Brian et Sonny sortent du cinéma. Sonny s'étire, les membres encore engourdis d'être resté assis si longtemps. Il est encore tôt pourtant et Brian se tourne vers lui et propose « Si ça te dit, on peut aller se poser chez moi. Que tu me racontes ce que ça fait d'être un patron. » Sonny hésite. Demain est son jour de congé et il apprécie de prendre une vraie pause. Brian est reposant et respectueux des limites qu'il a fixé. Il s'apprête à répondre quand il entend derrière lui : « Bonsoir, Sonny. » S'il n'avait pas reconnu la voix, la mine déconfite de Brian lui aurait donné un indice sur son propriétaire. Brian ne l'a jamais dit ouvertement, mais il est jaloux du temps que Sonny passe avec Will. Enfin, passait. Sonny prend son temps pour se retourner. Pas pour lui rendre la pareille après que Will l'ait ignoré si longtemps, mais parce que la souffrance est si pure et si sévère qu'il craint d'exploser, en petits morceaux sur le sol. L'effort qu'il fait pour faire bonne figure est si intense que sa nuque lui fait mal et que son corps est complètement tendu. Il ne répond pas et attend sans sourire. Will a des cernes quasi-noires sous les yeux et un air accablé mais très vite, un éclat apparaît dans son regard et Sonny se retrouve aspiré à nouveau en une demi-seconde. Il se sent comme un bateau emporté par un vent violent, perdu sur une mer inconnue, à la merci des courants. Will fait un bref signe de tête à Brian qui répond de même. La tension entre les deux se cristallise. Sonny répond enfin « Bonsoir, Will. Je ne savais pas que tu étais encore sur Salem. » Le coup porte et l'air coupable de Will décourage Sonny qui espérait une réelle bonne excuse. Un décès dans la famille ou au moins quelqu'un à l'article de la mort. Ou même un petit frère avec une grosse grippe. N'importe quoi de valable. Mais Will ne dit rien et finit par détourner le regard. Brian saute sur l'occasion et réitère « Sonny, allons-y, on commence à geler ici. Ravi de t'avoir revu Will... » Le degré d'hypocrisie contenu dans la dernière phrase et le manque totale de sincérité dans le ton aurait fait sourire Sonny s'il n'avait été aussi à cran. Il a envie de mordre et de secouer Will, de lui crier son adoration et sa lassitude. Il commence à marcher à côté de Brian quand il sent Will lui attraper le coude « Sonny, attends. Je voulais m'expliquer. Mais pas ici, dans le froid. Tu veux aller prendre un café quelque part ? » Sonny le regarde avec consternation. Will se reprend et bafouille « En fait, tiens, j'irai bien à ce nouveau café qui donne sur le Horton Square. On m'en a dit beaucoup de bien... » Sonny entend Brian soupirer. Lui-même s'est adouci toutefois et il préfère percer l'abcès maintenant. « Écoute, Brian, on va reporter cette conversation à une autre fois. J'ai des choses à voir avec Will. » Brian secoue la tête, vaincu et murmure un au-revoir. Sonny ne l'entend pas de toute façon. Il n'y a plus devant lui que Will et il se laisse remplir par la sensation régénérante de sa présence. Tous deux se mettent à marcher, silencieux.

Quand ils pénètrent dans Common Ground, Sonny ne peut empêcher un sentiment de profonde fierté à voir la mine admirative de Will. Lors de la fête entre amis, il manquait encore pas mal de mobilier et quelques décors. Aujourd'hui, le café est bouillant d'activité, résonnant de multiples conversations et Sonny réprime un sourire quand Will fixe son attention sur le canapé en cuir puis le regarder d'un air complice. Il attend toujours et sent sa patience s'effriter dangereusement. Il se rend bien compte que sa colère est disproportionnée, surtout pour un observateur extérieur et prend finalement l'initiative de relancer le dialogue « Tu nous as manqué à l'inauguration. Tu m'avais promis une guitare, si je me rappelle bien et un peu de soutien aussi. » Will prend un air penaud et ouvre encore un peu plus grand les yeux. « Sonny, je suis vraiment, vraiment désolé. Je comptais venir mais j'ai eu un... accrochage avec ma mère. Disons que j'ai eu besoin de prendre du recul et je suis allé passer quelques jours chez ma grand-mère et je ne suis pas... » Il bloque un moment puis finit « … plus arrivé à sortir de son appartement, jusqu'à ce matin. En fait, elle m'a mis dehors avec l'obligation de revoir du monde et c'est quand je t'ai vu tout à l'heure que je me suis rappelé de l'inauguration et... » Sonny relâche inconsciemment ses épaules. Cette explication a plus de trous qu'un gruyère mais elle n'en sonne que plus vraisemblable. Et il se rend bien compte de l'effort douloureux que cette demi-confession a demandé à Will qui paraît vidé. Sonny décide d'enterrer la hache de guerre et se dirige vers le comptoir. « Prêt à essayer ton premier café ici ? Qu'est-ce que tu prendras ? » Will souffle doucement et se glisse sur un des tabourets de bar. « Noir, sans sucre. Merci » Et dans ce merci, Sonny entend beaucoup plus que de la politesse. Il y ressent la gratitude, pleinement apparente de Will pour l'avoir écouté et pardonné et aussi pour ne pas avoir voulu en savoir plus. Il pose la tasse de Will devant lui, puis se sert lui aussi et lève la main. Will cogne leurs tasses et reprend « OK, j'avoue, je suis bluffé. C'est dingue d'avoir obtenu un résultat pareil. Vous vous en sortez avec vos employés ? » « Dans l'ensemble, oui. La difficulté majeure, c'est de gérer les heures de chacun. Chad s'est débarrassé de cette responsabilité sur moi et je commence à voir des tableaux de service quand je ferme les yeux. » Will pouffe et paraît prêt à répondre, mais son portable se met à sonner. Il ne décroche pas et soupire en voyant le nom affiché. « Sonny, c'est... Je vais devoir y aller... je... » Sonny pose une main sur celle de Will et dit doucement « Pas de problème, vas-y. Rappelle-toi juste que tu avais parlé de devenir un habitué. » Will tourne sa main et serre rapidement les doigts de Sonny « J'y veillerais. A bientôt !» Il s'éloigne mais Sonny reprend « Attends, Will, je voulais te dire... Pas que je veuille me montrer indiscret ou quoi, mais... si tu veux parler de quoi que ce soit... de ce qui te préoccupe... je suis là. » Will plante ses yeux dans ceux de Sonny et dit, d'une voix étonnamment assurée « Je sais. »