Chapitre 6
Où l'on comprend qui on a en face de soi.

Clac, clac, clac.

Le bruit de la cane frappant contre le bureau en bois de chêne résonnait dans la grande pièce, faisant sursauter l'une des deux personnes présentes.

Clac, clac, clac.

C'était comme une mélodie, comme une chansonnette qui se répétait. Toujours le même air, toujours les mêmes paroles, toujours le même rythme.

Toujours la même peur qui faisait suer l'un des hommes de la pièce.

Toujours la même froideur qui faisait vivre l'autre.

Clac, clac, clac.

Les gouttes de sueur dégoulinaient entre les cheveux grisonnants de l'homme, s'infiltraient dans son cou, glissaient le long de sa colonne vertébrale. Il se demandait comment autant d'eau pouvait suinter sur son corps alors que sa bouche était incroyablement sèche, comme devait l'être le désert. Il n'avait jamais mis les pieds dans un désert, aussi se gardait-il le droit de douter encore un peu de la sécheresse qu'on prétendait être dans ce lieu.

Clac, clac, clac.

Plus il y réfléchissait, et plus ce bruit lui semblait être celui d'une hache qui s'abat, impitoyablement, sur le tronc qu'elle a le devoir d'abattre. Cette idée était loin de rassurer notre homme, qui déglutit, péniblement.

Clac, clac, clac.

Ce son était l'unique preuve que, face à lui, la personne qui le terrorisait d'un simple mouvement de bras, provoquant ce bruit, était vivante. Mais, finalement, la mort n'était pas effrayante. Il aurait préféré être enfermé dans cette pièce avec un cadavre qu'avec cette personne qui le paralysait de peur. Ces trois coups, répétitifs, étaient glaçants.

Clac, clac, clac.

Et ils n'étaient pas sans rappeler le nombre de Reliques. Inconsciemment, sa tête se tourna vers le mur sur lequel était accroché le tableau montrant le symbole qui rythmait la vie de chacune des personnes vivant dans cette propriété. Il comprit une seconde trop tard que, par ce simple mouvement de tête, la véritable confrontation venait de commencer. Il n'eut pas la force de déglutir, ni même celle de regarder en face la menace qu'il allait devoir affronter.

- Une semaine…

Ce n'était qu'un murmure, tout juste un souffle. Ces deux mots paraissaient sans danger. Mais, s'ils étaient réellement inoffensifs, pourquoi est-ce que l'homme trembla, comme si un tremblement de terre l'empêchait de garder le contrôle de son corps ?

- Vous avez attendu une semaine, murmura à nouveau l'homme.

Il se leva de son siège. Certes, il avait besoin de l'aide d'une canne pour marcher. Certes, il se tenait voûté. Certes, ses cheveux gris tombaient lamentablement autour de son visage, révélant la rage qui l'habitait et l'avait poussé à se décoiffer. Certes, il avançait lentement. Certes, il était maigre, décharné. Certes, il était âgé. Certes, un simple souffle aurait pu le faire tomber. Certes, il paraissait fatigué, usé. Certes, on aurait pu croire qu'il avait déjà un pied dans la tombe. Certes, il pouvait sembler pitoyable.

Mais, en réalité, cet homme était l'homme le plus dangereux du pays. Et seule une poignée de personnes en avait conscience.

Sa main gauche se crispa sur le pommeau, et il avança de quelques pas, tournant le dos à l'homme qu'il terrorisait de sa simple présence. La baie vitrée lui offrait un paysage d'une beauté à couper le souffle. La vallée boisée montait en pente douce tout autour de la demeure, l'enfermant dans une cuvette, cachée des regards de ceux qui n'avaient pas connaissance de sa localisation. Toutefois, cette pente était bien trop faible pour cacher entièrement la vue. Des kilomètres s'étendaient devant les yeux de toute personne se postant à cette baie vitrée, et elle pouvait alors observer les différentes collines, et les montagnes qui se détachaient, au loin. Légèrement sur la droite était visible une trouée, une petite gorge au fond de laquelle coulait lentement et calmement un ruisseau, amenant une eau pure jusqu'à cette propriété dont personne ou presque ne connaissait l'existence. Au printemps, on pouvait voir les bourgeons éclore, les oisillons prendre leur premier envol. Durant l'été, de nombreux animaux venaient profiter de la fraîcheur dispensée par les arbres et le ruisseau, et tout un écosystème se développait sur un faible rayon kilométrique. Durant l'automne, les feuilles mortes tapissaient le sol d'un épais rembourrage doré, et le coucher de soleil donnait alors à ce tapis une couleur de feu. Quant à l'hiver, lorsque tout était blanc, ou du moins cristallisé, on se serait cru dans un conte, de ceux qui ne font que vanter les mérites de la beauté de la nature.

Oui, cette vision était idyllique, et on aurait pu croire que ce qui se déroulait dans cette maison perdue au milieu de ce paysage l'était forcément.

En réalité, c'était tout le contraire.

- Dawson…, murmura alors le vieil homme.

L'homme appelé, celui sur la chaise, trembla un peu plus. C'était la première fois qu'on murmurait son nom sur ce ton, et il sentait sans peine la menace non dissimulée dans la voix du vieil homme qui lui tournait toujours le dos.

- Réalises-tu ce que tu as fait ?

Hocher la tête n'aurait rien changé, puisque son patron ne le regardait pas. Mais l'aurait-il regardé que Dawson n'aurait pu émettre le moindre mouvement. Ses muscles étaient tendus à l'extrême pour éviter le moindre geste qui puisse trahir sa peur, démontrer son angoisse. Même s'enfoncer au creux de son siège ne l'aiderait pas à mieux supporter cette tension insoutenable qu'il s'imposait.

- Une semaine… Cela fait une semaine que cette mission a échoué, et cela fait seulement quelques minutes que je suis au courant…

La voix était toujours aussi froide, aussi impersonnelle, comme venant de loin, très loin. Du fond des océans, d'une caverne. Ce qui était sûr, c'est qu'elle n'était pas chaleureuse, ni de bon augure.

- Pourquoi ?

La question n'exigeait pas de réponse.

- Est-ce parce que ton équipe et toi estimiez pouvoir trouver de nouvelles informations satisfaisantes ? Est-ce parce que vous ne saviez pas comment me tenir au courant de ce qui s'est produit ? Hum, oui, c'est peut-être cela…

Le malaise prenait de plus en plus de place dans l'être de Dawson. Il le sentait s'infiltrer par tous les pores de sa peau, tenter de l'étouffer, de le posséder, pour lui rappeler que sa vie n'était qu'un petit fil menacé par une grande paire de ciseaux, qui n'étaient autre que l'homme qui lui tournait le dos. Et cet homme savait manier les ciseaux à la perfection, bien mieux que n'importe quel couturier renommé. Oh, oui, il n'y avait aucun doute. Sa vie n'était qu'un fil peu sécurisé.

- Et ainsi donc, Bob Lockwood se retrouve dans nos cachots, alors que je ne souhaitais rien d'autre que sa mort. Car sa mort aurait déstabilisé sa pauvre enfant, qui ne vit que par lui. Sa pauvre enfant dont nous ne savons toujours rien, pas même le prénom.

Il se retourna violemment, rappelant à Dawson que son patron n'était pas aussi vieux et fini que ne le laissait supposer son apparence. Les apparences sont souvent trompeuses, d'ailleurs. Il déglutit, sans se soucier d'être aperçu par cet homme qui l'effrayait tant. Le moment n'était plus celui de sauver les apparences. Le moment était venu de tenter de sauver sa peau.

- Il pourra nous dire… Avec un peu de torture… Les bonnes méthodes… Les bons sorts, les…

Dawson s'embrouillait dans ses paroles, les mots franchissaient la barrière de ses lèvres sans aucune cohérence, prouvant, s'il était encore nécessaire de prouver quoi que ce soit, que la peur était l'unique émotion qui le berçait à l'heure actuelle. Il devait parler pour donner un minimum d'explications à ses choix, il devait parler pour faire comprendre qu'il avait agi pour le mieux mais, malheureusement, l'homme face à lui ne l'entendait pas de cette façon.

Dawson se tut lorsque le rire glacial et sans joie de son patron s'éleva.

- Dawson, crois-tu réellement que je ne sais pas tout cela ? Je suis celui qui connaît le mieux la psychologie des hommes. Je suis celui qui a eu le loisir de l'étudier tout son soûl, au cours des derniers siècles…

Dawson frissonna en se rappelant, une fois encore, que cet homme devait être mort, selon les lois de la nature. S'il l'avait d'abord admiré pour ses exploits magiques, et s'il avait admiré le but qu'il poursuivait, ainsi que le bonheur et l'immortalité qu'il lui avait fait miroiter,Dawson avait peu à peu réalisé que cet idéal n'était pas celui qu'on pouvait réellement mener sans semer le trouble, la discorde, la mort. Cela ne l'avait tout d'abord pas dérangé. Il était jeune, il estimait que certaines personnes puissantes devaient avoir la possibilité de choisir leur date de mort. Et puis, sa compagne était tombée enceinte, et poursuivre une enfant l'avait peu à peu dégoûté, détruit. Il n'en avait jamais parlé à personne, mais ses missions, qui n'étaient déjà pas couronnées de succès, furent de plus en plus mauvaises, prouvant sa motivation déclinante. Il avait tenté d'être affecté à d'autres postes, à d'autres recherches, mais ce n'était pas ce pour quoi il avait été engagé. On l'avait engagé à retrouver un homme, puis un homme et sa fille, et il n'avait pas su se montrer à la hauteur, ni pour l'une, ni pour l'autre de ces missions.

Il savait que son temps était compté, du moins dans cette demeure, et il savait que le rire qui venait de s'élever ne faisait que réduire son espérance de vie, ou d'homme salarié. Une goutte de sueur vint caresser sa lèvre supérieure, le chatouillant. Il aurait voulu la chasser d'un coup de langue, mais la futilité du geste était totalement inappropriée dans cette pièce. Alors il subit la pression de plus en plus oppressante de son inconscient qui lui intimait de la chasser, pour se concentrer sur son esprit pratique lui ordonnant de vivre aussi longtemps que possible.

Le rire ne s'estompait pas. Dawson sentit son sang se glacer dans ses veines au fur et à mesure que les minutes s'égrenaient, et que le rire continuait de se faire entendre dans cette pièce qui était le repère de son maître. Puis, alors qu'il avait la sensation que cette torture ne s'achèverait jamais, enfin, le rire diminua en intensité. Et lentement, le malaise augmenta, Dawson comprenant que rien de ce qui s'était déroulé auparavant, que rien de ce qui avait été dit ne serait aussi dur et important que ce qui allait à présent se dire.

