THE TRUTH UNDERNEATH

Sherlock et Molly, en couple depuis des mois, ont trouvé leur équilibre. Tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes, entre les enquêtes de Sherlock et les activités professionnelles très particulières de Molly.

Mais un petit grain de sable va menacer cette belle harmonie. Sherlock et Molly se retrouvent embarqués à élucider un cold case vraiment très très cold. Des fantômes vont-ils surgir du passé ? Pour le savoir, il faut lire jusqu'au bout !

Avertissement : certaines similitudes avec un célèbre film ne sont pas totalement fortuites. Lequel ? Ah, je suis sadique, je vous laisse chercher !


Juin 2016

Un Sherlock frustré était un Sherlock grognon. Pas furieux, non. Ni même de mauvaise humeur. Juste maussade. Et anormalement silencieux.

Molly, comme toujours, compatissait car elle partageait son point de vue – à ceci près qu'elle réagissait différemment. Le détective, en tee-shirt, pantalon de pyjama et robe de chambre, était assis à la table de la cuisine et absorbait sa première tasse de thé de la journée, ainsi que les biscuits confectionnés la veille par Mrs Hudson. Plongé dans ses réflexions moroses, il grignotait du bout des dents. Un très net progrès car, un an plus tôt, il aurait tout bonnement refusé de se nourrir. En quelques mois, Molly avait accompli l'exploit de le convertir, tout en douceur, à la nécessité absolue de repas réguliers et équilibrés. La conséquence immédiate de ce petit progrès se traduisait par une amélioration sensible de son état de santé. Il avait vécu deux années très compliquées après son retour parmi les vivants et sa réadaptation à un quotidien qui avait subi bien trop de modifications à son goût. Bien que menant une existence très désordonnée, Sherlock n'aimait pas les changements – les amis qui se marient, les proches qui meurent, les squelettes exhumés des placards de son enfance… Quand la coupe était pleine et qu'il se retrouvait trop longtemps face à lui-même, il plongeait. Pas dans une dépression sans fond mais dans les substances chimiques – ce qui revenait au même. Les années passant, ces excès se répercutaient sur son organisme avec des effets de plus en plus désastreux. Il revenait de loin.

Molly glissa ses bras autour de son cou et frotta sa joue contre la sienne – il piquait un peu, ne s'étant pas encore rasé.

- Je suis désolée, chuchota-t-elle, les lèvres sur sa pommette.

- Ce n'est pas ta faute… marmotta-t-il sans conviction.

- La nature est mal faite.

- Mmm…

- Dis-toi que ça pourrait être pire si, toi aussi, tu perdais ton sang durant cinq jours chaque mois.

Il se contenta de reposer sa tasse presque vide sur la table et de presser le poignet de la jeune femme entre ses longs doigts de musicien.

La veille au soir, il était allé la chercher à l'aéroport. Molly rentrait de Washington DC où, quinze jours plus tôt, elle était partie assister à un colloque réunissant les plus éminents médecins-légistes et pathologistes de la planète. Sherlock, à son grand dépit, n'avait pu l'accompagner – et pourtant, le sujet le passionnait ! Il était enlisé jusqu'au cou dans une ténébreuse affaire de meurtres en série aux quatre coins de Londres. Scotland Yard, comme toujours à la ramasse, avait besoin de lui. Il lui avait fallu la bagatelle de neuf jours pour en démêler tous les tenants et les aboutissants avec, à la clé, l'arrestation tapageuse d'une personnalité de premier plan dénuée de tout sens moral. Enfin libéré de ses contraintes, Sherlock avait alors activé ses précieuses ressources cérébrales pour célébrer en grandes pompes le retour de Molly. Et comme toujours, il n'avait pas choisi la demi-mesure. Il s'était arrangé pour expédier Mrs Hudson, John Watson et Rosie le plus loin possible de Baker Street sous divers prétextes. Puis il était passé aux choses sérieuses : un menu commandé chez le meilleur traiteur de la ville, un dîner aux chandelles, une ambiance tamisée, une nouvelle composition de son cru au violon, une gerbe de fleurs somptueuses. Il avait même pris la peine de passer chez un joailler, non pour acheter une bague – il ne tenait pas à ce que Molly se méprenne sur ses intentions –, mais une paire de boucles d'oreilles en argent délicatement ciselées.

Bien qu'épuisée par son colloque et son voyage, Molly avait apprécié les efforts déployés avec un enthousiasme sans ambiguïté. Savouré le dîner, écouté, les larmes aux yeux, le morceau de violon, admiré les fleurs et accroché les boucles à ses oreilles. Puis elle avait gratifié son chevalier servant d'un très long baiser en guise de remerciement. Réaction que, bien sûr, Sherlock avait anticipée et appelée de tous ses vœux. Il n'avait cependant pas prévu qu'au moment où il glisserait ses mains baladeuses dans son corsage, avec l'évidente intention de se livrer à des activités beaucoup plus horizontales, Molly l'arrêterait aussitôt avec un sourire gêné, mauvaise période du mois oblige. Ce qui avait quelque peu refroidi l'ambiance.

- Ce n'est pas si terrible, chuchota-t-elle.

- Je déteste la nature ! grommela-t-il.

- Je ne l'aime pas tellement non plus quand elle se réveille de cette façon. Et rappelle-toi que je suis la première à en subir les inconvénients.

Il s'abstint d'ajouter quoique ce soit – le sujet ne méritait aucun développement – et se contenta de l'attirer sur ses genoux, en enfouissant son visage dans son cou. Mois après mois, Molly mesurait les métamorphoses de Sherlock Holmes. Cet homme, qui s'était préservé si longtemps de la moindre relation sentimentale par crainte d'y perdre son efficacité mentale, lui exprimait pourtant toute son affection dès qu'il en avait l'occasion. Elle adorait cette facette inattendue du détective.

Une bonne demi-heure s'écoula sans que ni l'un ni l'autre, blottis dans leur chaleur commune, n'esquisse le moindre mouvement. Ils auraient pu rester ainsi toute la journée, immobiles, accordés sur une même respiration, un même rythme cardiaque, une même torpeur bienheureuse, dans un parfait unisson. Les astres poursuivaient leur course nébuleuse dans l'immensité de l'espace, la terre continuait de tourner sur elle-même, l'humanité croissait et se multipliait, Londres vibrait sourdement dans ses profondeurs. Eux figeaient le temps dans leur bulle de félicité.

Qu'un grain de sable creva soudain sous la forme toute aussi inopinée que désagréable de la sonnerie insistante de la porte d'entrée.

- Non, dit Molly.

- Non, approuva Sherlock, sans relâcher son étreinte.

Décision commune qui fut aussitôt contrecarrée par la porte qui s'ouvrait et les pépiements étouffés de Mrs Hudson.

- Je croyais que tu l'avais envoyée assister à un spectacle de danse à Cardiff ? dit Molly.

- Cette vieille pie a des fulgurances de météore !

- Sherlock !

- On ne se méfie jamais assez des personnes âgées. En particulier quand il s'agit de Mrs Hudson. Ses ressources dépassent l'entendement.

- Tu n'as toujours pas digéré qu'une femme de son âge t'ait menacé avec ton propre pistolet et trimballé, menotté, dans le coffre de sa voiture de sport.

- C'était méchant !

- Et tu étais complètement défoncé !

- Mmmpppfff !

Un bruit de pas caractéristiques résonna dans les escaliers, suivi du murmure non moins caractéristique de Mrs Hudson et du grincement ténu de la porte de l'appartement lorsqu'elle l'entrouvrit.

- Hoo, hoo ? Sherlock, vous êtes réveillé ? Vous avez une cliente !

Un soupir exaspéré s'échappa de la poitrine de Sherlock. Il reposa Molly sur le sol en déclarant :

- Je me débarrasse de l'enquiquineuse et je reviens !

- Il faudrait peut-être que nous fermions la porte à clé, le soir…

- Et si John a une envie pressante ? Et si Rosie est malade ? Et si Mycroft fait un cauchemar ?

Elle éclata de rire. Deux mois auparavant, John avait convaincu Mrs Hudson de faire aménager au deuxième étage un cabinet de toilette contenant l'indispensable : des WC, un lavabo et une table à langer. Le médecin ne tenait pas à être le témoin involontaire des activités nocturnes de ses amis quand il se rendait, en pleine nuit, dans la salle de bain. Salle de bain qu'une porte vitrée séparait de la chambre de Sherlock. Au temps pour l'intimité. En ce qui concernait Rosie, elle se portait le plus souvent comme un charme, hormis quelques accès de fièvre lors de ses poussées dentaires. Et si, par malheur, elle contractait quelque chose de plus sérieux qu'un rhume, son père était, de toute façon, le plus qualifié pour intervenir. Avec toute la sagesse qui le caractérisait, il avait pris le soin de stocker tout ce qui était nécessaire au quotidien de Rosie tant au premier qu'au deuxième étage. Quant à Mycroft… La probabilité que Mr Gouvernement déboule en pleine nuit au 221B Baker Street, pour d'autres raisons que d'éponger les éventuels débordements de son frère, équivalait à un chiffre proche du néant. Depuis que Molly avait emménagé avec Sherlock, c'est-à-dire neuf mois plus tôt, il n'avait jamais eu à intervenir à des heures indues.

La mauvaise foi de Sherlock frôlait la stratosphère. Pour une raison que Molly n'avait pas encore élucidée, il détestait les portes fermées. Elle avait eu toutes les peines du monde à le convaincre d'au moins rabattre systématiquement celle du palier lorsqu'ils allaient se coucher.

- Allez, va voir. Je vais ranger la cuisine.

Un second soupir, cette fois très contrarié, résonna dans l'appartement. Sherlock n'avait pas envie et la cliente mystère risquait fort d'essuyer les plâtres de ce flagrant manque d'entrain. Aussi Molly s'empressa-t-elle d'ajouter :

- Et tiens-toi bien. Tu es un grand garçon bien élevé, pas un gamin en pleine crise d'adolescence.

Ce qui lui valut un regard torve. Si Sherlock mettait un point d'honneur à afficher une attitude exécrable quand il n'était pas d'humeur, il n'aimait guère, en revanche, qu'on l'infantilise et ne se privait pas de le faire savoir. Sauf quand il s'agissait de Molly à qui il avait accordé des privilèges quasi sans limites, convaincu qu'il avait beaucoup à se faire pardonner et que l'éternité n'y suffirait pas.

Sans prendre la peine de resserrer les pans de sa robe de chambre, qui bâillait largement sur son tee-shirt et son pantalon de pyjama, il traversa l'appartement pieds-nus. Mrs Hudson babillait comme un bengali sur le palier. Sherlock en déduisit aussitôt qu'elle connaissait la visiteuse, sans doute une bonne amie à elle. Il arriva à la hauteur de la porte et… se figea.

- Allons bon, tu t'es levé du pied gauche ? J'espère que je ne t'ai pas interrompu dans tes petites activités intimes…

Il en fallait vraiment beaucoup pour le déstabiliser. Genre une sœur tout aussi cinglée que supérieurement intelligente qui entreprend de lui infliger une série de petits jeux d'une perversité inouïe. Mais pour une fois, il devait s'avouer qu'il ne s'attendait pas du tout à la silhouette plantée sur le palier, qui le détaillait des pieds à la tête avec une voracité non dissimulée. Ces yeux clairs, ce visage délicat aux pommettes hautes artistiquement maquillées, cette expression tout aussi déterminée que volontaire… Il en resta sans voix.

- Oh, Sherlock, vous pourriez au moins lui dire bonjour ! le gronda Mrs Hudson, réprobatrice.

Cette fois, pourtant, elle était habillée. Une tenue en inadéquation totale avec sa personnalité mais des plus logiques : un hoodie à la capuche rabattue, un jogging sans doute hors de prix et des baskets estampillées d'une marque célèbre. Pas évident de passer sous les radars et l'œil acéré des caméras de surveillance pour une fugitive censément morte depuis des années. D'où la nécessité de quelques sacrifices vestimentaires. Le cerveau de Sherlock enchaînait les déductions sans pour autant produire le moindre effet sur ses cordes vocales. Irène Adler possédait un art consommé de le prendre au dépourvu.

Elle s'avança vers lui avec un sourire victorieux accroché d'une oreille à l'autre, tandis que Mrs Hudson redescendait l'escalier, et lui tapota la poitrine du bout de son ongle impeccablement manucuré :

- Je m'attendais à un accueil plus chaleureux, je ne te le cache pas. Tu avais plus de classe autrefois.

- Sherlock ?

Molly, intriguée par les bruits de voix, venait de s'avancer dans le salon. Elle portait ce matin-là l'une des chemises de Sherlock et, heureusement, un legging qu'elle avait enfilé à la hâte en se levant. Le sourire d'Irène s'élargit encore, très goguenard, cette fois :

- Oh, oh ! s'exclama-t-elle, ravie. Mais beaucoup de choses ont changé ici ! Une petite souris a apprivoisé le gros matou ! La domestication, Sherlock, vraiment ? Et moi qui te prenais pour un grand fauve solitaire !

Elle scanna Molly des pieds à la tête de son regard acéré. La pathologiste, déconcertée, piqua un fard et se mordit les lèvres. Elle n'avait jamais été confrontée à un prédateur du genre humain et ignorait comment réagir à ses provocations oiseuses.

- Mmm… ronronna Irène, en repoussant sa capuche en arrière, libérant par la même occasion ses longs cheveux brillants. Mignonne, la petite souris. Un peu plate à mon goût. Pas assez sophistiquée. Parfaitement transparente.

Elle tournait à présent autour de la légiste comme un animal affamé. Tétanisée, Molly ne remuait pas d'un cil tandis que la carnation de ses joues s'accentuait à chaque remarque désobligeante.

- Quelle est la prochaine étape, Sherlock ? Un pavillon en banlieue avec un jardin, un chien, de gentils petits marmots et une vie de famille ordinaire ? Je ne t'aurais jamais cru si friand de… normalité !

- Sherlock… geignit Molly d'une voix faible.

Cette plainte ténue le tira brusquement de sa transe. En deux pas il se plaça entre Molly et Irène. De sa voix la plus grave, il répliqua :

- Je suppose que tu n'as pas pris le risque de venir jusqu'ici pour commenter ma vie privée ou la plastique de Molly ?

- Molly ! s'esclaffa Irène. Une petite souris avec un nom de petite souris ! Je commence à comprendre pourquoi tu bloques tous mes messages depuis huit mois… Sherlock amoureux ! Je n'imaginais pas voir ça de mon vivant !

- Dois-je te rappeler que tu es morte depuis des années ?

- Dois-je te rappeler que tu es l'artisan de ma survie ?

- Conseil d'ami : si tu y tiens, à ta survie, éviter d'énerver Molly.

- Que pourrais-je bien redouter d'une petite souris, si mignonne soit-elle ?

Irène tenta de le contourner pour accéder à nouveau à sa proie mais Sherlock avait le monopole de la taille et de la force. Elle fit donc marche arrière, sans pour autant se départir de son expression railleuse :

- Puis-je te demander où vous vous êtes rencontrés, tous les deux ?

- À la morgue ! répliqua Sherlock d'une voix glaciale.

- Comme c'est romantique ! Des sous-sols, des frigos, des cadavres !

- Laisse-la tranquille !

- Gentleman protecteur, hein !

