Routine Glaciale

Link filait sur la neige, comme un Zora filait sous les eaux calmes du lac Hylia. Ses six chiens, auparavant fatigués, avaient redoublé d'effort en sentant qu'ils arrivaient bientôt, et ils avaient accélérés lors de la descente vers le Temple, qui n'était plus très loin. Encore quelques lieues à peine, et il aurait enfin atteint sa destination. Et avec un peu de chance, il trouverait un petit coin où le froid ne l'agresserait pas et où il pourrait se reposer sans frissonner. A l'instar de ses chiens, le jeune homme avait complètement oublié son épuisement en apercevant le Temple, content que son voyage se termine enfin. Il espérait qu'il trouve ce qu'il cherchait en ces lieux, et priait intérieurement pour ne pas à avoir à faire un autre trajet dans le froid et, surtout, aussi long. Déjà qu'il commençait à ne plus sentir le bas de son corps.

Il lui fallut un peu plus d'une heure pour atteindre le bas de la petite colline sur laquelle était confortablement installé le Temple des Saisons, et une dizaine de minutes à peine pour arriver à ce dernier. Son entrée était gigantesque : son portique hexastyle donnait une impression de grandeur, et nous promettait presque un intérieur aussi grandiose. Les six colonnes, trois de chaque côté de la large entrée, comportaient des motifs et des couleurs différentes : l'une était bleue et ses motifs représentaient divers flocons, celle à côté était orange et ses motifs étaient des feuilles s'envolant au vent. Il y avait aussi une colonne verte et une colonne rouge, avec respectivement des motifs de fleurs et des traits diagonaux, représentant très certainement le soleil. Les deux dernières, à chaque extrémités, étaient blanches. N'importe qui aurait deviné tout de suite que les quatre colonnes colorées désignaient chaque saison, qui résidaient par ailleurs dans ce Temple. Elles semblaient observer le monde à travers les colonnes qui se mouvaient du coin de l'oeil, leurs motifs glissants et dansants alors que personne ne regardait. La façade alentour était couverte d'écriture dans une langue que le bretteur ne su déchiffrer, aussi en déduit-il qu'elle devait être très ancienne, si ce n'est antérieure à la création d'Hyrule. Les saisons étaient peut-être des déesses, qui sait. Quand au temple en lui-même, on pouvait voir quatre tourelles dépasser, semblables, chacune à chaque coin. Il n'était pas impossible que chacune d'entre elles soit associée à une saison.

Après avoir détaché ses chiens près d'un mur et installé quelques couvertures afin qu'ils ne se couchent pas dans la neige, Link abandonna ses six compagnons - qui ne bougeraient pas, trop content d'enfin se reposer - et se dirigea tant bien que mal vers l'entrée, pressé de découvrir ce que l'intérieur lui réservait. Une fois dans le Temple et sur la terre ferme, au lieu d'un parterre de neige, le jeune homme étira longuement ses membres endoloris avant de se lancer dans son exploration. Il faisait bon, l'air mordant de l'extérieur n'étant plus qu'un mauvais souvenir. Une douce chaleur l'envahit alors, et le jeune homme fut soudainement prit de somnolence. L'envie de faire la sieste le prit, mais il chasse ces douces idées et reprit son chemin : il avait autre chose de plus important à faire. La salle principale, qui servait de hall, était, à l'instar de l'entrée, gigantesque : circulaire, avec un sol en marbre beige et éclairé par une multitude de bougies, elle offrait cinq chemins différents, tous gardés par deux colonnes de pierre. Ces dernières étaient les mêmes que celles à l'extérieur, et elles indiquaient vers quels territoires la personne se dirigeait.

Rouge pour l'Été. Orange pour l'Automne. Bleu pour l'Hiver. Vert pour le Printemps.

Pour le cinquième, les colonnes étaient aussi blanches que de la neige, sans motif. Sans nul doute un endroit neutre, aussi le Héros décida de s'y rendre avant de débarquer chez une saison à l'improviste. Il suivit un long couloir pavé de beige, aux murs de pierre décorés d'arabesques colorées. Après quelques secondes, il entendit un bruit d'écoulement, et bien avant qu'il ne débouche dans la salle qui se trouvait au bout, il sut qu'il y trouverait de l'eau. Et ce fut le cas : l'eau dégringolait du haut des murs en cascades et s'échouaient dans des bassins qui composaient les trois quart de la pièce. Un petit chemin non immergé menait au centre, où trônait un magnifique autel blanc aux liserés dorés.

Vide.

Pas surpris pour un sous, même si la déception se lisait clairement sur son visage, Link se dirigea vers le fameux autel devant lequel il s'arrêta, dépité. Il observa un moment l'emplacement vide, avant de passer la main dessus, comme pour vérifier que l'objet en question n'était bel et bien plus là. Ce fut le cas.

Soupir.

