Chapitre 7
Où il est question d'alchimie.

Les dédales sombres du Ministère de la Magie étaient devenus le nouveau terrain de jeu de Gaïa. Lors de ses premières visites, ils lui avaient tous conseillé de ne pas s'aventurer dans les différents couloirs, afin qu'elle ne se perde pas. En réalité, elle ne se perdait pas. Elle avait un sens de l'orientation lui permettant de se repérer mieux que quiconque, sans aucune indication préalable. Gaïa se promenait, et devinait sans peine que le troisième couloir sur sa droite menait à un cul de sac tandis que celui qu'elle suivait faisait une boucle. C'était inné, c'était ainsi.

Les mains enfoncées dans les poches de son pantalon, elle se moquait éperdument des regards presque outragés qu'on lui lançait. Elle était jeune, bien trop jeune pour traîner dans les couloirs réservés aux hautes sphères de l'administration et, en plus de cela, elle ne portait pas la tenue réglementaire. Ceci dit, il était clair que Gaïa ne se préoccupait pas de ses problèmes de tenue tandis qu'elle se dirigeait à l'étage de la Justice.

Elle avait abandonné l'idée d'utiliser les ascenseurs du Ministère lorsqu'elle avait compris que sa claustrophobie était au moins aussi importante que son vertige. Elle préférait éviter au maximum les sueurs froides, et se cachait derrière son besoin de se dégourdir les jambes chaque fois qu'on s'étonnait de la voir marcher au lieu de prendre les ascenseurs.

L'homme qui s'occupait des entrées au Département de la Justice leva tout juste la tête de son journal lorsqu'il entendit les pas de Gaïa. Son flegme l'empêchait décemment de faire l'effort de lever les yeux alors qu'une personne arrivait. Il leva simplement un doigt, désignant le bout du couloir.

- Les membres du Magenmagot sont actuellement en session.

Gaïa sourit.

- Cela tombe bien, ils ne sont pas ceux pour qui je suis venue.

L'homme derrière le comptoir se contenta d'hausser les épaules, avant d'humidifier son index pour tourner plus facilement la page de son journal. Retenant une grimace de dégoût, Gaïa reprit sa route, se demandant comment un homme comme lui pouvait être récompensé pour son activité. À part rester assis, vissé à sa chaise, cet homme ne faisait pas grand-chose de ses journées. Peut-être, à la rigueur, faisait-il les jeux de son journal. Et encore, Gaïa et sa mauvaise foi n'étaient pas sûres qu'il soit capable de cet effort.

Elle secoua la tête, exaspérée de l'inefficacité d'un employé censé s'occuper de la sécurité, puis oublia ce désagrément pour continuer sa route. Elle tourna une première fois à gauche, se glissa entre deux murs, dans un passage étroit qu'elle avait découvert par hasard et qui était un raccourci on ne peut plus pratique pour le lieu où elle se rendait, tourna à nouveau à gauche, vérifia que le chef du service dans lequel elle venait d'arriver ne surveillait pas le couloir – il n'appréciait pas du tout Gaïa et la liberté qui lui était accordée – puis se dirigea vers la porte au fond du corridor. Un œil non averti aurait cru que c'était l'entrée d'un placard à balais et, somme toute, cette déduction n'aurait pas été étonnante. Le porte ne payait pas de mine, et au contraire de celles qui l'entouraient, elle n'était pas vernie. Pourtant, à l'intérieur, trois hommes travaillaient. Toute la journée, ils regardaient les vieux textes de loi qui étaient entreposés, entassés dans ce faible espace, et déterminaient si la loi devait rejoindre le tas disant qu'elle était toujours d'actualité, ou si elle devait rejoindre le tas disant que cette loi en contredisait une plus récente en vigueur.

Gaïa savait tout cela – et bâillait par avance d'être à nouveau confrontée à ces textes poussiéreux – parce que l'un des collègues de James lui avait expliqué leur métier avec passion et fougue. Il n'avait d'ailleurs pas été vexé quand Gaïa lui avait demandé si, à force de passer du temps avec ces vieux textes périmés, on ne finissait pas par vieillir prématurément. Apparemment, rien ne pouvait ébranler sa passion irrémédiable pour son métier.

Elle ne prit pas la peine de frapper à la porte avant de la pousser. Après tout, elle ne dérangeait jamais. Tous les trois, dans ce bureau, semblaient toujours être occupés. Et pourtant, la pile de papiers ne diminuait pas.

- Salut, Gaïa ! s'écria Erik en la voyant entrer.

Il se servait une tasse d'une boisson dont elle ne voulait pas connaître la teneur. Le sorcier était connu jusque chez les Aurors pour sa passion pour les tests gustatifs, et elle ne tenait pas à se dégoûter de tout liquide en cédant à la curiosité de lui demander ce que contenait sa tasse.

- Salut, Erik. James est là, ou bien…

- J'suis là, marmonna une voix endormie. J'ai simplement pas envie de savoir pourquoi tu es déjà en train de traîner dans les couloirs alors que tu devrais toujours être avec Ron, pour ton entraînement.

Gaïa lui offrit un sourire étincelant.

- Je ne vois pas du tout de quoi tu veux parler, dit-elle innocemment.

James soupira, las. Gaïa avait réussi à venir à bout de la patience de Ron, comme toujours depuis qu'elle avait débuté ses séances d'entraînement. Chaque fois que c'était Ron qui devait l'aider à améliorer ses dons de magie défensives et offensives, la leçon était écourtée. Hermione et Harry passaient outre les questions insolentes de Gaïa, se moquaient totalement de la voir rouspéter, et n'avaient cure de l'entendre dire que cela ne lui servirait pas – tout simplement parce que c'était de la pure mauvaise foi de la part d'une fille qui n'avait jamais connu un environnement écolier. Ce qu'ils voulaient, c'est qu'elle leur prouve qu'elle en était capable. Une fois que ceci était acquis, elle était libre. Mais lorsque c'était Ron qui devait se charger de cette partie-là de la surveillance de Gaïa, la donne était différente. Gaïa et Ron s'énervaient facilement, et aucun ne cédait de terrain à l'autre. La pression montait, Ron devenait rouge, fumant, Gaïa s'amusait de cette situation, exaspérant un peu plus, si cela était possible, Ron, qui finissait par céder et par lui dire de partir, avant que cela ne tourne au désastre.

En réalité, Gaïa aimait beaucoup mettre Ron dans de tels états. Elle n'avait jamais réussi à faire sortir aucun adulte de ses gonds, avant cela, et elle avait toujours cru que c'était impossible. Avec Ron, elle découvrait qu'il n'en était rien, et qu'on pouvait tout à fait exaspérer n'importe quel adulte. Elle s'amusait de la situation, parce que c'était nouveau pour elle et, surtout, parce que cela lui permettait d'avoir plus de temps pour flâner dans les couloirs du Ministère avant d'être obligée de rentrer avec Harry.

James laissa tomber une pile de documents, qui glissa au sol. Il tenta de la rattraper, maladroitement, tandis que Gaïa, qui avait toujours la main sur sa baguette, stoppait la chute d'un sort informulé.

- Merci, grommela James tandis qu'il récupérait la pile de documents avec l'aide d'Erik.

- T'as pas l'air en forme, constata Gaïa.

James lui renvoya simplement un regard noir, avant de lancer les documents plus qu'il ne les posait sur une table.

- Non, tu crois ? fit-il remarquer, sarcastique. Qu'est-ce qui te fait dire cela ?

Elle haussa les épaules, peu habituée au sarcasme, et lui répondit en toute honnêteté.

- Tu as un ton méchant et distant, tu as des cernes sous les yeux et, en plus, tu es extrêmement maladroit, alors que ce n'est pas du tout dans tes habitudes.

Commençant à être plus qu'agacé, James ne répondit pas.