- Oh, ce n'est pas elle, que je protège, mais toi ! Tu n'imagines même pas tout ce qu'elle pourrait te faire avec ses scalpels et ses ciseaux !

- Tu as toujours eu le don de m'exciter, Sherlock…

Il détestait ces joutes verbales, trop étranger dans le registre des allusions intimes pour répliquer sur le même mode. Irène, comme à son habitude, jouait, maniant à merveille l'arme de la provocation. Mais, jusqu'à preuve du contraire, il avait toujours, à la fin, gagné la partie.

- Qu'est-ce que tu veux ?

- N'ai-je pas le droit de rendre visite à un vieil ami ? En souvenir de tous ces moments si particuliers que nous avons vécus ensemble…

Sherlock se contenta d'émettre un de ses rires sourds qui résonnaient dans sa poitrine avec des échos de caverne. Il reprenait l'avantage.

- Tu connais les règles, répliqua-t-il, imperturbable. Je te laisse dix minutes pour y réfléchir.

Il attrapa le poignet de Molly et l'entraîna jusqu'à la chambre à une vitesse telle que la jeune femme trébucha et manqua de s'affaler lourdement dans le vestibule. Une fois la porte refermée derrière eux, il s'appuya contre le battant, les bras croisés.

- Je suppose que tu as des questions.

Molly se laissa tomber sur le lit, les jambes coupées par la nervosité. Il n'était pas dix heures et elle avait l'impression d'avoir déjà couru un marathon !

- C'est Irène Adler, n'est-ce pas ?

- Oui.

- Je croyais qu'elle était morte ?

- Officiellement.

- Qui d'autre est courant ?

- John. Il a découvert la vérité par hasard l'été dernier. Et, à l'évidence, Mrs Hudson. Inutile de t'expliquer ce qui arrivera si Mycroft découvre qu'elle est en vie.

- Comme si j'allais raconter tous tes petits secrets à Mycroft !

Un sourire furtif éclaira le visage du détective. Molly, son coffre-fort le plus sûr.

- Qu'y a-t-il entre elle et toi ?

- Strictement rien. Elle rêvait de me mettre au tapis, je l'ai vaincue. Je ne t'ai jamais menti, Molly. Tu n'as rien à redouter d'elle.

- Tu en es sûr ? Elle est… tellement mieux que moi !

- Permets-moi de contredire sur ce point. Et même si c'était vrai, je te rappelle que tu vis avec moi pas elle. Il n'y aura jamais personne d'autre que toi.

La jeune femme le considéra longuement, avec un tic d'inquiétude.

- Quoi ?

- Ton sens de l'exclusif est effrayant.

- Parce que tu apprécierais que je m'intéresse à d'autres femmes ? demanda-t-il, abasourdi.

- Non. Bien sûr que non. Et ce n'est pas la question.

- Je ne comprends pas où tu veux en venir…

- Tu t'es menti à toi-même pendant des décennies, à t'enfermer dans ta carapace et à refouler toute forme de… sentiment. À chaque fois que la réalité t'a rattrapé – la mort de Victor, la mort d'Elizabeth, la mort de Mary –, tu as choisi l'échappatoire. En réécrivant tes souvenirs, en plongeant dans tes addictions. Pour te soustraire à la douleur et à la culpabilité. Sauf que ce n'est jamais la solution.

Sherlock, mal à l'aise, fourragea du bout des doigts dans ses cheveux en bataille. Depuis des mois, il s'efforçait de ne pas prendre la fuite quand Molly s'engageait dans ce genre de dialogue. Mieux valait Molly qu'un psy à qui il n'avait rien à dire. Mais à chaque fois, ces discussions le vidaient de toute sa substance. Il détestait l'introspection, exercice qui avait la fâcheuse tendance à lui souffleter au visage des vérités qu'il ne tenait surtout pas à entendre.

- Quelle est la solution ? demanda-t-il.

- Reconnaître que tu es un hypersensible. Ça n'a rien de honteux. Et accepter de faire ton deuil, même si ça te prend du temps. Ou ça finira mal.

- Mal comment ?

- Je préfère ne pas le savoir. Mais souviens-toi de ta sœur, quand elle t'a infligé l'épreuve du cercueil. Elle a ouvert toutes les vannes en grand. Et comment as-tu réagi ?

- Très mal… concéda-t-il. Une véritable vivisection.

- Je ne suis que moi, Sherlock. Tout comme Victor, Elizabeth et Mary.

- Ne jamais rien tenir pour acquis, murmura-t-il. Surtout pas les gens.

Elle acquiesça, des larmes plein les yeux. Toujours aussi embarrassé, il vint s'asseoir à côté d'elle et l'enveloppa de ses bras. Elle se mit à pleurer doucement, le visage pressé sur son tee-shirt.

- Si tu me disais ce qui t'inquiète au-delà de mon hypersensibilité ? Irène ? J'admets qu'elle est… hum… difficile à gérer. Son jeu favori consiste à déstabiliser son adversaire.

- Mais pourquoi moi ?

- Bah ! Elle t'envie, voilà tout.

- Tu m'avais dit qu'elle était lesbienne.

- Bisexuelle, plus exactement, avec un fort penchant pour les femmes, en effet. C'est de cette façon qu'elle assure sa sécurité.

- Avec toi aussi ?

- Pardon ?

- Je me demandais… elle a des documents compromettants qui te concernent ?

- Oh, elle ne demanderait certainement pas mieux ! Mais si c'était le cas, elle ne perdrait pas son temps à me provoquer, elle aurait déjà tenté de me faire chanter. Et tu oublies un détail important : je lui ai sauvé la vie, pas l'inverse. C'est moi qui mène la danse.

Molly hocha vaguement la tête, à peu près convaincue, tout en continuant à s'agripper au tee-shirt de Sherlock. Celui-ci déposa un baiser sur sa tempe et murmura :

- Elle a grossièrement interrompu notre petit-déjeuner. Mais puisqu'elle est là, je vais voir ce qu'elle veut. Et ensuite, je la mets dehors. Pour toujours.

- Et si elle revient ? Elle n'a pas l'air du genre à lâcher son os si facilement !

- Tu n'as pas été sans remarquer, depuis toutes ces années, que l'os en question est coriace.

Un sourire, cette fois, illumina le visage encore humide de Molly. Elle s'écarta un peu pour l'examiner en silence.

- Quoi ? demanda-t-il. J'ai une tache ?

- Non. Je préfèrerais que tu t'habilles.

- Mmm… Bonne idée. Plus elle attendra, plus elle sera pressée d'en finir.

- Et pas de robe de chambre. Ni de chemise de couleur.

- Tout-à-fait. Sobre et sévère. Tout ce qu'elle déteste.

Il prit encore le temps de poser ses lèvres sur les siennes.


Quand Sherlock revint au salon, vêtu de pied en cap, veste comprise, il retrouva Irène assise sur la chaise qu'il destinait à ses clients, plongée dans la presse du jour largement consacrée au futur référendum et à l'imminence d'un Brexit.

- Le premier ministre va sauter, déclara-t-elle tranquillement.

- Sans intérêt, répliqua Sherlock en s'installant dans son fauteuil. Viens en au fait !

- Tu es vraiment un client difficile !

- Tu es la cliente. N'inverse pas les rôles même si, je n'en doute pas, tu adorerais.

Un rire cristallin s'échappa des lèvres parfaitement dessinées d'Irène. Elle reposa le quotidien au milieu du fatras habituel qui encombrait la table du salon – ordinateur, livres, journaux, paperasses diverses.

- J'aimerais t'engager sur une affaire.

- S'il s'agit encore de chantage…

- Non, pas du tout. C'est un cold case. Une disparition non élucidée.

Bien malgré lui, Sherlock sentit son intérêt se réveiller. Rien ne le réjouissait davantage que de damner le pion à la police, là où elle avait échoué pendant des années. Toutefois, il rétorqua :

- J'y gagne quoi ?

- Oh, oh ! La vie de couple t'aurait-elle rendu cupide ?

Il ne répondit pas, se contentant de la fixer avec son expression la plus minérale. À nouveau, elle abdiqua.

- 20 000 livres à la commande. Le double à la livraison. De quoi acheter dix ans de couches à tes futurs rejetons… ou une bague de fiançailles à ta dulcinée.

- Je t'écoute, répliqua-t-il, imperméable à la pique.

Elle croisa les jambes et s'appuya confortablement au dossier de sa chaise.

- Michael Stewart, 36 ans, fermier dans la région de Bedford. Disparu sans laisser de traces.

- Quand ?

- Le 21 juin 1982. Comme chaque matin, il est parti vendre ses produits au marché avec sa camionnette. De nombreuses personnes l'ont croisé et lui ont parlé au cours de la journée. Mais le soir, le trou noir. Nul ne l'a jamais revu.

- La police a bien dû faire une enquête…

- Elle n'a jamais dégoté le moindre indice. Ah ! J'oubliais ! Son véhicule a été retrouvée dès le lendemain à trois cent mètres de la ferme, à l'entrée du chemin d'accès. À l'intérieur, il y avait tous les papiers de Michael Stewart – carte d'identité, permis de conduire, assurance – et sa recette de la journée.

- Pas de traces à l'extérieur ?

- Non. Il avait énormément plu durant la nuit.

Les hypothèses s'allumaient dans les méandres de la boîte crânienne de Sherlock aussi rapidement que des fusées de feu d'artifice. Ainsi que la certitude qu'il tenait un 8. Possiblement un 9. L'occasion était vraiment trop belle pour la laisser passer, quitte à se coltiner à un petit voyage de quelques jours dans la campagne anglaise. Bedford… Pas la ville qu'il préférait.

- Il vivait seul ?

- Non. Il était marié et père de deux petites filles en bas-âge. Personne d'autre à part un oncle qui vivait dans une petite maison mitoyenne. Sa famille habite toujours au même endroit. Ce sont des gens très appréciés dans le secteur.

Il se plongea dans ses pensées, les mains jointes sous le menton, les paupières presque closes. Pour quelle raison un paisible cultivateur s'évanouirait-il soudainement dans la nature ? Une double vie ? Une autre identité ? Un secret inavouable ? Ou bien avait-il été trucidé en rentrant chez lui ? Mais dans quel but puisque le contenu de sa fourgonnette était intact ?

Sherlock noya cependant son excitation – un 8, bon sang ! – sous une épaisse couche d'indifférence et déclara d'un air profondément ennuyé :

- D'accord, je prends. Maintenant, va-t'en, laisse-moi réfléchir.

Cette fois, Irène ne répliqua rien et sortit une épaisse enveloppe de son sweat-shirt qu'elle déposa sur la table, à côté de l'ordinateur. Puis comme Sherlock avait repris son attitude de statue contemplative, elle se leva avec une expression déçue – il n'avait même pas daigné vérifier le contenu de l'enveloppe.

Elle hésita. Lui balancer une dernière vanne avant de s'esquiver ? La tentation lui brûlait les lèvres. C'était tellement facile ! Mais allait-il seulement entendre ? À en juger par son retrait manifeste dans son fameux palais mental, à la recherche d'on ne sait quelle inspiration – elle ne lui avait pas donné beaucoup de grain à moudre –, c'était plus qu'improbable.

Irène remit la capuche sur sa tête et tourna les talons en direction de la porte.

- Envoie-moi un texto quand tu auras résolu l'affaire. Tu sais comment me joindre. Je te ferai parvenir sans délai le complément de l'acompte. Adieu, Sherlock.

Il ne répondit rien. Pas un muscle de son visage ne tressaillait. Dépitée, elle franchit le seuil de l'appartement. Le bruit de ses pas décrut dans l'escalier. Seulement alors, Sherlock ouvrit un œil, avec une grimace malicieuse au coin des lèvres. Il attendit encore le claquement de la porte d'en bas avant de jaillir comme un diable hors de son fauteuil et d'arpenter le salon à grandes enjambées. Il avait décroché un 8 sans intervention de Scotland Yard !

- Molly ! clama-t-il, joyeux comme un enfant un matin de Noël.

La jeune femme surgit dans la cuisine, avec une expression attendrie.

- J'ai tout entendu, dit-elle. Elle t'a vraiment donné 20 000 livres ?

- Bah, recompte si ça t'amuse !

Ce qu'elle s'empressa aussitôt de faire. Petites coupures de 10 et 20 livres. Les billets n'étaient pas neufs et les numéros ne se suivaient pas.

- Elle ne fabrique pas de fausse monnaie, dit Sherlock. Molly, le jeu reprend, nous partons à la campagne !

- Parce que tu veux m'emmener ?

- John est absent et tu as droit à quatre jours de repos post-colloque, non ?

- Mais comment… non, laisse tomber. Sherlock, ça ne t'intrigue pas ?

- Bien sûr que si ! Cette histoire est fascinante !

- Oui, j'imagine que tu as hâte de te jeter à corps perdu dans ton enquête. Mais ce n'est pas ce qui m'interpelle. De nombreuses personnes disparaissent sans laisser de traces chaque année et, pour un certain nombre d'entre elles, ne refont plus jamais surface. Pourquoi Irène Adler s'intéresse-t-elle à un obscur fermier disparu en 1982 ?

Le détective s'effondra dans son fauteuil, ses longues jambes étalées devant lui, les bras en croix, les yeux fixés au plafond, béat.

- Ah, Molly ! Ta question ne manque pas de pertinence. C'est la première qui m'a traversé l'esprit. Et je l'ai aussitôt classée, la réponse étant d'une aveuglante évidence.

- Ah bon ? Mais en 1982, Irène Adler n'avait certainement pas plus de deux ou trois… oh !

- Félicitations, tu es beaucoup plus rapide que John !

- Elle porte donc un pseudo ?

- Il y a six ans, quand Mycroft m'a forcé la main sur l'affaire du scandale, j'ai bien sûr fait mes recherches. Facilitées, il va sans dire, par les moyens illimités que mon très cher frère mettait à ma disposition. Aucune trace de « notre » Irène Adler avant 2005. Pas de papiers d'identité, pas de passeport, pas de compte-en-banque, pas de numéro de sécurité sociale, pas de téléphone, pas même un foutu courriel, rien ! Dès lors, j'ai compris qu'Irène Adler était son nom de scène. Aujourd'hui, elle vient de nous livrer indirectement son véritable patronyme et une partie de son histoire.

- Irène Stewart, environ trente-six ans, native de Bedford…

- Ou un autre prénom qu'Irène. Elle a effacé tout ce qui la reliait à ses origines.

Il se jeta sur son ordinateur comme un tigre enragé et se mit à pianoter frénétiquement. S'appuyant sur son épaule, Molly regarda défiler les pages. Rien de bien de consistant. La femme de Michael Stewart, Dorothea, habitait à une vingtaine de kilomètres de Bedford, au beau milieu des prairies et des bois, parfois entrecoupés de champs de céréales. Elle n'élevait ni vaches, ni moutons, mais des poissons, dans six bassins situés à environ cinq cent mètres du bâtiment d'habitation, derrière une grande dépendance. L'oncle de Michael Stewart, Edgar, quatre-vingt-quinze ans, habitait toujours dans sa maison. Quant à la fille aînée, Olivia, elle était mariée au boulanger du village le plus proche et avait un enfant de cinq ans à qui elle avait donné le prénom de son père disparu.

Sherlock entreprit ensuite d'éplucher les archives des journaux sans dénicher davantage qu'un entrefilet dans un quotidien local.

- Ce n'est pas étonnant, lui fit remarquer Molly.

- Pourquoi ça ?