« Il n'est plus. »

Le bretteur sursauta brusquement et fit volte-face pour voir d'où - et surtout de qui - provenait la voix cristalline qui l'avait soudainement coupé dans ses pensées. Mais derrière lui ne subsistait que le vide : il était seul dans la pièce. Ou du moins, c'est ce que l'on pourrait penser au premier abord.

« Le Sceptre des Saisons n'est plus.

- Il a été pris.

- Comme l'on cueille une fleur un jour ensoleillé. »

Les voix fusaient de partout, mais il n'y avait aucune trace d'une quelconque personne aux alentours. Link chercha quelques secondes de plus, balayant la pièce du regard, avant qu'il ne comprenne. Gardant son calme, il contourna l'autel et prit une grande inspiration.

« Êtes-vous les quatre Saisons ? » demanda-t-il d'une voix pourtant incertaine.

Aussitôt, quatre boules lumineuses vinrent tournoyer autour de lui, chacune de couleurs différentes. Il ne fut pas difficile de deviner de quelle couleur était quelle saison, mais le jeune homme préféra tout d'abord s'adresser aux quatre avant de questionner l'Hiver. Car c'était pour ça qu'il était venu.

Les quatre Saisons s'alignèrent devant lui, tranquilles.

« Je suis Été, la chaleur qui vous fera défaillir et qui asséchera vos cours d'eau.

- Je suis Automne, l'artiste qui peint les feuilles et qui souffle pour les faire virevolter.

- Je suis Hiver, le froid mordant qui vous mord le nez et qui recouvre les terres d'une blancheur éclatante.

- Je suis Printemps, le Vent doux qui épanouit les fleurs et qui ramène le beau temps. »

Elles s'agitèrent un peu, comme si elles s'inclinaient respectueusement devant leur invité. Instinctivement, Link fit à son tour un petite révérence.

« Tu arrives trop tard, Héros, le Sceptre n'est plus ici.

- Depuis une dizaine de jours déjà, il a quitté son piédestal.

- Et son voleur œuvre toujours, l'Hiver régnant en maître à la place de l'Été.

- Justement... »

Sur le coup, le bretteur s'en voulu de couper la parole aux saisons. Il se fit la réflexion que ce n'était pas très poli de sa part, mais le mal était fait. Et les quatre petites boules lumineuses devant lui n'eurent pas l'air de s'en formaliser, car elles ne réagirent pas, se contentant d'écouter. Sur ce plan, elles ressemblaient beaucoup aux Sages.

« Savez-vous où se trouve le sceptre en ce moment ?

- Nous ne savons pas, dit Automne.

- Nous ne sommes pas en mesure de le localiser, renchérit Hiver.

- Nous ne savons pas qui l'a pris, lui assura Été.

- Mais le village en amont pourrait sûrement t'apporter les réponses que tu cherches, lui apprit Printemps.

- Je vois, soupira le Héros.

- Les saisons sont en désordre. Hâte-toi de restaurer l'Été et ramène le Sceptre ici. Nous te serons extrêmement reconnaissantes.

- Je m'en charge. »

Les petites lumières s'agitèrent avant de se coller toutes les quatre l'une contre l'autre - Link jura sur le moment que les saisons se faisaient un gros câlin - avant de s'envoler chacune dans une direction différente, retournant dans leur tourelle respective. N'ayant plus rien à faire dans les environs, je jeune homme tourna les talons et sortit de la salle, rejoignant l'extérieur. Il traîna un peu, prêtant une grande attention aux murs du couloirs, comme s'ils intéressait l'Hylien. Mais n'importe aurait deviné que cette lenteur exacerbée était due à la réticence du bretteur à retourner dehors dans le froid et ainsi quitter la tiédeur des lieux. Il profita de cette dernière encore quelques minutes avant de ressortir à contre-coeur et de rejoindre ses six chiens, qui jappèrent de joie à sa venue.

Il y avait, en effet, un village un peu plus bas, pas bien grand, mais où s'échappait une fumée qui présageait de bons feux de cheminés. Pressé de se retrouver devant l'un d'entre eux, Link se dépêcha de rattacher ses chiens et de les remettre en route, lui debout à l'arrière du traîneau, pour atteindre cet éden qui promettait bien des choses. Le soleil avait d'ores et déjà entamé sa descente, baignant les lieux d'une douce lueur orangée qui se reflétait sur la neige et qui avertissait le monde de la nuit qui approchait. Le Héros était content : il avait atteint le Temple avant la nuit et savait où aller pour poser ses questions qui, il l'espérait, trouveraient enfin ses réponses. Car, et c'était définitif, il en avait marre de voyager.

Le village n'était plus très loin, et il pourrait très bientôt profiter de la chaleur d'un feu dans une petite auberge, où il espérait pouvoir enfin dormir dans un lit, et non à la belle étoile. Et avec un bon repas, en plus de cela. Il en avait également un peu marre de la viande séchée.