Son patron s'approcha lentement de lui, et posa sa main droite sur le dossier, juste à côté de l'épaule de Dawson, lequel pouvait, du coin de l'œil, admirer le tatouage de son maître, dont il avait la connaissance, ce qui lui permettait de l'admirer, ou bien de trembler, à chaque fois qu'il apparaissait dans son champ de vision. Cette vision laissa bientôt la place à celle, beaucoup plus effrayante, de la voix de son patron, qui se penchait vers lui. Rapidement, le souffle froid, aussi froid que l'homme auquel il appartenait, vint chatouiller l'oreille de Dawson.

- Je connais des tortures telles qu'elles te feraient avouer tes crimes, des plus odieux aux plus simplets. Je connais des stratagèmes pour te faire parler comme le ferait le Veritaserum, avec le plaisir en plus de te voir souffrir à chacun des mots que tu prononcerais. J'ai les moyens de te faire trembler bien plus que tu ne trembles actuellement, Dawson. Tu es nul, Dawson. Tu me semblais intéressant, lorsque je t'ai engagé, et je pensais qu'avec ton équipe, tu serais en mesure de me donner ce que j'attendais de toi. Mais nous avons enchaîné les déceptions, et bien avant que cette fille ne vienne au monde. Tu n'as jamais été capable de me ramener Lockwood, jusqu'à la semaine dernière. Et ceci était uniquement grâce au stratagème des Dessinateurs. Tu es censé être un Chasseur, mais que chasses-tu, à part du vent ?

La voix n'était plus qu'un simplet filet, tout juste audible, et dont le timbre ne cessait d'être plus dur à mesure que les mots s'enchaînaient avec fluidité.

- Dawson, je crois que je suis dans l'obligation de me séparer de toi, à présent. Ramener Lockwood n'est pas suffisant, surtout lorsque l'on prend en compte le fait que tu as voulu me cacher les résultats de ta précédente mission.

Le chef se redressa brusquement, et s'éloigna d'un pas vif qu'on ne lui soupçonnait pas. Il prit le temps de réfléchir, ses traits s'adoucissant quelques peu.

- Cependant, même si tes missions n'ont pas toutes eu le résultat escompté, je ne peux pas dire que tu m'aies été d'une aide totalement inutile, murmura la tête pensante de la pièce.

Dawson réalisa à l'instant où ses poumons se vidèrent de l'air contenu qu'il avait retenu sa respiration depuis le moment où son patron avait laissé entendre qu'il devait se séparer de lui. Pour Dawson, la séparation ne pouvait être que la mort. Et pourtant, il semblait que malgré la déception qu'il avait provoquée du fait de ses mauvais services, que malgré les reproches qui pouvaient lui être faits, on allait lui laisser une chance de terminer sa vie. Du moins, de lui permettre de la vivre. Mais rien n'était encore joué, aussi se tut-il, et attendit la suite de la conversation.

- Oui, je ne peux pas oublier tout ce que tu as fait pour nous. Tu as su retrouver Lockwood malgré son don pour se cacher. Alors, je crois que je peux te laisser… partir. Oui, tout simplement, partir.

Les yeux de Dawson papillonnèrent sous l'effet de surprise. Son patron le regardait pour la première fois avec douceur, comme lui accordant un immense privilège. Des pensées heureuses traversèrent immédiatement le cerveau de Dawson. Il allait pouvoir rejoindre sa fille, sa femme, passer du temps avec elles, partir de cet endroit un peu trop parfait, oublier les nombreuses chasses à l'homme qu'il avait dû organiser, suivre, oublier cette vie dangereuse et remplie de contraintes qu'il vivait depuis plus de trente ans à présent.

- Je t'accorde une immense faveur, Dawson, lui rappela alors son ancien patron. Ne me fais pas changer d'avis en restant ici, comme l'imbécile que tu sembles être…

Dawson se leva précipitamment.

- Merci, monsieur, merci infiniment, je…

Son ancien supérieur lui indiqua la porte du bout de sa canne, se tenant droit en appuyant sa main libre sur le bureau.

- Dehors, Dawson. Et profite de cette immense faveur que je te fais.

Dawson bredouilla quelques mots de remerciements, prenant garde à ne pas trébucher sur le tapis persan qui couvrait la majorité du sol de la pièce, et sortit en évitant de faire claquer la porte.

L'homme qui restait regarda la porte se refermer. Toute gentillesse avait quitté ses traits, et c'était à présent un regard pervers qui lui tirait les traits. Un sourire carnassier étira ses fines lèvres sèches, et ses yeux, bien que froids, semblaient exprimer de la joie.

Une porte dérobée s'ouvrit. Il ne se tourna pas vers le nouvel homme qui venait d'entrer.

- J'aime toujours autant ce moment, murmura le chef. Cet instant où ils s'en vont, persuadés qu'ils vont s'en sortir, que personne ne les suivra, et qu'ils termineront leur pauvre et misérable vie dans les bras de leur femme, maîtresse, leur fils ou fille à leur chevet… Pauvres sots, soupira-t-il, semblant s'amuser profondément de la situation.

Il se tourna enfin vers l'homme qui venait d'entrer. Tout juste la trentaine, cet homme était avenant, et inspirait immédiatement la confiance. Mais comme on l'a déjà dit, les apparences sont souvent trompeuses, et sous le plus beau déguisement de Boursouflet peut se cacher sans peine le plus féroce des dragons.

- Wilson, fais en sorte que cela ait l'air… d'un accident de chasse. J'ai toujours beaucoup aimé cette expression, murmura son patron. « Accident de chasse »… C'est une manière enjolivée de dire d'un homme qu'il a été assassiné, n'est-ce pas ? Et puis… accident de chasse, pour un Chasseur, c'est plutôt amusant…

Un rire grinçant lui échappa. Et puis, aussi vite qu'il était apparu, il disparut, laissant la place à un air froid, calculateur, dangereux.

- Fais ton travail de Nettoyeur. Je ne veux plus qu'on en entende parler. Il n'a jamais mis les pieds ici.

Son meilleur Nettoyeur hocha sèchement la tête, avant de faire claquer ses bottes contre le parquet en guise de salut. Sans attendre son reste, il s'évapora par la même porte que Dawson. Lequel n'avait toujours pas conscience que les secondes étaient comptées.

Le vieil homme, une fois seul, retourna dans son fauteuil, et laissa sa tête retomber en arrière contre le dossier. Il soupira profondément, caressant son tatouage, par réflexe, par automatisme.

Bob Lockwood n'était qu'une maigre compensation. Bien sûr, il pourrait lui donner la route menant à sa Relique, mais cela ne l'intéressait pas. Dès lors que sa fille était née, il avait senti que c'était elle qui devait le mener à la Relique. C'était elle qui était importante, c'était elle qui avait le plus de cartes en main, sans qu'il ne puisse jamais déterminer pourquoi. Il savait simplement qu'elle avait une importance bien supérieure à celle de ce pauvre Lockwood.

Il était trop sévère envers Lockwood. Celui-ci avait su cacher un très grand nombre d'informations concernant sa famille, et jamais il n'aurait pu retrouver la branche Lockwood sans que l'un de leurs alliés ne se retourne contre eux. Ce qui l'inquiétait en revanche, c'était de ne pas avoir la moindre idée de la famille possédant la Cape. Il avait tout tenté pour remonter jusqu'au dernier héritier, mais une magie bien plus puissante que toutes celles qu'il avait déjà côtoyées formait une barrière infranchissable par les voies qu'il connaissait. Cependant, avec Lockwood entre les murs de sa propre demeure, il pourrait retrouver sa fille et, grâce à elle et à l'otage qu'il avait en sa possession pour la faire chanter, il pourrait retrouver le dernier Héritier. Il le fallait absolument. Le temps lui était de plus en plus compté.

Une quinte de toux le prit alors, comme en réponse à ce qu'il venait de penser. Le mouchoir qu'il plaqua immédiatement sur sa bouche fut bientôt rouge, trempé par le sang qu'il crachait de plus en plus régulièrement. Ah, Flamel avait pensé à un grand nombre de problèmes liés à sa fichue Pierre, mais jamais il n'avait songé à d'éventuels effets secondaires.

Le mouchoir ne tarda pas à s'évaporer en fumée. Il ne voulait pas que l'une des personnes travaillant pour lui découvre cette faiblesse. Ce n'était pas en étant faible que l'on pouvait effrayer. Et il n'était pas faible. Il ne l'avait jamais été, et ne le serait jamais. Il le serait encore moins lorsque les Reliques de la Mort seraient toutes trois en sa possession.

∆ | o

Wilson était un homme précis, silencieux et propre. Sa besogne fut accomplie en très peu de temps. Dawson avait un faible pour la chasse Moldue depuis des années, aussi répondre aux exigences de son maître fut bien plus rapide que ce à quoi on pouvait s'attendre. Il revint au quartier général des Nettoyeurs si peu de temps après que certains s'étonnèrent de son retour rapide. Mais tous connaissaient la redoutable efficacité de Wilson, aussi personne n'osa émettre à haute voix la possibilité que sa mission ait échoué.

Les Nettoyeurs partageaient leurs quartiers avec les Parieurs. Personne n'était sûr du nom premier des Parieurs, mais tous, en revanche, savaient pourquoi ils s'appelaient ainsi à présent. C'était du fait de leurs habitudes morbides. Avant chaque séance particulière avec un client, ils pariaient sur les minutes qui seraient nécessaires avant qu'ils n'obtiennent les informations voulues. Plus un Parieur était rapide, et plus les sommes qu'ils gagnaient à la fin de chaque séance étaient élevées. L'argent n'avait pas de raison d'être ici. Ils avaient à disposition tout ce dont ils pouvaient avoir besoin dès lors qu'ils émettaient l'envie de le posséder. C'était simplement la preuve de sa position dans la hiérarchie par rapport aux autres personnes qui partageaient ses quartiers.

La pièce qui leur était réservée pour leur temps libre au cours de la journée n'était occupée que d'une autre personne. Il ne prit pas la peine de la saluer, pas plus que la personne ne leva les yeux de sa besogne. Un fusil dans une main, un couteau dans l'autre, elle s'appliquait à rendre le deuxième outil aussi tranchant qu'il pouvait l'être à l'aide du premier.

