Routine Fatigante

Il faisait nuit noire. Dehors, le vent soufflait sur la plaine, soulevant les flocons de neige qui subsistaient sur le dessus de la couche et les faisaient danser dans les airs, dans une valse magnifique. Les nuages étaient moins nombreux, laissant entrevoir la lune qui éclairait faiblement les environs de ses rayons. Tout était calme, silencieux, et rien ne semblait troubler cette sérénité qui régnait en maître sur ces lieux. A ça près.

« Brrrelan ! »

Crahmé poussa un cri de rage avant de furieusement jeter sa main sur la table, croisant les bras et commençant vraisemblablement à bouder. A ses côtés, Reynald secoua la tête, amusé, et Link rirait de son comportement tandis que le doyen des Gorons ramassait sa mise, aux anges. C'était indéniable : Gor Cobalt était le plus fort de tous au poker. Voilà une dizaine de manches qu'il se disputaient, et le Goron n'en n'avait perdu aucune d'entre elle, si bien que le Héros commençât à se demander s'il ne trichait pas. Mais l'aîné était continuellement torse nu, il lui était donc difficile de cacher des cartes dans ses manches pour les échanger. Ou autre part, par ailleurs.

C'est à la manche suivante, et après l'énième victoire de Gor Cobalt, qu'ils décidèrent d'arrêter le massacre et de sauver les derniers rubis qu'il leur restait. Mécontent d'avoir encore perdu ses économies, Crahmé quitta le groupe aussitôt les cartes rangées, prétextant qu'il avait des bombes à préparer et qu'il devait finir avant d'aller se coucher. Tous savaient que, mauvais joueur qu'il était, il ne supportait pas de perdre, et qu'il allait passer le reste de sa soirée à exprimer sa frustration en faisant exploser des pétards dans son atelier en jurant en plusieurs langues. Le Goron, quant à lui, préféra rester quelques instants de plus au coin du feu avant d'affronter l'hiver dehors pour rentrer chez lui. C'était compréhensible : au creux de leur montagne, ils ne connaissaient que la chaleur de la lave et les vapeurs de leurs sources chaudes. Les Gorons descendaient rarement à Cocorico en hiver, et la présence ce soir-là de Gor Cobalt était exceptionnelle. Ce n'était pas la neige et le froid qui allait l'empêcher de participer à sa partie de poker hebdomadaire !

Link et Reynald, alors livrés à eux-mêmes, décidèrent de rejoindre l'auberge du village pour se reposer. Enfilant leur cape en fourrure, les deux amis sortirent dehors, dans le calme de la nuit. Depuis ces deux dernières années, et depuis le massacre qu'il y avait eu lors de l'avènement du Crépuscule, le village s'était reconstruit, et il comptait quelques dizaines de nouveaux habitants qui animaient les lieux et les emplissait de vie. Au plus grand bonheur de la fille de Reynald, Louda, qui avait souffert du départ de ses amis de Toal, se retrouvant à nouveau seule avec son père. De nouveaux camarades étaient arrivés, et d'après ce qu'il avait entendu, la jeune fille s'amusait beaucoup avec. Au grand plaisir de son paternel qui la voyait de plus en plus souriante chaque jour qui passait.

Durant leur chemin du retour, alors qu'ils discutaient tranquillement, les deux hommes passèrent devant l'enclos des chiens de traîneau, qui bondirent sur leur pattes dès qu'ils les virent, et qui jappèrent de joie en grattant la porte. Attendri, Link entra dans l'enclos et s'agenouilla auprès de ses bêtes qui se jetèrent sur lui, rejoint par son aîné.

« Comment vont les enfants, à Toal ? demanda Reynald en caressant l'un des chiens.

- Cela fait un moment que je ne les ai pas vus, confessa Link. Mais la dernière fois, ils avaient bien grandis ! Fénir continue ses bêtises, Anaïs commence à s'intéresser de trop près aux hommes... »

L'aîné laissa échapper un petit rire compréhensif. Sans nul doute avait-il le même problème avec sa propre fille.

« Quant à Colin, il suit les traces de son père et s'entraîne à l'épée et aux arts du combat. Et Balder continue de conquérir le marché en achetant tous les magasins qu'il peut.

- Balder vient souvent au village pour vérifier que son échoppe se porte bien, fit remarquer son ami. Les affaires ont l'air de marcher pour lui.

- S'il continue, il va devenir plus riche que le Roi lui-même. »

Reynald éclata de rire. Ils se relevèrent de concert, abandonnant les six chiens qui gémirent de déception, et sortirent de l'enclos. En refermant la porte, il furent rejoint par Gor Cobalt, qui rentrait chez lui à grand pas. Sans nul doute allait-il faire une petite étape à la source d'eau chaude du village pour se réchauffer avant de rouler-bouler jusqu'à son foyer.

« Vous savez quelque chose sur le Temple des Saisons ? interrogea Link en marchant à ses côtés.

- Juste ce que tout le monde sait. Tu te rrrends au Temple ? Il est encorrre trrrès loin, lui répondit le Goron.

