Jérémy n'allait pas bien. Pas bien du tout. Et ça remontait à une semaine.
Son spectacle avait démarré avec dix minutes de retard, et elle le regardait fixement. Comme le reste de la salle, me direz-vous. Oui mais non. Dans ses yeux à elle, loin du brillant de l'excitation qu'on pouvait lire chez les autres, on voyait une sorte de détermination brûlante, de volonté d'en découdre. Un sportif qui étudie le moindre des mouvements de son adversaire, avant l'affrontement. Ça, elle n'était plus là pour rire. Au fond de la salle, elle avait réussi à se payer une place en dernière minute au guichet, en faisant du gringue au réceptionniste.
Il commença son sketch, la Bible en main, mais il n'était vraiment pas dedans. Les Lillois étaient pourtant on ne peut plus réceptifs, bouillants même. La jeune femme restait dans un coin de sa tête, sans qu'il ne puisse rien y faire.
Un drôle de contraste qu'elle formait ; assez habillée, on aurait pu croire qu'elle s'était soigneusement apprêtée pour passer une belle soirée, dans un bête spectacle d'humour. Ballerine, collant, robe sombre, tout était dans le thème. Et puis on regardait sa tête ; tout de suite, on était moins convaincu. Du je-me-mets-sur-mon-trente-et-un-pour-rire-un-bon-coup, on passait sans transition à ne-pas-déranger,-en-conférence-sur-la-théologie-du-14ème-siècle.
Ça avait donc été le plus mauvais spectacle de sa carrière : à chaque vanne lancée, il ne pouvait s'empêcher de chercher une sorte de validation dans son regard, et, si ses voisins de strapontins se tapaient les cuisses, hilares, elle n'esquissait que rarement un sourire, des éclaircies sur son front triste et soucieux. Il refusait de concevoir un seul instant que ces brefs instants de laisser-aller le touchaient d'une quelconque façon, mais il était indéniable qu'il s'améliorait dans ces moments-là. Et puis elle reprenait son air sérieux et attentif, retrouvait sa posture impeccable, son chignon dressé, sa mâchoire contractée, et ça redevenait inévitablement catastrophique. La salle semblait passer outre, mais il le sentait, c'était surjeu sur surjeu, grimaces et montées poussives dans les aigus.
Deux bégaiements, une main dans les cheveux. Elle levait les yeux au ciel. Il soupira et sortit de scène, prétextant une bouteille d'eau à remplir, en plaisantant sur la chaleur étouffante qu'il faisait à Lille en décembre.
« Eh, la régie ? Nicolas, oui, pourquoi tu m'éclaires le poulailler ? Tu m'emmerdes là !
- Euh, Jérem, la salle est complètement sombre…
- Mais si, le dernier banc, je le vois trop.
- Ah, ça c'est la lumière des toilettes pour hommes qui s'y reflète, on peut rien y faire.
- Mais c'était pas comme ça hier, si ?
- Ils ont fait intervenir un électricien je crois, les messieurs de ton public s'étaient plaints…
- Bon bah je ne sais pas, lâcha-t-il exaspéré est-ce que ce serait possible de bouger les gens de cette rang.. Non, laisse tomber. »
Silence.
« Jeremy, tout va bien ?
- Ouais ouais, j'y retourne. »
Avec une démarche de vieux boxeur qui retourne sur le ring à contre-coeur, il réapparaissait sous les projecteurs.
C'était la troisième fois qu'elle venait. Il le savait, parce qu'elle s'était signalée à chaque fois d'une manière ou d'une autre ; par les autographes la première fois, parce qu'elle s'était mise au premier rang la deuxième, et parce qu'elle était devant la porte des toilettes cette fois-ci.
Il était persuadé qu'elle l'avait fait exprès. P'têt même qu'elle avait elle-même trafiqué l'installation électrique des toilettes, cette connasse. En fait, il en était sûr.
Et ça l'énervait d'être obnubilé par elle. Parce qu'en plus de refuser la convention sociale universelle et tacite qui implique de rire à un spectacle drôle, elle ressemblait typiquement au genre de personne dont l'existence même l'exaspérait. A la séance de dédicace, lorsqu'il lui avait demandé son nom, elle lui avait dit, vivement, dans un sourire, « Ah non, surtout pas pour moi, c'est juste pour un ami ».