Le bruissement du métal était peu gênant pour Wilson, qui se saisit de quelques fruits dans une coupelle avant d'aller s'allonger sur un canapé, repensant à ce qui s'était produit quelques minutes plus tôt.

Les Chasseurs, à présent, n'étaient plus qu'au nombre de deux. Certes, les deux restants étaient efficaces, mais étant donné que l'intervention de Dawson, une semaine plus tôt, leur avait fait perdre les rares indices qu'ils possédaient concernant la fille de Bob Lockwood, ces deux Chasseurs et leur équipe respective d'un et deux sorciers allaient devoir recommencer leurs recherches depuis le début. Cela leur prendrait certainement des semaines avant de tomber sur une preuve solide, sur un fait tangible sur lequel prendre appui. Et puis, il y avait l'équipe de Dawson, qui se trouvait à présent sans personne pour lui donner des ordres. Personne ne savait encore quoi faire de ces deux recrues.

Dawson n'était qu'un idiot. Il n'avait même pas songé un seul instant à se méfier de Wilson, lorsqu'il l'avait vu surgir de nulle part.

Il ricana, peu amène.

La seconde personne de la pièce rit avec lui, d'une petite voix fluette, qui dénotait de l'ambiance froide et figée qui régnait en ces lieux.

Wilson se tourna vers elle. Elle lui tournait à présent le dos, penchée sur sa besogne, le métal frottant contre le métal grâce à elle.

- April, pourquoi es-tu ici ?

La femme ne releva même pas la tête pour lui répondre.

- Parce qu'il a mis un imbécile dans la chambre attenante à la mienne, et que je dois partager notre salle de détente avec lui.

Wilson sourit, railleur.

- Un imbécile ? Un Élite qui serait aussi un imbécile ? Alors, ce qu'on dit à ton sujet est vrai…

Ce ne fut que sa chance, ajoutée à son entraînement efficace et qu'il suivait depuis des années, qui lui permit de garder la vie sauve. Il perçut au dernier moment le vif mouvement d'épaule d'April, et il eut alors le temps de se décaler sur le côté. La lame de couteau ne fit que se planter dans son épaule.

La souffrance tordit ses traits, et il dut se faire violence pour ne pas hurler lorsqu'il retira d'un coup sec la lame de son épaule, refusant de donner une once de satisfaction à April en cédant à la pression des cris. Ici, on leur avait appris à passer outre la douleur, et ce n'était pas ce petit désagrément qui devait le gêner et l'empêcher de penser calmement. Il répara donc les dégâts d'un coup de baguette, le cœur battant à tout rompre. Il était un Nettoyeur, mais n'était pas capable de sauver sa propre vie. Parce qu'en réfléchissant à ce qui venait de se produire, Wilson n'avait qu'une conclusion à tirer. S'il était toujours en vie, c'est parce qu'April l'avait voulu. Elle ne ratait jamais sa cible.

- Que disais-tu à propos des Élites, Wilson ?

- Rien, grogna Wilson, la souffrance rendant sa voix plus rauque.

April éclat d'un petit rire amusé.

- C'est bien ce qu'il me semblait…

Le silence reprit ses droits dans la pièce.

- Alors, plus de Dawson ?

Wilson secoua la tête, sachant qu'April n'avait pas besoin de le regarder pour deviner ce qu'il allait dire. D'ailleurs, elle émit un bref mouvement de tête, comme pour dire qu'elle avait bien compris les gestes de Wilson.

- Des Chasseurs incompétents, un Élite stupide… Il faudrait faire le ménage, par ici, renifla-t-elle dédaigneusement.

- Et qui le ferait ? Toi ? devina Wilson.

- Exactement, murmura April, sa voix tremblant d'impatience.

- Tu t'ennuies, April ?

La femme émit un grognement peu humain, et tout sauf féminin.

- Mes talents ne doivent pas être gâchés, dit-elle simplement.

Wilson, sachant pertinemment de quoi était capable April, trembla légèrement. Si April faisait partie de l'Élite, ce n'était pas pour rien. Elle ne se satisfaisait pas d'un rôle. Elle n'était pas à sa place chez les Dessinateurs, ni chez les Rêveurs. Elle n'était pas à l'aise au milieu des Chasseurs, ni des Fileurs. Les Nettoyeurs et les Parieurs ne lui semblaient que trop barbares. Elle avait besoin de la délicatesse des Dessinateurs et celle des Rêveurs, mêlée à la finesse des Chasseurs et Fileurs, qu'elle rajouterait à la barbarie des Nettoyeurs et Parieurs. April était certainement la plus dangereuse de tous, ici, à l'exception de leur chef, et elle l'avait montré à de nombreuses reprises.

- J'espère que Lockwood ne va pas craquer, murmura-t-elle finalement.

L'échine de Wilson se hérissa en entendant la pointe de sauvagerie qui transperçait les paroles d'April.

- J'ai très envie d'étrenner mes nouvelles lames sur lui, avoua-t-elle avec la moue d'une adolescente.

Elle sauta alors légèrement de son siège, sans bruit, le cuir de sa tunique épousant ses formes. Trois lames pendaient sur son côté gauche, tandis qu'une était cachée à l'intérieur de ses bottes. Dans sa manche droite se trouvait sa baguette, qu'elle pouvait sortir en une simple secousse d'épaule. Et c'était finalement cette baguette qui était l'arme la moins dangereuse en la possession d'April.

L'air victorieux et impatient de la femme fit comprendre à Wilson qu'elle avait une mission à accomplir, et que c'était un divertissement qui la réjouissait par avance.

- De qui est-ce que tu dois t'occuper ?

April leva les yeux au ciel, comme ennuyée d'avoir à répondre à cette question, et ennuyée d'être assignée à cette tâche.

- Un représentant du Ministère qui vient fouiner un peu trop de ce côté.

Wilson fronça les sourcils. La mission lui paraissait un peu trop voyante.

- Un homme politique ? Mais cela se verra…

Il faisait allusion aux marques de couteau qu'April laissaient toujours sur ses victimes qui restaient en vie, pour les marquer et leur rappeler qu'elles avaient eu de la chance que la lame ne s'enfonce pas immédiatement dans leur carotide.

- Je sais, dit simplement April.

- Mais alors…

- Sa fille de cinq ans ne va pas encore à l'école, dit-elle sans aucun état d'âme.

Dans un faible chuchotement, elle sortit de la pièce. Wilson secoua la tête. Décidément, April était bien plus dangereuse que n'importe qui, ici. La seule qui n'éprouvait jamais aucune hésitation avant une mission, dut-elle marquer une enfant de cinq ans. Ou la tuer, s'il le fallait.

Δ | o

À présent assuré que l'homme du Ministère ne viendrait pas fouiner encore de ce côté de la vallée, l'homme sourit. April lui avait fait son rapport la veille et, comme toujours, cette petite avait fait de l'excellent travail. Elle savait effrayer les autres pour qu'ils ne parlent jamais de sa venue, mais, surtout, pour qu'ils ne l'oublient jamais.

Tous les hommes et toutes les femmes qui vivaient avec lui dans cette immense propriété étaient exceptionnels. Il les avait choisis pour leur situation familiale, bien souvent des orphelins, ou dont les parents ne se souciaient plus, et inversement. Cela leur forgeait un caractère dur, froid, impitoyable, un caractère qu'il appréciait pour les missions qu'il leur confiait. Toutes ces missions avaient un rapport avec la famille Lockwood, depuis des siècles. Il s'agissait de les retrouver, de mettre sur leur chemin des personnes qu'ils pensaient être dignes de confiance, de leur parler discrètement, d'en apprendre autant que possible sur eux. Mais au fur et à mesure des siècles, les Lockwood avaient su se protéger, tout comme la dernière branche rattachée aux Peverell, et retrouver chacun d'entre eux s'était avéré une tâche de plus en plus ardue. Ses anciennes équipes, qui n'avaient pas eu le privilège d'être élèves de Nicolas Flamel, avaient cédé la place à des sorciers de plus en plus durs, de plus en plus avides de se venger de cette vie dure dans laquelle on les avait plongés sans ménagement. Tous avaient vécu des vies compliquées, difficiles, et tous retrouvaient un semblant de normalité dans cette maison. On leur demandait de se venger des coups durs de la vie, on leur proposait de rendre coup pour coup les blessures qu'ils avaient reçues. Jour après jour, les missions qui étaient les leurs leur permettaient de se défouler, de faire mal pour se venger des douleurs qu'eux-mêmes avaient déjà subies.

Bien sûr, certains de ces sorciers finissaient par s'attendrir. Ça avait été le cas de Dawson, mais il n'était pas le premier. La liste était longue. Ils s'attendrissaient pour une fillette aux cheveux bouclés, ils tombaient amoureux lors d'une mission… Tant que cela n'avait aucune conséquence sur leur travail, il l'acceptait. Mais dès lors qu'ils se laissaient obnubilés par leur vie familiale, et que leurs missions en pâtissaient… Ils subissaient le même sort que Dawson.

Et puis, il y avait les sorciers qui avaient toute sa confiance, en qui il croyait depuis le début, et qui lui avaient prouvé qu'il avait eu raison. April faisait partie de ces sorciers.

Ses hommes l'avaient ramenée un soir où ils rentraient de mission. Ils l'avaient surprise alors qu'ils filaient Lockwood et sa fille, âgée alors de cinq ans. April avait surgi d'ils ne savaient où, leur faisant perdre le contact visuel, leur sautant dessus comme l'aurait fait une adolescente de quinze ans en retrouvant des membres de sa famille. Et tandis que ses hommes se tenaient là, au milieu du bureau, l'adolescente fermement maintenue entre deux Fileurs, il avait souri. Froidement. Et il leur avait rappelé les règles. Ils auraient dû la tuer. April avait choisi cet instant pour se dégager, s'avancer d'un pas, et faire remarquer que s'ils étaient encore en vie, c'était grâce à son intervention. Lockwood les avait aperçus, et il voulait les mener dans un piège. April les avait sauvés, de toute évidence. Le lendemain, sur les trois Fileurs, un seul retournait dans ses quartiers. April le rejoignait le soir même.

Elle n'avait jamais parlé de sa vie, avant d'arriver ici. Lui pensait qu'elle avait certainement vécu une enfance difficile, avec un père violent, et qu'apercevoir le schéma familial complice de Lockwood avec sa fille avait su convaincre April qu'il ne fallait pas être du côté de ceux qui les protégeaient, mais du côté de ceux qui les traquaient.

