée.

Il était perdu.

Non, il lui restait une dernière solution.

Une expérience imaginée il y a longtemps, à n'appliquer qu'en dernier recours. Une expérience longue et exaltante, divertissante enfin.

Savoir enfin si la méditation permettait un notable ralentissement du cœur, jusqu'à combien de battements il pouvait arriver, et enfin est-ce qu'elle pouvait provoquer un arrêt cardiaque.

Rassuré, il s'allongea sur le sol de poussière, et commença à réguler sa respiration pour la faire la plus lente possible. Il se concentra sur le parcours de son sang dans son corps, et à sa vitesse. Quatre-vingt deux, à cause de sa panique d'un peu plus tôt. Soixante quatorze. Cinquante neuf. Cinquante et un. Quarante six. Quarante. Trente cinq. Trente-et-un. Ses doigts et ses orteils s'engourdissaient, le sang avait du mal à parvenir au bout aussi rapidement que prévu. Vingt huit. Vingt cinq. Vingt trois. Vingt deux. Vingt-et-un. Vingt-et-un.

Le rythme ne bougeait quasiment plus, signe qu'il était arrivé à une certaine limite. Voulant aller plus loin, il se concentra sur chaque cellule, sur sa respiration, sur le moindre frisson de vie pour le ralentir un peu plus.

Vingt. Dix-neuf. Son cœur rata un battement, ce qui eut pour effet de l'inquiéter et de faire grimper aussitôt le nombre. Trente cinq. Trente cinq. Trente quatre. Trente deux. Trente. Vingt huit. Vingt sept. Vingt six. Vingt cinq. Vingt quatre. Vingt quatre. Vingt trois. Vingt deux. Vingt-et-un. Un battement de raté, que sa méditation maintenant profonde lui avait permis d'ignorer. Dix-neuf. Dix-huit. Encore un battement de sauté. Seize. Battement, il y aurait dû en avoir un à ce moment précis, en prenant en compte la diminution régulière, son cœur n'aimait pas cet exercice. Quinze. Il s'étouffait lentement, mais il préserva le flou dans lequel son cerveau était plongé, annihilant ses réflexes de survie. Battement. Quatorze. Battement. Treize. Battement, battement. Onze. Onze. Battement, battement, battement. Huit. Dix. Battement. Neuf. Onze. Huit. Battement, battement, battement.

-Holmes ! Levez-vous !

Il ouvrit brusquement les yeux et inspira violemment, cherchant de l'air et toussant quand il en prenait trop. Watson s'agenouilla auprès de lui et le soutint alors qu'il allait s'effondrer, les membres envahis par des fourmis ne lui répondant plus. Il avait des vertiges incontrôlables, tandis que son cœur battait irrégulièrement et à toute allure, comme effrayé de ce qu'on lui avait imposé.

-Holmes ! Vous vous noyiez ?! Vous… Comment avez-vous fait, sans drogue ! Ne me dites pas que…

Le regard encore écarquillé du logicien croisa celui du médecin abasourdi, en tenue de policier. Quelques instants plus tard, Sherlock reçut un coup dans l'estomac qui lui coupa la respiration.

-Huit heures. Vous n'avez pas tenu huit heures enfermé sans distraction, Holmes !

Ainsi, il lui avait fallu cinq heures pour atteindre huit battements par minutes avant que son rythme ne se dérègle complètement, soit encore cinq à six battements de trop pour un état léthargique. Beau résultat tout de même.

« Objection, Watson, je n'ai « tenu » comme vous dites que trois heures, puis l'ennui m'a vaincu.»

-Je.. Suis en vie, très… Cher…

-En effet, trente secondes avant de mourir, vous étiez encore vivant ! Fulmina le docteur en le laissant tomber sur le sol. Je n'ai pas le temps pour vos idioties, nous allons nous faire prendre d'une minute à l'autre ! Levez-vous !

Le logicien obéit, honteux de constater qu'il avait une faiblesse facilement apparente. Quelques heures enfermé sans distraction, et il était contraint au suicide.

Le médecin déguisé passa un des bras de son ami au dessus de ses épaules et lança :

-Le chemin le plus discret.

-Prendre à droite, au bout du couloir, à gauche, quatrième bifurcation à droite, prendre l'échelle, première à gauche, deuxième à droite, gauche, forcer la petite porte, monter l'escalier, enjamber la barrière.

Watson mémorisait le parcours quand Holmes lança :

-Vous a-t-on jamais dit de réfléchir avant d'agir ? Vous êtes désormais officiellement un paria, Watson.

-Je ne pouvais pas vous laisser mourir en toute impunité.