Il avait levé la tête, pour répliquer quelque chose de bien senti, et s'était obligé à la regarder : elle devait être plus jeune que lui, mais son air grave, et ses expressions trop calmes lui donnaient une dizaine d'année de plus. Et puis sapée comme il y a vingt ans ! Petite robe noire à col Claudine, collants, ballerine… Il avait appris, avec Constance notamment, que les plus délurées se cachaient souvent sous des airs de gentille petite fille sage, mais là, il avait eu la certitude que cette apparence extérieure était l'exact reflet de qui elle était vraiment. Une petite bourgeoise sans problèmes, avec des petites études, un petit copain Jean-Charles, dans l'attente d'un petit mariage à l'église… Oui, parce qu'il n'avait pas loupé la croix discrète suspendue à son cou.
Il avait l'habitude de tirer beaucoup de fierté de son public, surtout par la mixité sociale étonnante qu'il réussissait à y rassembler : vieux des faubourgs, jeunes des cités, étudiants d'HEC, ménagères… Les queues de ses spectacles ressemblaient à des rames de métro à 7 heures 10 ! Mais les jeunes cathos assumés comme ça, il avait du mal, il n'arrivait même pas à les tutoyer. Peut-être qu'un peu moins de diversité, après tout…
Typiquement, donc, le genre de personnes qu'il ne fréquentait qu'avec une pince à linge sur le nez.
Ça l'avait refroidi, il s'était tu et avait signé sans originalité « Pour Victor, je te hais ».
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En débutant le sketch du prêtre, il se demanda brièvement s'il pouvait légalement faire quelque chose. Lui retirer le droit de venir, ça devait pouvoir se faire, non ? Un rapide contrôle d'identité ? Parce que là encore, il se trouvait plutôt ouvert dans ses rapports avec le public : des groupies prépubères qui piaillent son nom, aux vieux réacs qui quittent sa salle en plein milieu, il tolérait tout, et ça le faisait marrer. Tout, sauf ce qu'elle lui infligeait. Ses non réactions l'agaçaient, lui qui vivait pour choquer et surprendre… ses airs las d'observateur de l'ONU aussi. Il se sentait comme sous un microscope, analysé, épié, comme dans une séance de psychothérapie forcée. Il parlait et savait qu'elle enregistrait tout dans sa tête, cette tordue. Elle décortiquait, elle comptait, elle chronométrait même... Pourquoi ? Va savoir. EN tout cas, ça le gênait follement.
Après sa tirade enflammée de révolté à faire rougir Nietzsche, il conclut le spectacle.
Derrière les rideaux, avant les retrouvailles avec ses fans les plus assidus, Jérémy jeta un coup d'œil, comme si son subconscient savait : elle était là, parmi tous ceux qui s'agitaient, elle restait assise, sortit un calepin. C'était au tour de Jeremy de prendre un air las. Mais bon sang, qu'est-ce qu'elle foutait ?
Sachant le directeur de salle pointilleux sur les horaires, l'humoriste attendit, avec un plaisir un brin vicieux, qu'un ouvreur rabroue la retardataire, et la jette dehors, comme il se doit. Ledit ouvreur arriva, en effet, mais en deux phrases échangées il était reparti.
« 'Tain mais c'est pas vrai ! Faut envoyer l'armée pour m'en débarrasser ? »
Le dos contre les rideaux, il glissa jusqu'à s'asseoir sur le sol. Bruyamment, comme son micro n'était pas encore débranché. Et merde.
« Monsieur Ferrari, si vous avez deux minutes, …. après avoir proféré vos bénédictions à vos fans,…j'aimerais vous parler. »
Il ferma les yeux, se traita mentalement d'abruti, puis sortit de derrière les rideaux ;
« Ça risque de ne pas être possible, je suis DE SO LE, par contre si vous voulez un autographe…
- Ah non merci, dit-elle avec hâte, son air grave devenant furtivement plus léger, c'est déjà fait,… Vous vous souvenez ? Pour Victor…
- Ah, oui peut-être … »
La dernière chose que Jérémy souhaitait était lui donner l'impression qu'elle l'avait marqué ; Elle poursuivit, plus hésitante, laissant sa phrase en suspens:
«En fait, je n'ai pas encore dîné, et si vous non plus, je pensais… »
C'était ça ? Une fan amourachée de plus ? Le comédien souffla un peu, il revenait en terre connue ; de manière assez automatique, un peu plus avenant (pour décourager, mais pas trop quand même), il débita vaguement :
« Ah, ç'aurait été chouette, mais mon équipe et moi, on avait prévu de dîner ensemble, en plus, j'ai déjà quelqu'un dans ma vie…
- Oh, mais ce n'est pas pour cela, le coupa-t-elle une fois de plus, souriant franchement cette fois. (Hop, dix ans de perdu d'un coup !)