Il se souvenait très bien de la mine ennuyée qu'April s'était appliquée à dessiner sur ses traits, avant de lui faire comprendre qu'elle n'aimait pas son ton autoritaire. L'instant d'après, c'était oublié, et elle rejoignait les rangs des Fileurs, ayant la capacité d'être aussi discrète qu'eux – peut-être même plus. Les Chasseurs ne l'attiraient pas, elle les trouvait bien trop barbares, et leur manque de subtilité lors d'une capture était déplorable, à ses yeux. Les Fileurs étaient plus fins, mais elle n'y avait pas pour autant sa place. Très vite, on lui avait reproché d'être trop facilement distraite, et elle avait rejoint le rang des Rêveurs. Pénétrer dans l'inconscient des autres l'amusait, mais elle avait rapidement montré que cela ne la passionnait jamais plus d'une journée. Rejoindre les Dessinateurs était d'ores et déjà exclus, leurs activités ayant la même dimension aventureuse que celles des Rêveurs. C'est donc tout naturellement qu'on l'envoya chez les Parieurs, avec l'éventualité d'ensuite la nommer chez les Nettoyeurs. Il s'était cependant avéré que le travail qu'elle avait à accomplir en tant que Parieur ne la satisfaisait pas. En réalité, ce que voulait April, c'était tout à la fois. Pénétrer dans l'inconscient de chacun après l'avoir suivi, capturé par la ruse. Le torturer, et l'éliminer le temps venu. Et elle était douée pour chacune de ces tâches. C'est ainsi qu'elle devint la première femme à pénétrer chez les Élites. Du moins, la première femme dont on se souvenait. Ils étaient tous trop jeunes pour se rappeler de la première femme qui avait rejoint les Élites.

April s'était montrée à la hauteur de ses espérances, et bien plus encore. Et il savait très bien qu'elle serait à la hauteur pour la prochaine mission qui lui serait confiée. Celle de faire craquer Bob Lockwood. Car Lockwood était un tenace. Il avait été éduqué ainsi, il était froid, immuable. Il ne dirait rien, ne laisserait pas un seul mot s'échapper de ses lèvres pour donner un semblant d'explications concernant Gaïa.

Il se rassit derrière son bureau, place qu'il avait quittée quelques minutes auparavant pour raccompagner April jusqu'à la porte. Une femme, aussi dangereuse soit-elle, nécessitait qu'on la traite comme une reine. Et April était devenue une réelle reine au fur et à mesure des années passées dans cette maison.

Il secoua doucement la tête, presque attendri en se rappelant de l'impatience qui dominait toutes les autres émotions d'April. Il l'avait prévenue, et lui avait dit que Bob Lockwood serait bientôt à elle. Elle n'attendait que cela, c'était évident. Bob Lockwood était une proie bien plus intéressante que toutes celles qui étaient passées sous ses griffes jusqu'à présent.

Le tiroir à sa gauche s'ouvrit après son coup de baguette. Les parchemins, protégés par un film plastique, vinrent se poser doucement sur son bureau. Il se saisit d'un monocle, et l'approcha des caractères.

- Aaaah, ma douce enfant, dis-moi pourquoi il est si important que tu sois celle que je retrouve en priorité… Pourquoi pas ton père, ou l'autre Héritier ?

Il était seul dans son bureau, mais il avait l'impression que c'était chacun de ses hommes qui observaient un silence respectueux en attendant qu'il ne reprenne la parole.

∆ | o

Finn faisait partie des Rêveurs. Leur rôle était d'entrer dans l'inconscient des personnes qu'ils avaient repérées grâce aux Fileurs, et, lorsqu'elles dormaient, d'aller fouiller dans leurs pensées. Ils avaient, tous, les capacités de pratiquer la legilimancie lorsque leur proie était éveillée. Seulement, le risque encouru d'être repéré était bien trop grand pour qu'ils osent le prendre lors de chaque mission.

Finn était arrivé ici par hasard. Une légère dépendance à la corne d'Éruptif, qui s'était peu à peu mue en une dépendance ingérable. Les conflits s'égrenaient, les problèmes s'accumulaient, et alors qu'il pensait sérieusement au meurtre pour se débarrasser de ses créanciers, leur faire les poches et partir ensuite vivre une vie plus agréable à un autre coin du globe, on lui avait tendu la main. Ce n'était pas une main secourable, ce n'était pas une main désintéressée, ce n'était certainement pas une main qui allait l'aider à se sortir de la misère pour aller vivre une vie paisible au bord de l'eau. Mais c'était une main, et peu importait ce qui se trouvait après le poignet.

Des années plus tard, il ne regrettait pas d'avoir répondu à la poignée de main. Il avait des repas gratuits, ne manquait jamais de corne d'Éruptif, et s'immisçait dans la vie des autres pour leur faire du mal sans que quiconque n'y voit d'inconvénients. Vivre ici était le paradis.

Et il adorait cette torture mentale qu'on lui demandait de faire subir. Il avait adoré s'immiscer dans l'esprit de cette gamine, et lui faire sentir, ressentir le sang, celui de son père en particulier…

Finn adorait cet endroit. Il était un Rêveur, qui venait vous tourmenter au fond de votre lit. Cette place était une place de choix, définitivement.

Δ | o

Le mouchoir taché de sang disparut dans un nuage de fumée. À côté de la porte menant au quartier des Dessinateurs, Penny détourna le regard, comme n'ayant rien remarqué.

De petite taille et agile, elle arrivait toujours dans les pièces sans qu'on ne la remarque. Ce n'était pas ce qu'elle voulait, mais c'était ce qu'elle était. Elle surprenait ainsi des scènes qu'elle n'aurait jamais vues si elle avait été dotée d'un physique plus impressionnant, et d'une nature moins délicate qui lui aurait interdit toute discrétion. Penny avait des moyens de pression sur tout un chacun, du fait de cette qualité dont la nature l'avait dotée mais, en toute franchise, pouvoir menacer l'un de ses collègues ne l'intéressait pas. Elle n'avait jamais compris l'esprit de famille, mais elle estimait que c'était ce qu'ils vivaient, ici. Et l'on ne faisait pas de mal à sa propre famille, n'est-ce pas ?

Non, bien sûr que non. C'est pour cela que jamais personne ne saurait qu'elle avait aperçu leur chef cracher du sang dans un mouchoir. C'était une information qu'elle garderait enfouie au plus profond d'elle, pour toujours.

- Penny ! s'exclama alors son patron en la voyant enfin. Comment vas-tu, mon petit ange ? Bien, comme toujours. Rien ne peut jamais ébranler ta bonne humeur…

Elle sourit avec indulgence, sachant qu'il ne disait cela que dans l'optique de vouloir lui faire plaisir. Comme toujours. Il veillait toujours à plaire à ses travailleurs, à ses abeilles, comme il disait si bien.

- Dis-moi, ma jolie Penny, as-tu pu trouver les renseignements que je te demandais ?

- Oui, monsieur, répondit-elle avec un léger rougissement.

Aussitôt, il s'extasia.

- Monsieur, et ce petit rougissement… Quelle délicatesse, décidément ! Je n'en reviens toujours pas de te voir aussi épanouie au milieu de toutes ces brutes ! Mais, je t'en prie, continue donc.

Elle s'avança de quelques petits pas, prenant soin de ne pas regarder le bureau sur lequel s'étalaient des parchemins. C'était un test, tous le savaient. Celui qui avait l'audace de jeter ne serait-ce qu'un début de coup d'œil à ces parchemins était assuré de perdre la vie dans les vingt-quatre heures qui suivaient. Aucune curiosité n'était admise.

- Vous m'avez demandé de vous expliquer pourquoi nous pouvions cibler la fille de Bob Lockwood lors des interventions des Dessinateurs et des Rêveurs alors que les Fileurs et les Chasseurs sont incapables de la retrouver.

Il hocha la tête, toute amabilité disparue de son visage. Il attendait des réponses aux questions qui ne cessaient de le tourmenter depuis des années, et encore plus depuis quelques jours. Il savait que la fille de Bob Lockwood était moins protégée, à présent que son père n'était plus à ses côtés. Pourtant, personne ne réussissait à mettre la main sur elle.

- Il se trouve que si j'ai pu entrer dans ses rêves et lui faire voir ce qu'elle a vu, la nuit dernière, c'est parce que notre legilimancie ne nécessite pas de connaître la position exacte de la personne. Peu importe le lieu qu'elle occupe physiquement. Ce qui importe, c'est de connaître le fonctionnement de son inconscient. Hors, l'inconscient est ce qui est le semblable et le plus différent chez chaque être humain. On n'apprécie pas les mêmes aliments, mais on a tous besoin de se nourrir, et…

Elle tenta de ne pas montrer sa gêne en réalisant que son chef s'impatientait, ses doigts pianotant sur son bureau et autour du pommeau de sa canne.

- La fille de Bob Lockwood est en manque de son père, à l'heure actuelle, et nous l'avons assez observée durant ces seize dernières années pour connaître le fonctionnement de son inconscient. On peut donc la retrouver inconsciemment.

Il hocha la tête, de plus en plus impatient. Penny, face à lui, toussota pour se reprendre une contenance avant de débiter aussi rapidement que possible ce qu'elle devait lui dire.

- Par contre, on ne peut pas la retrouver physiquement si on ne sait pas ce qui l'entoure, si on ne sait pas les sorts qui la protègent.

Elle venait, grâce à cette petite phrase, de réveiller l'attention du patron.

- Les sorts qui la protègent ? releva-t-il sceptiquement.

- Les Fileurs et les Chasseurs pensent que… enfin, je pensais qu'ils vous l'avaient dit, murmura Penny.

Sèchement, il lui fit comprendre que non. D'un signe de la main, il lui ordonna de continuer, même si cette partie n'était pas de son ressort.

- Je ne suis pas sûre exactement de la manière dont s'y prennent les Chasseurs et les Fileurs pour retrouver leurs cibles, bredouilla-t-elle. Mais ce qui ressort, depuis ces derniers jours, c'est que la fille semble être entourée d'un champ de forces inconnu, et… enfin, on ne peut pas la localiser tout simplement, comme on l'a fait avant. C'est comme si elle avait su se protéger encore mieux. Sans qu'on ne sache exactement les sorts qu'elle utilise.

L'homme fronça les sourcils, réfléchissant au problème qu'on venait de lui poser. Jamais encore la famille Lockwood ne lui avait donné autant de fil à retordre pour mettre la main sur l'un des membres de cette famille. Cette gamine était la première…

Et puis, son visage s'éclaira. Elle n'était pas si douée que cela, cette petite. C'était simplement qu'elle avait trouvé plus fort qu'elle derrière qui se protéger.