- Les journalistes étaient occupés ailleurs.

- Que peut-il y avoir de plus important que la disparition inexplicable d'un père de famille ?

- Au hasard… la naissance du prince William ?

- Qui ça ?

- Sherlock !

Et comme il continuait à la regarder avec un étonnement sincère, elle soupira :

- L'héritier de la couronne britannique. Il est né le 21 juin 1982.

- Ah bon… Je croyais qu'il s'appelait Charles et qu'il était plus vieux.

- Sherlock, au nom du ciel ! La reine a quatre-vingt-dix ans. Elle a eu des enfants, dont l'aîné est Charles. Et Charles lui aussi a eu des enfants, William et Harry. William sera un jour roi d'Angleterre.

- Grand bien lui fasse ! Je ne comprends toujours pas pourquoi tu gaspilles de l'espace cérébral à stocker des informations aussi inutiles !

- En l'occurrence, celle-ci est utile, puisqu'elle explique pourquoi les journaux n'ont presque pas relayé la disparition de Michael Stewart.

- Ce qui a évité à sa famille d'être harcelée par les vautours de la presse à sensation. Finalement, la monarchie britannique sert parfois à quelque chose.

Il ne changerait jamais. Molly abandonna la partie – c'était peine perdue. Déjà, il mémorisait toutes les données qui lui tombaient sous les yeux, analysait, synthétisait et nourrissait tous les embryons d'hypothèse qui germaient dans son esprit.

- Je vais préparer les bagages, dit-elle. Pour combien de jours ?

- Mmm… Deux. Si la famille est coopérative, les choses devraient avancer rapidement et… oh, qu'est-ce que c'est que ça ?

Molly revint en arrière. Sur l'écran de l'ordinateur s'affichait la page d'accueil du site officiel d'une émission de télévision.

- Crimewatch ? dit-elle. La famille a participé à Crimewatch ?

- Tu connais ce programme ?

- Évidemment ! Ça fait plus de trente ans qu'il existe ! Je suis étonnée que tu ne sois jamais tombé dessus. À moins que John ait délibérément choisi de t'en détourner, tu serais intenable !

- Et ça marche ?

- Quelquefois. Lance la vidéo, pour voir…

Durant les dix minutes suivantes, ils regardèrent en silence le sujet, vieux de quinze ans, présentant la femme et la fille aînée de Michael Stewart, quelques témoins l'ayant croisé le jour de sa disparition et des images de la ferme piscicole. Un clip reconstituant les événements avec des acteurs concluait la séquence.

- L'émission a fait chou blanc, dit Molly. Et nous n'avons rien appris de plus.

- Mmm… Je ne suis pas d'accord. L'animateur indique que les deux filles ont beaucoup insisté pour que la télévision s'intéresse à leur affaire. Qu'en déduis-tu ?

- Que Dorothea Stewart, elle, ne semble pas très curieuse de savoir ce qui est arrivé à son mari ou elle aurait remué ciel et terre bien avant…

- Conclusion ?

- Soit elle sait parfaitement où il est. Soit elle ne tient pas à le revoir. Soit les deux.

- Mais elle a élevé ses filles dans le souvenir d'un père aimant. Si des problèmes existaient dans le couple, elle ne leur a rien dit.

- Comment…

- Elles ont voulu participer à une célèbre émission de télévision et Irène vient de me demander d'enquêter.

Molly opina du menton. Une fois de plus, elle avait fini par se blottir sur les genoux de Sherlock et méditait, la tête sur son épaule. Des questions se bousculaient dans son esprit, mais pas de celles qui pouvaient faire avancer l'enquête. Cette enfance et adolescence sans père avait-elle affecté Irène – ou peu importe le prénom qu'elle portait – au point d'infléchir sa destinée vers l'existence qu'elle menait ? Elle compatissait, songeant à son propre père et à son chagrin intarissable quand elle l'avait perdu, bien trop tôt à son goût.

- Molly, je t'entends réfléchir !

- Je me disais…

- Tu as tort. Irène a choisi son destin. Tout comme sa sœur a choisi d'épouser le boulanger et d'avoir un enfant. Et non, mes parents n'ont eu strictement aucune influence sur mes orientations professionnelles.

- Mais comment… oh, je ne veux même pas savoir ! Quand partons-nous ?

- Cet après-midi. Il doit y avoir un train vers 15h00 à St. Pancras.

- Tu as mémorisé tous les horaires ?

- Bien sûr que non. Disons que j'ai une histoire personnelle avec Bedford.

- Quelle histoire ?

Il ne répondit rien, brusquement absorbé par le contenu de son portefeuille et les numéros de sa carte bancaire. Molly posa ses mains de chaque côté de son visage et le força à la regarder, le sourcil impérieux.

- Bedford ! ordonna-t-elle. Maintenant !

- Ce n'est pas important et il vaudrait mieux que je réserve nos billets de train pour…

- Si tu ne craches pas le morceau, tu pars tout seul.

C'était l'une des pires menaces qu'elle pouvait proférer. Sherlock se vantait volontiers d'être un loup solitaire – beaucoup moins solitaire depuis neuf mois – mais détestait déployer ses talents en l'absence de public – choisi, évidemment. Pire encore, il venait de passer deux semaines tout seul, séparé de Molly par rien de moins qu'un océan. La perspective d'y ajouter deux ou trois jours ne le séduisait pas du tout. Il aurait d'ailleurs volontiers parié que c'était une estimation beaucoup trop optimiste. Il s'était habitué, trop habitué sans doute, à sa présence dans son lit. Une addiction sans danger pour sa santé mais dont il ne pouvait plus se défaire. Et il s'était juré, neuf mois plus tôt, de ne plus jamais lui donner de raisons de se mettre en colère après lui.

- La William Blake School, mon ancien internat, est à Bedford, soupira-t-il, résigné – il pressentait ce qui allait suivre.

- Oh ! s'exclama Molly, en le lâchant brusquement.

- Il faut que je m'occupe de ces billets de train…

- Sherlock, c'est une bonne occasion d'exorciser le passé. Où sont enterrés Elizabeth et son oncle ?

- Là-bas, dans le cimetière de la ville. Mais je n'ai aucune envie de…

- Tu te concentres sur ton enquête. Et moi, je me concentre sur tes traumatismes. Marché conclu ?

- C'est-à-dire que…

- Tu ne me fais pas confiance ?

- Bien sûr que si, mais…

- Pas de « mais ». Tu sais très bien que si tu réagis mal, je te soutiendrai. À moins que tu aies peur…

L'argument ultime et le plus efficace. Sherlock fronça les sourcils, vexé :

- Je n'ai JAMAIS peur !

- Alors c'est parti !


La fenêtre de leur chambre donnait sur une place habituellement tranquille, mais d'où montaient, ce matin-là, les rumeurs d'un grand marché à ciel ouvert. Depuis huit heures du matin, Sherlock, en embuscade derrière les rideaux, observait attentivement toutes les allées et venues en contrebas.

Ils étaient arrivés la veille, après un voyage sans histoire, beaucoup trop tranquille au goût du détective. Il avait passé son temps à gratifier les passagers de leur wagon de ses talents pour la déduction, à la grande confusion de Molly qui ne savait plus où se mettre. Arrivés à destination, ils étaient descendus sous une nuée de regards furieux. Sherlock avait traversé la foule hostile avec sa sérénité habituelle et cette moitié de sourire exaspérant qui suscitait des pulsions de violence chez tout individu non averti. Molly ne lui avait pas adressé la moindre remontrance, c'était peine perdue, il l'aurait royalement ignorée.

Ils avaient occupé le reste de la soirée à visiter la ville, main dans la main. Au grand étonnement de Molly, Sherlock en conservait si peu de souvenirs (« Je sortais rarement de l'internat, à part pour rentrer chez moi ou en revenir ») qu'il avait acheté un guide touristique. Après une heure et demie de déambulations, ils avaient dîné à la terrasse d'un restaurant surplombant la rivière Great Ouse. L'air était doux et tiède, la nourriture savoureuse et l'affluence suffisamment limitée pour que Sherlock se concentre sur son repas et sa compagne plutôt que sur les gens qui l'entouraient. Il avait été charmant, drôle, prévenant, bref aux antipodes du personnage bouffi de suffisance et de prétention qu'il avait incarné dans le train.

À présent, il attaquait la partie, concentré, acéré, au sommet de lui-même. Molly espérait sincèrement qu'il résoudrait l'énigme, sans quoi elle en aurait pour des semaines à le tirer d'une morosité sans fond. Il détestait les échecs.

Lorsque vers dix heures, elle sortit de la salle de bain, toute fraîche et pimpante, elle s'approcha de lui à pas feutrés et posa délicatement la main sur son épaule.

- Tu l'as trouvée ?

- Mmm… oui. Au fond, à droite, près des grands arbres, un auvent rouge. Elle est avec sa fille aînée.

La dernière précision était inutile, songea Molly, car les probabilités de retrouver Irène Adler sur un marché de Bedford équivalaient au néant. Elle garda néanmoins ses réflexions pour elle et, suivant les indications de Sherlock, laissa dériver son regard parmi la mer de camelots. Les vendeurs de produits frais se situaient, en effet, de l'autre côté de la place. Elle repéra vite l'étal qui les intéressait. Une femme de taille moyenne, aux cheveux clairs tirant sur le gris, servait les clients tandis qu'une autre, plus jeune, aux cheveux blond cendré, frôlant la quarantaine, encaissait les achats. Chaque personne repartait avec un sourire aux lèvres, le panier un peu plus lourd.

- Je pensais qu'elle vendait du poisson frais, dit Molly. Mais il n'y en a presque pas.

- En effet. Poisson fumé sous vide et conserves en bocaux.

- Elles ont l'air de faire un carton. Le stand sera vide avant midi. Et les clients ont l'air ravis.

- Ce qui, pour le moment, coïncide avec les propos d'Irène : une famille très appréciée.

- Tu penses qu'elle aurait pu te mentir ?

- Je pense que personne n'est objectif quand il s'agit de la famille.

Il avait raison. Molly poursuivit ses observations en silence. Une foule dense encombrait les allées du marché. Il faisait beau et chaud, une magnifique journée de juin. Les gens prenaient leur temps, s'arrêtaient, discutaient, repartaient, flânaient. Le secteur de l'alimentaire était le plus encombré. L'étal de la famille Stewart ne désemplissait pas.

- Il y a une chose qu'Irène n'a pu effacer, commenta Molly. Bien sûr, ses moyens lui permettent de s'entretenir à grands frais, ce qui fait une grande différence avec des femmes… disons… ordinaires, comme sa mère et sa sœur. Mais l'air de famille, lui, est indélébile. Irène et Olivia tiennent de leur mère, c'est flagrant.

Un borborygme sans signification précise résonna dans la poitrine du détective. La remarque ne l'intéressait probablement pas. Molly, qui savait interpréter jusqu'au moindre battement de ses cils, se tût, soucieuse de ne pas parasiter la séance. Elle se contenta de rester debout, près de lui, la main toujours posée sur son épaule, plus attentive aux mouvements oculaires de ses pupilles qu'aux tribulations des piétons sur la place.

Plus d'une heure s'écoula ainsi, dans un calme parfait, ponctué par les légères ondulations des rideaux sous l'effet d'une infime brise, le ronronnement lointain du trafic automobile et les clameurs diverses émanant du marché. Vers onze heures et demie, enfin, Sherlock déclara :

- Nous descendons.

- Quelles sont tes premières déductions ?

- Soixante-quatre ans, jamais remariée, dévouée à ses enfants et à son activité professionnelle. N'a jamais été dans le besoin malgré ses apparences modestes. Très fort caractère sous des dehors avenants et chaleureux. Pragmatique, concentrée, déterminée. Une poigne de fer dans un gant de velours. Des origines en Europe continentale, probablement les Pays-Bas ou l'Allemagne. Un chat, des volailles et… hum… oui, un lapin nain qu'elle garde pour son petit-fils, le père étant allergique. Aime le tricot, le jardinage, la cuisine et la randonnée.

Molly se contenta de sourire de contentement, un trait qu'il appréciait : aucune de ces questions inutiles dont John était si friand. Bien sûr, c'était agréable – et flatteur – de provoquer chez son ami tant d'admiration. Sherlock adorait faire le show, même s'il refusait de l'avouer tout haut. Être le sujet de l'attention générale le comblait, il détestait passer inaperçu. Mais à la longue, le vocabulaire enthousiaste de John tournait sérieusement en boucle. Or, Sherlock se lassait très vite. Avec Molly, rien de tel : elle absorbait ses déductions telles qu'elles se présentaient, sans réclamer la moindre justification, tout juste une précision de temps en temps. Un gain de temps considérable pour sa propre réflexion. Peut-être qu'elle se fichait tout simplement de savoir quels détails l'avaient guidé vers un chat, un lapin nain, l'allergie du gendre… À son propre étonnement – Sherlock reconnaissait volontiers que la modestie ne faisait pas partie de ses qualités –, l'émerveillement qu'il lisait dans les grands yeux brillants de Molly lui suffisait. Et, plus surprenant encore, le stimulait. Il tenait à ce que son regard sur lui ne change jamais, pas même lorsque le temps les aurait rendus parcheminés et impotents.

Cinq minutes plus tard, main dans la main, ils traversaient la place, verrouillés sur leur objectif. La matinée se terminait, les derniers retardataires arpentaient les allées à grands pas dans la perspective du déjeuner qui approchait, les commerçants commençaient à ranger leurs marchandises. L'air sentait le poulet grillé et les épices orientales. Au-delà des stands classiques s'alignaient plusieurs food trucks. Tous les continents étaient représentés. Le défi quotidien de Molly, qui lui réclamait une énergie considérable, consistait à convaincre Sherlock d'avaler autre chose que de la nourriture préfabriquée. Si elle l'avait écouté, il se serait nourri exclusivement de chips, de frites, de gâteaux, de pizzas et de plats préparés. Un régime alimentaire qu'elle avait, avec l'aide précieuse de l'indispensable Mrs Hudson, quelque peu infléchi au fil des mois. Sherlock, à présent, mangeait aussi des légumes et des fruits à peu près frais, pas toujours de bon gré. En revanche, il refusait obstinément de consommer viande et poisson, toujours avec le même argument : « Pas question de manger du cadavre ! ». Les produits des Stewart, à n'en pas douter, le laisseraient parfaitement indifférent.

Dommage, songeait Molly. Plus elle s'approchait du stand, plus le contenu des bocaux lui semblait appétissant. Elle prit soudain conscience qu'elle avait faim.

- Bonjour, déclara Sherlock en tendant la main à Dorothea Stewart. Sherlock Holmes.

Un glapissement aigu retentit sur sa droite : Olivia Stewart était à deux doigts de trépigner d'excitation comme une groupie de treize ans – sa mère, elle, affichant une placidité remarquable.

- C'est Iris qui vous envoie ? demanda la jeune femme cramponnée à sa caisse enregistreuse, n'en croyant toujours pas ses oreilles et ses yeux. Vous venez pour papa, n'est-ce pas ? Vous êtes notre dernier espoir !

Sacrée pression, songea Molly, qui se tenait un peu en retrait, ses doigts toujours entre ceux de Sherlock. Ainsi donc, Iris était le véritable prénom d'Irène Adler… Une femme futée, à n'en pas douter. À défaut d'en apprendre beaucoup plus sur Michael Stewart, ils en découvraient chaque jour davantage sur le passé de la dominatrice.