- Ah ? fit-il, la consternation le reprenant
- Oui en fait j'aimerai bien discuter avec vous de votre spectacle… »
Les épaules tendues, Jérémy se retourna pour repartir en coulisse, en marmottant un « C'est vraiment dommage, mais mes régisseurs m'attendent… une prochaine fois peut-être » sans lui jeter un regard.
Il se pensait sauvé, jusqu'à entendre une voie un peu plus insidieuse, qui s'approchait doucement mais sûrement de la scène, d'un pas lent:
« Ah ? Je suis amie avec Thomas, du son… j'avais cru comprendre qu'il allait emmener ses collègues en boîte pour fêter la dernière à Lille ce soir… »
Jeremy n'en pouvait plus ; les yeux clos à nouveau, face aux rideaux, il compta jusqu'à dix dans sa tête, et reprit, en lui sortant le meilleur sourire faux-cul qu'il avait en stock :
« J'avais oublié, c'est juste ! Bien, écoutez, ce n'est pas contre vous du tout, hein, mais le spectacle m'a épuisé, et là, j'ai juste besoin d'une bonne douche, de reprendre des forces sans prise de tête, alors…
- C'est d'accord ! Je vous attends ici, le temps que vous terminiez de vous doucher… Je connais le meilleur restaurateur du coin, c'est assez tard, mais je crois qu'ils feront une exception… Les gens sont si gentils ici !
- Pas tous, pas tous, grommela pour lui-même l'Ardennais, qui cherchait encore à comprendre à quel moment il s'était fait avoir.
Avec une sorte de sursaut, il sortit de son inertie ; il n'allait quand même pas se laisser mener par le bout du nez par une gonzesse, et surtout pas celle-là ! Demi-tour vers la scène…
« Excuse-moi, mais qu'est-ce que tu me veux en fait ? demanda-t-il brusquement
- Ah, vous laissez enfin tomber le vouvoiement, génial ! Vous m'autorisez à faire pareil ? s'enthousiasma-elle, (un peu trop au goût de Jérémy), désormais debout au premier rang.
- Euh oui, on n'est plus à ça près de toute manière, fit-il, le visage fermé… Alors ?
- Alors, j'ai des réclamations. Mais on n'est pas obligé d'en parler ce soir, on peut simplement parler de vou.. toi et de ta démarche pour construire ce spectacle, si tu veux bien… J'ai besoin de comprendre certaines choses.
- Attends, quoi ? Pas ce soir ? parce que tu comptes me revoir encore ? il montait dans les aigus, les yeux plissés,
- Ben oui… ça dérange ? » elle répliqua, un brin impertinent
Pris au dépourvu, il se pinça l'arête du nez, puis s'assit sur le bord de la scène, ses jambes pendant au-dessus du sol : perdu pour perdu… Il reprit, aussi pédagogue qu'il le pouvait ;
- Ecoute, ça suffit, je vais être cash ; dans la vraie vie, je suis quelqu'un d'assez sensible, donc quand je peux, j'évite de m'imposer des emmerdes supplémentaires, des personnes désagréables, … et là, j'ai l'impression que tu as fait ton maximum pour perturber mon spectacle.
- Pourquoi, parce que je ne ris pas ? fit-elle, franchement espiègle cette fois.
- Bah…
- Jérémy, j'ai ri la première fois, la deuxième je suis venu pour tout écouter, les silences, les malaises, ton public,… là je viens pour comprendre, exposa-t-elle cliniquement.