- Évidemment, murmura-t-il. Évidemment… Elle est avec l'autre Héritier… Rien de plus simple.

Il leva un regard noir vers Penny, qui lui adressa un bref signe de tête avant de disparaître par la même porte de laquelle elle avait surgi. Il profita de sa solitude retrouvée pour se repencher sur les parchemins.

- Elle est avec l'autre Héritier, d'accord… Mais alors, si elle n'est pas capable de se protéger elle-même, qu'est-ce qui la rend si spéciale et si importante ?

Il resta longtemps penché sur ses parchemins, avant de finalement relever la tête.

- Hakim !

Un homme à la peau olivâtre ne tarda pas à apparaître dans l'encadrement de la porte menant au quartier des Parieurs.

- Oui ?

Son ton traînant et chantant séduisait facilement, et lorsqu'on n'était pas averti du danger qui nous menaçait en se laissant envoûter, on n'avait aucune garantie d'être à nouveau libre un jour.

- Tu es bien en charge du prisonnier ?

Sèchement, Hakim hocha la tête. Il adorait être celui qui prenait les paris, mais April n'avait de cesse de lui répéter qu'il ne faisait que préparer le terrain pour la grande représentation, qu'elle donnerait elle-même. Il lui était désagréable d'avoir à s'occuper de Lockwood tout en sachant pertinemment qu'il ne serait pas celui qui s'attirerait la gloire en réussissant à le faire parler. Tout au plus serait-il celui qui avait gardé le prisonnier en vie, sans réussir à lui arracher plus que quelques ricanements de mépris.

- À partir de maintenant, je veux qu'il souffre.

Hakim connaissait assez son patron pour savoir que celui-ci ne parlait pas seulement d'une souffrance physique. Car la souffrance physique, Hakim la dispensait très bien, et depuis déjà quelques mois. Il n'était que nouveau, mais il s'en sortait à merveille pour ce rôle.

- Je veux qu'il cède, qu'il se sente inférieur, qu'il réalise à quel point il n'est que peu de chose par rapport à nous. Je veux qu'il comprenne que l'on ne sera jamais lassé de le faire souffrir. Je veux que, jour et nuit, il entende des voix lui rappelant que nous sommes toujours là pour le surveiller, qu'il n'aura jamais un instant de répit. Je veux qu'il comprenne que l'on ne le laissera jamais tranquille, qu'on ne lui donnera jamais l'occasion d'oublier notre présence, d'oublier qu'il est prisonnier. Tu vois ce que je veux dire ?

Les yeux d'Hakim luisaient d'amusement et d'impatience. Bien sûr qu'il voyait ce que son maître attendait de lui. Il allait demander de l'aide à un autre membre de chaque secteur, et ensemble, ils allaient détruire Bob Lockwood. À tel point que celui-ci ne sentira pas même la douleur de ce que lui infligera April, en même temps qu'il avouera tout ce qu'on lui demandera.

Son patron lui adressa un signe de tête satisfait. Bien sûr qu'Hakim serait à la hauteur. Bien sûr…

Δ | o

April était respectée, dans cette communauté, au même titre que le grand patron. Elle avait terminé de grandir dans cette bulle, dans cette autarcie, et elle avait eu plus de facilités que n'importe qui à s'ancrer dans la vie de son patron. Elle connaissait ses habitudes sur le bout des doigts, elle n'avait aucune crainte à avoir des recoins et pièges de cette demeure. Elle l'aurait construite de ses propres mains qu'elle n'aurait pu la connaître mieux.

Malheureusement, elle n'était pas la chef de cette communauté, et le fait qu'elle soit aussi dangereuse que lui, aux dires de certains, tout en évoluant au milieu des autres, n'était pas pour leur plaire. Ils avaient toujours la sensation d'être épiés lorsqu'April était dans la pièce avec eux, et elle ne quittait jamais ses couteaux et son fusil, rendant sa présence encore plus inconfortable, si cela était possible. Qui plus est, une lueur toujours un peu sauvage faisait briller ses yeux bleus, lesquels étaient aussi purs qu'un océan de pôle. Elle dégageait une force qui ne laissait personne indifférent, sans pour autant être appréciée des autres.

C'était, en règle générale, ce qui arrivait à tous les Élites. Ils étaient enviés, mais non appréciés. Ils étaient reconnus, mais non respectés. Et c'est pour cela qu'ils avaient droit à leurs propres quartiers, dans lesquels ils n'évoluaient que rarement à plus de deux.

Ces sept derniers mois, April avait été seule dans le quartier des Élites. Celui qui lui tenait auparavant compagnie avait dû se tuer lors d'une mission pour ne pas être découvert. Elle avait donc pris l'habitude de se promener comme elle le souhaitait dans son quartier, et de vivre à son propre rythme, sans rendre de compte à personne. Mais cela avait changé depuis peu. Nikolaï l'avait rejointe, et elle devait le supporter, lui et ses joues trop rondes, ses questions énervantes et son émerveillement pour tout. Comment pouvait-il être réellement un Élite, alors qu'il n'avait été qu'un Parieur avant cela ? Cela dépassait l'entendement. Mais April n'était pas en mesure de contester les décisions du chef, aussi élevée soit sa position dans cette communauté. Elle n'en restait qu'une servante, finalement.

Pour éviter de croiser trop régulièrement Nikolaï, elle allait se promener dans les différents quartiers, les connaissant tous pour y avoir séjourné un temps plus ou moins long. Elle trouvait une salle de détente libre, s'y installait avec ses couteaux et son fusil, affûtait ses lames et attendait que quelqu'un arrive pour connaître les bruits de couloir. Lorsqu'aucune salle n'était libre, elle accrochait sa cape sur ses épaules et allait dehors, à la recherche d'un endroit paisible où étaler ses pensées qui ne l'étaient pas. Malheureusement pour elle, il y avait aussi des jours où elle n'était pas en mesure d'échapper à Nikolaï, et aujourd'hui était l'un de ces jours.

- Tu ne devineras jamais !

Elle lui lança un regard peu amène, estimant qu'il n'était pas dans le comportement des Élites d'être enthousiastes et de s'extasier pour un rien. Cependant, ce n'était pas Nikolaï qui allait trembler devant un tel regard. Après tout, il était au même rang qu'elle, et quoi qu'en pense April, il avait mérité cette place.

- Feng pourrait faire craquer Lockwood !

April se retourna brusquement.

- Qu'est-ce que tu viens de dire ?! siffla-t-elle.

Nikolaï savait que cette nouvelle ne réjouirait pas April de la même manière qu'elle avait réjouie les autres membres de la communauté, mais il n'aurait pas cru que les envies de torture d'April se retourneraient contre lui.

- Eh oui, April, continua-t-il cependant. Le Rêveur a parlé avec Penny, et ils en sont venus à la conclusion que les rêves étaient l'unique façon de percer les défenses de Lockwood, à présent qu'il a subi le traitement tout sauf recommandable d'Hakim.

Les lèvres de la femme se pincèrent, jusqu'à n'être plus qu'une fine barrière rouge au milieu de sa figure. Elle avait rêvé de ce moment, de celui où ce serait à elle de s'occuper de Lockwood, et voilà qu'on allait lui ôter ce plaisir. Qu'un simple Rêveur allait lui ôter ce plaisir. Elle n'avait pas envie que ce soit cette petite frappe d'Hakim qui soit celui capable de faire parler Lockwood. Cela ne lui semblait pas normal, pas juste. Si de la fumée avait pu sortir de ses narines, de ses oreilles, elle l'aurait fait.

Et puis, April éclata d'un rire sans joie, glaçant le sang de Nikolaï de la même façon que le faisait la voix de son patron lorsque celui-ci lui faisait remarquer les erreurs qu'il avait commises lors de sa précédente mission. C'est à ce moment-là qu'il réalisa pourquoi chacun craignait plus qu'il ne haïssait April. Elle était aussi dangereuse que leur patron. La seule barrière qui l'empêchait de l'être plus que lui, c'est qu'elle le respectait et attendait ses ordres pour agir.

- C'est Lockwood, Nikolaï. Il a réussi à nous échapper des années durant. Des siècles durant, même, selon lui. Alors, sincèrement, s'il craque uniquement parce qu'il fait des cauchemars, il ne mérite définitivement pas d'émousser la lame des couteaux.

- Tu crois vraiment que Lockwood va pouvoir garder l'esprit clair après les rêves qui vont lui être donnés, et les traitements qu'il subit depuis bien trop longtemps ? Je te rappelle qu'il est sous-nourri. Qu'il n'est pas loin d'attendre le stade d'hypothermie quotidiennement. Je suis prêt à parier que dans trois jours, il craque.

April sourit, comme un loup devant l'agneau qui le regarde avec curiosité, ne se doutant pas un instant du danger qu'il court.

- Tu vois, Nikolaï, c'est exactement pour cette raison que j'estime que tu n'as pas ta place au sein des Élites. Tu es toujours un Parieur, au plus profond de ton être. Ta subtilité n'est pas assez développée pour que tu sois ici. Pour toi, seule la souffrance compte. Tu ne te préoccupes pas de voir la douleur dans les yeux de ta victime, cela ne t'intéresse pas de voir la résistance se briser dans ses yeux… Non, pour toi, seuls les résultats comptent. Et cela prouve bien que tu n'es pas un Élite.

Un doux bruissement se fit entendre lorsque sa main frôla la veste que Nikolaï avait posée sur un dossier de chaise.

- Tu n'es pas un très bon observateur, Nikolaï. Mais il faut croire que tu restes meilleur que d'autres, si tu es ici, soupira April, dépitée.

Son collègue grogna quelques mots, incompréhensibles pour les oreilles de la jeune femme dont l'attention était à présent figée sur ce qu'elle s'apprêtait à faire.

Dans sa main droite fermement resserrée en un poing rageur se trouvait le pendentif de son compagnon de quartier. Il allait être bien trop occupé à le rechercher durant les prochaines heures pour réfléchir à l'endroit où pourrait se trouver April, ce qui l'arrangeait grandement. Nikolaï cherchait à entrer dans les bonnes grâces de tout le monde, et il n'hésiterait pas à dénoncer April.