- On m'a effectivement engagé pour étudier la disparition de votre père, répondit Sherlock, flegmatique. Mais je suis surpris que vous n'ayez pas fait appel à moi plus tôt.

- Oh, ce n'est pas faute d'y avoir pensé ! soupira Olivia. Maman et moi, nous adorons votre blog…

- … ce n'est pas son blog… marmonna Molly.

- … il y a des années, Iris nous a dit que vous seriez le seul capable de résoudre notre affaire. Comme elle voyage beaucoup dans le cadre de ses activités, elle n'a pas beaucoup de temps…

Molly se mordit les lèvres pour ne pas éclater de rire. Iris Stewart avait-elle informé sa famille de la véritable nature de sa profession ? Douteux. Très douteux.

- Mais si vous la connaissez, je ne vous apprends rien, conclut Olivia.

- En effet, acquiesça Sherlock. J'ai visionné votre participation à Crimewatch

- Oh ça ! marmonna Dorothea. Quelle perte de temps !

- Ça valait le coup d'essayer, maman ! Quelqu'un aurait pu se souvenir de quelque chose.

- Beaucoup de dérangement pour rien. Il y en a même deux qui sont tombés dans un bassin !

- Vous semblez résignée, lui fit remarquer Molly, de sa voix la plus douce.

- Contrairement à mes enfants, je ne me fais aucune illusion. Michael a disparu il y a trente-quatre ans. Je n'attends plus rien, ni de la police, ni de la télévision, ni de vous, même si vous avez l'air tous les deux très sympathiques. Mais puisqu'Iris vous envoie... Après tout, je comprends aussi le désarroi de mes filles.

- Quel âge avaient-elles, à l'époque ? demanda Molly, Sherlock scannant de son regard laser l'étal et les deux femmes.

- Olivia venait d'avoir cinq ans. Iris approchait de ses trois ans. Des enfants de cet âge ne comprennent pas le sens du mot « disparition ». Durant des années, elles n'ont cessé de le réclamer et de demander quand il reviendrait.

Difficile d'expliquer l'inexplicable à de si jeunes enfants.

- J'ai si peu de souvenirs… soupira Olivia. Et Iris, elle, n'en a aucun. Nous aimerions juste savoir ce qui lui est arrivé. Même si c'est déplaisant.

- Où étiez-vous, le soir de sa disparition ? demanda Sherlock à Dorothea.

- À la maison, bien sûr. Les petites avaient la rougeole – toutes les deux en même temps, figurez-vous ! Je n'avais pas une seconde à moi. Il fallait qu'elles restent au chaud dans leur lit. Bien sûr, elles ne pensaient qu'à gigoter dans tous les sens. Elles se sont endormies tard, beaucoup plus tard que d'habitude, vers dix heures. Michael n'était toujours pas revenu. Je suis sortie pour voir… mais il pleuvait tellement ! Il faisait déjà quasiment nuit alors que nous étions dans les jours les plus longs de l'année.

- Quand avez-vous contacté la police ?

- Le lendemain matin. Je n'avais guère fermé l'œil. Il lui arrivait parfois de rentrer à des heures impossibles, mais pas du tout, jamais ! Je me suis levée vers sept heures. La pluie avait enfin cessé. Quand j'ai ouvert les volets, j'ai aperçu la fourgonnette à l'entrée du chemin. Ce n'était pas normal. J'ai appelé la police tout de suite, j'avais peur.

- Peur de quoi ?

- Michael ne laissait jamais son véhicule à cet endroit. Je… Je ne tenais pas à tomber sur son cadavre.

- Vous imaginiez donc qu'il avait été assassiné ?

- Et quoi d'autre ? Il rentrait avec sa recette, quelqu'un aurait pu le braquer, le tuer, s'emparer de l'argent et laisser la fourgonnette avec le corps à l'intérieur. Je suppose que j'avais trop vu de films.

Elle attrapa derrière elle un casier en plastique et commença à y ranger les quelques bocaux qui restaient sur son étalage.

- Les policiers ont fouillé la ferme, les bassins – il n'y en avait que deux à l'époque –, le puits, la cave, la fosse septique, les bois et même un étang à un kilomètre de la maison. Rien. Ils ont désossé la fourgonnette, à la recherche d'empreintes ils n'ont trouvé que celles de Michael. Ils m'ont interrogée bien sûr. L'enquête a duré trois semaines ou un mois, sans le moindre résultat.

- Il était allé faire le marché, n'est-ce pas ? dit Molly. Où ça ?

- Ce jour-là, Peterborough. Il a quitté la ville après avoir déjeuné sur place, vers 14 heures. La police a retrouvé une trace de son passage dans une station-service de Cambridge deux heures après – le pompiste de l'époque l'a reconnu sur une photo et a indiqué qu'il était seul.

- Cambridge ? dit Sherlock. Ce n'est pas la route la plus directe pour rentrer à la maison !

- Non. Michael circulait beaucoup. Il distribuait notre production dans différentes épiceries de la région. Tenez…

Elle lui tendait un dépliant vantant les produits de sa ferme. Des photos de l'exploitation et un plan d'accès figuraient au verso.

- Je dois rentrer, dit Dorothea, et Olivia récupérer son fils à l'école. Mais venez à la maison cet après-midi. Vous vous rendrez mieux compte sur place.

- Merci, s'empressa de murmurer Molly tandis que Sherlock, sans plus s'occuper de quoique ce soit, examinait attentivement le prospectus.

Il avait l'air intéressé par le plan d'accès dont il suivait les lignes du bout de l'index. Sans l'interrompre dans ses pensées, Molly l'entraîna en direction des food trucks – son estomac grondait avec insistance. Il la suivit machinalement, tournant et retournant le dépliant entre ses longs doigts. Quelque chose, sans doute, l'avait alerté. Quoi ? Molly n'en avait pas la moindre idée et ne comptait pas lui poser de questions – Sherlock finirait par s'exprimer, il ne gardait jamais ses découvertes par devers lui bien longtemps. Elle préférait s'assurer qu'il s'alimente correctement une fois qu'il en aurait terminé de ses cogitations. Jamais elle ne l'interrompait dans ses pensées.

Vingt minutes plus tard, après avoir trouvé un square et un banc à l'écart de l'allée principale, Molly attaqua son repas – elle avait opté pour un menu thaï et une salade froide pour Sherlock. Quant à lui, il croisa ses longues jambes devant lui et ses mains derrière sa tête, tout en s'absorbant dans la contemplation de la ramure du vénérable chêne qui les surplombait. Molly se contenta d'un sourire en coin – c'est ce Sherlock-là qu'elle aimait, pas une version domestiquée qu'elle n'avait seulement jamais envisagée. Les railleries d'Irène lui revinrent en tête. La jalousie, vraiment ? La dominatrice n'avait jamais réussi à faire plier le détective, et ce n'était pas faute d'avoir employé les grands moyens ! Elle, timide et discrète, avait obtenu ce qu'elle désirait depuis si longtemps. Pourquoi… Une lueur se fraya un layon discret dans le capharnaüm de ses pensées. Évidemment ! Elle n'avait jamais rien attendu de Sherlock. Parfois, tout comme John, elle le ramenait brutalement à la réalité en lui montrant, de sa petite voix blessée, à quel point ses propos heurtaient ses proches. La drogue, c'était un autre sujet, la limite qui la faisait sortir de ses gonds – ça aussi, elle le lui avait appris, d'une façon cuisante ! Et enfin, il y avait toutes les heures qu'elle avait passées à son chevet, lors de sa convalescence, l'année précédente, ainsi que toute la reconstruction entreprise depuis le cataclysme Eurus. Oui, elle avait toujours été là, y compris dans les pires moments, contrairement à Irène. Sherlock était sensible aux attentions, pas au rentre-dedans.

Elle avala les dernières miettes de son déjeuner, quelque peu réconfortée.

- Je vois que tu as trouvé les réponses à tes questions existentielles…

Elle avait aussi renoncé depuis longtemps à comprendre par quels mécanismes il parvenait toujours à deviner ce qui se tramait sous son crâne.

- Et toi ? rétorqua-t-elle. Des pistes ?

- Trois, répondit-il. La disparition volontaire, le meurtre, l'accident.

- Tu en oublies une…

- Ah oui ? rétorqua-t-il, sourcils froncés.

- L'enlèvement par des extra-terrestres ! répliqua-t-elle, dans un grand éclat de rire, ravie de le faire tourner en bourrique à si bon compte.

- Hum ! Faire atterrir une soucoupe volante en plein déluge me paraît quelque peu téméraire…

- Sherlock ! gémit Molly, consternée.

- … mais l'enlèvement était l'une de mes hypothèses de départ, vite éliminée.

- Pas de demande de rançon.

- Oui, répondit-il en opinant du menton. Et une grande inconnue : qu'est-il allé faire à Cambridge ce jour-là ?

- Dorothea a dit qu'il fournissait les épiceries de la région.

- Il avait passé toute la matinée au marché. Il ne lui restait certainement pas de quoi réapprovisionner une seule épicerie. Cambridge est à 68 kilomètres de Peterborough et à 50 kilomètres de Bedford. Ce qui fait un sacré détour, un jour où il pleuvait des cordes.

- Alors pourquoi aurait-elle…

- Parce qu'elle se doute de quelque chose. Michael Stewart avait l'habitude de rentrer tard après ses tournées, qu'il s'agisse des marchés ou des livraisons. Il sillonnait la région.

- Une maîtresse ?

- Il aurait eu ses habitudes et quelqu'un aurait fini par parler. Non. C'est autre chose et, pour le moment, je n'arrive pas à mettre le doigt dessus. Dorothea Stewart a raison sur un point : il faut que nous allions sur place.

Il s'étira longuement avant de bondir, prêt à décoller. Mais Molly l'attrapa par la manche, le sourcil sévère :

- La salade d'abord.

- Mais…

- Sherlock !

Avec n'importe qui d'autre, il aurait renâclé, tergiversé, négocié, jusqu'à user son interlocuteur jusqu'à la trame. C'était un expert en la matière. Même ses parents finissaient par céder. Sauf que Molly, elle, n'argumentait pas. À chaque fois qu'il essayait – de moins en moins - de l'embobiner, elle ne répondait rien, se contentant de ponctuer chacune de ses répliques d'un « Sherlock ! » de plus en plus courroucé. Ne jamais mettre Molly en colère, question de survie élémentaire. Il lui avait abandonné toute la logistique de son existence. Il lui devait un minimum de considération.

Aussi ne perdit-il pas un temps précieux à pinailler. Il reprit place sur le banc et absorba son déjeuner, avec une certaine satisfaction – il ne s'était même pas rendu compte qu'il avait faim.


Le prospectus ne mentait pas : la ferme des Stewart se situait vraiment dans un écrin de verdure. Par ce temps radieux de juin, c'était un véritable éden de fleurs sauvages et de papillons multicolores plein les fossés.

- J'aimerais bien passer mes vieux jours dans un endroit comme celui-là… murmura Molly, rêveuse. Et toi ?

Sherlock se contenta de hausser les épaules. Il avait arrêté leur voiture de location à l'entrée du chemin d'accès qui menait à la ferme et mémorisait la configuration des lieux. Qui n'avait rien de remarquable. La voie, rectiligne, traversait deux prairies protégées par une clôture électrifiée avant de déboucher dans la cour de l'exploitation. Sur la droite, le bâtiment d'habitation, légèrement en retrait, formait un angle droit avec une maisonnette de taille modeste, celle du vieil oncle. Sur la gauche, une grange ou une remise voisinait avec un poulailler qui lui était accolé. Au fond, beaucoup plus loin, une autre dépendance, plus vaste et moderne, cachait les six bassins à poissons. À l'arrière de la maison principale s'étendait un grand jardin de la taille d'un champ. Et sur un côté de la cour, un grand carré de pelouse orné d'un puits ancien, de quelques arbustes et d'une vieille balançoire offrait un havre de repos. Des glycines couraient sur les murs de pierre patinés par les siècles.

- C'est le paradis, ici, insista Molly. Qui voudrait quitter le paradis ?

- Moi, dit Sherlock. Au moins, en enfer, on ne s'ennuie pas.

^ Dorothea Stewart n'a certainement ni le temps ni le luxe de s'ennuyer !

Il ne répondit rien, remit le contact et s'engagea à petite vitesse sur le chemin de terre, soulevant de grands nuages de poussière jaune. En passant devant la maisonnette, dont le pignon était percé d'une fenêtre, ils aperçurent un visage ridé qui les scrutait à travers les carreaux malpropres. Dans la cour, à quelques pas de la porte d'entrée de la maison, un gros chat roux somnolait au soleil. Il se dressa comme un ressort à l'arrivée du véhicule et disparut à l'intérieur en crachant, faisant voleter sur son passage le rideau anti-insectes en perles de bois. Rideau qui ne tarda pas à s'animer à nouveau, livrant passage à une Dorothea Stewart ravie de les voir.

- Tu crois qu'elle aurait pu assassiner son mari ? murmura Molly.

- Non. Mais elle ne nous dit pas tout.

- À quoi tu penses ?

- Pour le moment, à rien. C'est une intuition.

- Tu fonctionnes à l'intuition ? Toi ? s'esclaffa-t-elle.

- Je serais idiot de ne pas en tenir compte. L'intuition n'est rien d'autre que de la logique qui s'ignore.

L'heure suivante fut consacrée à la visite de l'exploitation. Dorothea Stewart leur raconta toute l'histoire de la ferme piscicole dans ses moindres détails. Elle avait épousé Michael en 1976. Il avait hérité de l'exploitation – une ferme traditionnelle vouée à l'élevage et aux céréales – de ses défunts parents. Son oncle en possédait également une partie qu'il ne pouvait exploiter.

- Edgar est infirme depuis son enfance, précisa Dorothea. Il a eu la polio quand il avait quatre ou cinq ans. Il a survécu mais avec de gros handicaps physiques. Toute sa vie, il a eu besoin de béquilles pour se déplacer et, depuis une dizaine d'années, il est cloué dans un fauteuil roulant.

Edgar laissait donc à son neveu la libre jouissance des terres qui lui revenaient, à condition d'être nourri et logé. Comme il n'avait jamais contracté la moindre alliance, ni eu d'enfants, il avait arrangé son testament en faveur de la famille Stewart.

Quelques temps après la naissance d'Olivia, Michael, qui n'aimait ni le travail de la terre, ni celui des vaches, avait eu l'idée de la ferme piscicole. Il avait emprunté pour faire creuser les deux premiers bassins, convaincu du succès de son entreprise : le poisson n'était pas une ressource locale.

- Michael adorait bouger, dit Dorothea. Il préférait les marchés et les tournées. Je m'occupais de la ferme.

Rapidement, l'expérience avait montré le bienfondé des ambitions du fermier : les clients s'arrachaient son poisson.

- Quelle variété ? demanda Molly.

- La truite. Un poisson résistant qui ne réclame pas un grand entretien, à la chair savoureuse, appréciée par tous. Michael rentrait toujours à vide.

Cette contradiction confirmait la déduction de Sherlock un peu plus tôt dans la journée. Qu'était donc allé faire Michael Stewart à Cambridge s'il n'avait plus aucune marchandise en stock ?

À l'époque de sa disparition, le fermier, qui avait fini de payer ses emprunts, envisageait de s'agrandir avec deux bassins supplémentaires.