Il avait retrouvé son appartement depuis quelques jours, et, avec lui, la présence quotidienne de Chloé, qui n'avait pas la sensation de s'imposer lorsqu'elle venait passer la nuit avec lui dans son appartement, plutôt qu'à Godric's Hollow. Seulement, depuis que Gaïa était arrivée, et parce qu'il était à présent l'unique personne proche de son âge, il avait pris l'habitude de rentrer avec elle et son père, le soir, après le travail. Malheureusement, la veille au soir, Chloé lui avait fait une surprise. Elle avait préparé une soirée romantique, rien que pour tous les deux. Seulement, James n'était jamais arrivé, ou, plutôt, à une heure plus que tardive. Il avait alors eu droit à une sérieuse discussion sur la possibilité d'envoyer un hibou lorsqu'on savait qu'on n'allait finalement pas rentrer, et la délicatesse qu'il aurait pu avoir de la raccompagner, elle, Chloé, sa petite amie, plutôt que de rentrer avec son père et la cousine éloignée de sa tante. James avait tenté de garder son calme, évidemment, mais apparemment, son côté flegmatique n'avait pas plu à Chloé, qui l'avait ressenti comme une indifférence totale à ce qu'elle essayait de lui faire comprendre. La situation s'était envenimée, et ce n'est pas avant deux heures du matin qu'ils avaient réussi à discuter calmement. Les lumières n'avaient été éteintes qu'à quatre heures, et la fatigue accumulée aux pensées qui agitaient l'esprit de James avaient eu raison de ce flegme qu'il entretenait depuis si longtemps.

- Tu sais, t'as le droit d'être énervé, de temps à autre, fit remarquer Gaïa. Je veux dire, tu n'es pas obligé d'être tout le temps calme, sous prétexte que ton père ne l'était pas.

James lui lança un regard assassin.

- En fait, ce que j'essaie de te dire, c'est que tu n'es pas obligé de toujours agir à l'inverse de ce qu'aurait fait ton père. Tu peux être toi-même, aussi, et…

- Je sais très bien ce que tu veux dire, merci, la coupa sèchement James.

Erik, qui venait récupérer un dossier après avoir disparu un instant au fond du cagibi, ou bureau, selon le point de vue de chacun, lança un regard surpris à James. C'était rare que le fils aîné des Potter s'énerve ainsi, comme si toute patience l'avait déserté. Il avait toujours considéré James comme un garçon posé et, pour la première fois, il l'entendait être sec, et en présence d'une fille surtout. N'osant cependant pas faire de remarques, il s'éclipsa rapidement, maudissant Aaron d'être absent, alors qu'il aurait volontiers profité de la présence du troisième collègue pour s'éloigner des foudres que James semblait prêt à dispenser à tout un chacun.

James détestait ce que faisait Gaïa. Oh ça, oui, il le détestait. Elle réussissait à le rendre irascible, exécrable, à lui redonner un tempérament fier et non humble. Il voulait qu'on l'oublie, il voulait vivre sa petite vie dans son coin. Mais avec Gaïa, c'était impensable. Elle voulait toujours qu'il parle, elle voulait toujours qu'il soit en action, toujours à réagir à ce qui l'entourait. Il ne pouvait se cacher derrière un flegme entretenu quotidiennement, et, parfois, il se laissait déborder par un enthousiasme bien trop grand. Chloé lui en avait fait la remarque pas plus tard qu'au cours de la nuit : « Gaïa est juste… trop, tu comprends ? Moi, je n'y arrive pas. À chaque fois que je la vois, j'ai l'impression d'être trop timide, trop réservée, trop peu quand elle est tout le temps dans l'excès. Je ne sais pas quelle est son histoire, mais je comprends que son père l'ait envoyée ici. Et toi, je ne comprends pas que tu puisses passer autant de temps avec elle. Ce n'était pas toi qui disais que tu avais besoin de calme ? En quoi est-ce calme d'aller se promener à minuit passé dans les bois, simplement parce que l'air est électrifiant ? »

James soupira. Évidemment qu'il avait des affinités avec Gaïa. Elle était l'alter ego de son meilleur ami, et elle était toujours prête à partir à l'aventure, à apprendre quelque chose de nouveau. Il se laissait facilement entraîner, et cela déplaisait à Chloé, pour des raisons qu'il connaissait parfaitement. Chloé n'était jamais à l'aise face à d'autres filles. Des jours après avoir rencontré Lily pour la première fois, elle avait continué de demander à James si elle lui avait plu. Elle avait toujours peur de la réaction des autres personnes de sexe féminin, elle ne se sentait jamais à la hauteur. L'assurance et la fierté inébranlables de Gaïa n'étaient certainement pas pour la mettre à l'aise.

- En attendant, tu sais très bien ce que je veux dire, mais tu ne fais rien pour changer cela, ajouta perfidement Gaïa sans se douter des pensées qui troublaient James.

Il soupira, et se passa une main fatiguée sur le visage. Lorsqu'il eut terminé son petit rituel, il fixa ses yeux déterminés dans ceux de Gaïa, sans réaliser le contentement qu'elle éprouvait de le voir enfin aussi sûr de lui.

- Tu sais quoi, Gaïa ? J'ai du travail. Alors va t'occuper comme tu veux, moi, j'abandonne toute tentative de discussion avec toi. On se voit plus tard.

Elle hocha la tête, amusée, et disparut rapidement, comme son père lui avait appris à le faire.

Erik surgit de derrière une étagère alors que James reprenait son travail, légèrement apaisé grâce à la pression qu'il avait su relâcher un temps durant.

- Tu n'as pas été très sympa avec elle, fit remarquer Erik en grimaçant.

James lui sourit aimablement, pour la première fois de la journée.

- Elle non plus.

Son collègue hocha la tête, d'accord avec lui. Puis, oubliant la scène qui s'était jouée dans la pièce quelques minutes auparavant, son visage s'illumina.

- Eh, j'ai une bonne blague pour toi ! C'est l'histoire d'un sorcier qui fait le tri dans les lois. Tout à coup, il en découvre une qui le concerne, et…

James écouta aussi attentivement que possible son collègue, s'esclaffant en même temps que lui. Mais ses pensées étaient loin, bien loin de ce bureau.

∆ | o

Avec la fin de la seconde guerre des sorciers, et avec le besoin montant de changer d'habitudes et d'environnement, beaucoup des bâtiments sorciers avaient connu un grand changement. Le Chaudron Baveur, au grand damne de certains, n'avait pas échappé à cette règle. Tom avait pris sa retraite quelques années après la fin de la guerre, et la nouvelle tenancière, Hannah Londubat, avait tout fait pour que ce bar autrefois sombre devienne plus clair et plus chaleureux. Sans pour autant tomber dans l'excès du parfait salon de thé, Hannah avait su donner à la taverne une dimension familiale qui plaisait à tous, et qui donnait envie de s'attarder. Les membres du Ministère venaient régulièrement au Chaudron Baveur à la fin de leur service, avant de retrouver leur foyer. On ne tarissait pas d'éloges sur la joie et la bonne humeur que s'efforçait de dispenser Hannah dans toute la structure. Il paraissait que c'était le propre des anciens de la guerre des sorciers. Ils avaient vécu tellement d'horreurs alors qu'ils étaient tellement jeunes qu'ils avaient à présent besoin de vivre dans des lieux où tout paraissait parfait, calme et sécuritaire.

Oui, le Chaudron Baveur était devenu le repère pour tous les travailleurs qui terminaient leur journée, et pour les gens de passage. Et Hannah connaissait tout le monde. Derrière son comptoir, elle se faisait un plaisir de discuter avec chacun. Elle les connaissait tous au bout de quelques minutes, même les plus silencieux. Certains étaient ses favoris. Par exemple, les amis de ses enfants, les enfants de ses amis… Mais elle ne le montrait pas. Elle se contentait de leur accorder une petite attention supplémentaire. Tim Callaghan faisait partie des jeunes qui avaient le droit à cette attention, ayant aidé sa fille à réviser ses cours d'Histoire de la Magie lorsque cette matière mettait sérieusement en péril ses chances de passer en classe supérieure. C'est pourquoi la consommation du garçon et ses apéritifs favoris étaient déjà présents sur le comptoir lorsqu'il vint s'installer – et que tous deux savaient pertinemment qu'Hannah allait lui offrir quelques unes de ses consommations.