Le patron le leur avait formellement défendu, mais April, pour une fois, était prête à lui désobéir. Elle allait s'aventurer dans la maison des Lockwood, dont l'emplacement était à présent connu de tous, et rien ne l'empêchait d'aller faire un tour dans celle-ci pour tenter de trouver une faiblesse à Bob Lockwood. Et s'il n'en avait aucune, c'était encore mieux. Elle se ferait alors un plaisir de le torturer jusqu'à ce qu'il parle. Jusqu'à ce qu'il avoue avoir volé un bonbon à l'âge de cinq ans, s'il le fallait. Elle, du moment qu'elle pouvait voir la terreur dilater les pupilles de ses victimes, elle ne demandait rien de plus…

Δ | o

Ses doigts martelaient le bois de son bureau, sans qu'il ne réalise, cette fois-ci, qu'il inquiétait la personne qui attendait patiemment le moment qui lui serait accordé pour parler. Elle croisa discrètement les doigts dans la poche de sa veste, et patienta encore.

Elle ne pouvait décemment pas le rappeler à l'ordre. Elle n'était pas nouvelle ici, et elle savait pertinemment que la patience était de rigueur lorsqu'on faisait face au grand chef de la communauté. Elle se tint donc droite, les yeux fixés sur son chef, et attendit que celui-ci se décide à prendre la parole, pour ensuite la lui laisser.

- Ces Rêveurs sont décidément bien trop… rêveurs, murmura finalement l'homme, ses cheveux blancs ondulant légèrement autour de son visage, la fenêtre derrière lui ouverte pour laisser la bise fraîche d'hiver rafraîchir la pièce.

Elle-même faisait partie des Dessinateurs. Elle avait des affinités avec les Rêveurs, mais elle savait que ce n'était pas le moment de le faire remarquer à son patron. Il était remonté contre l'ensemble des Rêveurs, et que certains disparaissent d'ici quelques jours, à cause de Wilson ou d'un autre Nettoyeur, ne serait pas étonnant.

- Judith… Je suis désolée, ma douce, j'en avais oublié ta présence. Ils me causent tellement de soucis, tous, soupira-t-il tragiquement. Heureusement que je peux compter sur toi.

Elle sourit timidement. Il l'avait toujours impressionnée, et le fait qu'il lui parle avec autant de familiarité et de gentillesse ne l'aidait pas à se détendre, finalement.

- Alors ? Penses-tu pouvoir redessiner ?

Judith grimaça tandis que les traits de son patron se tendaient, espérant une réponse positive, n'étant pas prêt à être contrarié.

- Je… Je pense pouvoir le faire, se reprit-elle brutalement. Mais comme les Rêveurs n'arrivent pas à avoir accès aux pensées profondes de la fille de Lockwood, on ne sait pas si elle est au courant qu'elle nous guide sans le savoir jusqu'à elle. C'est un grand risque…

La main de son maître se crispa autour du pommeau de sa canne et un instant durant, Judith eut peur qu'il ne sorte sa fameuse baguette pour lui faire subir ses foudres. Cependant, cet instant de tension se dissipa rapidement, et elle retrouva rapidement un rythme habituel de respiration.

- Je vois… Beaucoup de risques, en somme…

Il prit le temps de réfléchir, la tête posée sur ses mains à présent croisées. Le problème était qu'une intrusion mentale était facilement percevable pour une personne. Mais les derniers événements jouaient en leur faveur. La fille de Bob Lockwood devait être déstabilisée par la disparition inattendue de son père. Cependant, il serait stupide de croire qu'elle ne possédait pas la même intelligence que son père, et qu'elle ne saurait reconnaître les signes d'intrusion dans son esprit. Oui, la situation était complexe, et il s'agissait de jongler, une fois encore, avec les torches enflammées et les couteaux sans récolter une égratignure ou une brûlure. C'était extrêmement difficile, et observer la famille Lockwood depuis des siècles n'étaient pas pour autant une assurance de savoir comment s'y prendre cette fois-ci encore.

Il réfléchit longtemps. Une demi-heure passa, puis une heure, durant laquelle Judith resta immobile comme jamais elle ne l'avait été, attendant les directives que seul le chef de la communauté pouvait donner.

Actuellement, le chef de la communauté était songeur. Puis, comme ayant tiré des conclusions satisfaisantes de ses réflexions, il hocha la tête, murmurant de temps à autre des paroles tout juste audibles.

- Oui, bien sûr… C'est le mieux à faire… Même si cela ne plaît à personne…

Il soupira, puis regarda Judith, qui attendait les directives pour les faire passer à l'ensemble du quartier des Dessinateurs. Et aux autres.

- Demandez aux Fileurs qu'ils recherchent une dernière fois s'il existe encore des contacts des Lockwood que nous n'avons pas ralliés à notre cause, ou qui soient jusqu'alors inconnus de nos services. Réinterrogez-les. Faites-les dessiner. Contrôlez-les, faites en sorte qu'ils vous livrent toutes les informations qu'ils possèdent sur les Lockwood.

Judith hocha la tête, attendant la suite.

- Et puis lancez des Chasseurs sur leurs traces, pour les ramener ici. Nos Parieurs n'arrivent à rien sur Lockwood, mais peut-être que ses amis sont moins coriaces que lui…

Judith hocha à nouveau la tête, refoulant le dégoût qui s'emparait d'elle à chaque fois qu'on faisait allusion aux Chasseurs. Elle les estimait rustres et pour elle, les comparer à des ours mal-léchés était une insulte pour ces ours. Cependant, elle n'avait pas le choix. Un ordre avait été donné, aussi devait-elle le respecter, et le suivre. Mais son dégoût pour les Chasseurs n'était rien comparé à celui qu'elle éprouvait pour les Parieurs, qui auraient pu se promener avec du sang à la commissure des lèvres pour coller mieux à leur rôle, tellement l'aspect torture physique de leur besogne leur plaisait. Elle frémit néanmoins, mais eut la chance de n'être pas perçue par son patron, lequel était tourné vers la fenêtre.

- Et…

Le ton était hésitant, presque douloureux. Elle attendit patiemment, réalisant pour la première fois que son patron aussi doutait, et qu'il pouvait parfois avoir des choix à faire qui le tourmentaient. Il poussa un long soupir las.

- Merlin m'avait gardé jusqu'à présent de faire cela, mais… Préparez du Veritaserum.

Médusée, Judith ne sut d'abord pas réagir. Jamais encore leur chef n'avait voulu s'abaisser à l'usage de potions pour faire craquer l'un de leurs prisonniers. Jamais il n'avait voulu se référer à quelques gouttes de poison, de potions de vérité, et toutes ces sornettes, comme il aimait à les appeler. Pour lui, ces potions n'étaient utiles que pour les grand-mères un peu trop sensibles, qui n'osaient pas utiliser leur baguette pour obtenir les renseignements souhaités. Pour lui, les potions étaient une solution de facilité, et c'est bien pour cela qu'il utilisait son armée depuis toutes ces années, tous ces siècles. Or, là, pour la première fois depuis des années, il semblait douter de la capacité de ses hommes. Et même, il doutait de la capacité d'April.

Judith trembla en même temps qu'elle inclinait légèrement la tête pour dire à son patron qu'elle avait compris l'ordre qui lui était donné. Elle ne souhaitait pas être dans un périmètre trop proche d'April lorsque celle-ci apprendrait qu'après l'échec qu'elle essuierait et que pressentait son chef, on utiliserait une simple potion pour faire craquer Lockwood. Elle se rappelait encore du jour où April avait défié un homme un peu trop sûr de lui, qui avait affirmé qu'elle ne pourrait jamais être à la hauteur de son rôle d'Élite, et qu'elle ferait mieux de retourner faire joujou avec les Dessinateurs. L'homme n'était plus de ce monde, April avait reçu un blâme du chef, mais jamais elle n'avait émis le moindre regret. Elle avait trop de fierté pour cela, et, surtout, à ses yeux, elle avait eu raison de faire cela. On doutait d'elle ? Elle prouvait qu'on n'avait pas à émettre le moindre doute. Sauf que lorsque le doute venait de la plus haute autorité de la communauté, April ne pouvait que s'incliner. Elle allait perdre en crédibilité, et certains de ses ennemis n'allaient pas laisser passer l'occasion de se moquer d'elle, ce à quoi April répliquerait certainement. En somme, la discorde allait naître, et April serait celle qui attiserait la flamme jusqu'à ce que les yeux se détournent d'elle en signe de respect. Ce qui pouvait prendre des semaines, étant donné les caractères fier et arrogant de chacun.

Non, décidément, Judith ne voulait pas être là lorsqu'April apprendrait la nouvelle.

∆ | o

Bob Lockwood n'était pas stupide. Les rêves, les voix venues d'il ne savait où, la nourriture qui manquait, l'eau sale qu'on lui donnait à boire, tout ceci n'était que des moyens détournés de lui faire croire qu'il subissait mille tortures alors que le pire restait à venir. Il n'avait pas encore eu le privilège de voir les plus dangereux de cette communauté, il le savait pertinemment. Tout juste avait-il vu les chefs de chaque quartier. Il savait que c'était des quartiers, parce qu'il avait entendu une jeune recrue en parler en ces termes. Il avait d'ailleurs dans l'idée que cette jeune recrue avait reçu un blâme pour avoir osé parler de cela alors qu'il se trouvait si proche.

Ses lèvres étaient sèches. Sa tête dodelinait sur son épaule. Il était entièrement libre de ses mouvements, mais n'était pas en état d'en faire un seul. Ce semblant de liberté n'était qu'un moyen détourné de lui faire croire qu'il avait la possibilité de faire ce qui lui chantait dans ce cachot aussi grand que l'avait été certains des appartements dans lesquels il avait vécu avec la fille.

Il prenait soin de ne pas penser à son prénom, comme il lui avait appris à ne pas penser à elle-même dans ses rêves. Elle ne devait surtout pas être trop vulnérable. Elle l'était déjà bien assez en étant une fille. Il avait tenté de lui faire comprendre qu'elle ne devait pas s'attacher à lui, qu'elle devait éteindre ses émotions, qu'elle ne devait songer qu'à elle-même, mais il avait lamentablement échoué à cette tâche. Quoi qu'il ait fait durant l'enfance et l'adolescence de sa compagne d'infortune, elle n'avait cessé de l'admirer et de le considérer comme un être à aimer, à aduler. Ses colères n'étaient jamais contre lui. Elles reflétaient plus son caractère et sa crise d'adolescence que la haine qu'elle aurait dû lui vouer, ou, tout du moins, l'indifférence qu'elle aurait dû éprouver à son égard. Il avait tenté, du mieux qu'il l'avait pu, de l'empêcher d'avoir des émotions à son égard. Il pensait avoir presque réussi, et puis, lors de cette journée fatale, il l'avait vu. Dans son regard, il avait pu voir le sentiment d'adoration qu'elle lui accordait, et le fait qu'elle l'aimait plus que tout au monde. Comme on aime un père, ce qu'il avait pourtant tenté de refuser d'être. Il lui avait fait subir des entraînements difficiles, au point qu'elle aurait dû les terminer en larmes, mais elle tenait bon. Elle avait tenu bon à tout, accepté sans broncher ses règles, s'était parfois rebellée parce qu'il ne lui donnait pas assez d'informations, mais elle avait accepté ce mode de vie. Elle avait accepté chacune des leçons qu'il lui avait dispensées, et accepté chacun de ses silences, avec plus ou moins de facilité. Oui, elle avait tout accepté, et lui n'avait pas su se montrer à la hauteur.