- Il n'en a pas eu le temps, soupira Dorothea. Mais il avait raison. Trois ans plus tard, je les ai fait creuser, ces deux bassins, et deux autres de plus au début des années 90.

- Pourquoi pas davantage ? l'interrogea encore Molly.

- Parce que j'étais seule et que je ne pouvais pas accomplir davantage de travail. À présent, Olivia m'aide beaucoup. Elle compte reprendre l'exploitation quand j'arrêterai, dans deux ou trois ans.

Au milieu des années 90, suite à la réflexion d'une cliente – « J'ai fait un pâté de poisson avec vos truites, un vrai régal ! » -, Dorothea avait testé diverses recettes de terrines. Ces nouveautés avaient immédiatement fait fureur. Après coup, elle avait constaté que l'innovation tombait à pic : les gens ne passaient plus des heures aux fourneaux et achetaient de moins en moins de poisson frais. Elle avait néanmoins dû faire face à la législation en matière d'hygiène et, par voie de conséquence, avait fait construire un laboratoire sophistiqué, répondant aux normes réglementaires. Enfin, quinze ans plus tôt, elle s'était dotée d'un fumoir afin d'élargir la gamme de ses produits transformés.

- Intéressant… murmura Molly.

- Au moment des fêtes, je propose aussi des plats cuisinés, principalement des filets marinés avec diverses sélections d'épices et de légumes. Qui viennent tous de mon jardin.

- Pourquoi pas toute l'année ?

- C'est beaucoup de travail. À la belle saison, je n'ai pas le temps.

- Je suppose que vos filles vous ont beaucoup soutenues…

- Elles étaient mon moteur, oui. Mais je les ai quand même envoyées à l'école. Olivia a fait un cursus dans la vente, elle n'a jamais voulu s'éloigner de sa campagne natale. Elle adore le travail à la ferme. Iris, elle, avait des ambitions. Elle est partie étudier à la ville et a décroché des diplômes dans le marketing. À présent, elle dirige une agence de mannequins et voyage dans le monde entier.

Une agence de mannequins ? Molly échangea un coup d'œil avec Sherlock qui affichait une expression impénétrable. Elle admira son sang-froid.

- Je ne la vois pas souvent, conclut Dorothea, avec une pointe de tristesse dans la voix. Mais elle appelle toutes les semaines, où qu'elle soit. Et n'oublie jamais les anniversaires et les fêtes.

- Vous avez de très bonnes relations avec vos filles…

- Je ne me plains pas. Les enfants, vous savez, sont comme on les élève, Docteur Hooper.

- Molly, je vous en prie.

- Olivia est, comme on dit, une bonne pâte. Iris a plus de caractère, elle a toujours su se débrouiller dans la vie, sans l'aide de qui que ce soit.

C'était un euphémisme. Molly se garda bien de relancer la conversation sur ce sujet, craignant de commettre une gaffe. Mieux valait adopter l'attitude de Sherlock : le mutisme total quand il s'agissait de leur commanditaire.

- Vous nous avez expliqué, sur le marché, que les policiers ont fouillé la ferme, reprit justement le détective.

- C'est le moins qu'on puisse dire ! Ils ont tout retourné, jusqu'à la moindre motte de terre. Au début, ils étaient convaincus que j'avais assassiné mon mari.

- Pour quelle raison ?

- Il avait souscrit deux grosses assurances-vie dix-huit mois plus tôt, pour lui et moi. J'imagine que c'était un mobile à leurs yeux. Mais nous n'avions aucun problème d'argent.

- Vous l'avez touchée ?

- Bien sûr que non ! Nous avions décidé, d'un commun accord, d'en faire bénéficier nos enfants. Olivia et Iris ont hérité chacune de leur part à leur majorité.

La police, toujours en-dessous de tout en matière d'hypothèses. Pour une fois, Molly n'avait aucune peine à deviner la pensée qui venait de traverser le cerveau de Sherlock : tous des idiots ! Car bien sûr, les éléments démontraient qu'il ne s'agissait pas d'un banal drame familial. De plus, Dorothea était une femme intelligente. Si elle avait désiré se débarrasser de son mari, elle aurait déployé des trésors d'ingéniosité pour écarter les soupçons de la police.

- L'oncle aussi a été interrogé ? demanda Molly.

- Non. Comme je vous l'ai dit, il a toujours été lourdement handicapé et d'une nature chétive. Il lui fallait dix minutes pour venir ouvrir une porte.

- Donc rien, ce jour-là, ne différait de d'habitude ? Votre mari ne vous a rien dit de spécial avant de partir au marché ?

- Il s'est levé à cinq heures, je dormais encore. Pour le reste…

Dorothea prit un instant de réflexion, puis secoua la tête.

- Désolée, ça fait longtemps et je n'ai jamais eu l'impression que ma journée différait beaucoup des autres, à ceci près que mes filles étaient malades.

- Ce qui vous occupait encore plus qu'à l'accoutumée, conclut Sherlock.

- Vous avez des enfants, Mr Holmes ?

Aïe. Sujet délicat. L'un des rares que le détective, tel une anguille, esquivait avant même que Molly n'ait formulé une véritable question. Pour le moment, elle évitait de le pousser dans ses retranchements. Mais bientôt il lui faudrait une réponse claire. Depuis des semaines, elle cherchait un moyen de lancer une discussion à cœur ouvert sur ce thème, sans que Sherlock ne prenne la fuite immédiatement. Elle n'avait pas encore trouvé de solution.

- Non, répondit-il, impassible.

- Eh bien, deux petites filles en bas-âge représentent un emploi à plein temps, même si Olivia allait déjà à l'école. Ajoutez-y le travail quotidien de la ferme et celui de la maison, assortis d'une épidémie de rougeole, et vous aurez un aperçu à peu près complet de ce à quoi ressemblaient mes journées. Je n'avais pas une minute à moi.

- Vous n'aviez pas d'employés ? s'étonna Molly.

- Michael n'aimait pas que des étrangers viennent à la ferme.

- Pourquoi ?

- Il était partisan de la maxime : « chacun chez soi et les vaches seront bien gardées ». Cette année-là, nous avons été reliés au réseau des égouts – vous voyez les deux plaques, l'une à cinq mètres de la fenêtre de l'oncle et l'autre au milieu de notre cour. Les ouvriers ont travaillé pendant deux semaines à creuser les tranchées, poser les canalisations et procéder au raccordement. Toutes leurs allées et venues rendaient Michael fou de rage. Ils ont terminé les travaux quatre jours avant sa disparition.

Donc, pas de chute accidentelle dans une excavation ou de corps enseveli sous le contenu d'une bétonnière. Molly regarda Sherlock, à court d'idées. Rien, dans le récit de Dorothea Stewart, ne jetait la moindre lueur dans les ténèbres.

- Votre mari avait-il des ennemis ? demanda le détective.

Évidemment ! Molly s'en voulut de ne pas y avoir pensé et, mortifiée, fixa le bout de ses chaussures.

- Pas que je sache. Des frictions avec d'autres personnes, ça oui, il n'était pas très sociable. Mais rien de sérieux.

- Et avec son oncle ?

- Oh, Edgar n'a jamais compris les ambitions de Michael, il l'a toujours traité comme un moins que rien. Il ne lui parlait plus depuis des mois.

- Pourquoi ?

- Michael a tué son chien d'un coup de fusil. Il ne supportait pas qu'il vienne tout le temps fouiner dans la remise.

- C'est cruel… murmura Molly, effarée.

- Michael n'aimait guère les animaux, encore moins quand ils traînaient partout.

- Mmm… marmonna Sherlock. Vous permettez que je fasse un tour ?

- Faites comme chez vous. Si vous entrez dans le laboratoire, la charlotte, le tablier, les gants et les bottes sont obligatoires. Vous l'accompagnez, Molly ? Très bien, dans ce cas, je mets la bouilloire à chauffer. Venez prendre le thé quand vous aurez terminé.

Elle leur adressa encore un sourire radieux avant de rentrer dans la maison. Molly se tourna à nouveau vers Sherlock :

- Plus elle nous donne d'informations, plus ça m'embrouille, avoua-t-elle.

- Ah oui ? Elle a pourtant soulevé beaucoup de points très intéressants…

- J'ai du mal à voir lesquels !

- Michael Stewart était un connard de première.

- Parce qu'il laissait sa femme s'occuper de tous les travaux de la ferme et qu'il a abattu le chien de son oncle ?

- Qui ferait cela ? Et surtout, d'où sort l'argent ?

Devant l'expression confuse de Molly, il leva les yeux au ciel, scandalisé qu'elle n'ait pas saisi les menus détails qui avaient alerté tous ses capteurs internes.

- Mais enfin, tu n'as pas entendu ?

- Sans doute pas de la même façon que toi…

- Il a remboursé ses emprunts en cinq ans. Il a souscrit deux grosses assurances-vie. La famille n'avait aucun problème financier. Dorothea Stewart a, au fil des ans, entrepris des travaux très coûteux et je suppose qu'elle a aussi changé ses véhicules de temps en temps. Les deux filles ont fait les études qu'elles ont choisies, la seconde à Londres, qui n'est certainement pas la ville à portée de bourse du premier venu ! Et ce n'est que la partie émergée de l'iceberg ! Combien de cultivateurs anglais en charge d'une exploitation agricole et d'une famille ont-ils les moyens de se permettre un tel train de vie ?

- Leur activité marchait bien, non ?

- Au nom du ciel, Molly ! Ils vendaient des truites, pas des montres de luxe ! Si l'activité piscicole était une telle manne, ça se saurait, non ?

Il avait raison, comme toujours, et posé le doigt sur les anomalies convergentes. Michael Stewart ne passait pas ses journées qu'à écouler les produits de sa ferme. Il avait d'autres activités non officielles, beaucoup plus lucratives et certainement bien moins reluisantes.

- Tu crois qu'elle le sait ?

- Je crois qu'un type capable d'abattre un chien d'un coup de fusil n'hésiterait pas à se défouler sur sa femme si elle pose trop de questions.

- Mais c'est tout de même bizarre… Disparaître alors qu'il avait tout ce qu'il voulait ? Ça sent mauvais, non ?

- Oui. Très. Viens !

Il l'entraîna au pas de course sur le chemin par lequel ils étaient arrivés. Lentement, ils parcoururent les trois cents mètres de terre et de graviers qui séparaient la route goudronnée de la principale maison d'habitation.

- Il a peut-être fait une mauvaise rencontre en arrivant au bout de son chemin ? suggéra Molly.

- Il tombait des cordes et il faisait nuit. Même les meurtriers évitent de se faire tremper. Et, d'après ce que nous a raconté Dorothea Stewart, son mari n'avait pas d'heure précise pour rentrer. Un assassinat prémédité nécessite un minimum de routine.

- Mais s'il s'était blessé en tombant dans un fossé ou électrocuté sur l'une des clôtures, les policiers l'auraient tout de suite vu !

- De grâce, Molly ! Personne ne s'électrocute de cette façon. Le courant est de trop faible intensité.

- Il reste quoi, alors ?

- Je me demande pourquoi le chien était toujours fourré dans la remise…

- Il avait peut-être senti une bestiole ? Un chat…

- Les Stewart n'avaient pas d'animaux domestiques à cette époque.

- … ou des souris ?

- Si Michael ne supportait déjà pas un malheureux chien, il devait encore moins endurer les rongeurs !

Il se dirigea vers la dépendance, verrouillé sur son objectif. Molly trottina derrière lui, en nage. Elle commençait à en avoir assez. L'enquête de terrain, certes, éclairait le tableau succinct dressé par Irène sous un nouveau jour, mais tournait tout de même singulièrement en rond.

- Même si le chien avait senti quelque chose de particulier dans cette remise, ça fait trente-quatre ans, Sherlock. Il n'y a plus rien à espérer après tout ce temps.

- Mettons que je suis un incorrigible optimiste…

Elle renonça à argumenter et le suivit dans la remise. C'était un vieux bâtiment de pierre, comme le reste de la ferme, de taille modeste, avec un petit fenil et une échelle pour y accéder. L'abondant soleil de ce bel après-midi de juin pénétrait à flots par deux lucarnes situées dans la partie supérieure. Quelques rayons plus parcimonieux se frayaient un chemin à travers les solives mal jointes du plancher. Des grains de poussière dorés tournoyaient et scintillaient dans ces minces faisceaux de lumière. Une odeur de paille ou de foin séché mêlée de poussière et d'humidité flottait dans l'atmosphère.

Un bric-à-brac hétéroclite s'entassait un peu partout, composé de chaises cassées, de cartons éventrés et de cadavres de bicyclettes d'enfant. Un grand établi noir de crasse voisinait avec un lave-linge désossé. L'endroit servait visiblement de dépotoir.

- Peut-être là-haut… dit Molly, en tendant le cou vers le fenil.

- Sûrement pas, dit Sherlock. Les chiens ne montent pas aux échelles. Et les policiers ont certainement tout fouillé.

- Je ne vois pas ce qui peut t'intéresser ici.

- Observe, Molly, observe.

- J'ai beau me crever les yeux, je ne vois ici que des vieilleries sans intérêt.

Avec n'importe qui d'autre, John par exemple, Sherlock aurait lâché l'une de ces réflexions acerbes dont il avait quasiment le monopole – supplanté, dans ce domaine, par son propre frère. Mais avec Molly, il s'abstenait, même lorsqu'il bouillait d'impatience. Il avait même pris le parti de se montrer pédagogue.

- Le contexte, Molly. Une remise, un chien. De quelle façon un chien peut-il fouiner dans une remise ?

- Euh… il renifle, je suppose.

- Oui. Quoi ?

- Le sol. Les recoins. Les objets à sa portée.

- Ce qui restreint le champ des recherches. Voyons ça…

Il commença à fourrager dans les vieilleries, n'hésitant pas à s'agenouiller dans la poussière.

- Sherlock ! gémit Molly, atterrée. Fais attention, tout de même ! Je parie que c'est plein de germes nocifs !

Elle n'avait guère l'occasion d'aller sur le terrain. Ses enquêtes se limitaient à l'univers aseptisé des salles d'expertises médico-légales et à l'environnement immaculé de son laboratoire. Les exigences de son métier en matière de propreté avaient d'ailleurs largement dépassé le cadre professionnel : elle déployait un zèle identique dans l'entretien quotidien du 221 B Baker Street. Sherlock qui, lui, se souciait peu de la poussière et du rangement, affirmait qu'elle souffrait d'un TOC. Un des rares sujets qui les divisaient et provoquaient parfois quelques frictions. Le détective n'en sortait jamais vainqueur, John Watson et Mrs Hudson se rangeant invariablement aux côtés de Molly.

Sourd à ses recommandations, il poursuivit sa reconnaissance parmi les monceaux d'objets jetés au rebut, sans grand résultat sinon celui de salir son pantalon hors de prix – comme tout ce qu'il portait. Plus concentré que jamais, il examina chaque centimètre carré du sol de terre battue. Pas de trappe dissimulée, pas de cache aménagée.

- Tu perds ton temps, soupira Molly. Il n'y a rien ici. Sinon, les policiers…

- Ils ne verraient pas un éléphant dans un couloir !