- Hannah, c'est bien pour cela que je viens toujours chez toi ! s'exclama le jeune homme tandis qu'on se retournait sur son passage.

Son mètre quatre-vingt-treize, sa voix tonitruante, son pas assuré et ses yeux bleus ne passaient que rarement inaperçus, et Tim Callaghan avait, depuis le temps, appris à en jouer sans en abuser. Il savait qu'on l'observait, mais ne montrait pas la fierté qu'il en tirait pour autant.

- Beau parleur, se moqua la tenancière. J'ai entendu dire que tu es allé boire quelques verres chez les Fantômes avant ton départ…

Il écarta les bras en signe d'impuissance, accentuant le sourire d'Hannah.

- Je n'y peux rien, Hannah, mes collègues n'ont aucun goût et préfèrent aller prendre des verres chez les Fantômes Victorieux. Si cela ne tenait qu'à moi, je passerais ma vie ici, tu le sais bien.

Elle rit légèrement, avant de s'excuser et de le laisser. Une nouvelle cliente venait d'arriver, et la dernière fois qu'elle avait vérifié, c'était son travail d'aller la servir.

Du fait de son travail d'archéologue magique, Tim se devait d'être fin observateur. Les détails les plus infimes ne pouvaient décidément pas lui échapper, sous peine de lui faire perdre toute crédibilité. Il tentait de ne pas être trop à l'affût du moindre détail lorsqu'il était en dehors du cadre du travail, mais, malheureusement pour lui, certains réflexes étaient bien trop ancrés et avaient l'agaçante habitude de lui faire dévier sa concentration de sa tâche actuelle. C'est ainsi qu'il remarqua que sa nouvelle voisine de droite lui était inconnue, mais qu'elle était connue d'Hannah, qui lui servit une boisson avant même qu'elle n'ait eu le temps de terminer de la saluer.

- Merci, dit la jeune femme d'une voix profonde et chantante.

Un léger accent dans sa voix déjà étonnante attirait l'attention de chaque personne se trouvant dans son entourage proche. Cependant, Tim constata rapidement que personne ne prenait la peine d'aller lui parler, comme si chacun en était découragé par avance, se doutant sans peine qu'une rebuffade leur serait destinée.

- Ta mission s'est bien passée ?

Ayant encore l'image de la jeune femme en tête, Tim mit quelques secondes avant de comprendre qu'Hannah s'adressait à lui. Il haussa alors les épaules.

- Sans plus. On a trouvé quelques vestiges, mais rien qui ne soit vraiment tangible. Rien qui ne prouve qu'une civilisation entière ait vécu à cet endroit… Mais les paysages étaient d'une beauté à couper le souffle ! Enfin, pour moi, évidemment. Et pour une fois qu'on n'a pas besoin de transplaner pour aller au bord d'une mer chaude…, plaisanta-t-il allègrement.

Son teint, déjà mat de nature, avait bruni, prouvant qu'il avait profité tout son soûl de la proximité de l'eau salée. Mais Tim ne voulait pas s'attarder là-dessus avec Hannah. À sa droite, un mouvement prouvant un intérêt certain pour les dires de Tim avait attiré son attention. Lorsqu'il avait parlé de son travail, la jeune femme s'était légèrement tournée vers lui, avant de retrouver une attitude blasée, restant cependant décalée. Elle offrait à Tim la possibilité d'engager la conversation s'il le souhaitait.

- Vous êtes nouvelle dans le coin ? demanda-t-il gentiment.

Elle haussa un sourcil, amusée.

- Tout est relatif. Qu'est-ce que tu appelles « nouvelle » ?

Il réfléchit un instant avant de lui répondre. Le tutoiement immédiat ne le choquait pas, il l'appréciait même. Il était plutôt surpris de ne pas la surprendre en pleine observation de lui. C'était un jeu auquel lui et James s'adonnaient souvent, lorsqu'ils étaient à Poudlard. Surprendre une fille qui s'était retournée sur leur passage, pour la voir rougir.

Mais face à lui, les yeux noisette tachetés de quelques pointes vertes, ne fixaient rien d'autre que les yeux bleus de Tim. Un sourire qu'il voulait mystérieux prit possession de ses lèvres, surpris de cette nuance qui n'était pas sans rappeler les douces couleurs de l'automne.

- Nouvelle, c'est lorsque je n'ai pas eu le plaisir de te rencontrer avant ce jour, alors que je connais toutes les autres personnes de cette pièce, répondit-il avec assurance.

Le sourire de la jeune femme s'étira, ironique.

- Je connais toutes les personnes de cette pièce aussi, sauf toi. Peut-être que c'est toi, le nouveau, finalement ? s'amusa-t-elle.

Puis, sans rien avoir laissé supposer qu'elle aurait cette attitude, elle se retourna vers Hannah, et lui demanda si elle pouvait lui servir des fondants au chaudron. Tim haussa un sourcil, étonné comme jamais il ne l'avait été. Et pourtant, il en avait vu, des attitudes surprenantes. Mais une jeune femme, qui devait avoir son âge, et qui, dans une Taverne, commandait des confiseries et s'extasiait devant celles-ci comme un Nifleur devant de l'or, c'était une première. Surtout lorsqu'elle venait juste de le dédaigner. C'était on ne peut plus surprenant.

Il se racla la gorge, pour attirer son attention, mais elle ne l'entendit de toute évidence pas. Il répéta l'opération une deuxième fois. Puis une troisième, une quatrième et une cinquième, à laquelle elle réagit enfin.

- Si tu as un Fléreur dans la gorge, tu ferais mieux de boire ta Biéraubeurre, lui apprit-elle sans une once de compassion.

- Je tentais d'attirer ton attention, plutôt, s'expliqua Tim.

L'air étonné de la jeune femme aurait pu être drôle s'il n'avait pas été aussi sincère.

- Attirer mon attention ? releva-t-elle.

- Oui. Faire en sorte que tu te retournes, que tu…

Elle fronça les sourcils, soudainement agacée, et la colère qui déforma furtivement ses traits fit taire Tim, qui hésita à amorcer un mouvement de recul.

- Pourquoi est-ce que tu ne m'as pas… tapoté l'épaule, ou interpellé avec un signe, ou un appel ? s'énerva-t-elle, comme si Tim avait enfreint des règles dont il n'avait pas conscience.

- Hum, eh bien, parce que… se racler la gorge me semblait plus approprié, s'expliqua-t-il, se demandant s'il ne ferait pas mieux de fuir de la zone.

Elle ne lui semblait plus aussi charmante qu'elle ne l'avait été quelques minutes plus tôt. La colère qu'elle laissait deviner, et qu'elle dirigeait contre elle-même, n'était pas rassurante, et l'un des chaudrons fumants, qu'elle tenait à la main, semblait sur le point d'être réduit en miettes.

- Rah, ça m'énerve ! s'exclama-t-elle en reposant la friandise encore entière, et en fronçant les sourcils.

Hannah, qui venait de revenir de l'autre bout du comptoir, secoua doucement la tête.

- Ce n'est pas grave, Gaïa. Des tas d'expressions sont ignorées de nous, alors qu'on pratique la langue depuis toujours. Tu n'as pas besoin de toutes les connaître.

La jeune femme se retint de lancer un regard noir à Hannah, qui venait de donner son prénom à un garçon avant que celui-ci ne lui donne le sien, et parce qu'elle venait, une fois encore, de prouver qu'elle faisait preuve d'une compréhension sans borne qu'on trouvait agaçante, sans pouvoir lui en vouloir de la posséder. Gaïa soupira.

- Je sais bien, mais cela m'énerve. Je ne comprends rien à vos codes de société, bougonna-t-elle.

- Tu exagères, la rassura Hannah. Pas vrai ? ajouta-t-elle en prenant à témoin Tim.