Il soupira. Il avait refusé de lui enseigner les arts de la legilimancie et de l'occlumancie avant ses seize ans, et alors que ceux-ci avaient été révolus, il n'avait su trouver le temps pour s'atteler à ce nouvel apprentissage. Tant d'années durant, il avait préféré se consacrer à ses recherches pour retrouver un homme chez qui elle serait en sécurité pour le cas où il serait capturé, et voilà qu'il réalisait qu'il lui manquait des atouts indéniables pour s'en sortir, dans cette guerre à laquelle elle était prédestinée. Bob soupira à nouveau, l'effort semblant lui arracher les dernières parcelles de vie qui s'accrochaient à lui, et auxquelles lui-même s'accrochait. Il était paré à des dizaines de formes de tortures. Il savait pouvoir s'en sortir, et il savait que ces hommes, ici, utiliseraient toutes les tortures mentales et physiques possibles avant d'utiliser des armes plus perfides. Ils ne supportaient pas d'utiliser des artefacts comme les potions. Du moins, pas avant que cela ne soit nécessaire.

Sa tête lui tournait. Le long de sa tempe, une blessure qu'il gardait de son enlèvement s'était rouverte, comme elle le faisait régulièrement depuis qu'il était arrivé ici. Elle aurait mérité des soins intensifs, elle aurait nécessité un nettoyage complet, et une surveillance constante. Mais actuellement, elle avait le pouvoir de l'affaiblir, aussi ses geôliers n'allaient-ils certainement pas tenter de lui arracher cette source de faiblesse.

Des points noirs apparurent devant ses yeux. Ses neurones tournaient à un régime bien trop élevé pour son état actuel. Se préparant à vivre une fois encore un rêve qui tenterait de lui arracher des informations à son sujet, et plus précisément sur la fille, il bloqua son esprit du mieux qu'il le pouvait. Il fit le vide. Ne pensa à rien. Il fit en sorte que son esprit devienne aussi lisse que le diamant, aussi lisse qu'une paroi de verre dans laquelle on ne peut planter ses ongles, simplement se sentir glisser lentement, inexorablement vers le bas. Oui, Bob Lockwood pouvait faire cela.

Il le devait. C'était d'ailleurs parce que c'était de son devoir d'être imperméable à toute attaque qu'il le pouvait.

L'inconscient l'emporta. Le noir l'engloutit, et il se laissa tomber dans l'oubli, une fois de plus.

∆ | o

Il regarda les divers parchemins, un air soucieux sur le front. Depuis qu'il les étudiait, il avait remarqué que ceux de l'Héritier de la Cape s'étaient peu à peu embrouillés, devenant incompréhensibles au fur et à mesure des années relatant leur histoire. Il se doutait que les sorciers de cette lignée étaient devenus très puissants, et avaient mieux su brouiller leurs traces que les Lockwood. Par exemple, il était impossible de connaître leur nom, et, plus généralement, il était impossible de savoir s'il y avait encore un Héritier. Car l'Histoire de ces Héritiers s'arrêtait nettement, une quarantaine d'années plus tôt, sans qu'il n'ait jamais pu trouver une raison valable à cette coupure.

Celle-ci l'avait d'abord frustré comme jamais il ne l'avait été. Il avait l'impression que son immortalité glissait entre ses mains. Puis, il s'était souvenu qu'il pourrait le retrouver grâce à son tatouage, un jour où la tentation de s'emparer des Reliques serait moins forte. Alors, le pouvoir lié à la recherche des Reliques lui aurait permis de le retrouver. Seulement, lorsque ce jour arriva, il n'obtint rien. Pas un seul signe prouvant qu'un Héritier existait encore. Cela l'avait mis dans une rage folle, et il avait dépêché Chasseurs, Fileurs, Rêveurs, Parieurs, Dessinateurs, Nettoyeurs sur l'affaire. Et lorsque ceux-ci n'avaient su lui donner une réponse satisfaisante, lorsqu'il les avait tous punis, il avait demandé à l'unique Élite qui composait cette unité de le rechercher. Et son Élite était revenu bredouille, pour la première fois. Cela aussi, ça l'avait mis dans une rage folle. Mais ensuite, il avait su se calmer. Il était tout simplement trop ambitieux, et les protections qui devaient entourer l'Héritier de la Cape étaient bien trop fortes pour que son ambition passe à travers.

Merlin, ces Héritiers ne comprenaient-ils pas qu'il faisait cela pour leur héritage ? Il voulait simplement donner aux Reliques la possibilité d'accomplir ce pourquoi elles avaient été créées. Rien d'autre. Mais personne ne semblait vouloir le comprendre.

Il se repencha sur le parchemin concernant les Lockwood, butant sur la traduction de cette langue ancienne et quasiment perdue. Il doutait de la tournure de la phrase. Il ne savait pas si le parchemin lui indiquait l'alliance de deux Héritiers, ou un Héritier double.

Il pesta. Cela n'avait aucun sens.

Il se mit à faire les cent pas dans son bureau, mal à l'aise de douter pour la première fois sur cette traduction, sur ces parchemins qui avaient toujours été d'une grande aide. Il avait l'impression que quelque chose lui échappait. Mais c'était évidemment le cas. Il le savait depuis que cette gamine, cette petite peste, était venue au monde. Les parchemins s'étaient affolés, avaient commencé à s'accumuler sur son bureau, comme pour refaire l'Histoire. Et lui, impuissant, avait assisté à cette nouvelle surcharge de travail. Depuis, lorsqu'il ne donnait pas d'ordre pour lancer des recherches sur les Lockwood, il regardait ces parchemins, et tentait de comprendre en quoi cette gamine qui ressemblait à tant d'autres pouvait bien être spéciale.

Dire qu'elle aurait dû mourir un an après sa naissance, et qu'elle était toujours en vie seize ans et demi plus tard…

Sa main se serra autour de sa canne au même moment où une quinte de toux le saisit. Le mouchoir s'imbiba de sang, mais il ne s'en préoccupa pas. Cet effet secondaire serait bientôt oublié, il en était sûr. Elle ne pouvait pas leur échapper encore longtemps. Ils allaient la retrouver et, bientôt, elle pourrait les guider sur les traces de chacune des Reliques.

Car ça, c'était ce qui était inscrit sur ces parchemins qui retraçaient leur passé, leur présent, leur futur. C'était cette fille qui avait toutes les clefs en main. Lui voulait simplement comprendre pourquoi.

∆ | o

Bob se réveilla péniblement, adossé à la pierre froide contre laquelle s'écoulait un mince filet d'eau, auquel il lui arrivait parfois de s'abreuver.

Ses lèvres étaient sèches, ses pensées confuses, et il n'était plus sûr d'être sorti de son rêve. Une mélodie entêtante et qui provenait d'anciens souvenirs se faisait entendre, sifflant à ses oreilles et lui faisant douter de son état d'éveil.

Le début était un petit rythme sifflé. Il se rappelait l'avoir enseigné à l'enfant lorsqu'ils se trouvaient en France. Parce que c'était une chanson française. Il se revoyait tout à fait, à ce bar, en plein après-midi, la chaleur les étouffant. Elle portait un short en tissu, ses grands yeux le regardaient avec une intensité qu'il ne cessait de lui reprocher, et elle buvait sa grenadine en faisant un bruit extrêmement agaçant avec sa paille, qu'il lui accordait toutefois le droit d'exécuter. Et puis, il y avait ce garçon, du même âge qu'elle, à trois tables de là, qui avait commencé à siffloter. Aussitôt, son attention frivole d'enfant de cinq ans se focalisa sur le garçon, tandis qu'il continuait à émettre le même son qu'un petit moineau. Puis, il s'était mis à chanter. Les mêmes paroles que celles qu'il entendait provenir du fond de ce qu'il estimait être un couloir menant à sa cellule.

- C'est l'histoire d'une amitié qui ne devait jamais cesser, l'amitié de deux enfants devenus grands, qui auraient pu être ennemis, mais qui choisirent d'être amis, qu'importaient les reproches qu'on leur faisait, et les critiques qui fusaient, eux savaient qu'ils étaient inséparables, que toute erreur était réparable !

La chansonnette continuait en racontant l'erreur commise de l'un des amis, erreur qui avait blessé l'autre d'une telle façon que tout son être en avait été brisé. L'unique colle qui pouvait le recoller était celle composée de regrets, et il avait fallu longtemps pour que son ami en éprouve réellement.

La morale n'était autre que d'apprendre aux enfants qu'il faut parfois accepter ses erreurs et tendre une main pour se faire pardonner. Mais ce couplet-là ne fut pas chanté, ce jour-là. À la place, les portes de sa cellule s'ouvrirent.

La lumière, bien que faible, l'aveugla. Il avait l'habitude du noir complet depuis des jours, aussi ne pouvait-il accepter aussi facilement une telle source de lumière. Il cligna des yeux, tandis que des larmes d'hébétude glissaient le long de ses joues. La porte se ferma aussitôt, et le noir envahit à nouveau la cellule.

Rapidement, cependant, cette obscurité disparut. Une douce chaleur émana d'une baguette, avant d'aller se poster près du plafond, diffusant une clarté chaleureuse. Bob Lockwood ne sentit pas son cœur se réchauffer pour autant. Il était bien trop confus, perdu, pour réfléchir correctement. Ses yeux se fermèrent.

Des bruits de pas se firent entendre, s'approchant de lui, peu à peu. Il nota la légèreté de la personne, ressentit la douceur de ses mains quand elle lui saisit le menton et fit glisser de l'eau entre ses lèvres. Il aurait pu la remercier s'il ne se doutait pas que cette douceur n'était que passagère, et simplement trompeuse. Il sentait la fermeté et la détermination qui s'échappaient de cette personne.

