Tout le monde ressemble à Sonny dans cette maison. Il y a des cousins de partout, c'est difficile de repérer qui est qui, étant donné qu'ils arrivent d'autres maisons, rentrant et sortant sans prévenir pour venir lui serrer la main et l'admirer. Sonny a pris la précaution d'insister lourdement au téléphone sur le fait qu'il venait avec un petit ami et le message est passé. Une grande-tante qui passait par là fronce bien les sourcils quand Sonny prend la main de Will pour passer à table, mais ça s'arrête là. Il faut dire que Will, aussi peu grec qu'il soit, a fait impression, autant par sa beauté irréelle (Sonny a toujours du mal à accepter l'idée que son chéri à lui soit si... à couper le souffle) que par ses manières polies et réservées.
Ils se posent devant un vrai repas grec, aux saveurs telles que Sonny se rend compte que ce qu'il a pu manger chez son oncle pâlit en comparaison. Ça discute de partout dans un brouhaha affectueux avec les enfants qui passent sous les tables. Un des cousins, Grégorios, s'est proclamé interprète et explique à Will tout ce qu'il y a dans les plats. Mais il a beau parler anglais il ne comprend pas l'expression « Non merci, je n'ai plus faim. » Après éclaircissement, Sonny et Will ne peuvent toutefois pas sortir de table avant d'avoir le ventre prêt à exploser. La maîtresse de maison, Marina, les regarde d'un air inquiet. Will la voit partir vers la cuisine et lance un 'au-secours' silencieux et pathétique. Sonny feint un bâillement et réussi à faire bailler la moitié de l'assemblée. Will sourit et le suit dans leur chambre.
« J'ai trop mangé. » « Je sais, chaton. » « Non, sérieusement, j'ai mal au ventre... » « Moi aussi, on a intérêt à bouger pas mal cet après-midi quand il fera moins chaud. » « Non, je bouge plus, plus jamais. » Will a l'air ridicule et adorable. Sonny prend une photo en cachette, en calculant déjà comment s'en faire pardonner de retour à Salem.
Mais après une trop courte sieste, Grégorios les appelle et bientôt, ils se retrouvent à cinq dans une toute petite voiture, genoux contre genoux. Angélique, la femme de Grégorios, a décidé d'appeler Will 'Apollon' malgré ses dénis répétés et lui tape sur la cuisse dès qu'elle part dans des explications enthousiastes. Will le prend bien et regarde la vue en question. Tout à coup, son teint change et il recule dans la voiture, cognant Sonny à l'épaule. Sonny fronce les sourcils, tout en écoutant leur guide improvisé lui répondre « Non, ce ne sont pas des tours, attendez vous allez voir ça. C'est le pont suspendu le plus long du monde ! » et enfin Sonny comprend. C'est magnifique, les piliers disparaissent à l'horizon, reliant Rio et Antirrio à travers le golfe. Mais Sonny garde aussi un œil sur un Will en train de se crisper, le plus discrètement possible. Ils croise son regard et Will souffle « S'il te plaît... ».
Sonny réfléchit vite. Il tape l'épaule de leur conducteur « Hé, Grégorios, est-ce qu'on ne verrait pas mieux le pont par en-dessous ? Par exemple d'un bateau promenade ? » L'idée est tout de suite acceptée et Sonny entend un murmure quand il sort de la voiture « je te revaudrai ça ce soir, promis. » Il se retient de rire et se concentre sur son apprentissage de la langue grecque.
Le soir, ils vont au restaurant ce qui leur permet de se limiter à de la soupe de Tzatziki arrosée d'un apéritif anisé que Will a le droit de boire légalement sur le sol grec. Après avoir fini son verre, Sonny est pris d'un doute et déchiffre la teneur en alcool qui approche les 50%. Will en est à son deuxième verre et commence à piquer du nez.
Du coup, les remerciements promis sont reportés. Will passe la soirée à parler à leur lampe de chevet. Sonny en fond. Surtout que Will est en train d'expliquer à quel point il aime Sonny et combien il est merveilleux. La lampe ne se sent pas très concernée mais Sonny en a les larmes aux yeux et serre son amoureux aussi fort qu'il peut dans ses bras. Will est un vrai mollusque. Il ouvre des yeux vagues et sourit « Héééé, mon chéri... » avant de les refermer et de s'endormir aussitôt.
Le point de vue de Will
J'ai tellement mal à la tête que je n'arrive pas à garder les yeux ouverts. Et ce putain de soleil grec n'arrange pas les choses. On m'a prêté un chapeau en paille trop grand que j'enlèverai quand Sonny rentrera (il me va vraiment pas). Ça fait trois fois que je cours aux toilettes et Lydia rit de plus en plus. Elle a deux ans de moins que moi et est encore au lycée. Elle habite la maison à côté et je ne sais pas trop à quel degré elle et Sonny sont cousins. Elle est en bikini, allongée sur une chaise longue, et elle bavarde depuis que je suis sorti ce matin. Avec la gueule de bois que je me paye, c'est vraiment pas le pied, mais à l'intérieur, Marina me glisse des assiettes sous le nez dès qu'elle me croise, alors j'ai choisi le moindre mal.
Mon short vibre, et ça me fait encore plus mal aux cheveux. Je sors le portable de ma poche en grimaçant. C'est un texto de Sonny 'Regarde ça comme c'est beau !' avec une photo prise de très très haut. C'est en effet magnifique mais j'ai les jambes qui se dérobent rien qu'à imaginer l'altitude. Je réponds 'Très. Sois prudent.' et je pose le portable par terre. Lydia s'agite pas loin « Dis, Will, tu veux pas aller te baigner ? » « Non, merci. Je suis pas très en forme... » Elle met sa main en visière pour me regarder et ricane encore. « C'est pour ça que t'es par parti grimper avec Sonny ? A cause de la gueule de bois ? » Je hausse les épaules. Elle ajoute « Il est vraiment patient avec toi. Moi à sa place, je serai passé à quelqu'un d'autre ! T'es vraiment une chiffe molle pour un mec... Enfin, presque un mec. »
Le choc est tellement fort que j'en oublie de ne pas bouger et me retrouve à courir à l'intérieur. Mais cette fois, je ne ressors pas, je reste assis sur le battant des toilettes, la tête dans les mains. Je ne m'attendais pas à de l'homophobie chez quelqu'un de si jeune. Les autres ados de cette famille sont super ouverts d'esprits et je me disais que ça doit être une question de génération, comme chez nous. Le problème c'est qu'elle a quand même mis le doigt sur quelque chose. Quelque chose que j'essaie d'ignorer, mais depuis qu'on est arrivé, c'est de plus en plus dur. Je suis une chiffe molle. J'ai peur de tout et Sonny est vraiment mal assorti avec moi.
J'ai fini par me recoucher. Dans le brouillard où je suis, j'entends enfin Sonny rentrer. Il ouvre la porte doucement, et je fais semblant d'encore dormir pour qu'il aille rejoindre les autres en bas. Pas la peine que je lui gâche encore ses vacances.
Le point de vue de Sonny
Je meurs de faim. Je me sens même capable de tout avaler ce que Marina va me présenter. Mais Will n'est pas là. On m'explique qu'il est en train de cuver dans notre chambre. Mon chaton... Il est encore endormi et toujours aussi adorable. Je l'aime tellement. J'ai besoin de lui, il m'a manqué ce matin. Je caresse ses cheveux, doucement, il a sûrement encore mal. Il ne réagit pas. Je m'arrache de sa contemplation et je descends goûter au caviar d'aubergine. En fermant la porte, je crois entendre un bruit, comme un soupir, mais j'ai dû rêver.