Loin de se décourager, il s'approcha de l'établi. C'était un grand et épais plateau en chêne massif que personne n'avait déplacé depuis sa construction, au moins huit ou neuf décennies plus tôt. Le temps et l'usage avaient noirci sa surface couverte d'éraflures et d'entailles. Une multitude d'outils plus ou moins piqués de rouille voisinaient avec des récipients au contenu incertain. Des liquides non identifiés avaient coulé, de place en place, hors de leurs contenants, ajoutant leur patine visqueuse à celle des ans.

Sherlock longea le meuble dans un sens, puis dans l'autre. Le nez à quelques centimètres de sa surface, il renifla longuement saletés et substances coagulées. Puis il s'accroupit, farfouilla parmi les boîtes et les cartons empilés sous l'établi. Rien de tangible, des chiffons crasseux, d'autres outils rouillés, des lots de clous, de vis, d'écrous, des planches dépareillées, de la vieille ferraille à l'usage inconnu.

- Tu ne comptes tout de même pas retrouver un corps dans tout ce fourbi ?

- Qui te dit que je cherche un corps ?

- Et quoi d'autre ?

- J'essaie de me mettre à la place du chien.

- Quoi ?

Abasourdie – même s'il fallait toujours s'attendre à l'improbable avec Sherlock –, Molly le regarda se mettre à quatre pattes et massacrer un peu plus ses vêtements. Il se glissa entièrement sous l'établi, écartant sur son passage tout ce qui l'entourait. Un flot de chevilles vermoulues se répandit sur le sol.

- Pourquoi, Sherlock ?

- Pourquoi quoi ? répliqua-t-il, d'une voix altérée par l'effort – il venait de déplacer un étau vert-de-gris qui devait peser, au bas mot, dans les cinquante kilos.

- Ce chien, pourquoi t'intéresse-t-il autant ?

- Parce que ça n'a pas de sens.

- Je t'accorde qu'abattre un chien parce qu'il est toujours fourré dans vos pattes, c'est d'une absurdité sans nom. Mais tu as dit toi-même que Michael Stewart était un connard.

- Un connard, pas un psychopathe. Il n'allait même pas à la chasse.

Et pourtant, il avait descendu, de sang-froid, le chien de son oncle. On pouvait compter sur Sherlock pour mettre le doigt sur l'anomalie en apparence sans importance, mais qui menait, à coup sûr, au cœur du problème. Molly frotta nerveusement ses mains sur son jeans. Toute la saleté environnante l'oppressait. Ainsi que la certitude que Sherlock avait raison : le chien avait flairé un truc insolite dans cette remise, ce qui lui avait coûté la vie. Restait à savoir quoi.

Sherlock en était à présent à palper les moellons du mur les uns après les autres. Presque à plat-ventre sur le sol malpropre, il effleurait du bout des doigts les contours de chaque pierre, testant la résistance du mortier.

- Aha ! s'exclama-t-il triomphalement.

Un morceau de brique de la largeur de ses deux mains venait de se détacher de la maçonnerie dans un petit nuage de poussière, révélant un trou rempli d'obscurité. Il prit encore le temps de sonder longuement le reste du mur, mais plus rien ne bougea.

- Tu ne vas tout de même pas fourrer ton bras là-dedans ? dit Molly. Ça doit être rempli de… de choses absolument dégoûtantes !

- … dit-elle alors qu'elle passe ses journées à ouvrir des cadavres…

- … des araignées, des cafards, des souris… ou même des rats !

- Hum…

Il plongea la main dans la poche dans son pantalon et en extirpa une minuscule lampe de poche. En matière de ressources, Sherlock ne manquait jamais de rien. Ses vêtements, qu'il s'agisse de son manteau, de ses vestes ou de ses pantalons, renfermaient des stocks inépuisables d'outils en tout genre. La joue collée sur la terre battue, il explora, à la lueur de ce mince faisceau, les profondeurs de la cavité qu'il venait de découvrir.

- Alors ? demanda Molly. Tu vois quelque chose ?

- Pas d'araignées, ni de cafards, ni de souris, ni de rats. Un truc métallique rouillé, couvert de cochonneries. Et un sac en cuir ou en matière synthétique.

- C'est profond ?

- Un mètre, environ. Le sac est trop loin pour que je puisse l'attraper. Mais le reste…

À la plus grande horreur de Molly, il introduisit sa main et la moitié de son avant-bras dans le trou. Puis avec d'infinies précautions, il arracha aux ténèbres l'objet de sa convoitise, dont la forme ne laissait planer aucun doute malgré la gangue de crasse qui l'enveloppait.

- Un revolver ?

- Non, un pistolet.

Sherlock épousseta sommairement son butin et en apprécia le poids. Pour un peu, Molly aurait presque vu les rouages de sa boîte crânienne tourner à plein régime : il passait en revue l'immense catalogue d'armes à feu stocké dans son cerveau.

- Semi-automatique. Créé en 1948 par Nikolaï Fiodorovitch Makarov et utilisé à partir de 1951 dans l'arsenal de guerre de l'armée soviétique pour remplacer le Tokarev.

- Mais comment a-t-il atterri dans une ferme du Bedfordshire ?

- Une arme de contrebande, sans aucun doute.

- C'est vrai qu'elles sont nombreuses depuis la chute du Rideau de Fer…

- Sauf que celle-ci dort là depuis bien plus longtemps. Quand Michael Stewart a disparu, Brejnev dirigeait l'URSS et Reagan les États-Unis. C'était encore la guerre froide.

- Tu crois que Michael Stewart a caché le pistolet dans ce mur ?

- Qui d'autre ? Pas le vieil oncle invalide. Pas Dorothea Stewart, compte-tenu du bric-à-brac qui encombre cette remise. Et certainement pas les deux petites filles. Michael détestait les visiteurs. On comprend pourquoi.

- C'était donc ça que le chien avait senti…

Il colla son oreille contre le mur, sourcils froncés, puis revint vers Molly, pensif.

- Tu crois qu'il faisait de… euh… de la contrebande d'armes de guerre ?

- Avec l'URSS ? Allons, Molly, gardons les pieds sur terre ! Notre disparu se livrait certainement à des activités illicites, mais de là à en faire un trafiquant d'armes ! Il passait son temps sur les marchés de la région, pas à sillonner l'Europe centrale !

- Alors il se l'est procuré illégalement pour… pourquoi, au juste ?

- Parce que le fusil de chasse d'un chasseur qui ne chasse pas n'est pas l'arme la plus pratique, ni la plus discrète pour commettre un braquage.

- Quoi ?

- Simple et logique. Ça explique l'argent, les allées et venues dans la région, l'hostilité affichée quand des étrangers s'aventuraient jusqu'à la ferme… et le chien.

- Mais le chien n'avait pas la capacité de parler !

- Non. Juste d'intriguer le vieil Edgar ou Dorothea avec son obstination à farfouiller dans la remise. Et Michael n'y tenait certainement pas !

- Tu vas en parler à Dorothea ?

- Pas avant d'avoir récupéré ce sac.

Il filait déjà à grandes enjambées vers la cour. Elle n'eut d'autre choix que de le suivre, tout en établissant un bilan des dégâts vestimentaires : la chemise blanche ne s'en remettrait pas, le pantalon et le veston étaient bons pour le pressing, les chaussures… misère ! Comment pouvait-on se montrer aussi désinvolte quand on s'habillait à si grands frais !

Sherlock contourna la remise, dépassa un bloc de quelques clapiers dont le seul occupant était un cochon d'Inde grassouillet et se planta devant une vaste volière où s'ébattaient une quarantaine de poules.

- Tu ne vas tout de même pas entrer là-dedans ! s'affola Molly, essoufflée d'avoir couru derrière lui. C'est ignoble !

- Et dire que tu rêves de t'établir à la campagne quand tu seras à la retraite !

- À la campagne, oui. Dans une jolie petite maison, avec un jardin et des fleurs. Pas dans un poulailler puant !

Un sourire en coin écorna le visage de Sherlock tandis qu'il reprenait ses observations. Derrière le poulailler, la remise, avec tout le fatras qui l'encombrait. L'établi le long du mur. Deux mètres à gauche, trois mètres à droite. Un plan se dessina dans son esprit. Il avait toujours eu le sens des proportions et de la symétrie. Il entra dans le poulailler dans une soudaine tempête de plumes et de caquètements sonores.

Molly n'avait pas tort, les lieux étaient particulièrement répugnants. Les gallinacés, à force de gratter le sol, l'avaient mis à nu. Des épluchures de légume voisinaient avec des morceaux de pain rassis, des coupelles de grain et des milliers de fientes. Plusieurs caissons en bois surélevés et alignés le long du mur abritaient les nichoirs généreusement pourvus de paille. Sherlock en écarta un sans ménagement. Ses notions de géométrie, une fois de plus, ne l'avaient pas trompé : une cavité de la taille d'un soupirail s'ouvrait à la base du mur grossièrement cimenté. Le sac venait d'apparaître à la lumière du jour, très poussiéreux mais pas du tout abîmé par le temps. Sherlock l'attrapa sans hésiter, ressortit du poulailler et en éparpilla le contenu dans l'herbe : d'autres armes, des munitions, des cartes routières, un carnet de notes et deux grosses liasses de billets de 50 livres.

- Cette fois, c'est officiel : j'ai la trouille, chuchota Molly.


Trente-quatre ans de silence et d'interrogations. Puis soudain, en moins de deux heures, l'apocalypse.

Effondrée sur sa chaise, Dorothea fixait sa table de cuisine recouverte d'une toile cirée à motifs floraux, sur laquelle Sherlock Holmes venait d'étaler le résultat de ses investigations. La presse à sensation ne mentait pas, pour une fois : il accomplissait des miracles en un rien de temps. Mais pas de ceux qui vous embellissent l'existence. Les pires frayeurs de la piscicultrice venaient de prendre forme, en la personne de ce détective taillé dans le marbre comme la sculpture de quelque dieu antique.

- Maintenant, il faut me dire la vérité ! tonna-t-il, d'une voix si dure qu'elle se contracta, apeurée. Comment votre mari occupait-il réellement ses journées ?

Elle étouffa un sanglot et murmura d'une petite voix :

- Je n'en sais rien…

L'expression de Sherlock devint si terrifiante qu'elle s'empressa d'ajouter :

- … mais je me doutais qu'il cachait quelque chose. Tous ces travaux qu'il avait entrepris, tous ces cadeaux qu'il ramenait aux petites, tout cet argent qu'il plaçait partout…

- Partout ? s'étonna Molly.

- Oui, partout ! Je suis née au Luxembourg, voyez-vous, d'un père néerlandais et d'une mère allemande. C'est comme ça que j'ai rencontré Michael, il venait régulièrement alimenter un compte dans une banque.

- Pour échapper au fisc.

- Oui, sûrement, même si je ne l'ai compris que plus tard. Il avait aussi investi dans des studios à Brighton, des places de port à Portsmouth, un vignoble dans le sud-ouest de la France… et dans la cave, derrière le casier avec les bouteilles vides, il y a de l'or.

- Vous ne lui avez jamais demandé d'où venait l'argent ?

- Demander à Michael ? Ça se voit que vous ne le connaissez pas ! Il s'énervait très vite ! Ce n'était pas le genre d'homme à qui on pose des questions !

Elle tamponna ses yeux humides du revers de sa manche, puis se releva et se dirigea vers un buffet bas au-dessus duquel trônait un grand portrait de ses filles lorsqu'elles avaient environ huit et six ans. Avec beaucoup de précautions, elle le décrocha, le déposa sur la table et entreprit de le démonter.

- Michael adorait ses enfants, reprit-elle, plus calme. Avant ce portrait, il y en avait un autre. Il datait seulement de quelques semaines avant sa disparition. Trois ans plus tard, quand je l'ai défait pour remplacer la photo, j'ai trouvé ceci.

Elle déplia quelques coupures de presse jaunies par le temps, qui dataient d'une période s'étalant de 1978 à 1982. Toutes relataient des faits similaires : des hold-up d'agences bancaires, toujours de petits établissements, dans un rayon de 300 kilomètres autour de Bedford, par un seul homme coiffé d'une perruque de femme. Le mode opératoire était bien rôdé : l'individu arrivait peu avant la fermeture et s'emparait des liquidités sous la menace d'une arme à feu. Puis il disparaissait en quelques minutes, le plus souvent à la faveur de la nuit. À cette époque, pas de vidéo surveillance, ni de système de protection, ni d'alarme.

- Il avait trouvé un moyen très personnel de résoudre le malaise agricole, dit Molly. Mais alors où est-il passé ?

- Aucune idée, répondit Dorothea. Je ne l'ai jamais revu. Je pensais qu'il reviendrait, au moins pour prendre de l'argent. Mais il s'est volatilisé. Un vrai mystère !

Elle jeta les coupures de presse sur le sac contenant les armes avant de replacer la photo dans le cadre et de remettre celui-ci à sa place. Puis elle se retourna :

- Où qu'il soit, qu'il y reste !

Molly échangea un regard avec Sherlock, qui continuait à se taire, lèvres serrées, et demanda :

- Qu'allez-vous dire à vos filles ?

- Que diriez-vous aux vôtres, si vous en aviez, Docteur Hooper ?

Question purement rhétorique. Quel enfant, peu importe son âge, apprécierait-il de découvrir que son père, tant idéalisé, était un malfaiteur ? Irène, au fond, avait de qui tenir…

- Ça ne les concerne pas, conclut Dorothea. Tout ce qu'elles veulent savoir, c'est ce qu'il est devenu.

Elle sortit d'un placard des tasses et des biscuits, puis servit le thé à ses deux visiteurs. Une fois de plus, Molly vérifia la justesse des déductions de Sherlock : Dorothea Stewart possédait un tempérament hors norme. Elle avait déjà surmonté son accès de faiblesse et faisait front, pas très surprise, au fond, des révélations qui venaient de sortir du puits.

- Je suis contente, dit-elle. L'abcès est crevé. Mr Holmes, je vous en prie, débarrassez-moi de tout ça. Je ne veux plus revoir ces choses de toute ma vie. Non, pas même ces billets. Prenez-les ou détruisez-les, ça m'est égal.

Une demi-heure plus tard, alors qu'ils retournaient vers Bedford, Molly murmura :

- Tu ne vas tout de même pas ramener ce sac à Londres ?

- Certainement pas, dit Sherlock. Je ne tiens pas à alimenter involontairement le grand banditisme !

Il tourna dans un chemin de terre qui s'enfonçait dans un petit bois dense bordant un méandre la Great Ouse. L'heure suivante fut consacrée à l'incinération complète du sac, des documents et des billets – pas question de toucher à de l'argent sale. Molly, quoique tentée, comprenait son point de vue. Puis, à l'aide d'une pelle qu'il avait empruntée à la ferme, il s'attela à creuser un trou d'un mètre cinquante de profondeur dans lequel il jeta les armes et leurs munitions.

- À moins d'un tremblement de terre ou d'un bombardement, personne ne viendra jamais fouiller ici, conclut-il, en achevant de combler la fosse.

- Tu ferais un redoutable criminel…

- Hé ! Je l'ai toujours dit ! Mais mystifier Scotland Yard n'a rien d'un exploit. Je préfère résoudre des énigmes plutôt que d'en inventer.

Il était en sueur, bien qu'ayant pris la précaution de retirer sa veste et de retrousser les manches de sa chemise massacrée. Sherlock n'avait guère l'habitude de se livrer à des travaux manuels, malgré une endurance physique hors norme. Il s'appuya sur le manche de la pelle quelques instants, afin de récupérer un peu.