Il hocha la tête, le sourire revenu. Il avait droit aux informations que la jeune femme ne lui aurait données qu'avec réticence sans l'intervention d'Hannah. Il savait maintenant qu'elle était étrangère, bien qu'il ne soit pas capable de déterminer quel pays dans le monde n'avait pas connaissance du raclement de gorge pour attirer l'attention. Il savait aussi qu'elle s'appelait Gaïa, et le prénom, dont le son était chantant et qu'on associait sans peine à la mythologie, augmentait ce petit côté lointain qu'elle avait sans même s'en rendre compte.

- Mais oui, bien sûr qu'elle exagère !

Il se retourna complètement vers celle qu'il savait s'appeler Gaïa, et lui sourit, charmeur, comme toujours depuis l'âge de ses quinze ans.

- De nos jours, c'est extrêmement mal vu de ne pas être capable de savoir s'intégrer dans une société, lui apprit Tim. Mais est-ce que tu savais qu'à l'époque…

- De l'âge de bronze chinois ? tenta Gaïa avec un petit sourire en coin.

Déstabilisé, Tim hocha la tête. Lorsque ses pensées se firent plus ou moins cohérentes dans son esprit, il reprit son récit, sans tenter de comprendre comment elle pouvait être au courant de l'époque à laquelle il allait faire allusion.

- Et donc, à cette époque, chez les sorciers du moins, être différent des autres était une très bonne attitude. Se ressembler voulait dire que notre âme était divisée en deux, et qu'on l'avait intégrée dans deux corps différents. Elle possédait deux personnes, en somme, expliqua-t-il. C'était synonyme de mort, à vrai dire.

- Aaah…

- Ainsi, tu n'es pas du coin ?

Gaïa haussa simplement les épaules, peu désireuse de se montrer prolixe. Elle aimait qu'on lui dise tout ce qu'on avait à dire avant de reprendre la parole. On ne réalisait pas tout ce qu'on pouvait laisser échapper par inadvertance, pour mettre les autres en confiance.

- J'aurais dû m'en douter, reprit Tim, un sourire tranquille prenant ses aises sur ses lèvres. Après tout, ce petit accent n'est certainement pas issu du Royaume-Uni. Ni cette peau hâlée… Hum, je vais essayer de deviner. Afrique du Sud ? Non, non, l'accent n'est pas assez marqué. Des îles Britanniques ? Oui, cela me semble être une bonne hypothèse. Maintenant, le tout est de deviner de quelle île exactement… Pas des îles Shetland, cela ne convient pas. Île des Caraïbes ? Hum, ce n'est pas impossible. D'ailleurs, savais-tu que dans les îles Caraïbes, on peut trouver des vestiges de vie sorcière datant d'il y a plus de deux mille cinq cents ans ? Les sites archéologiques sont extrêmement jolis, et parfois, lorsqu'on connaît bien l'une des personnes qui y travaillent, on peut y avoir accès…

Un sourire presque amusé flotta sur le visage de Gaïa.

- Oh, vraiment ? Et je suppose que tu es prêt à faire en sorte que l'on se connaisse bien pour que tu me les montres ?

Il lui fit un clin d'œil, ni suggestif, ni sans aucun double-sens.

- Seulement si tu le désires, cela va de soi.

- Et si je ne le désire pas ? se moqua-t-elle.

Le sourire de Tim s'élargit peu à peu.

- Je ne pense pas que tu aies conscience de tout ce que je peux te montrer…

- Je ne pense pas que tu aies conscience de tout ce que je sais déjà sur toi, répliqua de la même manière Gaïa.

La confusion régna quelques secondes dans le regard de Tim, tandis que son sourire s'effritait légèrement, pas préparé à une réponse telle que celle-ci. Toutefois, il reprit rapidement contenance, non sans noter le sourire en coin satisfait de Gaïa, qui de toute évidence n'avait attendu que le moment où Tim perdrait la face. Comme si c'était son petit jeu personnel.

- Oh, vraiment ? Et qu'est-ce que tu sais exactement ?

Elle prit le temps de terminer sa boisson avant de répondre, le faisant patienter comme il aurait certainement souhaité le faire s'il avait été celui possédant les renseignements.

- Lorsque tu avais treize ans, tu as volé des ingrédients à ton professeur de Potions, pour les mettre dans le sac d'un élève que tu haïssais, pour qu'il se retrouve en retenue. Mais tu as été attrapé. Lorsque tu avais seize ans, tu es resté trois jours à l'infirmerie à cause d'un Cognard reçu par un garçon jaloux dont tu avais dragué la petite amie. Ta cousine est à Poudlard, et…

Elle ne termina pas sa phrase. Tim lui avait violemment saisi le bras, et lui lançait à présent un regard empreint de colère et d'impatience. Toute amabilité, toute sympathie, toute plaisanterie avaient disparu de son regard. Sa voix se fit sifflante.

- Je ne sais pas comment tu as eu toutes ces informations, mais j'ai dans l'idée que tu vas bientôt me donner ta source… Et j'espère pour toi que lorsque j'aurai des nouvelles de ma cousine, elle ne me dira pas se sentir en danger, comme si quelqu'un la suivait, l'observait. Qu'est-ce que tu me veux ? Tu fais partie de ces organismes privés qui veulent faire des recherches pour eux-mêmes plutôt que pour l'ensemble de la communauté sorcière ?

Gaïa se dégagea violemment, ayant oublié la brûlure de la poigne de Tim aussitôt qu'elle était apparue. Son regard se fit fier, elle releva le menton, peu impressionnée, et soutint le regard noir que lui lançait le garçon.

- Si tu ne veux pas que ces informations soient connues de tous, tu n'as qu'à t'en prendre à James, répliqua simplement Gaïa.

- James ? s'étonna Tim. Mais…

- Oui, James, le coupa brusquement Gaïa. Je ne suis pas une fervente partisane du voyeurisme. J'aurais même plutôt tendance à le fuir. Je n'aime juste pas les types comme toi. Ceux qui pensent qu'ils peuvent avoir ce qu'ils veulent avec de belles paroles.

Elle le fusilla du regard, lui en voulant certainement encore de son geste brusque. Elle déplaça son tabouret de quelques centimètres. Tim, lui, ne la quittait pas du regard.

- Mais je ne comprends pas… Comment connais-tu James ?

Gaïa se tut obstinément. Son silence buté avait deux raisons. La première était qu'elle ne supportait pas ces personnes qui pensaient qu'elles pouvaient tout obtenir d'un battement de cils, parce qu'elles le voulaient. C'était des hommes de cet acabit qui finissaient toujours par retrouver leur trace, à son père et elle. Elle détestait donner des réponses à peine la question était-elle posée. Elle ne voulait pas donner ce plaisir à Tim. La seconde raison était bien plus censée. Elle s'engageait sur une pente glissante. Tim connaissait la famille de James au même titre que James connaissait la sienne. Il pouvait être surpris d'entendre l'histoire fausse d'une cousine d'Hermione ayant des pouvoirs magiques et, surtout, il pouvait se questionner plus que d'autres sur les raisons de la dissimulation de ce lien de parenté. En somme, Tim n'était pas la bonne personne avec laquelle Gaïa pouvait s'engager dans la voie du mensonge, une route qu'elle ne maîtrisait que difficilement.

- C'est la cousine d'Hermione.

Ce fut Hannah qui la tira de ce mauvais pas. Est-ce qu'elle était au courant de la véritable histoire de Gaïa ou non, la principale concernée n'aurait su le dire, et ce n'était certainement pas le moment pour se pencher sur la question. L'intervention de la tenancière était la bienvenue, et c'était tant mieux.

- Elle a eu quelques soucis avec ses parents, dernièrement. Elle est venue trouver refuge chez Hermione, mais elle et Ron ont eu des problèmes d'inondation. Ils vivent au Terrier, et comme Molly et Arthur ne sont plus tout jeunes, il a semblé préférable que Gaïa aille vivre chez les Potter, pour ne pas leur donner une charge supplémentaire de travail quand Ron et Hermione sont au travail. C'est comme ça qu'elle a connu James, et, de toute évidence, ils discutent bien, continua Hannah d'un ton neutre.