-Et Mary ? Et votre fiancée ?

-Si elle comprend, elle… Refera sa vie. Constata Watson avec une douleur dans la voix. Et si elle ne comprend pas, et bien elle refera sa vie.

-Vous n'aviez pas à faire ce choix.

-Menteur. Cracha-t-il, s'étant demandé si le détective n'avait pas tout manigancé pour le forcer à trancher entre lui et la personne qu'il aimait.

-Arrêtez-vous un instant.

Watson s'arrêta, guettant du regard et de l'oreille le passage d'un agent. Grâce à Dieu, c'était un samedi, et il y avait plus d'ouvriers concentrés préparant le déménagement du quartier général de police que d'agents. Il regarda son ami haleter, se remettant sans doute mal de son expérience. Appuyé contre le mur, les yeux fermés, les jambes tremblantes, il l'inquiétait réellement.

-Watson… Ma montre…

-Votre montre ? s'étonna le médecin. Ils ont dû vous la confisquer.

-La vôtre, alors…

-Je ne l'ai pas sur moi, Holmes. Qu'avez-vous avec l'heure qu'il est ?

Ne voulant pas gaspiller son souffle à s'expliquer, le logicien attrapa la main du docteur et la posa sur sa poitrine. Les yeux écarquillés, Watson constata que le cœur de son ami battait bien trop vite et irrégulièrement. Il allait s'arrêter d'une minute à l'autre.

-Holmes ! Calmez-vous, respirez lentement.

-Un rythme, articula-t-il difficilement, réguler…

Il entrouvrit ses yeux illuminés par une idée et décala sa main, toujours sur celle du docteur, pour prendre son poignet. Son pouce se posa sur l'artère et il écouta avec attention la musique des battements de son ami.

-Bien joué, Holmes. Soupira Watson après quelques minutes, soulagé. Utiliser mon propre rythme pour caler le vôtre, c'était un joli réflexe.

-Tiens donc… Vous m'en voulez moins ? Fit le détective en rouvrant les yeux.

-Non, toujours autant, rassurez-vous. Répliqua le docteur. On repart dès que vous êtes prêt.

-Je le suis. En avant, Watson.

Titubant encore un peu, le logicien se dirigea vers la sortie, son sauveur à sa suite.

Ils rencontrèrent malheureusement deux agents sur leur chemin. Avant qu'ils n'aient pu esquisser un geste, Sherlock s'était élancé, et Watson s'était écrié, en le voyant tendre deux doigts :

-Discrètement, Holmes !

Le logicien avait renoncé à ce qu'il voulait faire et s'était contenté des techniques de combat traditionnelles, à savoir l'estomac pour immobiliser puis pression sur la carotide. L'autre agent reçut un uppercut à la mâchoire et un coup du tranchant de la main sur la nuque. Rapide, silencieux, efficace.

-Je sais que vous vouliez me montrer ô combien cela en valait la peine de devenir un criminel pour apprendre cette technique des 99 points, mais plus tard.

Holmes s'était renfrogné et était parti devant.

Watson déposa l'uniforme de police -qu'il avait trouvé dans l'armoire de Holmes en préparant l'évasion de son ami- près de leur issue. Le soleil les aveugla lorsqu'ils ouvrirent la porte, et le docteur s'attendit presque à ce que le logicien ne saute la barrière et fasse quelques pas de danse, mais il n'en fit rien. Il enjamba tranquillement l'obstacle et l'attendit avec calme à l'extérieur.

« Vous n'êtes pas heureux d'être libre ?

-J'étais sauvé à l'instant où vous êtes entré dans ma cellule, Watson. Lança-t-il, sa silhouette se découpant dans la lumière.

Le médecin afficha un visage impassible, pouvant tromper le monde entier sauf Sherlock Holmes, et s'enquit :

-Et maintenant, que faisons-nous ? Non, ne dites rien, se ravisa-t-il tandis qu'une lueur noire s'allumait dans ses si gentils yeux, nous allons à St James Square et nous nous expliquons calmement comme de parfaits gentlemen.

-Ma foi, votre plan est bon, si ce n'est la partie explication. Fit le détective avec une grimace.

-Je crains que vous n'ayez pas le choix, cher ami. »


« Procédons par ordre chronologique. Qu'avez-vous fait à Gladstone ?

-Êtes-vous sûr de vouloir savoir et surtout que ça ait de l'importance ? Soupira le détective, affalé sur un banc à l'abri des regards.

-Je me demande juste ce que mon chien va devenir, maintenant que nous sommes recherchés par la police. Ca vous dérange ?

-Demandez-vous, Watson, demandez-vous, je vous en prie.

