Je suis vivant.

Vivant.

VIVANT

Ce fut la première pensée de Robert lorsqu'il s'éveilla.

Et il ne put déterminer si cet état de fait le rendait heureux ou terriblement malheureux.

Passé un moment, il se dit qu'il devait surement être à l'hôpital. Il n'entendait qu'un brouhaha autour de lui, ou peut-être était-ce le bruit de sa respiration. Ou plus exactement, du respirateur.

Il sentait le contact des draps sous ses doigts.

Passé quelques minutes, il put distinguer une voix, près de lui, une voix de femme.

- Oui maman. Non, je … les médecins ne peuvent pas encore se prononcer … je suis à l'hôpital, oui. Il ne s'est toujours pas réveillé … Non je n'est pas envie d'aller me reposer, je … non je ne peux rien avaler, à l'instant ! Ecoute maman, je te tiens au courant s'il y a un changement, d'accord ? Oui. Je t'aime aussi. À Plus.

Un bruit de touche de téléphone que l'on raccroche, reniflement, tapotement de pas sur le sol.

Robert eu un pincement au cœur lorsqu'il comprit qu'il s'agissait de sa femme, Susan.

Soudain, un froid intense – A moins que ce ne soit de la chaleur – le saisi à la poitrine, juste entre les poumons.

S'il était vivant …. dans quel état passerait-il le reste de ses jours ?

Une terreur telle qu'il n'en avait jamais ressenti s'empara alors de lui, et il entendit quelque part dans la pièce un « Bip-Bip » s'affoler.

Perdre un bras. Une jambe. Avoir une partie du corps brulé, atrophié, ou le visage défiguré … Ou même se retrouver paralysé, et ne plus même avoir la possibilité de se suicider … L'évocation même de telles alternatives réduisit sa raison en cendre, le glaça jusqu'au cœur des os.

Du mouvement, autour de lui. On le touche. Des voix.

Avec une détermination atroce, il se dit qu'il avalerai des cachets pour s'endormir à jamais, une bonne fois pour toute, si jamais …. si jamais …

Et puis, au pire, il payerait quelqu'un pour faire le travail à sa place s'il n'en avait plus les capacités …

Des larmes coulèrent sur ses joues, la peur en lui ne cessait d'augmenter, l'emplissant d'une horreur sans nom.

Vivre comme cela, c'était du vrai courage, pas la lâcheté déguisée qui pousse à se donner la mort, et il savait, au fond de lui, dans chaque battement fou de son cœur, qu'il préférait mourir comme un lâche que vivre courageux, et que cela, personne, personne n'avait le droit de lui interdire.

C'était une certitude viscérale.

- Il convulse ! Il convulse ! Aboya quelqu'un.

Précipitation tout autour de lui, on lui bloqua les membres.

Susan recommença de pleurer dans de terrifiants, incontrôlés hurlements, et Robert ne souhaita plus qu'elle se taise.

Les sanglots de sa femme réveillait en lui quelque chose en lui qu'il détestait. Il aimait réellement Susan, peut-être comme la mère qu'il aurait voulu avoir, mais ce n'était pas Susan, pas même une femme, qu'il entendait C'était de la peur à l'état pur, une peur égale à celle qu'il éprouvait à cet instant et ces cris étaient la matérialisation même de sa propre détresse.

- 'A 'erme, croassa-t-il

- Il a dit quelque chose, non ?

- Monsieur ? Monsieur, vous m'entendez ?

- La ferme ! Hurla-t-il

Il ouvrit les yeux d'un seul coup, se redressa dans un sursaut. Mais la douleur fut alors telle qu'elle lui coupa la respiration et il suffoca, la tête renversée sur l'oreiller.

Susan suffoquait elle aussi, entre deux sanglots étouffés. Elle se précipita à son chevet, lui prit la main, lui toucha le visage.

- Robert, Robert !

- Dites moi … dites moi, souffla-t-il, affolé

- calmez vous, monsieur, tout va bien, vous venez de subir un grave traumatisme et vous êtes à l'hôpital. Nous nous occupons de vous. Tout va bien.

Il crut pleurer de colère, de frustration, de peur.

- Dites moi ! Aboya-t-il, Si … je … Entier ? Que ? Je … Mon corps. S'il vous plait. Dites moi.

Les mots qui sortaient de bouche n'avaient aucun sens.