- Oui, il faut contourner la montagne et il y en a encore pour une journée, si je me souviens bien, intervint le chef de Cocorico.

- C'est cela, confirma le jeune homme.

- Il y a un autrrre chemin, lui assura Gor Cobalt. Pas besoin de contourrrner la montagne, il existe un passage pour les Gorrrons à trrravers la montagne, bien plus rrrapide. Je serrrais rrravi de te le montrrrer. »

Le Héros remercia son aîné, trop heureux de gagner quelques heures précieuses. Une fois à l'auberge, ils se séparèrent pour de bon et Link rejoignit avec plaisir un grand lit douillet, rien que pour lui. Il profita de sa chaleur, sachant pertinemment qu'il ne reverrait pas un tel confort avant quelques jours.

Le matin arriva bien trop vite, et c'est avec une certaine déception que le jeune homme se tira du lit et sortit rejoindre ses chiens qu'il attacha au traineau pour partir le plus vite possible. Il fut salué par Reynald, venu lui souhaiter bonne route. Ce dernier avait néanmoins mauvaise mine, comme s'il n'avait pas dormi. Ce que lui fit gentiment remarquer son cadet, légèrement inquiet.

« Ma fille, se plaignit son ami, est en pleine crise d'adolescence. Ce n'est pas la première fois que je retrouve son lit vide et que je m'inquiète alors qu'elle s'est juste enfuie chez ce garçon quelques maisons plus loin.

- Ca lui passera, le rassura Link en souriant. On est tous passé par là.

- Mais en attendant, je commence à me faire des cheveux blancs. »

Le jeune homme éclata de rire en tapotant l'épaule de Reynald, abattu. Il promit de repasser une fois l'hiver terminé, et de passer le bonjour aux enfants de Toal avant de claquer les rênes et de filer vers la Montagne de la Mort, qui n'attendait plus que lui.

A sa grande surprise, Morock, le chef des Gorons, l'attendait pas très loin, prêt à le guider jusqu'au dit-raccourci. Il salua son cadet d'une grande claque dans le dos - qui coupa le souffle au pauvre bougre une paire de secondes - avant de le guider à travers des chemins enneigés. Au fur et à mesure qu'ils montaient, la neige devenait plus éclatante, la couche plus épaisse, et l'air se rafraîchit sensiblement, si bien que Link, avec sa triple couche de vêtements, se mit à constamment frissonner, le froid le tenaillant. Heureusement pour lui, il atteignit bientôt le point de rendez-vous que les Gorons s'étaient fixés : Gor Cobalt et quelques autres anciens l'attendaient gentiment à un croisement. Ils avaient eu la bonne idée de faire un feu pour se réchauffer, mais également pour . Le Héros en profita d'ailleurs, ses six chiens également, pou emmagasiner un peu de chaleur avant de partir en voyage, qui allait être long. Il n'était même pas sûr d'arriver à un village pour passer la nuit, aussi s'attendait-il à dormir à la belle étoile. Ca n'allait pas être très agréable, mais il avait connu bien, comme dormir dans la Tour du Jugement sur le sable et se réveiller en sursaut pile au moment où un effroi brandissait son épée pour le trancher en deux. Il avait eu de la chance ce coup-là.

Il discuta une bonne vingtaine de minutes avec les Gorons, avant de décider qu'il était temps pour lui de prendre la route. Ils acquiescèrent gravement, pensant eux aussi qu'ils avaient assez retarder le jeune homme dans sa quête. Pour la route, ils lui donnèrent une petite roche venu de la Mine, et qui, selon les dires, restait toujours tiède, et qui saurait réchauffer ses doigts congelés si jamais il restait dehors trop longtemps. Le bretteur les remercia, ravi d'avoir quelque chose pour tromper le froid, en plus de la boisson chaude que lui avait préparé Reynald avant son départ de Cocorico.

« Nous comptons surrr toi pourrr mettrrre fin à l'hiverrr le plus vite possible, lui dit Gor Cobalt.

- Je suis également pressé de retrouver l'été, avoua le Héros en soupirant, un nuage de buée se formant en face de sa bouche.

- Et pis, n'hésite pas à rrrevenirrr jouerrr au pokerrr, je suis toujourrrs rrravi d'avoirrr de nouveaux adverrrsairrres ! »

Link éclata de rire et hocha la tête. Quelques minutes à peine, juste après, il s'engageait sur le chemin qui devait le mener jusqu'au Temple des Saisons.

Il était étroit et tortueux, et les chiens eurent du mal à passer à certains endroit, si bien que le jeune homme dut quelquefois descendre de son traineau et le pousser lui-même pour pouvoir continuer. Durant plus de trois heures, il traversa la montagne enneigée, glissant parfois au bord du gouffre, se faisant peur pour rien. Puis, au bout de ces trois heures, il descendit enfin, apercevant au loin les cimes des arbres qui constituaient une vaste forêt, dans un mélange de vert et de blanc. Soupirant de soulagement, content de quitter la montagne et d'avoir gagné quelques heures précieuses, les six chiens et leur maître s'engagèrent entre les arbres, en direction du Temple.