Le docteur poussa un profond soupir et tenta de recenser tous les éléments bizarres que son ami lui devait d'éclaircir.

-Le temps que vous vous rappeliez de vos questions, racontez-moi comment le monde a tourné pendant mes huit heures d'emprisonnement.

-Dès que vous êtes parti, j'ai attrapé un fiacre et je suis allé voir Mary.

Silencieux, le détective écoutait attentivement.

-Je lui ai expliqué ce qui s'était passé, et peut-être était-ce mon irritation, ou ce que j'ai vu dans ses yeux… Ca doit être horrible d'être vous, Holmes, lança-t-il soudain en tournant la tête vers le logicien, une grimace triste sur ses traits, tout détailler, savoir exactement ce que les gens pensent. En vous ayant côtoyé, regardé faire, j'ai malgré moi commencé à interpréter les expressions du visage, les sourires tristes sincères ou non, et je crois que ceux que Mary m'adressait ne l'étaient pas, dit-il lentement, abattu.

Il reprit sa respiration et lança :

- Je crois qu'elle était heureuse de savoir que vous étiez enfin écarté de ma vie.

« Vous ne m'apprenez rien, docteur. » songea le logicien.

-J'ai formulé mes soupçons, et nous nous sommes disputés. J'ai fini par claquer la porte et à imaginer comment vous sortir de là.

S'il avait été le commun des mortels, Sherlock Holmes n'aurait pu s'empêcher d'afficher un sourire éclatant. Cependant, son visage était impassible.

-Je suis retourné à Baker Street, et je l'avoue, j'ai fouillé dans vos affaires pour trouver n'importe quoi qui aurait pu rendre un peu plus réalisable mon plan d'évasion.

-Je ne vous en veux pas, Watson, c'était pour la bonne cause.

-La mauvaise.

-Peu importe, c'est tellement mince, comme frontière, le bien et le mal. Vous savez donc pourquoi je m'habille exclusivement avec vos vêtements.

-Il n'y a presque que des déguisements dans votre armoire ! Comment faisiez-vous avant de me rencontrer, Holmes ?

-J'ai élargi ma collection après votre emménagement.

-…Qu'importe, j'ai donc revêtu un uniforme d'agent et je me suis rendu à Scotland Yard, où on entre comme dans un moulin grâce au changement de locaux.

-Il est vrai que j'ai choisi le bon moment pour me faire arrêter, constata le logicien, c'était un jeu d'enfant de s'échapper.

-Mais j'ai peur que le reste de notre fuite, soit malheureusement le reste de notre vie, soit plus ardu.

-Je compte sur Lestrade pour ne pas trop nous rechercher. Et puis j'ai le sentiment qu'il va avoir d'autres thés à touiller qu'un satyre aux mains quasiment propres.

-Que voulez-vous dire par là ?

-Les affaires vont reprendre, Watson, il y a un entêtant parfum de sang qui flotte sur Londres, annonça le détective en se levant d'un bond.

-Attendez, Holmes, j'ai retrouvé mes questions.

Le détective se retourna et lui fit signe qu'il écoutait.

-Après votre séance de « test » de votre nouvelle technique, vous aviez parlé de vous faire pardonner. Et aussitôt après, j'ai senti que vous étiez très proche.

Ils se regardèrent un instant avant que le médecin n'ose continuer.

-Alliez-vous sérieusement m'embrasser ?

-Non, car même si vous sembliez consentant, c'était à cause des 63 points. Je n'aurais jamais abusé de votre faiblesse temporaire, j'allais me retirer quand notre amie commune est entrée sans s'annoncer.

-Et la seconde fois, où vous l'avez fait ? Etais-je consentant ?

-Vous savez parfaitement que cela ne compte pas.

-Admettons. Mais Holmes… J'y songe depuis huit heures… Laissez-vous la porte ouverte pendant vos expériences et m'attachez-vous toujours pour que je paraisse victime ? Ainsi, vous êtes seul coupable et emprisonné, et je dois choisir entre Mary et vous. Votre « baiser » a appuyé cette hypothèse, il n'a servi qu'à vous faire précipiter dans le fourgon. Etait-ce votre plan ?

-Avez-vous réellement envie de connaître la réponse à cette question ?

-Oui, Holmes, de toute manière, le point de non retour est atteint. Soupira John.

-J'ai élaboré toutes sortes de magouilles pour vous faire comprendre que non, ce n'était pas la vie qu'il vous fallait, une femme qui tricote des chaussettes en laine rose et vous vous réchauffant le fondement devant la cheminée. Puis je me suis laissé convaincre que c'était ce que vous vouliez, mais j'avais toujours un plan pour vous ramener en cours. Car je suis pourchassé par un ennemi que vous êtes le seul à faire fuir.