Gaïa fixa ses mains, de peur de montrer le moindre signe de surprise si elle regardait Tim, ou Hannah. Le mensonge était venu tellement naturellement aux lèvres de la tenancière que Gaïa avait à présent la certitude qu'elle était au courant de plus de détails que ceux qu'ils avaient donné à la majeure partie des sorciers qui pouvaient s'étonner de la présence de Gaïa dans les couloirs du Ministère. Lorsqu'elle eut la certitude qu'elle ne douterait pas, et qu'elle ne manquerait pas de se trahir par un signe maladroit, Gaïa releva la tête, et sourit doucement à Tim.

- Et voilà. En fait, finalement, je ne suis qu'une adolescente ordinaire qui se dispute avec ses parents…

Tim amorça un mouvement de recul.

- Woh, on rembobine, exigea-t-il rapidement. Adolescente ? Tu as quel âge exactement ?

- Seize ans, répondit tranquillement Gaïa.

Il fronça les sourcils, la dévisageant plus attentivement. Lorsqu'il l'avait regardée précédemment, il avait eu la sensation d'avoir en face de lui une fille du même âge que lui. Une vingtaine d'années, affirmée dans ce qu'elle était. Et il était certain que ses yeux dénotaient d'une assurance que peu pouvaient se vanter de posséder. Ceci dit, une fois qu'on avait conscience qu'elle était plus jeune que ce qu'on imaginait au premier abord, on retrouvait dans ses traits un peu de juvénilité qu'un jeune adulte n'aurait pas eue. Tim fronça un peu plus les sourcils, tentant d'imaginer Gaïa dans la même classe que sa cousine, qui avait seize ans elle aussi. Il secoua la tête.

- Pas possible, marmonna-t-il. Tu as vécu une guerre, ou quelque chose comme ça, pour paraître plus vieille que tu ne l'es réellement ? Ou alors, ce sont des potions ?

Gaïa haussa les épaules.

- La seule guerre que je n'ai jamais vécue, c'est celle de la vie, dit-elle tranquillement. Mais il paraît que cette guerre fait partie des plus difficiles…

Mal à l'aise, Tim leva des yeux interrogateurs vers Hannah, qui se contenta de hausser les épaules, comme pour lui dire qu'il ferait mieux de se faire tout de suite à l'étrangeté des paroles de Gaïa, s'il ne voulait pas être surpris pour le restant de ses jours.

- Et à part te battre contre la guerre qui est le lot de chaque être humain sur Terre depuis la nuit des temps, qu'est-ce que tu fais de tes journées ? s'enquit Tim, décidant de passer outre le comportement étrange de Gaïa.

De toute évidence, si à chaque fois qu'on croisait quelqu'un qui dénotait de la norme, on devait passer au loin, on ne serait ami avec personne sur terre.

- Je découvre Londres, dit simplement Gaïa avec un petit sourire. Et je rencontre du monde dans les tavernes, ajouta-t-elle.

- C'est aussi ma spécialité ! s'exclama Tim. Les découvertes des cultures et des personnes. Enfin, moi, je fais plus dans le registre « Mort il y a trois mille ans », mais finalement, nos activités se rapprochent ! s'esclaffa-t-il.

Il se reprit néanmoins, tandis que Gaïa esquissait un pâle sourire, peu à l'aise encore lorsqu'il s'agissait de plaisanteries. Elle saisissait peu à peu les nuances de l'humour de James. Elle avait passé beaucoup de temps avec lui, ces derniers jours. Mais elle ne comprenait pas toujours pourquoi Harry et Ginny riaient d'un article de La Gazette du Sorcier, pas plus qu'elle n'était sûre de comprendre le but de l'ensemble des inventions de George.

- Tu as le temps pour un verre ? s'enquit Tim, son calme retrouvé.

- J'ai même le temps pour plusieurs, lui assura Gaïa.

Après tout, qu'est-ce qu'elle avait à perdre ?

| o

Les talons de Chloé s'arrêtèrent nets devant la porte du bureau des trois hommes s'occupant de faire le tri parmi les lois les plus anciennes du monde magique. Comme toujours, Erik était le plus proche de la porte, certainement pour lutter contre la claustrophobie qu'il affirmait ne pas posséder.

- Bien le bonjour, charmante demoiselle ! la salua l'homme. C'est amusant, des filles qui passent devant ce bureau, il y en a beaucoup, mais elles viennent toujours pour la même personne, soupira Erik. James ! Ta journée est finie, ta fiancée est venue te chercher !

Les joues de Chloé rosirent légèrement. Erik avait toujours eu en tête, depuis le jour où il l'avait rencontrée, qu'elle et James étaient fiancés. Ils avaient beau démentir, il ne démordait pas de cette idée. Mais comme qui ne tentait rien était certain de ne rien obtenir…

- Erik, je te l'ai déjà dit, nous ne sommes pas fiancés, soupira Chloé.

- Oui, mais tu aimerais bien ! assura Erik en lui faisant un clin d'œil, et en désignant les joues de la jeune femme.

Elle haussa les épaules, pas décidée à démentir ce qu'elle ne pouvait décemment nier, et sachant par avance qu'elle gaspillerait sa salive pour une cause perdue.

- Tu aimerais bien quoi ? s'étonna James en apparaissant derrière une pile de lois.

- Oh, trois fois rien, lui assura Chloé. Simplement aller boire un verre, se hâta-t-elle d'ajouter lorsque les sourcils de James se haussèrent de surprise.

Si cela était encore possible, les sourcils de son petit ami s'élevèrent encore un peu, avant de retomber, dévoilant la lassitude qui habitait James depuis déjà quelques jours.

- Comme tu veux. Je crois que cela me fera du bien, à moi aussi, de sortir avant de retourner à l'appartement. Erik, tu pourras ranger ?

James s'était déjà saisi de sa veste, désireux de s'éloigner aussi rapidement que possible de cette poussière qui l'étouffait de plus en plus, ces derniers jours.

- Ce n'est pas déjà ce qu'on fait tous les jours ? plaisanta Erik en lui faisant signe de s'en aller au plus vite.

Il eut tout juste le droit à un signe de tête de la part de James, lequel avait franchi la porte à peine son collègue avait entamé sa phrase. Chloé, après avoir eu droit à un baiser des plus fugaces, avait fait en sorte de calquer ses pas sur ceux de James, lequel ne décochait pas un seul mot, perdu dans des pensées obscures, qui avaient la capacité d'assombrir ses yeux.

- C'était une mauvaise journée ? murmura Chloé d'une petite voix, lorsqu'ils passèrent devant le réceptionniste, à présent occupé aux pages jeux de son magazine.

C'était comme si elle venait de réveiller James. Il sursauta, et s'arrêta brutalement, la fixant comme s'il la découvrait. Un sourire d'excuses se plaqua immédiatement sur les lèvres de James tandis qu'il se rapprochait de Chloé, et prenait son bras.

- Désolé, soupira-t-il. Je suis juste exténué, je ne sais pas pourquoi. Et puis, en ce moment, les lois m'exaspèrent, et les blagues d'Erik me semblent de plus en plus lourdes.

Il reprit sa marche, Chloé à son bras, bien plus paisible qu'auparavant. Sa main droite était glissée dans sa poche, jouant sans s'en rendre compte avec un papier roulé en boule et oublié depuis quelque temps déjà au fond de cette poche.

- Mon père veut que je sois souvent à la maison, en plus. Et puis, il y a Tim qui ne m'a toujours pas donné de nouvelles, continua James.

Chloé hocha la tête, tentant d'être compréhensive. James lui avait donné le plus de détails qu'il pouvait, de façon à satisfaire sa curiosité, à calmer son impatience sans pour autant la mettre dans une situation qu'il disait être délicate. Chloé étant cependant loin d'être bête, elle avait compris que cela avait un lien avec Gaïa, et, surtout, que Tim allait devoir être plus présent dans la vie de James qu'il ne l'avait été ces derniers mois.

- Tu sais, j'ai pensé à quelque chose, dans l'après-midi, dit alors James de sa voix tranquille.

Ils se dirigeaient lentement vers la sortie du Ministère.

- Hum ? marmonna Chloé. Tu veux aller sur le Chemin de Traverse, d'ailleurs ?