Il se fit une sorte de silence autour de lui, puis une femme se pencha vers lui et murmura à son oreille :

- Vous êtes entier, monsieur, tout va bien. Vous souffrez de plusieurs fractures mais rien qui ne vous empêchera de reprendre une vie normale d'ici quelques temps. Je vais renouveler votre dose de morphine. Reposez vous. Tout va bien. Votre femme est à vos côtés, elle ne vous a pas quitté.

Puis elle sortit de la chambre à son tour, sans se douter de ce que la dernière phrase évoquait chez Robert.

- Si, il m'a quitté …

Affronter le regard dévasté de sa femme par les heures d'attentes et de stresse interminables, sans savoir s'il allait vivre ou non, lui paru la chose la chose plus difficile qu'il eu jamais eu à assumer.

Il ne voulait pas lui mentir. Lui dire qu'il n'aurait simplement pas dû prendre le volant après avoir bu ainsi, que c'était un acte irresponsable et irréfléchi, et qu'il avait pensé à elle jusqu'à la fin.

Mais Robert ne supportait pas l'idée de dire de tels mensonges à cette femme – la sienne – qui avait versé tant de larmes pour lui. A défaut de l'aimer comme il faudrait, il se devait au moins de la respecter. Car il aimait Susan autant qu'il aimait Jude, seulement ...

- Susan … murmura-t-il. Je ne vais pas m'excuser, je n'ai envie de te mentir. C'était une décision. C'est moi qui ai choisi de lâcher le volant. Ce … n'était pas …. un accident !

Elle se mordit les lèvres et sanglota silencieusement sans le lâcher du regard, comme s'il n'avait fait que confirmer exactement ce qu'elle ne voulait pas entendre. Il soupira faiblement.

- Ne verse plus de larmes pour moi, Susan. S'il te plait. Ca ne fait qu'aggraver mon malaise. Je ne le mérite pas, Susie, fit il en lui prenant la main, pas toi, pas pour moi. Moi je n'ai pas pensé à toi quand j'ai pris ma décision, sur cette route. Il faut que tu comprennes … Mourir est bien plus douloureux pour ceux qui restent que pour celui qui décide de partir. C'est moi, moi seul, qui avait le droit de faire ce choix là, d'accord ? J'ai choisi en toute connaissance des faits et de ce que ça impliquerait, pour les autres et pour moi, mais c'est pour moi seul que j'ai choisi. Je suis là aujourd'hui et j'accepte de payer les frais, et c'était … mon choix.

Il se dévisagèrent un instant, puis il reprit doucement :

- Toi aussi, Susan … toi aussi tu avais le choix. Tu as toujours su qui j'étais. Ce à quoi tu t'engageais. Tu savais, nous savions tous les deux, que tu n'étais pas la personne capable de détruire mes démons, mais tu les éloignais, c'était déjà ça, et nous étions bien, ensemble … Plus que bien, tu sais à quel point je t'aime, Susie ... rien n'a changé, nous avons pris notre décision ensemble en toute connaissance des faits, pour le meilleur et pour le pire.

Je voulais pourtant te préserver de tout cela. Susan, tu ne peux pas me suivre là où je vais, là où j'ai toujours su que j'étais. Tu en aurais la force mais tu y perdrais ton âme et cela, je refuse. Je refuse de te détruire, personne n'en a le droit. Quand tu rencontreras quelqu'un sans lequel tu ne pourrais plus vivre, quelqu'un qui ne pourrait plus vivre sans toi, alors seulement tu pourras l'accompagner dans les ténèbres … celui là méritera que tu te brises pour lui, parce qu'il aurait fait la même chose pour toi, et par amour, pas par devoir. Pour soi d'abord, et pas pour l'autre. Tu me comprends très bien, Susie. Moi je ne t'aurais pas suivi. Je n'ai pas le droit d'exiger une telle chose en retour.

Elle hocha tristement la tête, avec une compréhension tragique, et se rapprocha de lui, lui caressa le visage. Il lui baisa la main en murmurant « je t'aime » et elle répondit, comme elle répondrait à son enfant.

- Il faut le prévenir, chuchota-t-elle alors.

Une fois de plus le « Bip » de la machine s'affola et Rober pour la première fois détourna le visage, fronçant les sourils pour s'empêcher de pleurer alors que des larmes coulaient malgré lui sur ses joues.