« Salut, Héros. »

Link tira brusquement les rênes des chiens qui s'arrêtèrent bien vite, et qui fixèrent leur maître, confus. Le jeune homme, quant à lui, regarda tout autour de lui pour identifier d'où provenait cette voix qui lui était affreusement familière, et c'était peu dire : tranquillement assis sur une branche d'arbre enneigée, le Mage du Vent Vaati et son ombre maléfique Dark Link l'observait avec calme.

Le bretteur resta interdit, se demandant la marche à suivre. Il agrippa rapidement la garde de son épée, mais il ne la dégaina pas quand il s'aperçut que les deux démons ne bougeaient pas, se contentant de la fixer sans rien dire. Ce fut finalement l'Hylien qui fit le premier pas.

« Qu'est-ce que...

- On s'ennuyait un peu, coupa subitement Dark, alors on s'est dit qu'on allait venir voir ce que tu devenais. »

Il ricana de concert avec son ami, tandis que le Héros n'en revenait d'une rencontre aussi inattendue. Et pourtant, les deux démons s'étaient habillé en conséquence : une épaisse fourrure de loup pour l'un et un manteau noir accompagné d'une écharpe pourpre pour l'autre. Et vu l'état de la branche sur laquelle ils étaient - de la neige manquait à certains endroits et leurs vêtements étaient parsemés de blanc - ils devaient l'attendre depuis un petit bout de temps déjà.

« Alors, tu l'as trouvé, ce Sceptre des Saisons ? »

Link resta silencieux quelques secondes, le temps de bien assimiler ce qu'il venait d'entendre. Et cela en prit, du temps.

« Comment...

- Oh, voyons Blondie ! s'esclaffa le Mage du Vent. N'importe qui, qui possède une once de bon sens et d'intelligence, peut facilement deviner que le changement de saison est dû à ce satané sceptre.

- Vous le saviez ? s'emporta brusquement leur interlocuteur.

- Non, lui répondit Dark en riant. Mais Vaati est de nature curieuse et il n'a pas pu s'empêcher de se renseigner quand tu nous as subitement quitté il y a quelques jours.

- Vous m'avez attaqué !

- Tu exagères. Tu t'es introduit chez nous, on t'a tout simplement chassé, et à juste titre.

- Ce n'était même pas chez vous, ce temple ne vous appartenait pas !

- Ne joues pas sur les mots. »

Le jeune homme fulminait. Voilà que deux de ses ennemis apparaissaient comme de jolies fleurs, juste sous son nez, ignorant les événements de quelques jours plus tôt et sachant vraisemblablement plus de choses que lui sur ce qui se passait en Hyrule. Étaient-ils en train de le narguer ? Dans tous les cas, cette situation déplaisait à l'Hylien qui ne pouvait s'empêcher d'asséner des regards assassins aux deux démons qui s'amusaient de son comportement.

« Et donc, reprit Vaati comme si de rien n'était, tu sais qui l'as volé, ce sceptre ?

- ... Non, répondit Link de mauvaise grâce.

- Oh, on pensait que tu saurais, enchaîna Dark avec déception. Ou du moins, Vaati pensait que tu saurais, j'ai gagné mon pari.

- C'est bon, c'est bon, maugréa son ami en sortant un rubis de sa poche.

- C'est toujours un plaisir de parier avec toi. »

L'ombre se mit à rigoler tandis que son camarade grommelait. Depuis quand ces deux-là faisaient-ils des paris sur sa réussite ? Déjà dans le temple d'Acaldi, Vaati en avait gagné un. Pariaient-ils sur autre chose ?

« On va te laisser continuer, alors, si tu ne l'as pas trouvé, dit finalement Dark en secouant ses jambes couvertes de neige.

- Je suppose que je n'obtiendrais aucune aide de votre part, présuma aigrement Link en soupirant.

- Rêve toujours, lui répondit Vaati. Je sais qu'on est indispensables, mais quand même, tu peux le faire tout seul cette fois-ci.

- Et ramène-nous vite l'Été, le froid commence à devenir trop envahissant dans notre temple. »

Et sans une parole de plus, ils disparurent. Ils ne laissèrent derrière eux qu'une branche déneigée et quelques empreintes de main sur le tronc, et un arrière goût amer dans la bouche du jeune Héros. Les démons aussi comptaient sur lui pour rétablir l'Été, mais même malgré cela, il n'obtiendrait aucune aide de leur part alors qu'ils avaient plus de facilité pour se déplacer. Il n'oserait l'avouer, mais il se sentit délaissé sur le moment. La vie était cruelle.

Lâchant un énième soupir, Link reprit les rênes et les claqua, indiquant aux six chiens de se remettre en route. Ces derniers, jusqu'alors couchés dans la neige, bondirent sur leurs pattes et se mirent à courir, pressés d'arriver à destination. Et quelques minutes plus tard, il atteint enfin le village où il pourrait enfin se reposer. Un repos bien mérité, parce que la journée avait été longue.