- Hein ? Oh, oui, le Chemin de Traverse, c'est parfait. Le Chaudron Baveur, même, comme ça, je pourrai saluer Hannah, ça fait longtemps que je ne l'ai pas vue. Donc, je te disais… Cette après-midi, j'ai réalisé que notre situation était stupide.

- Vraiment ? se moqua Chloé. À quel point estimes-tu que notre situation est stupide ? Au point de rupture ? ajouta-t-elle, les yeux rieurs.

James leva les yeux au ciel, avant d'effleurer rapidement la tempe de Chloé de ses lèvres.

- Bien sûr que non. Ce qui est stupide, c'est qu'on est toujours chez moi ou chez tes parents, le soir, mais qu'on ne vit pas réellement ensemble. Je veux dire… C'est mon appartement. Pas le nôtre…

Il marqua une légère pause. Il savait que Chloé avait compris, mais elle n'avait jamais voulu le brusquer, jamais voulu sauter sur des conclusions hâtives. Elle attendait toujours que James exprime clairement ses pensées.

- On ferait peut-être bien de franchir le pas, non ?

Chloé fronça délicatement ses sourcils.

- Tu crois ? demanda-t-elle finalement doucement, de peur de froisser James. Ce n'est pas que je ne veuille pas, sois rassuré sur ce point, s'empressa-t-elle d'ajouter. C'est simplement qu'on a toujours dit qu'on irait doucement, et que là, tu veux qu'on s'installe ensemble. J'ai l'impression que tu bouscules le cours des événements, comme si… tu avais une armée de centaures à tes trousses, et que tu souhaitais franchir le plus d'étapes possibles dans ta vie avant qu'ils ne te rattrapent.

Elle se tut brutalement, réalisant la franchise de ses mots, et le recul qu'elle mettait dans cette relation dans laquelle James semblait prêt à se jeter corps et âme, alors qu'il était le plus réticent des deux à s'engager, quel que soit le motif. Ils sortirent chacun de leur côté, par une cheminée, mais ne se séparèrent que pour cette étape. La main de James alla chercher celle de Chloé à peine se furent-ils retrouvés à l'air libre.

- On y va à pieds ? proposa Chloé.

Le chemin était long, mais aucun n'était pressé et, surtout, ils avaient envie de se retrouver ensemble quelques instants, avant d'aller à la rencontre de la chaleur et de l'agitation du Chaudron Baveur, où ils étaient sûrs de rencontrer au minimum une de leurs connaissances.

- On fait comme ça, dit simplement James.

Pendant quelques minutes, aucun ne parla.

- Est-ce que ta proposition a un quelconque rapport avec Gaïa ? murmura finalement Chloé, d'une voix tout juste audible.

Pourtant, elle était sûre que James l'avait entendue. Sinon, pour quelle raison aurait-il eu de se figer légèrement, avant de reprendre sa marche comme si de rien n'était ?

- Comment ça ?

La voix du jeune homme était tendue.

- Eh bien, reprit Chloé sur le même ton, Gaïa a un besoin évident de… d'indépendance, un peu comme toi. Et puis, elle a toujours envie d'aller de l'avant, si j'ai bien compris ce que tu m'as dit. Elle est toujours à la recherche de nouveautés. Est-ce que, toi aussi, tu ne serais pas à la recherche de nouvelles étapes à franchir dans ta vie ? Et que la plus logique serait d'emménager avec moi ?

Les joues de Chloé rougirent fortement sous cette hypothèse qui lui avait semblé si logique, dans son esprit, et qui lui paraissait à présent dénuée de sens, puérile et démontrant sa peur de l'engagement, peur qu'elle ne possédait pourtant pas. Pourtant, à ses côtés, James ne trouvait pas que le raisonnement de Chloé soit si illogique que cela. Il haussa simplement les épaules.

- Peut-être, reconnut-il finalement. Peut-être que de voir qu'à tout juste seize ans, elle est plus mature que certaines personnes de notre âge m'épate, et me donne envie d'aller de l'avant. Mais tu vois, ce dont je suis sûr, c'est que j'ai envie de faire ce pas en avant avec toi, tout simplement. Alors peu importent les raisons qui me poussent à vouloir franchir cette étape, tu ne crois pas ?

Chloé hocha la tête, souriant du mieux qu'elle le pouvait. Bien sûr qu'elle voulait vivre avec James. Bien sûr que cela la changerait de sa précédente relation, qui ne lui avait rien apporté de plus que de la souffrance. Évidemment qu'entendre James lui dire que c'était avec elle qu'il voulait vivre la rassurait. Mais à chaque fois qu'elle sentait qu'il était ici, avec elle, accroché à son bras, et qu'une petite voix lui soufflait qu'il voulait passer ses prochains jours avec elle, une autre voix ne cessait de lui glisser, sournoisement, que l'ombre de Gaïa était de plus en plus précise dans la vie de James.

Chloé déglutit difficilement, sans que James ne s'en rende réellement compte. Elle raffermit la prise qu'elle avait sur le bras de James, une fois de plus sans que James ne s'en rende compte.

Chloé n'a jamais été une adolescente très sûre d'elle. Elle était fille unique, et ses parents avaient choisi de l'enfermer dans une petite bulle dorée, dans l'idée de lui épargner l'horreur du monde. Aussi, lorsqu'elle était arrivée à Poudlard, l'année de ses onze ans, elle n'avait pas compris. Quoi, exactement ? Beaucoup de subtilités, principalement. Pourquoi est-ce que certaines familles se regardaient avec respect, comme ayant un héritage commun. Elle n'avait pas non plus compris pourquoi certaines familles étaient plus respectées que d'autres, pourquoi des adolescents restaient dans l'ombre, comme porteurs des erreurs de leurs parents, obligés de faire amende honorable pour redorer leur blason. Et elle s'était retrouvée souriante au milieu de tout ce beau monde, persuadée que la vie n'était rien de plus qu'un petit ruisseau qui ne croisait jamais d'obstacles. Au bout de deux mois, elle avait rencontré deux obstacles. James Sirius Potter et Tim Callaghan. Elle les avait fuis comme la peste, rasant les murs pour ne jamais les confronter, détestant ces tapageurs, haïssant la gloire qui entourait le nom des Potter. Et puis, à la fin de Poudlard, elle avait entendu dire que James Potter ne se destinait plus à une carrière de dresseurs d'hippogriffes. Elle qui l'avait toujours méprisé, toujours pris de haut, lui et son besoin de se mettre en danger, avait fini par le croiser de plus en plus régulièrement dans les couloirs du Ministère, n'osant faire le premier pas. Jusqu'au jour où il l'avait remarquée, s'était rappelé d'elle, et lui avait proposé d'aller boire un verre. Elle avait redécouvert son camarade et avait eu l'agréable surprise de constater qu'il était passé à des activités bien plus calmes et matures que la recherche de passages secrets dans le château qui avait été le leur durant sept années de suite.

James avait su lui donner confiance en elle. Il avait réussi à la rendre plus importante que les autres, et cela avait plu à Chloé, évidemment. Seulement, à présent, elle réalisait à quel point le comportement actuel de James n'était pas le sien. Et elle savait qu'il ne lui faudrait que quelques encouragements, de qui que ce soit, pour qu'il ne se décide à revivre une vie plus romanesque.

- Et comment s'est passée ta journée, au fait ? s'exclama James.

Chloé en sursauta presque.

- Oh, eh bien… Scamander est encore venu nous demander une subvention. Il voudrait aller étudier les Salamandres, c'est du moins le motif qu'il a évoqué. Ceci dit, on le soupçonne fortement de vouloir lancer un élevage de Scroutts à Pétards, dit-elle le plus sérieusement du monde. Il peut y arriver en contournant certaines lois, nous nous sommes rendus compte de cela, et tu te doutes bien que ça ne serait pas bon pour le pays si des Scroutts à Pétards pouvaient se balader tranquillement dans les rues… Qu'est-ce qui te fait rire ? s'étonna Chloé.