Ils continuèrent ainsi des heures durant, traversant la forêt, puis une longue plaine, et encore une forêt. Le crépuscule arriva bien vite, et aucun village en vue. Après une heure encore où l'obscurité commençait à sérieusement s'installer, Link décida qu'il était temps de s'arrêter pour se reposer un peu, mais aussi pour attendre l'aube et la lumière qu'elle apporterait. Il attacha ses chiens et parti chercher du bois sec, ce qu'il eut un mal fou à trouver. Jusqu'à ce qu'il s'aperçoive qu'il en avait tout un tas dans son traineau. Il remercia profondément la Princesse Zelda pour avoir été si prévoyante avant d'enflammer les branches dans un petit coin débarrassé de sa neige.

Il se nourrit de viande séchée et de petits biscuits avant de s'allonger pour dormir. A sa grande surprise, ses six chiens de traineau vinrent se coller contre lui, confortablement. Il ne sut si c'était parce que ses derniers l'aimaient et voulaient lui épargner le froid environnant, ou s'il faisait un très bon oreiller, mais il ne rechigna pas et ferma les yeux, écoutant les battements de ses animaux qui somnolaient autour de lui. Il passa alors une excellente nuit, si bien qu'il eut plus chaud que froid à certains moments. Il ne neigea pas cette nuit là, et le jeune homme remercia silencieusement le ciel de lui avoir épargné ça. Il n'aurait pas trop aimé se réveiller avec des vêtements humides : ils accentuaient le froid et c'était très désagréable de porter quelque chose de mouillé. Pour l'avoir vécu lors de sa quête contre Ganondorf.

Après avoir pris un petit-déjeuner frugal, à l'instar de ses six chiens, Link reprit la route sitôt qu'il eut remballé ses affaires. Il voyagea une paire d'heures encore, debout à l'arrière du traineau, son visage et ses doigts frigorifiés, ses jambes raides, son dos crispé. C'était certes plus rapide, comme moyen de transport, mais pas confortable pour un sous, et malgré le fait que les chiens de traineau soient adorables, le bretteur vint très vite à regretter sa bonne vieille jument ronchonne. Mais s'il voulait avancer rapidement, c'était le seul moyen, alors il prenait son mal en patience, priant pour trouver un vrai lit la nuit suivante.

Vers midi, alors que le soleil était à son zénith, il stoppa sa course. Devant lui s'étendait un croisement : deux chemins partaient chacun de leur côté, et il n'y avait aucune indication quant à leur direction. Ne voulant pas perdre les précieuses heures qu'il avait gagné, le Héros chercha à savoir par où aller pour se rendre au Temple, mais rien ne lui indiquait par où aller. Il resta dix minutes à fixer les routes, ses chiens gémissant à ses pieds, avant qu'il n'entende le crissement caractéristique de la neige lorsqu'on marchait dedans. Se retournant, il aperçut un vieil homme, la cinquantaine, drapé dans d'épais vêtements qui ne laissait dépasser que son visage. Il s'approchait, et le jeune homme se dirigea vers lui, heureux de pouvoir demander son chemin. Il se demanda même si c'était le hasard qui avait fait ça ou un petit coup de pouce venu d'en haut.

« Excusez-moi, interpella Link. Je cherche le Temple des Saisons, savez-vous quel chemin je dois prendre ? »

Le vieillard s'arrêta et leva la tête vers l'Hylien, quelque peu surpris que quelqu'un lui adresse la parole. Il resta immobile un long moment, inquiétant son cadet qui se demanda s'il allait bien, avant qu'il ne fasse un geste désinvolte vers le chemin de gauche. Une fois sa bonne action faite, il fit demi-tour et continua sa route comme si de rien n'était.

« Merci », lança tout de même le Héros.

Mais l'autre n'entendit pas - ou du moins, il laissa croire qu'il n'avait rien entendu - et s'éloigna sans un mot. Link, un peu vexé d'avoir été ignoré de la sorte, remonta sur son traineau et claqua les rênes, se dirigea sur le chemin de gauche. Son voyage touchait à sa fin. Il fila sur la neige l'après-midi entier, ne s'arrêtant pas pour manger, préférant le faire debout, mâchouillant la viande séchée comme s'il chiquait du tabac. Il avait peur de ne pas y arriver avant la nuit et de devoir coucher encore à la belle étoile, et vu le ciel grisâtre, il n'aurait pas autant de chance concernant la neige que la nuit précédente. Ils grimpèrent une colline, et le Héros vit la fatigue s'emparer de ses chiens qui eurent du mal à franchir la montée. Lui aussi était fatigué, et il commençait même à en avoir marre de voyager. Il avait vu assez de neige comme cela. Ils arrivèrent au sommet, épuisés, et il continuèrent à suivre la route, pressés que tout se termine.

Link stoppa brusquement ses chiens, regardant à l'horizon alors que l'après-midi se terminait déjà, le soleil commençant sa longue descente.

Le Temple des Saisons se dressait fièrement au loin, n'attendant plus que lui.