Cela fit plus de mal encore à Susan, car c'était l'ultime aveux qu'il pouvait lui faire, et le pire, c'est qu'elle savait très bien que cela ne marquait pas pour autant la fin de leur relation, car Robert l'aimait sincèrement et ne pouvait pas se passer d'elle, encore moins en ce moment troublé, pas plus qu'elle ne pouvait se passer de lui.

- Il faut le prévenir, répéta-t-elle. Lui aussi mérite ton respect, lui … plus que n'importe qui, n'est ce pas ? Ne t'inquiète pas, Rob, ajouta-t-elle, je vais m'en charger … tout va aller, tu vas voir …

Il sanglota et elle le prit contre elle, inquiète.

- Qu'y a-t-il, Rob ?

- Il est parti, Susan … il est parti …


Jude embrassait Lily devant le perron de sa riche maison anglaise quand il reçu l'appel.

Son téléphone sonna une première fois et il décida de l'ignorer. Les beaux yeux de Lily occupaient toutes ses pensées, toute son attention, tous ses sens et toutes ses mains. Il se noyait dans son beau visage de poupée, capturait affamé les deux perles rouges de ses lèvres …

La pluie trempait leurs deux corps serrés l'un contre l'autre.

Le téléphone sonna une deuxième fois, il se détacha d'elle à regret en lui adressant son demi sourire destructeur, vit le nom de Susan sur l'écran de son portable.

Elle lui donna un dernier baiser gourmand et disparut à l'intérieur dans un petit rire coquin.

Jude baissa alors le regard vers l'écran. Son visage était devenu grave, soudain, et ses mains tremblaient sur l'appareil. Ce n'était pas vraiment une certitude ou quelque chose de clairement prononcé, juste une crainte instinctive, comme une fatalité, que l'on éprouve à certains moments de la vie.

Il décrocha.

- Allo, Susan ?

- Jude ?

La voix de la femme était déformée par les sanglots. Jude déglutit, réussit avec difficulté à ne pas lâcher l'appareil tant ses mains tremblaient.

- Jude … il faut que tu viennes. Robert … Robert a eu un accident.

Un sifflement atroce envahit alors les oreilles de Jude, ses jambes flageolèrent, il recula pour s'adosser au mur, essaya de respirer calmement. Son corps ne put le soutenir, il s'écroula sur le palier. Les yeux fous, exorbités, il chercha des yeux quelque chose capable de calmer l'ouragan qui avait envahit son être. Son menton trembla.

- Jude ? Jude ? Appela la voix de Susan, loin, si loin …. Jude, il est à l'hôpital, il n'est pas en bon état, mais il est vivant …

Il est vivant … il est vivant …

Il crut que son cœur allait exploser.

- il est vivant mais il ne va pas bien, et il se laissera sombrer si tu te reviens pas. Jude, ce … ce n'était pas un accident. Il a besoin de toi, j'ai besoin de toi à ses côtés. Tu crois que j'ignore ce que tu représentes à ses yeux, ce qu'il représente aux tiens ? Je m'en moque, Jude, tout ce que je sais c'est que tu es la seule personne qui puisse faire revenir mon mari à la surface. Reviens, s'il te plait. Reviens … je … ne veux pas … le perdre …

la voix de Susan disparut dans un éclat de larme et elle raccrocha.

Le téléphone échappa des mains de Jude qui le laissa tomber dans une flaque, se briser peut être sur le goudron. Tout son corps était pris de tremblements nerveux. Les yeux fixes, vidés de toute énergie, il se mit à sangloter, assis sous la pluie, se balançant d'avant en arrière tandis qu'il sentait exploser le remord qui bouillonnait en lui depuis qu'il l'avait quitté.

Lily ouvrit la porte, l'appela à plusieurs reprises, s'agenouilla à ses côtés et prit son visage entre ses mains. Il pleura sur ses genoux, s'accrochant désespérément à ses épaules.

- Que se passe-t-il, mon coeur ? Murmura-t-elle de sa voix douce et frêle, qui était-ce, au téléphone ?

- Je dois partir …. répondit-il, tout de suite …. je suis désolé, Lily … Robert … Robert … je dois partir … il a essayé de se suicider … C'est à cause de moi … je l'ai abandonné…


Jude venait de subir plusieurs heures de vol lorsqu'il arriva à l'hôpital que lui avait indiqué Susan. Il dépassa en coup de vent les portes vitrées, courut comme un fou à travers le hall et s'arrêta juste à temps devant l'accueil, failli s'étaler sur le comptoir de la secrétaire, qui lui jeta un regard suspect par dessus ses fines lunettes rectangulaires.