Légèrement ragaillardi, il ouvrit les yeux, et son regard accrocha celui d'une femme ayant une vingtaine d'années. Ou même un peu plus. Un rictus amer se dessina sur son visage.

- Je vous reconnais, murmura-t-il faiblement.

Elle sourit, doucereuse.

- Je n'en attendais pas moins de toi, Lockwood.

Il se souvenait, lorsque lui et Gaïa avaient quitté ce bar où ils passaient un moment paisible. Comme toujours, il avait analysé les alentours, et avait remarqué le malaise grandissant de trois hommes. Il avait hoché la tête, soupiré, et Gaïa avait aussitôt sauté sur ses pieds, comprenant sans peine le message. Elle connaissait le code. Elle s'était exclamée qu'elle était contente de partir au zoo, et aussitôt, elle avait tiré sur la manche de son père, comme l'aurait fait n'importe quel enfant impatient, à qui l'on a promis une après-midi inoubliable. Bien évidemment, cela n'avait pas suffi à leurs traqueurs. Ils savaient très bien qu'ils avaient trouvé leurs cibles. Bob avait simplement noté qu'une adolescente d'une quinzaine d'années se levait aussi, mais il ne lui avait pas accordé plus d'attention que cela. En effet, il lui était plus important, à ce moment, de trouver une ruelle sombre, tranquille, où il pourrait s'occuper d'assommer ces trois hommes, pour ensuite leur faire oublier qu'ils les avaient vus. Gaïa était extrêmement douée pour assommer des adultes, même si elle n'avait que cinq ans. Il faut dire qu'elle avait toujours une grosse pierre dans sa poche, sans que Bob ne puisse s'expliquer cette habitude. Il était près de son but, il allait pouvoir se retourner contre eux quand, d'un coup, cette adolescente avait surgi d'il ne savait où. Il avait d'abord cru qu'elle venait les aider, avant de réaliser qu'elle préférait plutôt sauver leurs trois poursuivants. Bob n'avait pas voulu comprendre cette situation. Pour lui, l'unique pensée qui était importante était celle de sauver Gaïa, et de l'éloigner de cette zone de conflits. Alors, c'est ce qu'il avait fait.

- Tu n'étais qu'une gamine, marmonna Bob en apercevant encore quelques traits juvéniles sur la figure de la femme devant lui. Je suis sûr que, parfois, tu as encore un comportement enfantin, qu'on te reproche…

Elle éclata de rire, d'un rire joyeux qui aurait glacé le sang de n'importe qui. Mais Bob n'avait pas peur. Il s'attendait à cela depuis le début de son séjour. Tout ce qu'il avait vécu, avant, ce n'était qu'une petite douleur à supporter. Tout juste une morsure de Boursouf. Non, ce qui allait être difficile à endurer, c'était la suite. Mais il s'en savait capable.

- Que veux-tu. Je suis restée une grande enfant, jamais sortie de l'enfance…

- Pourquoi ? Parce que tu n'avais personne pour t'aider à en sortir ?

Les traits de la femme restèrent impassibles, mais il se douta avoir touché un point sensible. Elle ne paraissait plus envieuse de discuter avec lui. Elle soupira, et se redressa.

- Tu sais, Bob, tu n'es pas facile à cerner.

- Ne crois pas l'être toi aussi, April.

Elle se tourna vers lui brusquement.

- Comment…

- Tes collègues n'ont pas suivi les règles, dit simplement Bob. Je me doute qu'ils seront punis pour avoir osé prononcer le nom d'un des leurs en présence d'un prisonnier…

Un air victorieux apparut quelques secondes sur les traits d'April, comme si elle se délectait de la souffrance qu'allaient endurer ceux qui avaient osé briser les règles. Rapidement, le calme revint.

- Tu fais partie de ces personnes qui ne craquent pas sous la pression, la douleur… Ta fille a été bâtie comme toi, je me trompe ? Elle doit supporter la douleur, passer outre…

Il haussa les épaules. Il était vrai que Gaïa n'avait que deux faiblesses. L'amour qu'elle dispensait sans s'en rendre compte. Et sa peur du vide. Mais plutôt mourir que de l'avouer.

- C'est quoi, déjà, son prénom ? Émilie ? Non, non, attends… Stéphanie ! s'exclama victorieuse April.

Ce fut au tour de Bob de rire.

- Sincèrement ? Crois-tu que cette tentative futile de me faire te corriger tes erreurs va te permettre de connaître le nom de celle que tu tiens tant à retrouver ?

April haussa les épaules.

- Ils m'ont demandé de te faire parler.

- Aaaah…

- Avant, évidemment. Ils se doutent qu'après ce que j'ai prévu de te faire subir, tu ne sois plus capable de parler.

Il hocha la tête, compréhensif.

- Je comprends bien. Je suppose que tu fais partie de la garde rapprochée du grand maître ? Celle qu'on appelle en derniers recours… Le bras droit. Celle qu'on craint presque autant que lui… Oui, oui, je vois tout à fait qui tu es. En fait, je te connais bien mieux que tu ne me connais.

April ricana, peu convaincue. Bob se repositionna difficilement contre le mur, et toussota un peu. Il commençait à prendre froid et à tomber malade, ce qui n'était certes pas étonnant, au vu des traitements qui lui étaient infligés.

- Tu as subi des mauvais traitements, dans ton enfance. Je penche pour un parent violent, le père de préférence, et c'est pour cela que tu as décidé de t'allier à ceux qui étaient contre nous, plutôt que de t'approcher d'un père et d'une enfant dont la relation semble bien meilleure que celle que tu as vécue. Tu as peut-être subi d'autres violences, autres que les physiques. Tu as toujours été dénigrée, rabaissée, on n'a eu de cesse de te répéter que tu ne valais rien. Oui, oui, je vois que j'ai raison…

La langue d'April claqua contre son palet, intimant Bob au silence. Celui-ci obéit, non sans afficher un petit sourire satisfait. Elle darda sur lui un regard noir, mais c'était l'unique preuve de sa colère qu'elle s'autorisait à lui montrer.

- Et alors, Lockwood ? Qu'est-ce que cela change ? Tu restes le prisonnier, et je reste la geôlière. Crois-tu que connaître mon passé te permettra de t'en sortir ?

- Oh, non, je ne le crois pas un seul instant. Je pense simplement que tu es trop fière.

- Trop fière ?

- Trop fière, oui, répéta Bob. Tu as été mise sur un piédestal depuis ton arrivée ici. Toujours adulée, toujours félicitée, parce que tu excelles dans chacune des missions qui te sont affectées, tu réussis toujours là où les autres échouent. Tu es devenue tellement fière que tu ne réalises même pas que, cette fois-ci, ta tentative est vouée à l'échec.

Le visage d'April se fendit d'un large sourire.

- Ne crois-tu pas être le plus fier de nous deux, Lockwood ?

- J'ai vu et vécu bien trop d'horreurs pour me permettre d'être fier dans un tel moment, soupira-t-il. Nous savons très bien ce qui va se passer. Tu vas me torturer jusqu'à ce qu'il ne reste que le strict minimum d'énergie vitale en moi. Ensuite, puisque je me tairai toujours, tu tenteras de… me saigner, je ne me trompe pas ?

Il fixait la jambière d'April, qui y porta instinctivement la main. Le manche de son poignard lui procura une douce sensation de réconfort. Lockwood ne la mettait pas mal à l'aise. C'était simplement cette assurance qui se dégageait de lui qui la perturbait. À part elle et son patron, personne dans la communauté n'osait paraître aussi sûr de lui face à elle. C'était presque déstabilisant.

Presque, car elle n'oubliait pas pourquoi elle était là. Elle sourit à nouveau.

- C'est exactement cela, Lockwood. Seulement, tu t'es trompé d'ordre. Je commence toujours par la saignée, murmura-t-elle pour elle-même.

Elle déposa sa baguette à l'écart, puis se saisit de sa plus belle lame. Elle la fit scintiller dans la lumière qu'elle avait créée en entrant dans la cellule, aveuglant Bob en positionnant la lame de sorte qu'elle se réfléchisse dans l'œil même de l'homme.

- Je ne te promets pas que tu ne sentes rien, dit-elle d'un ton morne. Et je ne te promets pas non plus que je ne laisse pas une ou deux cicatrices. J'aime marquer mes proies.

- Et j'aime pouvoir prouver à mes détracteurs que je suis capable de les affronter.

Ils se sourirent l'un l'autre. Et puis, chacun s'attela à sa besogne. L'un de bourreau, l'autre de supplicié.


Note d'auteur.

Voilà, voilà, un chapitre bien gai pour cette semaine, hem, hem, hem... Mais, eh ! On sait que Bob est toujours en vie. Pour combien de temps, il est vrai que ce chapitre nous fait nous poser la question... J'espère qu'April ne vous aura pas trop fait flipper. J'en connais deux qui se demandent quels traumatismes j'ai pu subir dans mon enfance pour écrire ça, mais c'est pas graaaave. C'est April, elle est comme ça. Et puis, non mais ! Il faut bien un méchant (ou plusieurs) dans cette histoire. Et s'ils sont un peu psychopathes sur les bords, c'est encore mieux. Et ce chapitre, je l'apprécie bien parce qu'on en apprend plus sur nos méchants. Parce que du côté de Gaïa, ils ne peuvent pas trop, trop en apprendre plus, à l'heure actuelle. Il leur manque pas mal d'éléments, comme vous avez pu le constater au cours des chapitres précédents.

Anyway ! On remercie DelfineNotPadfoot qui a corrigé ce chapitre (et même pas en last minute cette fois, eh eh !) et je vous remercie tous pour vos reviews de la mort qui tue.

Juste, avant de vous abandonner jusqu'à la semaine prochaine, une petite précision qui est peut-être nécessaire. Lorsque notre méchant - dont on ne connaît pas le nom - parle des parchemins, il parle de ceux qui apparaissent lorsqu'on fait des recherches sur les différents Héritiers. Et l'un des Héritiers est caché parce qu'il a des protections qu'il ne peut pas percer. (On se demande bien lesquels, hem... Suspens à son cooooooomble)

Allez, j'espère que Gaïa ne vous a pas trop manqué. Elle revient en force (ou presque !) la semaine prochaine :).

PS : Vous avez peut-être remarqué que, parfois, les deltas disparaissent dans les chapitres. J'essaie de vérifier chaque semaine, mais parfois, je les rate. Si vous voyez qu'il en manque, n'hésitez pas à me le faire remarquer, que je les remette. Merci !