A bout de patience, du haut du plateau, l'artiste craqua :
« Putain, comprendre, mais comprendre quoi ? Tu ne peux pas exiger de moi des propos de… de conférencier ou de docteur en théologie ! C'est pas une leçon, c'est un spectacle d'humour, hein ! Tu crois que je ne t'ai pas vu, avec ta tête de lycéenne en cours magistral et ton crucifix ? J'en vois souvent des illuminés à la fin de mon spectacle, qui viennent me dire « Ouiiii, mais chapitre 34, verset 9, on contredit ce que vous venez de dire, et puis on ne croit pas qu'à ça »… J'en ai rien à foutre de vos contre arguments, tu comprends ça ? De vos « ça, c'est sacré » toutes les deux minutes ! Foutez-nous la paix, bordel !
Je ne débattrai jamais, avec aucun de vous ! Je ne prétends pas être prof en quoi que ce soit ! »
Il avait explosé. Haletant, les pupilles dilatées et les épaules en arrière, comme prêt à se battre, il attendait une riposte.
« Non. Tu ne prétends pas être prof. Mais tu te revendiques objectif, sincère, et courageux, un grade au-dessus, quoi, sur une échelle des « informateurs ». Donc quand les gens viennent te voir, ils attendent de l'humour, mais aussi de l'impartialité et la vérité. » Répondit-elle dans un souffle…
« Et de la tolérance envers tous, même « les illuminés », tant qu'ils sont inoffensifs. Crucifix ou pas d'ailleurs, elle ajouta, avec un peu d'amertume. J'ai payé ma place comme les autres tu sais… »
Le sang battant dans ses tempes, Jérémy écoutait, paré à bondir à la moindre assertion erronée. Elle marqua un silence, puis acheva :
« Mais je ne crois pas que tu parviennes à tenir toutes les promesses que tu nous fais … Enfin, souffla-t-elle, tu as l'air effectivement fatigué, il vaut sans doute mieux qu'on s'arrête là. Merci pour le spectacle et bonne soirée. »
Elle remonta quatre à quatre les marches qui la séparait du fond de la salle, récupéra son sac, et sortit. Jambes ballantes, Jérémy était abasourdi. Il ne pensait pas qu'elle le lâcherait aussi vite, et surtout pas qu'elle arriverait, en restant plus courtoise que n'importe qui, à le blesser plus que ceux qui l'insultaient à la sortie.
Un peu sonné, il se remit debout, ferma les rideaux et sortit.
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Sur le chemin de sa loge, le visage assombri, il ruminait.
Pas courageux ? Mais qu'est-ce qu'elle croyait, celle-là! Que le gorille qui l'accompagnait partout lui servait de pompom girl ? Qu'il ne recevait pas des lettres de menaces toutes les semaines, qui lui détaillaient le sort de chacune des parties de son corps s'il n'arrêtait pas ? `
Quels risques avait-il refusé de prendre ?
Pas sincère ? Qu'est-ce qu'elle en savait ? Il avait franchement sombré en dépression après Orange, il s'était honnêtement tourné vers les religions en dernier recours, et il avait sincèrement rigolé !
Elle l'accusait d'intolérance ! Est-ce qu'être intolérant des intolérants et de l'intolérable, ça comptait vraiment ?
Que voulait-elle de plus ? De l'impartialité ? Il tapait sur tout le monde, non ? Mais comme toujours, chacun se sent davantage visé quand vient son tour...
Ce qui tourmentait vraiment Ferrari, c'est qu'elle semblait saine d'esprit, celle-ci. Enfin, suffisamment saine d'esprit pour quelqu'un qui vient voir trois fois le même spectacle, en l'espace de trois jours…
C'est très facile, et assez juste finalement, de taxer d'extrémisme les abrutis qui l'attendent avec des matraques. Ça devenait tout de suite moins pertinent quand c'est une petite dame qui réclame du dialogue. D'autant que lui aussi, le dialogue, il est pour, d'habitude…
Une autre chose le turlupinait ; ça l'affectait beaucoup trop. Combien de retours positifs de son spectacle pourrait-il opposer à cette voix un peu candide, à ces grands yeux d'enfant, et écarter ses reproches d'un revers de main? Et pourtant…
Y avait-il donc une part de vérité dans ce qu'elle avait répondu, qu'il se refusait de voir en face ?
Il soupira, acheva de se déshabiller. Cette nuit non plus il ne dormirait pas; en entrant dans sa douche, il savait qu'il n'y avait qu'un endroit où il pourrait terminer cette soirée accablante.