- Bonsoir, Monsieur. Puis-je vous aider ?

- Je … je … bafouilla-t-il, essoufflé, je cherche … Pouvez vous me donner le numéro de la chambre de Robert Downey, s'il vous plait ?

Elle l'examina un moment. S'il elle l'avait reconnu, elle n'en laissa rien paraître.

- Famille ? Ami ?

Jude cligna des cils, gêné.

- Euh … je … ni l'un ni … euh, ami, oui.

Il toussota pour faire passer ce moment de gène, la pressa :

- s'il vous plait, dépêchez vous, je viens de me taper je ne sais combien d'heure de vol pour …

- Je ne peux vous donner un numéro de chambre, Monsieur, le coupa-t-elle, parce que votre ami ne se trouve plus dans sa chambre.

Le sang de Jude se glaça dans ses veines.

- Quoi ? … Que ?

Il ne put finir sa phrase et s'accrocha au bureau d'accueil.

- Il se trouve en ce moment même au bloc opératoire, mais vous pouvez rejoindre sa femme à l'étage 6, elle s'y trouve également, à ce que j'ai cru entendre.

- Au bloc opératoire, mais … ? je croyais que ….

- il y a eu des complications.

Il hocha difficilement la tête, traversa le hall en direction de l'ascenseur.

Il n'avait jamais remarqué comme marcher droit, paraître calme, sous le regard de tous qui le dévisageaient et chuchotaient à son passage, pouvait être difficile. Il dut faire un effort surhumain pour ne pas courir à toute allure vers l'endroit indiqué, et ne pas s'énerver après l'ascenseur, ne pas éclater en sanglot, ne pas mourir d'inquiétude … Lorsqu'il arriva à l'étage 6, le couloir était désert, et les baies vitrées de l'hôpital étaient grandes ouvertes à la nuit remplie des lumières de la ville. Alors qu'il avançait, son blouson à la main trainant sur le sol et que des larmes coulaient, innocentes, sur son visage d'ange, il entendit des sanglots, vit Susan recroquevillée à même le sol, la tête entre les mains.

- Susan ?

Elle leva la tête et il sentit le regard de la femme s'accrocher désespérément à lui, alors qu'elle se précipitait malgré tout dans ses bras et que sa douleur, faisant écho à la sienne, l'emplissait d'un remord nouveau.

Ils tanguèrent légèrement, accrochés l'un à l'autre dans le couloir, sanglotant sur l'épaule de l'autre.

- Que s'est-il passé ? S'enquit Jude, On m'a dit … Susan, raconte moi.

Elle lui fit signe de l'accompagner sur les sièges et se moucha avant de commencer.

- J'ai reçu l'appel la nuit dernière … Un camionneur avait trouvé la voiture de Robert en dehors de la route, en mauvais état … Mon mari se trouvait à l'hôpital et les médecins faisaient tout leur possible pour le sauver … je suis venue immédiatement, j'ai attendu jusqu'à ce matin où il s'est réveillé, c'est là que je t'ai appelé … Il venait de me parler, et …

- Et ensuite ? L'encouragea doucement Jude qui déglutit. Que t'a-t-il dit, Susan ?

Elle leva lentement le visage vers lui et le dévisagea. Il ne put déterminer si c'était de l'affection, une réelle affection, ou de la haine pure, cependant il ne baissa pas les yeux et attendit qu'elle poursuive.

- Tu le connais … tu sais très bien ce qu'il a pu dire. Il m'a avoué que ce n'était pas un accident, le reste me regarde, ce n'est pas à moi de te le dire.

Pendant un moment aucun des deux n'osa briser le silence.

- Il est … mal, Jude. Très mal. Et ton départ, il me semble, n'a fait qu'aggraver les choses. Robert est si …

Elle ne put trouver le bon mot, et Jude compléta doucement :

- mystérieux.

Elle secoua la tête de haut en bas pour acquiescer tant les larmes l'empêchaient de parler. Enfin elle reprit son souffle.

- Il y a des choses, chez lui …

elle leva la tête vers lui et ils se dévisagèrent, comprirent l'un et l'autre de quoi ils parlaient, se sourirent.