- Je me disais simplement qu'Hagrid serait certainement ravi d'apprendre l'ouverture d'un élevage de Scroutts à Pétards, expliqua James. Mais je t'en prie, continue.

Chloé soupira, n'ayant jamais spécialement apprécié les cours de Soins aux Créatures Magiques. Même si elle avait été impressionnée par bon nombre des créatures observées, elle devait bien reconnaître qu'elle aurait tout autant apprécié le cours s'il n'avait été que purement théorique. Elle gardait un souvenir amer de sa première rencontre avec un Nifleur, lorsqu'elle avait oublié d'ôter ses bijoux. C'était le seul cours qu'elle avait tenté d'éviter autant que possible.

- Mon chef veut donc que j'étudie certaines lois, pour trouver un point qui empêcherait Scamander de faire ça…

Son ton était devenu enjôleur.

- Laisse-moi deviner. Tu voudrais que je m'attelle à l'étude des lois concernant les créatures magiques dans les prochains jours ?

- Tu serais un amour de faire ça, lui répondit simplement Chloé en souriant. Mais tu peux aussi simplement les répertorier, et me les envoyer…

James secoua la tête, l'air sombre.

- De toute façon, il faut bien que quelqu'un s'y colle, grommela-t-il.

À nouveau, un malaise s'empara de Chloé alors que James développait depuis peu un dégoût certain pour le métier qu'il exerçait, tandis que des horizons bien plus alléchants semblaient vouloir se frayer un chemin dans son inconscient. Heureusement, les pensées de James furent détournées par leur arrivée devant le Chaudron Baveur. À peine la porte était-elle ouverte que le bruit des conversations les engloutit, s'enroulant autour d'eux pour les kidnapper, et leur faire découvrir cette atmosphère vivace qui s'emparait de la taverne après chaque sortie de bureaux.

- Mais… tu te plais, là-bas, n'est-ce pas ? demanda rapidement Chloé.

James haussa les épaules. Oui, il s'y plaisait. Ou, plutôt, oui, il s'y était plu. Mais à l'heure actuelle, les lois l'ennuyaient de plus en plus, et il y avait cette désagréable sensation qui ne cessait de grandir en lui, celle qui lui soufflait que s'il restait trop longtemps dans ce bureau, il allait vieillir précocement, enseveli par ces lois que tous avaient oubliées.

Malgré la chaleur du lieu dans lequel ils venaient de pénétrer, une sueur froide réussit à se frayer un chemin le long de la colonne vertébrale de Chloé. James était trop sujet au changement, ce qu'elle détestait plus que tout. Elle ne voulait pas qu'il se laisse aller par ses besoins de vivre une vie palpitante. Parce qu'elle ne serait jamais capable de le suivre.

- Eh, mais c'est Tim ! s'exclama joyeusement James, sans se douter un instant des idées tristes qui trouvaient leur place dans l'esprit de sa petite amie. Et… il est déjà en train de draguer, grommela James, amusé.

Chloé fronça les sourcils, agacée.

- Comme toujours. Et dire que Nina ne cesse de me vanter ses mérites, malgré tout…

James lui sourit, désolé. L'amie de Chloé s'était entichée de Tim lorsqu'ils étaient alors en sixième année, ce qui n'était définitivement pas une bonne idée, lorsqu'on avait un esprit plus romantique que la moyenne tandis que le partenaire était volage et désireux de parcourir le monde en solitaire. Cependant, Chloé avait toujours été franche avec son amie. Si elle avait des problèmes avec Tim, c'était à elle de les régler. Chloé lui avait donné son avis, lui avait expliqué le personnage, et le fait qu'elle soit devenue proche de James n'était absolument pas une raison valable pour qu'elle demande à son petit ami de plaider la cause de Nina auprès de Tim. C'était à eux de se débrouiller. Ou, du moins, à Nina.

L'attitude de Chloé, hostile à la présence de Tim, changea du tout au tout lorsqu'elle crut reconnaître la personne qui avait attiré l'attention du garçon. Elle se détendit sous l'effet de la surprise.

- Ce ne serait pas Gaïa avec lui ?

James, qui était en train de faire un rapide signe de la main à un ami d'enfance de son père, cessa tout simulacre de politesse pour se retourner brutalement du côté de Tim. Il plissa les yeux, se décala légèrement pour avoir le champ de vision libre. Et reconnut sans peine la chevelure bouclée et châtain de Gaïa. La lumière du bar leur offrait quelques reflets roux qu'il n'avait encore jamais vus, et qui l'avaient trompé lorsqu'il avait jeté un premier regard à la personne attablée avec Tim.

- Ah, tiens… Si.

Si Chloé fut surprise du peu d'intérêt que James porta à l'information, elle ne fut cependant pas surprise de la réaction suivante qu'eut le garçon. Elle se sentit tirée en avant, James se frayant sans aucune hésitation un chemin au travers de la pièce, bien décidé à arriver à sa destination. Les retrouvailles avec Tim étaient toujours mouvementées. Elle les évitait autant que possible. En toute honnêteté, elle évitait Tim autant que possible mais, de toute évidence, aujourd'hui dérogerait à la règle.

Lorsqu'ils arrivèrent derrière Gaïa et Tim, ils riaient tous les deux d'une phrase de Tim. Ou, plutôt, ils riaient de l'incompréhension de Gaïa à la réflexion de Tim.

- Tim Callaghan, les interrompit sans aucune manière James, je suis plutôt vexé de voir que tu ne daignes pas m'envoyer un hibou alors que tu es rentré, préférant de toute évidence venir draguer dans un bar à peine les pieds posés sur le territoire anglais !

L'interpellé se retourna avec un sourire éblouissant, pas du tout gêné de devoir interrompre la conversation qu'il entretenait depuis déjà un moment avec Gaïa.

- Et toi, tu n'aurais pas oublié de me parler de cette charmante demoiselle ?

- La charmante demoiselle est ici, lui rappela vertement Gaïa en sifflant.

- Et de son caractère légèrement agaçant ? ajouta Tim, sans se départir de son sourire.

James haussa les épaules.

- Pourquoi l'aurais-je fait ? Je savais pertinemment que tu te ferais un plaisir de te présenter à Gaïa aussitôt que tu l'aurais rencontrée. Il n'a pas été trop énervant ? s'enquit James.

Gaïa sourit doucement.

- Pas plus que toi, finalement, répondit-elle. Et je sais maintenant un bon nombre d'histoires te concernant…

James coula un regard noir et vaguement anxieux vers Tim.

- Est-ce que tu…

- Oui, il m'a parlé du nain de jardin, dit tranquillement Gaïa.

James rejeta la tête en arrière, un grognement de désespoir remontant le long de sa gorge alors que Tim éclatait de rire et que Chloé fronçait les sourcils.

- Qu'est-ce que c'est que cette histoire de nain de jardin ? s'étonna-t-elle.

- Il ne vaut mieux pas que tu saches, lui assura Tim avec supériorité. Si on prenait une table, plutôt que vous restiez tous les deux debout ? Hannah, tu peux nous amener quatre Biéraubeurres ? À moins que… ce n'est pas trop fort pour toi, tout de même, Chloé ?

Les lèvres de la jeune femme se pincèrent tandis que Tim lui offrait son plus beau sourire hypocrite, une lueur de défi dans ses yeux bleus.

- Bien sûr que non, dit-elle tranquillement en lui rendant son sourire.

Tim semblait sur le point de rajouter un commentaire lorsque James lui fit un rapide signe de tête. Il se reprit au dernier instant, et ravala la pique qu'il s'apprêtait à envoyer à Chloé.

- Alors, Chloé, toujours en train de refuser des subventions à ces pauvres chercheurs ? attaqua Tim aussitôt qu'ils prirent place autour d'une table.

Les yeux de Tim semblaient remplis d'une rancune vieille de nombreuses expériences négatives, tandis que ceux de Chloé gardaient leur neutralité habituelle.

- Alors, Tim, toujours à utiliser les subventions qu'on te donne pour aller draguer à l'autre bout de la planète ? répliqua-t-elle simplement.