-Un ennemi ? Quel ennemi ? Le nouveau tueur que vous avez mentionné tout à l'heure ?

-Non, Watson. L'ennui. Quand vous me laissez à Baker Street, j'arrive à tenir quelques jours, avec diverses distractions. En revanche, ailleurs, je ne tiens pas trois heures sans mettre ma vie en danger. J'en ai fait l'expérience ce matin.

Le visage du médecin se ferma, l'inquiétude et la colère qu'elle avait entrainée revenant à la charge.

-Mon flegme britannique en prend un coup, mais je ne peux plus vivre sans vous, au sens littéral.

Ces paroles l'apaisèrent immédiatement, une douce chaleur se répandant même dans son corps. Il soupira en constatant que sa rancœur s'était retrouvée diminuée d'une petite partie, malgré le caractère récent de la trahison. Après tout, il avait sans doute perdu Mary pour toujours, ainsi que son travail et sa maison, même si il lui faudrait plus de temps pour le réaliser. Il se releva et se tint face au détective.

-Que faisons-nous, à présent ?

-Aussi dangereux que ce soit, il nous faut rester à Londres jusqu'à ce que le tueur ne se décide à agir, afin de pouvoir l'arrêter.

-Le but est de vous divertir ou est-il un rien plus noble ?

-Le but, Watson, est dans un second temps de regagner un peu de prestige auprès des forces de l'ordre, mais premièrement d'empêcher un fou dangereux de mettre cette ville à feu et à sang, lança impassiblement Holmes.

-Comment pouvez-vous prédire une telle chose ?

-Je crains que quelqu'un d'autre que moi profite de la confusion qui règne au sein de Scotland Yard pour agiter Londres.

-Le déménagement de Scotland Yard et les travaux du métropolitain serait une bonne occasion pour un crime, en effet. Avez-vous d'autres informations ?

-Non, mais nous pourrions en apprendre plus en nous dissimulant.

-Nous cacher et recueillir des indices ? Mais comment ? C'est une antithèse !

-Bien sûr que non, Watson, réfléchissez un instant.

L'expression supérieure mais patiente dans le regard de Holmes signifiait que le docteur allait recevoir une leçon gratuite de l'Art d'être Détective (oui, avec majuscules, évidemment.)

-Imaginons que je vous donne un morceau de papier, continua Holmes, et vous demande de le cacher de manière efficace. Où allez-vous le mettre ?

-Et bien, je ne sais… Sous un tapis ?

-Agitez votre cerveau, Watson, le rabroua son ami.

-Dans un livre ?

-Vous chauffez.

-Un morceau de papier… Ses yeux s'éclairèrent. J'y suis. Dans un tas de morceaux de papier !

-Exactement. Quand vous avez un homme à cacher, un samedi après-midi à 17 heures à Londres, où le mettez-vous ?

-Covent Garden.

-Je vois que je commence à déteindre sur vous, Watson, c'est admirable, lança-t-il en se dirigeant vers la sortie du parc. »

Le docteur leva les yeux au ciel et emboîta le pas au logicien.


« Nous y voici.

-Quel fouillis, murmura Watson ».

Ils se trouvaient à l'entrée du marché. La galerie flambant neuve étincelait sous le timide soleil londonien. Les vendeurs vantaient leur marchandise à grands cris, bourgeoisie et pauvreté se croisaient en échangeant bourses et coups de pieds, les odeurs de poissons et de fleurs copulaient, et ce qui en résultait était à la limite du supportable.

« Bien, lança Holmes. La première étape est le déguisement. Restez caché ici, et laissez-moi aller récupérer le nécessaire. Ensuite, nous nous séparerons quelques instants, vous laisserez traîner vos oreilles pendant que je récolterai des informations. »

Le médecin fit un hochement de tête. Holmes avança vers la cohue, puis se retourna, le regarda quelques instants et retourna sur ses pas vers le docteur.

« Qu'y a-t-il ?

-Vous êtes suspect, droit comme un piquet, sans rien à faire. Détendez-vous, relâchez vos muscles, et coincez ça dans votre bouche.» L'intima avec malice son ami en lui tendant une cigarette.

Relevant un sourcil, Watson prit la «mauvaise habitude» des doigts du détective et la porta à ses lèvres. Holmes posa ses mains sur ses épaules pour le tasser légèrement, déplaça sa canne, la repositionna, et alluma la cigarette avec son briquet à amadou. Le logicien fit quelques pas en arrière pour admirer son œuvre, et constata que le docteur était venu accompagner son épouse faire ses achats, et l'attendait à présent avec une faiblesse que sa femme lui refusait habituellement. Parfait.