- Des choses qui m'effrayent, termina-t-elle. Est ce que toi tu arrives parfois à … le comprendre ? Est ce qu'il t'a confié des choses que j'ignore ou … Jude, s'il te plait, si tu sais quelque chose …

- Robert ne m'a rien dit de précis, je sais seulement qu'il souffre d'un manque de confiance énorme et qu'il a dût vivre des choses qui le tourmentent toujours et dont nous n'avons pas connaissance, ni l'un ni l'autre, Susan. C'est quelqu'un de tellement sensible ... je ne sais pas plus de choses que toi, je n'avais pas besoin de savoir, je savais seulement que c'était des choses douloureuses pour lui et dont il finirait par me parler. Je savais aussi … que ma présence apaisait cela et en attendant qu'il puisse formuler pour moi ce que j'ignorais, je prenais soin de lui autant que je le pouvais, je le rassurais lorsque je savais qu'il n'allait pas bien et que ses démons reprenaient le dessus, et j'essayais de le faire sourire, comme il ne manquait pas de me faire sourire à son tour … mais il ne m'a jamais rien dit, Susan. C'était évident. Je ne peux rien dire de plus.

Il détournèrent le visage, fixèrent la vitre, devant eux. Puis il glissa sa main jusqu'à la sienne, serra fort.

- Je suis désolé. Je ne voulais pas …

Elle essuya ses larmes

- Ne dis rien. Tu n'y est pour rien. Heureusement que tu es là, sinon …

Il décela dans sa voix, malgré l'espoir insensé qui la faisait trembler, un reproche amer. Mais il ne releva pas et se contenta d'hocher doucement la tête.

- Comment se fait-il qu'il soit encore en bloc opératoire ?

Il lui jeta un regard à la dérobé. Il aurait voulu paraître fort et confiant pour la rassurer, mais il était mort d'inquiétude.

- Après t'avoir appelé, j'ai voulu retourné dans la chambre, et … il y avait pleins de médecins autour de lui, tous courraient … je n'ai pas compris, on m'a fait sortir de la chambre en me priant de garder mon calme, puis il l'ont transféré au bloc … je crois que ses blessures se sont rouvertes, il a fait une hémorragie interne … il crachait du sang … Ils sont venus juste avant ton arrivée pour me dire qu'ils faisaient leur possible, mais qu'ils ne pouvaient pas encore se prononcer … Il souffre de plusieurs fractures et contusion, mais … Jude, on m'a dit qu'il avait un morceau de taule enfoncé dans le ventre … je ne sais même pas comment il a put tenir jusqu'à l'arrivée des secours …

Le menton parcouru de tremblements, les lèvres serrées, Jude hocha la tête sans dire un mot et soupira en fixant le sol, se leva, commença à faire les cents pas dans le couloir … il ne restait plus qu'à attendre, attendre que quelqu'un se prononce, attendre le pire, sans pouvoir rien faire … Il ne se laissa pas aller en présence de Susan, s'empêchant de penser à autre chose que l'instant présent, priant, espérant, mais il sentait déjà une grosse boule dans son ventre, remplie de choses hideuses qu'il ne préférait pas regarder, pas encore, pas alors que Robert était entre la vie et la mort …

Les médecins ne vinrent les trouver qu'au matin, alors que Susan, éreintée, avait fini par s'endormir sur les sièges inconfortables de l'hôpital, couverte du manteau de Jude, et que ce dernier, assis par terre, la tête entre les mains, le visage ravagée par la fatigue, n'avait pas pu fermer l'œil de la nuit.

Il leva la tête vers les médecins tandis que Susan sursautait et se redressait vivement. Son visage devint livide. Le sang battait à ses oreilles. Il sentait qu'il aurait dû se lever et rejoindre Susan, mais il n'en avait pas la force. Il était là, pétrifié par la peur, à fixer les médecins …

- Nous avons pu le ranimer mais les blessures de votre ami sont graves et nous avons dû le plonger en coma artificiel, il ne se réveillera que dans quelques jours, voire … plus d'une semaine, nous ne pouvons déterminer. Une chose cependant : il souffre d'une fièvre persistante et paraît particulièrement insensibles à nos soins. Vous savez bien que certaines choses dépassent, hélas, nos domaines de compétences … s'il ne souhaite pas revenir, nous ne pouvons rien faire. Son corps perds ses défenses.

Et, à cet instant, bien que le médecin ne le regarda pas, Jude comprit, en son fort intérieur, que ces derniers mots lui étaient destinés, et qu'il était le seul à pouvoir le sauver, sans aucune prétention, juste comme une évidence.