- Tu as les mains pleines d'ampoules, lui fit remarquer Molly.

- Il faut que je réfléchisse, répondit-il. Tu vas conduire.

- Réfléchir à quoi ?

- Irène ne m'a pas engagé pour que je lui dise que son père, en plus d'être un salopard de la pire espèce, passait son temps à commettre des braquages.

- Mais tu n'as pas le moindre indice !

- Faux. Il est allé à Cambridge le jour de sa disparition.

Il lui tendit son téléphone. Bien évidemment, il avait déjà exploré les ressources inépuisables du web. La réponse s'étalait sous les yeux de Molly en lettres capitales : oui, il y avait eu un casse dans une agence bancaire en périphérie de Cambridge le 21 juin 1982. Cette fois, l'épilogue n'avait pas tourné en faveur du braqueur à la perruque de femme. Un policier, qui passait dans les parages par le plus grand des hasards, avait fait feu alors que le malfaiteur pénétrait dans l'établissement. Il avait réussi à s'enfuir en laissant une traînée de sang derrière lui.

- Aucune tache suspecte n'a été retrouvée dans son véhicule ! objecta Molly.

- Il s'était certainement fait un bandage ou un garrot.

- Donc il a réussi à rouler, malgré sa blessure, jusqu'à l'entrée de son chemin. Il sort de sa camionnette. Il pleut à verse. Et ?

- Je n'en sais rien ! grogna Sherlock, frustré. Un détail m'échappe. Mais je vais trouver, la solution est à portée de main, il faut juste que…

Il referma le poing avec une grimace – ses ampoules lui faisaient mal. Molly n'insista pas et s'employa à soigner ses mains abîmées tandis qu'il se plongeait dans ses réflexions. Puis elle prit le volant, soucieuse de les ramener à bon port. Les silences prolongés de Sherlock ne l'inquiétaient pas : c'était le prix à payer avec un cerveau tel que le sien. Depuis un bon moment, elle avait compris les différences fondamentales entre les deux frères Holmes : Mycroft possédait une intelligence encyclopédique tandis que Sherlock fonctionnait sur un mode synthétique. Le premier amassait les savoirs comme autant de richesses personnelles et se plaisait à étaler sa supériorité ostentatoire sur le reste du monde. Le second se moquait éperdument de toute richesse et privilégiait ce qui nourrissait ses réflexions. Mycroft avait beau proclamer que son intelligence dépassait celle de son frère, il était évident que Sherlock, lui, avait trouvé un moyen bien plus ludique d'exploiter la sienne. Moins intelligent que Mycroft, peut-être, mais beaucoup plus malin.

Elle lui jeta un coup d'œil en coin. La tête inclinée sur la poitrine, les yeux mi-clos, les mains croisées sur ses cuisses, le détective paraissait somnoler. Mais Sherlock ne dormait jamais quand il voyageait, à moins d'être sur le point de s'effondrer. C'était tout simplement une technique qu'il avait mise au point pour se retirer dans son fameux palais mental et faire le point. Trier, organiser, synthétiser. Elle n'osait imaginer la somme faramineuse d'éléments qu'il passait en revue. Quant à elle, rien ne venait. Après une telle journée, elle avait la tête en compote et aspirait à une douche bien méritée, à défaut d'une soirée en amoureux – Sherlock allait cogiter pendant des heures.

Le soleil descendait sur la campagne. Les champs d'orge et de blé, qui hésitaient encore entre le vert et le jaune, ondoyaient sous la brise du soir ponctués, çà et là, par les taches écarlates de quelques coquelicots. C'était beau comme une toile impressionniste. Molly essaya d'imaginer le jeune Sherlock à l'époque de l'internat. Quelques temps plus tôt, Mrs Holmes lui avait ouvert des albums photos. Un garçon maigre et raide, aux traits plus doux et aux joues plus roses, avec la même physionomie, la même masse de cheveux bouclés et les mêmes yeux d'un bleu perçant. Il avait bien dû participer à des tournois sportifs avec son école. Pas sûr qu'il accepte de remuer ses souvenirs. Mrs Holmes, quoique nostalgique des jeunes années de son fils adoré, s'était bien gardée de toute confidence.

Alors qu'elle abordait une zone plus urbanisée, Molly capta à la périphérie de son champ de vision un vaste terrain en pente douce semé de croix : un cimetière. Elle posa doucement la main sur l'avant-bras de Sherlock qui ouvrit les yeux et marmonna :

- Mmm ?

- C'est là-bas ?

- Molly… soupira-t-il, clairement hostile.

- Sherlock.

Il la fixa pendant dix bonnes secondes, avant d'abandonner la partie :

- Tu ne me lâcheras pas tant que je ne l'aurais pas fait.

- Non.

- On t'a déjà dit que tu étais têtue ?

- Oui. J'ai pris ça comme un compliment. Je te ferais d'ailleurs remarquer que tu ne viens pas de le découvrir puisque j'ai attendu… hum… neuf ans ?... que monsieur se décide à franchir un certain cap.

Il se tassa sous la pique – bien méritée, au demeurant, il admettait volontiers qu'il s'était conduit comme le plus grand des imbéciles. C'était d'ailleurs la raison pour laquelle il opposait si peu de résistance face à Molly.

- Tu as l'intention de réfléchir une bonne partie de la nuit, j'imagine ? continua-t-elle.

- C'est une évidence.

- Alors tu as besoin d'une pause. Penser à autre chose pendant un quart d'heure te fera le plus grand bien.

- Penser à Elizabeth durant ces dix-neuf dernières années n'a jamais eu le moindre effet positif ! rétorqua-t-il. Bien au contraire ! Pourquoi crois-tu que j'ai… non rien.

- Oh, Sherlock ! Tu n'es pas le seul à savoir relier les points les uns aux autres !

- Je n'ai jamais rien dit de tel. Juste que les trois quarts des habitants de cette planète sont de parfaits idiots. Mais je ne t'ai jamais incluse dedans.

- Quoiqu'il en soit, il est temps pour toi de surmonter ça et d'arrêter de fuir ton passé.

- Je fuis, moi ?

- C'est une évidence.

Bien joué, Molly Hooper. Il la dévisagea, quelque peu incrédule : elle l'avait pris à son propre jeu. La vie de couple, décidément, ramollissait son arsenal habituel de mauvaise foi. Elle avait même eu le dernier mot. Il faudrait qu'il se défoule, à la première occasion, sur ses cibles favorites : John, Lestrade, Donovan, Anderson… Ou bien qu'il se livre à une joute acerbe avec Mycroft. Dans ces jeux d'échecs verbaux auxquels s'adonnaient les deux frères, l'issue était plus aléatoire. Ne jamais sous-estimer Mycroft.

Cinq minutes plus tard, alors qu'ils remontaient bras dessus bras dessous une allée courant entre deux rangées de croix plus ou moins patinées par les ans, Molly demanda encore :

- Depuis quand n'étais-tu pas revenu ici ?

- Les obsèques de Waxflatter, répondit Sherlock. Je suis resté vingt minutes.

- Tu as fait le trajet depuis Londres pour vingt minutes seulement ?

- C'était amplement suffisant.

- Donc, tu as encore fui pour te soustraire à ton chagrin.

- Tu connais d'autres façons de réagir ?

- Bien sûr. Pleurer. Accepter d'être triste. Faire son deuil. Ça prend du temps. Et… oh ! Tu es revenu à Londres et tu as cherché un dealer !

- Molly…

- Dis-moi que j'ai tort !

- Non, soupira-t-il. C'est là.

Les deux tombes, côte-à-côte, se dressaient à l'ombre d'un acacia en fleurs, dans un écrin d'herbe luxuriante qu'aucun visiteur n'avait foulé depuis bien longtemps. Elizabeth Hardy 1980-1997 et Rupert Waxflatter 1933-1998.

- Il avait l'âge d'être son grand-père, commenta Molly.

- Une histoire de remariage, répondit Sherlock. Je n'ai jamais creusé le sujet.

- Surprenant de ta part !

- Elizabeth n'aimait pas parler de ses parents, ça la rendait… triste. Quant à Waxflatter, je le respectais beaucoup trop pour lui poser la moindre question.

- Le jeune Sherlock avait donc des principes.

- Le jeune Sherlock était… jeune. Et très sensible à l'opinion que son vieux professeur avait de lui.

- Je vois… Un jour, peut-être, tu me raconteras tout ce qui t'est arrivé à cette époque ?

- Peut-être… marmonna-t-il, très peu enthousiaste.

- Tu n'as tout de même pas peur d'ouvrir une sorte de boîte de Pandore ?

Regard en biais, malaise évident. Molly était parfaitement consciente que Sherlock nourrissait, comme tout le monde, des appréhensions diverses, mais pas de celles auxquelles elle aurait pensé. Des regrets ? Sans doute. Des remords ? Très certainement. De la gêne ? Mais pour quelle raison ?

Elle glissa son bras autour de sa taille, tout en se blottissant contre lui. Il répondit aussitôt en posant sa joue sur ses cheveux.

- Elle serait fière de toi, chuchota-t-elle, convaincue. Et lui aussi.

- Tu crois ? demanda-t-il, avec une rare nuance de vulnérabilité dans la voix.

- Oui. Tu as pris des chemins hasardeux et commis des erreurs, comme tout être humain… Ne fais pas cette tête-là, Sherlock, tu es un être humain ! Mais tu as toujours affiché un courage sans faille, quoiqu'il arrive, et tu n'as jamais négligé les capacités dont le sort t'a pourvu à ta naissance.

- Molly, si tu disparaissais de ma vie, je pense que, cette fois, je ne m'en remettrais pas.


Une odeur de viennoiseries flottait dans l'atmosphère. Molly ouvrit un œil, s'humecta les lèvres, s'étira. Son estomac gargouillait déjà. Puis elle tâtonna à côté d'elle : personne. Le matelas était encore tiède.

La réflexion de Sherlock, la veille, l'avait tellement émue qu'elle s'était abstenue de pousser davantage l'inquisition. Au fil des mois, il s'ouvrait, petit à petit. Elle appréciait cette progression parcimonieuse sans chercher à en brusquer le rythme, préférant saisir les occasions qui se présentaient.

Dès leur retour à l'hôtel, Sherlock avait filé sous la douche avant de se caler dans un fauteuil près de la fenêtre et de ne plus en bouger de toute la soirée. Il avait dû passer une bonne partie de la nuit dans ses pensées car elle ne l'avait même pas entendu se coucher.

En parlant du loup… voilà qu'il venait de surgir de la salle de bain, habillé de pied-en-cap. Nouvelle chemise, nouvelle veste, nouveau pantalon, nouvelles chaussures… Combien en avait-il donc ? À croire que ses vêtements se reproduisaient tout seuls dans sa penderie.

- Allez, Molly, hop hop hop ! Nous avons du pain sur la planche !

- Quelle heure est-il ? demanda-t-elle, en étouffant un bâillement.

- Sept heures. Nous avons tout juste le temps d'arriver pour le petit-déjeuner.

- Où ça ?

- Que tu es lente au réveil !

Lui, en revanche, s'agitait comme un électron libre, avec son énergie caractéristique : il avait flairé une piste et brûlait d'en découdre.

- D'habitude, tu n'es jamais debout avant neuf ou dix heures…

- Oh, pour l'amour du ciel, tu ne vas pas gaspiller du temps à discutailler !

En pleine forme et très peu disposé à la patience. Molly s'exécuta de bonne grâce – elle respectait trop son travail pour le faire mariner inutilement. Vingt minutes plus tard, elle reprit la direction de la ferme des Stewart. Sherlock, sur le siège passager – ses mains bandées étaient toujours douloureuses -, ne cessait de gigoter, son carton de viennoiseries sur les genoux.

- Non, par là, c'est plus court. Et si tu prends cette route, tu éviteras des feux. Mais pourquoi tu ralentis ?

- Je croyais que tu ne connaissais pas les lieux ?

- Je les ai mémorisés hier.

- Je vois… et donc, tu as trouvé la clé de l'énigme ?

- Pas encore.

- Mais… Dorothea t'a dit tout ce qu'elle savait, non ?

- Je ne vais pas voir Dorothea.

- Sa fille ?

- Voyons, Molly ! Olivia Stewart avait cinq ans, une rougeole carabinée et elle dormait !

- L'oncle, alors ? C'est le seul que les policiers n'ont pas interrogé, après tout.

- Ah, enfin une lueur, je commençais à penser que tu t'abaissais au niveau de John !

- Oh, tu n'as pas bu ton café, toi, ce matin ! Qu'est-ce qui te fait croire qu'Edgar Stewart a quoique ce soit à te dire ?

- Mon petit doigt !

Peu avant huit heures, Sherlock tambourina à la porte d'Edgar Stewart, avec un énervement si palpable que Molly s'accrocha à sa manche pour l'empêcher d'entrer en trombe sans autre forme de procès. Le vieil homme mit bien quinze bonnes minutes à venir ouvrir – la porte n'était même pas fermée à clef.

- Bonjour, bonjour, s'exclama Sherlock, en pénétrant aussitôt dans le vestibule. C'est le petit-déjeuner ! La bouilloire est par là ?

Molly chuchota un « désolée » au vieillard qui se contenta d'un sourire amusé. Un moment après, lorsque Sherlock eut servi le thé et distribué le contenu de son carton à gâteaux, Edgar déclara soudain :

- Je suis vieux, mais je ne suis pas sénile. Vous, vous êtes le détective de la télé que ma nièce a engagé pour chercher son père. Sauf que vous n'êtes pas près de le trouver, vu que Michael, il est dedans depuis trente-quatre ans.

- Dedans ? répéta Molly.

- Ouais. Et c'est bien fait pour sa gueule. Il m'a tué mon chien. Vous le saviez, qu'il avait descendu mon golden retriever ?

Il trempa un morceau de croissant dans son thé qu'il mâcha avec une lenteur infinie – sa dentition laissait à désirer. Derrière lui, une horloge murale égrenait les secondes avec des tic-tac caverneux tandis que, de l'extérieur, par la fenêtre grande ouverte, leur parvenaient les cris joyeux des oiseaux. Encore une belle journée préfigurant l'été à venir.

- Cette nuit-là, où il a tant plu, il est arrivé à pied par le chemin. Il pissait le sang.

Une mouche tournoya au-dessus de la table. Sherlock la chassa d'un geste nerveux : pas question de briser l'intensité du moment. C'était la partie qu'il préférait : les quelques secondes qui précèdent le dénouement final. Même son flegme légendaire baissait la garde, au profit d'une légère accélération de son rythme cardiaque.

- Il est tombé devant ma fenêtre, là ! Il cherchait de l'aide. Je n'ai pas bougé. Je l'ai regardé crever ! Comme il avait fait à mon chien. Un golden retriever mignon comme tout !

Edgar absorba lentement une nouvelle bouchée et une gorgée de son thé, avant de continuer :

- Après, il est allé soulever la plaque d'égout. Je ne sais pas bien comment il a fait son compte. Il voulait jeter quelque chose. En tout cas, il est tombé dedans. Et vu qu'il n'est jamais remonté, il y est encore.

- Mais pourquoi vous n'avez jamais rien dit ? demanda Molly, abasourdie.

- Parce qu'on ne m'a jamais rien demandé.

- Les policiers n'ont pas vu que la bouche d'égout était ouverte ?