Il fit un rapide clin d'œil à son ami puis se fondit dans la foule, tandis que Watson poussait un soupir las.


Wendell n'était pas satisfait de sa journée. Le soir serait bientôt là et il n'avait presque rien à rapporter à la planque. Il fallait dire que ses victimes étaient de plus en plus méfiantes au fil des mois, et leurs biens, plus durs à chaparder. Il devait également faire attention aux agents qui se tenaient aux entrées du marché de Covent Garden, surveillant d'un œil les gamins comme lui, les mettant aux placards au moindre geste suspect. Son ventre gargouilla et il leva les yeux. Il avait devant lui un étalage de fruits et légumes, et une superbe pomme écarlate lui faisait de l'œil. Salivant déjà, il s'approcha discrètement, observa sans être vu, puis dans un moment de distraction du vendeur, tendit le bras.

Il jura entre ses dents quand il remarqua le regard furieux du commerçant.

La bouche ouverte, il allait hurler, alerter les policiers à deux pas, le piège allait se refermer, il ne reverrait pas ses amis avant longtemps, s'il les revoyait un jour.

Une sueur froide lui trempait le dos quand quelque chose lui passa sous le nez.

Il cligna des yeux, et le commerçant s'écroula.

Il eut un nouveau battement de cil et une tâche rouge lui attira l'œil. La pomme. S'enfuir. La suivre.

Il emboîta le pas à l'homme qui tenait la pomme dans sa main, laissant derrière lui la foule qui relevait le marchand, évanoui.

Une fois qu'ils furent assez loin, son sauveur se retourna et lui sourit.

L'enfant détailla la face noire de suie, le béret brun enfoncé sur le crâne, la clope au bec, la veste rapiécée. Un ramoneur français, sans doute, qui dégageait une étrange aura.

« Tiens, gamin, méfie-toi des jolies choses, leur obtention est dure et dangereuse.

Complètement sous le charme, Wendell attrapa la pomme qu'on lui tendait et la cacha dans son T-shirt, sans quitter l'homme des yeux.

-Un joli butin pour tes amis si tu as repéré quelque chose de louche, dans les bas-fonds de la ville, ces derniers jours.

-Ma foi, m'sieur, une pute-

-Une prostituée, gamin, le reprit le ramoneur, ou une dame de compagnie, ce qui est le plus correct.

-Une dame de compagnie nommée Kitty parle beaucoup d'un client qui fait des demandes étranges mais qui paie très bien. J'pensais aller lui faire les poches mais un gars a essayé et n'a plus jamais reparu.

-Chez qui travaille Kitty ?

-Au Desire, M'sieur.

-Rien d'autre ?

-Non, M'sieur, si ce n'est que les rats mordent plus fort ces temps-ci, ajouta-t-il pour amadouer l'homme.

-Chose promise, chose due, gamin. » Lança le ramoneur en sortant quelque chose de sa poche.

Par réflexe, Wendell attrapa la bourse qu'on lui lançait tandis que l'homme faisait volte face.

« M'sieur ! Vot'nom ! Moi, c'est Wendell ! lança l'enfant.

L'homme se retourna et répondit :

-Sherlock Holmes. Bonne chance, Wendell. »

Le garçon sourit en regardant son bienfaiteur s'éloigner. Il avait tout faux, Sherlock Holmes n'était pas un nom français, et il n'avait pas d'accent. Bah, qu'importe, il avait là une jolie somme, la bourse sonnait joliment en remuant entre ses doigts. De la soie rouge avec un cordon doré, il ne voyait pas ça tous les jours, il ferait mieux de bien la cacher.

Il fronça les sourcils. Il avait déjà vu cette bourse. Il y avait une demi-heure, à la ceinture d'une énorme armoire à glace à l'air russe qu'il l'avait sans doute lui-même volée à quelqu'un. Si l'argent l'avait alléché, il n'avait même pas essayé de tenter sa chance. Un tel mastodonte briserait son maigre cou comme une brindille.

En revanche, le ramoneur avait réussi. Et avait assommé en moins d'une seconde le marchand qui l'avait repéré, pourtant lui aussi assez bien en chair. Cet homme était peut-être un démon.

Mais qu'importe ce qu'il était, il suivrait Sherlock Holmes jusqu'en enfer.


Merci d'avoir lu, et à bientôt !

Les reviews, surtout critiques, sont posées sur un autel et vénérées comme elles doivent l'être : avec zèle et adoration.