- Le chemin est en pente, même si ça ne se voit pas, et, cette nuit-là, des records pluviométriques ont été battus. Les ruissellements ont dû repousser la plaque à son emplacement initial.

- Et pourquoi vous passez vos journées derrière votre fenêtre ?

Cette fois, Edgar Stewart oublia pendant deux secondes son petit-déjeuner et planta dans le sien un regard de braise :

- Des fois qu'il remonte, je l'achèverais avec mon fusil.

Une rare expression de satisfaction naquit sur le visage de Sherlock. À n'en pas douter, le sort de Michael Stewart lui convenait. C'était moins les méfaits qu'il avait commis – il avait vu largement pire dans le cadre de ses activités – que sa personnalité. Il exécrait les ordures, Charles Augustus Magnussen et Culverton Smith en tête de liste. Même Moriarty avait meilleure grâce à ses yeux.

- Tu parles d'une histoire ! souffla Molly, toujours sous le choc. Tu t'attendais à un dénouement de ce genre ?

- Bien sûr. Il n'avait pas pu aller bien loin dans son état.

- Personne ne l'a regretté ! assena Edgar Stewart, en achevant son croissant. À part ses deux gamines. Mais que seraient-elles devenues avec un père pareil !

Question délicate. Les activités d'Irène Adler n'étaient guère plus reluisantes que celles de son regretté paternel. Les chiens ne font pas des chats, après tout.

- Dénoncez-moi à la police si cela vous chante, ajouta le vieillard, fataliste. À l'âge que j'ai et avec mes handicaps, je ne redoute pas grand-chose des tribunaux.

- Hum ! dit Sherlock, en se levant. Avant tout, il me faut une preuve corroborant vos déclarations.

- Tu n'as tout de même pas l'intention de descendre dans cet égout ? gronda Molly, d'une voix fâchée qui arrêta net le détective.

- Mais Molly…

- Sherlock.

Comme toujours, il céda sous la menace implicite – Molly avait un génie peu commun en matière de représailles ; il avait découvert, à son corps défendant, qu'il ne tenait pas, mais alors pas du tout, à en expérimenter les multiples facettes. Sous le regard quelque peu ironique d'Edgar Stewart, il repêcha son téléphone dans la poche de sa veste.


Dorothea Stewart ne revenait jamais du marché avant 13 h 30 au plus tôt. Elle prenait généralement son temps, surtout à la belle saison, jamais lassée du paysage champêtre. Des arbres, des prairies, des champs, des vaches, des moutons, des fleurs… Oui, elle avait une belle existence, elle n'aurait pu rêver mieux. Certes, ses quelques années de vie conjugale avaient été… hum… complexes. Elle n'était pas idiote, elle se doutait bien que son mari se livrait à des activités douteuses et la découverte fortuite des coupures de journaux, cachées dans le portrait de ses filles, avaient confirmé ses doutes. Mais pour supporter la vie avec Michael, mieux valait fermer les yeux et, surtout, ne jamais l'affronter. Elle avait toujours pensé qu'il y aurait une fin. La disparition inexplicable du principal intéressé, une fois de plus, l'avait confortée dans ses opinions. Un jour ou l'autre, il faut payer l'addition. Les années qui passaient, sans la moindre nouvelle, l'avaient convaincue qu'il ne réapparaîtrait pas. Et s'il ne revenait pas, c'est qu'il était mort. Quand ses filles avaient quitté le lycée, elle n'avait eu aucun scrupule à piocher dans le confortable matelas financier amassé par Michael. Au moins, tout cet argent mal acquis avait servi à une bonne cause. Elle ne regrettait rien et remercierait même Iris, à la première occasion, d'avoir fait à appel à l'illustre Sherlock Holmes dont les services étaient sans doute hors de prix.

Elle faillit bien changer d'avis lorsqu'elle découvrit la cour de sa ferme remplie de policiers, de pompiers, d'égoutiers et de tous les véhicules correspondant à ces trois professions. Plus étonnant encore, Edgar, qui ne mettait jamais le nez dehors d'habitude, conversait joyeusement, devant le seuil de sa porte, avec le Docteur Hooper. À une dizaine de mètres de là, Sherlock Holmes et un autre homme aux cheveux argentés examinaient quelque chose, accroupis devant une bâche en plastique verte, tout près de la bouche d'égout grande ouverte. Et comme le détective ne passait certainement pas son temps à s'occuper des eaux usées, que ce soit à Londres ou dans le Bedfordshire, Dorothea comprit aussitôt qu'il s'agissait de Michael. L'égout ? Celle-là ne figurait pas au panthéon de toutes les hypothèses qui lui avaient traversé l'esprit en trente-quatre ans. Pas même à l'état embryonnaire.

Elle gara sa fourgonnette le long de la clôture électrique et s'approcha avec un peu d'hésitation. Que restait-il de Michael au bout de tant d'années dans des conditions pareilles ?

- Mr Holmes ?

Sherlock se releva, suivi de l'homme aux cheveux argentés qui se présenta aussitôt :

- Détective-inspecteur Lestrade, New Scotland Yard.

- Je… Scotland Yard ? Pourquoi Scotland Yard ?

- Nous avons retrouvé votre mari, Dorothea, déclara Sherlock sans préambule. Cette disparition n'ayant jamais été élucidée, il figurait au fichier des personnes recherchées par Interpol. D'où Scotland Yard.

- Ah… je vois… Il était donc dans l'égout depuis tout ce temps ?

- Oui. Un malheureux accident une nuit de forte pluie. Vos filles et vous allez enfin faire votre deuil.

Le deuil de Michael ? C'était chose faite depuis longtemps, en ce qui la concernait. Quant à Olivia et Iris, oui, elles auraient enfin des réponses à leurs questions et une sépulture à fleurir au cimetière. Que des avantages, pas un seul inconvénient. À part la question du corps. Car il faudrait bien accomplir toutes les démarches administratives réglementaires pour l'enterrer.

- Il n'en reste pas grand-chose, la prévint Lestrade. Les gros os sont tombés au fond de la buse. Tout le reste a été emporté par les écoulements.

- Vous ne savez pas s'il est mort sur le coup ou si…

- Ce n'était pas si profond, répondit Sherlock. La thèse de la noyade est la plus plausible, compte-tenu du temps qu'il faisait cette nuit-là. Vous n'avez constaté aucun refoulement les jours suivants ?

- Même si c'était le cas, je n'ai pas fait attention, entre la rougeole de mes filles, l'enquête de police et l'angoisse… En tout cas, les égoutiers ne sont jamais intervenus.

Elle s'approcha de la bâche, nerveuse. Il n'y avait pourtant pas grand-chose à regarder : le crâne, trois os longs et l'os iliaque, qui auraient été jaunâtres s'ils n'avaient pas été brunis par l'humidité putride des évacuations. Vanité des vanités… Un étau de tristesse imprévue lui comprima la poitrine. Elle ne s'était jamais attendue à un dénouement heureux et n'aurait jamais cru, surtout, éprouver une once de compassion pour son défunt mari. C'était une fin des plus horribles, même pour lui.

- Des tests vont être pratiqués, déclara encore Lestrade. C'est la procédure. Le médecin-légiste vous délivrera ensuite un permis d'inhumer.

- D'accord. Je… Il faut que j'appelle mes filles… Que je leur dise… que leur père a été retrouvé.

Elle s'éloigna rapidement, pressée, semblait-il, de mettre autant de distance que possible entre elle et les ossements.

- Secouée, la petite dame, commenta Lestrade. Dis-moi, Sherlock, comment t'est venue l'idée de l'égout ?

- Par pure déduction, Gray. C'est le seul endroit que tes affligeants collègues n'avaient pas fouillé à l'époque.

- Il t'a quand même fallu vingt-quatre heures…

- Non, dix-huit. Là où la police a échoué pendant trente-quatre ans.

- Dis plutôt que la présence de Molly t'a beaucoup distrait…

- Oh, Gary, toujours aussi subtil qu'un char d'assaut soviétique !

Durant un bon quart d'heure, Sherlock se défoula de toutes les vannes et tous les prénoms commençant par un G – sauf le bon, naturellement – qui lui traversaient l'esprit. Il n'avait même pas à fournir le moindre effort d'imagination quand il se livrait à ce distrayant petit exercice. Lestrade endura la séance de torture sans flancher : d'une part, il avait l'habitude, et d'autre part, il n'était vraiment pas mécontent de refermer un si vieux cold case et d'en tirer tous les bénéfices. Du moins le croyait-il.


Le train entra en gare de St. Pancras sur le coup de 18 heures. Seulement alors, Sherlock leva les yeux de son téléphone – il avait passé tout le trajet à pianoter frénétiquement, un sourire satisfait au coin des lèvres. Au moins, son obsession pour les textos l'empêchait-elle d'importuner les autres voyageurs…

- Eh bien, réaction d'Irène ? demanda Molly, en s'efforçant de garder une voix aussi neutre que possible.

- Satisfaite.

- Tu ne lui as pas parlé d'Edgar, j'imagine…

- Bien sûr que non.

- Elle va vraiment te donner quarante mille livres en petites coupures ?

Clin d'œil malicieux. Sherlock, sans lui répondre, empoigna énergiquement leurs bagages respectifs – oui, il se montrait même galant ! – et se dirigea vers le bout du wagon, tandis qu'elle le suivait tant bien que mal, les bras chargés : Dorothea Stewart leur avait offert un assortiment complet de ses produits fermiers pour les remercier. Molly n'avait pas osé l'informer que le grand Sherlock Holmes n'en goûterait pas une bouchée. Mais John et Rosie – sans parler de Mrs Hudson – apprécieraient sans le moindre doute. À moins que pour Noël… elle avait encore le temps d'y réfléchir.

Ils reprirent pied sur le quai, parmi la foule de voyageurs qui encombraient la gare. Sherlock louvoyait avec aisance, ouvrant le passage comme Moïse la Mer Rouge, droit comme un i, sûr de lui. Sa stature et sa carrure, il le savait, en imposaient. Il en usait et abusait sans le moindre état d'âme. Et les gens s'écartaient à son approche, tandis que Molly trottinait derrière lui.

À l'extérieur, nonchalamment appuyé à la devanture d'un café, Billy Wiggins attendait, un sac de sport dans les bras. À grandes enjambées, Sherlock le rejoignit, échangea quelques paroles et s'empara du sac après lui avoir laissé un gros billet entre les doigts. Puis il héla un taxi.

- Allez, Molly, on rentre à la maison !

Trop fatiguée pour poser des questions, elle le suivit sans discuter et s'effondra sur la banquette arrière, en se demandant où il puisait une énergie pareille. À croire que respirer l'air de Londres lui faisait le même effet qu'un shoot de produits qu'il valait mieux s'abstenir de mentionner à voix haute. Sherlock tel qu'en lui-même.

- Oui, je suis content de rentrer, dit-il. Trop d'air pur.

- Tu as pourtant été élevé à la campagne, non ? D'après ta mère, tu adorais jouer dehors.

- Ma mère parle beaucoup trop.

- Elle t'adore et se couperait en tout petits morceaux pour toi !

- Je ne vois pas en quoi de l'émincé maternel m'apporterait le moindre bienfait.

Les relations de la famille Holmes ne cessaient d'intriguer Molly. Elle espérait, un jour ou l'autre, trouver la clé qui lui permettrait de décrypter leurs rapports pour le moins complexes.

- Il y a quoi, dans le sac ?

Second clin d'œil malicieux. Sherlock fit glisser la fermeture-éclair de quelques centimètres pour que Molly puisse jeter un coup d'œil à l'intérieur. Elle entrevit les liasses de billets soigneusement empilées.

- Wow ! souffla-t-elle.

- Tu as bien des congés à prendre en septembre ?

- Sherlock… Oui, deux semaines.

- Eh bien, je te laisse choisir la destination.

- Quoi ? s'exclama-t-elle, dubitative. Mais tu ne vas pas tenir une demi-journée ! Et je ne veux pas avoir à expliquer au personnel d'un complexe hôtelier pourquoi tu trompes ton ennui en tirant au pistolet dans les murs de ta chambre !

- Je ne m'ennuie jamais quand je suis avec toi.

Comment répondre à ça ? Une fois de plus, il l'avait prise au dépourvu. Pour un homme qui peinait à extérioriser ses émotions, il possédait un art consommé de l'atteindre au plus profond d'elle-même. Faites confiance à Sherlock Holmes pour vous mettre sens dessus dessous !

- D'accord, se contenta-t-elle de répondre d'une voix plate.

- Pour l'amour du ciel, Molly ! J'ai envie d'être tout seul avec toi, sans que John, Mrs Hudson ou même Rosie ne surgissent… inopinément ! Et loin des caméras de surveillance de mon très cher frère !

- Mmm… je vois, murmura-t-elle, songeuse.

Deux images venaient de lui traverser l'esprit : une plage et un soleil au zénith. Voilà les vacances dont elle rêvait après les trois années compliquées qui s'étaient écoulées depuis la résurrection de Sherlock. Bronzer face à la mer et ne rien faire. Mais ce joli petit programme était-il compatible avec un détective à la matière grise en perpétuel mouvement ?

Elle croisa le regard amusé de leur chauffeur dans le rétroviseur. Il écoutait leur conversation avec beaucoup d'intérêt. S'il avait su ce que le sac de sport renfermait ! De quoi, assurément, passer de magnifiques vacances loin de Londres. Très loin…

Un souffle chaud dans son oreille la fit sursauter. Sherlock venait de se pencher et effleurait son lobe gauche de ses lèvres, ravi du petit effet qu'il avait engendré.

- Je t'ai déjà dit que je ne te demanderais jamais en mariage, chuchota-t-il.

- Je sais, répondit-elle, sans émotion particulière – elle n'y tenait pas tant que ça, et encore moins s'il s'exécutait par obligation.

- Mais ça ne signifie pas que je suis contre la lune de miel, susurra-t-il de sa voix la plus chaude, celle qui résonnait depuis les plus obscures profondeurs de son corps. Après tout, ça fera un an fin septembre.

Tiens, il avait mémorisé la date ! Au temps pour des données seulement utiles dans son disque dur cérébral ! Molly sourit et posa sa main sur la sienne. Quelques temps auparavant, ils avaient assisté tous les deux au mariage d'une collègue de l'hôpital. Comme elle vivait en couple (avec enfants) depuis longtemps, elle n'avait pas déposé de liste de mariage et avait opté pour une urne dont le contenu servirait à financer une lune de miel à une date ultérieure. Ce que Sherlock avait qualifié d'une voix rogue – il avait accompagné Molly de très mauvaise grâce – de « vacances sexuelles ». Il avait, semblait-il, beaucoup réfléchi au concept depuis lors…

- C'est Irène qui t'a donné ce conseil ?

- Pas du tout. Et maintenant qu'elle a ce qu'elle voulait, elle ne nous importunera plus.

- Je ne l'ai pas trouvée importune. Juste… désagréablement directe. Comme toi, en fait. Pas étonnant qu'elle te fascine autant.

- À la minute présente, je me demande qui, de nous deux, elle fascine le plus.

- Oh, Sherlock… Comment peux-tu seulement imaginer que je…

Sans se soucier une seconde du chauffeur qui n'en perdait pas une miette, Sherlock la fit taire en déposant ses lèvres sur les siennes. Dans ce domaine comme dans beaucoup d'autres, ses aptitudes atteignaient des sommets.

Quinze jours seule avec Sherlock Holmes ? Molly avait hâte.

FIN