James leva les yeux au ciel, et se tourna vers Gaïa.

- Et c'est toujours comme ça, soupira-t-il. Je pensais qu'ils s'essouffleraient au bout d'un moment à ce rythme, mais rien à faire, ils sont toujours à se chamailler comme des enfants de quatre ans. Et moi, je dois les supporter.

Gaïa hocha vaguement la tête, plus intéressée par ce qui se passait entre Tim et Chloé que par ce que lui disait James.

À côté d'eux se jouait une joute verbale à laquelle jamais Gaïa n'aurait cru que Chloé puisse participer. Elle posa un regard rempli d'intérêt pour les deux jeunes adultes quelques minutes durant, avant de reporter son entière attention sur James.

- Un nain de jardin, hein ? dit-elle, moqueuse.

- J'avais quinze ans, et c'était la première fois que je buvais autant, d'accord ? grogna James en réussissant de justesse à ne pas rougir. C'était aussi la dernière, se rappela-t-il avec un soupir. Enfin… Je ne pensais pas que ça aurait pour effet secondaire de me pousser à déclarer ma flamme pour un nain de jardin. Un faux, en plus, grommela-t-il. Oh, allez, je suis sûr que toi aussi, tu as parfois eu des mots que tu regrettes, sous l'effet de l'alcool, tenta-t-il vainement.

- Je n'ai pas souvent eu l'occasion de boire pour m'amuser, lui rappela-t-elle sans aucune émotion dans la voix.

James soupira.

- Des fois, je me demande vraiment comment tu réussis à être détachée de tout, comme ça.

Elle haussa les épaules.

- C'est un mode de vie.

- Je m'en doute. Mais c'est un étrange mode de vie.

- Tu comptes me reprocher encore longtemps ce mode de vie ? grommela Gaïa.

James rit doucement, levant les deux mains en signe de repentir.

- Bien sûr que non. Alors, c'est ici que tu viens après t'être enfuie du Ministère… Tu sais que tu fais enrager mon père, en ne lui disant pas où tu te rends ? Il devient fou comme une chimère en cage, dès qu'il n'est pas sûr de là où tu te trouves…

Gaïa haussa les épaules.

- Oui, je viens ici. Et je lui aurais bien dit, mais il m'énerve à vouloir jouer le père ultra protecteur. Il n'est pas censé agir comme ça.

James ne répliqua rien, parce qu'il comprenait exactement ce que voulait dire Gaïa. Elle ne s'étonnait pas qu'Harry agisse en tant que père. Ce qui la surprenait, c'est qu'il agisse de telle manière alors qu'il était un Héritier des Reliques. Pour elle, seule la sécurité des Reliques était importante, et savoir qu'Harry Potter était à se soucier de la sécurité de Gaïa parce qu'il avait peur des rencontres qu'elle pouvait faire dans les rues de Londres dépassait l'entendement de la jeune fille.

- Et puis, c'est quoi son problème avec mon âge, aussi ? grommela-t-elle. Qu'est-ce que ça change que j'aie seize, ou dix-sept ans ?

James avala une gorgée de Biéraubeurre, ne s'attendant pas à répondre. Il réalisa au bout de quelques instants que la question de Gaïa était sincère. Confus, il ne sut comment réagir.

- Mais, eh bien… Pour la Trace !

Les sourcils de Gaïa se froncèrent légèrement.

- La Trace ?

Sa voix clamait son étonnement total.

- Tu sais bien… Tu n'es pas majeure, alors… si tu fais de la Magie, on peut te retrouver. Surtout si tu en fais en présence de Moldus. Tu… tu ne savais pas ? s'étonna James.

Elle secoua la tête, hébétée.

- Est-ce que tu crois que… qu'ils ont pu me retrouver comme ça ? s'enquit-elle.

James hésita un instant.

- Je ne crois pas. Il aurait fallu que tu la fasses dans une zone où aucun sorcier n'était répertorié comme habitant ici, ou au milieu d'une grande foule de Moldus. Dans ce cas-là, oui, l'activité magique aurait pu être suspecte. Mais si tu la faisais en présence de ton père, les autorités auraient laissé faire, en imaginant que tu t'entraînais. De même si ces entraînements avaient eu lieu dans une zone complètement déserte. Tu comprends ce que je te dis ?

L'explication ne convenait que peu à Gaïa, mais elle hocha tout de même la tête, sentant qu'elle n'était pas prête à convaincre James non plus. Elle décida de passer à autre chose, et, sans dire un seul mot, désigna d'un vif signe de tête Hannah. James ne tourna même pas la tête. Il avait déjà compris ce que voulait dire Gaïa. En réponse à sa question muette, il cligna des yeux et baissa légèrement le menton, pour lui confirmer ce dont elle se doutait déjà. En effet, Hannah était au courant de ce qui se passait au sein de la famille Potter ces derniers temps. Selon l'air de James, c'était normal, et Gaïa pouvait cesser de froncer les sourcils. Elle haussa les épaules, peu désireuse de faire confiance à une tenancière, même si elle faisait partie des personnes en qui avait confiance Harry Potter. James sourit de son air buté.

Il désigna la sortie.

- Tu veux que je te donne les raisons qui font que nous avons tous confiance en Hannah et Neville, son mari ?

Gaïa hésita un instant.

- D'accord, souffla-t-elle.

∆ | o

Les yeux de Tim s'attardèrent sur le dos de Gaïa, appréciateurs, avant de se faire vertement rappeler à l'ordre.

- Elle a l'âge de ta cousine ! siffla Chloé.

Pas du tout déstabilisé, Tim se retourna vers Chloé, avec qui il était à présent seul, et sourit.

- Tu l'as dit à James, ça aussi ? plaisanta-t-il.

Seulement, la plaisanterie fit mouche. Les joues de Chloé perdirent un peu de leur couleur, et elle raffermit sa prise sur la bouteille qu'elle avait tout juste entamée.

- Pendant un instant, j'ai cru que tu fermais les yeux sur ce qui se passait, la nargua Tim.

Chloé plissa les yeux, et secoua la tête.

- Il ne se passe rien, tenta-t-elle vaillamment.

- Pour l'instant, précisa Tim. Oh, allez, nous savons tous les deux que tu t'es retenue de rajouter ces quelques mots.

Les joues de Chloé retrouvèrent brusquement leur couleur, passant du linge le plus pâle à la tomate la plus mûre.

- Tu veux quelques conseils pour garder ton petit ami auprès de toi ? continua Tim, toujours sur le même ton moqueur.

- Je n'ai aucun conseil à recevoir de la part d'un type qui joue avec mon amie, répliqua sèchement Chloé.

Tim évinça l'argument d'un signe de la main.

- Il n'y a que toi pour croire que Nina se complaît dans ses illusions. Elle savait depuis le début dans quoi elle s'engageait, et elle accepte la situation. Difficilement, certes, mais je le lui ai toujours dit. Elle sait très bien qu'à mes yeux, nous ne sommes pas un couple, et que je vais faire d'autres rencontres. Il ne tient qu'à elle de faire de même.

Le sang de Chloé bouillonnait dans ses veines, mais elle garda son calme. Tim faisait toujours ça. Ils ne s'aimaient pas, depuis toujours. Il était trop exubérant, elle était trop douce. Ils détestaient le mode de vie de l'autre, et avaient deux caractères incompatibles. Tim n'avait jamais compris pourquoi James et Chloé étaient ensemble ou, plutôt, il n'avait jamais compris pourquoi James n'avait pas encore réalisé que cette façon d'être n'était pas la sienne, au bout d'une année avec Chloé. Et Chloé espérait toujours vainement que James finisse par se détacher de son meilleur ami, de peur que son petit ami ne finisse par retourner auprès de ses vieux démons les fauteurs de troubles.

- C'est amusant, tout de même, dit Tim.

Chloé tenta de rester impassible, et de ne pas céder à la curiosité, cette tentatrice qu'elle haïssait, surtout lorsque c'était Tim qui réussissait à la réveiller. Pourtant, sachant que cela ne servait à rien de résister, elle soupira et tourna lentement son visage vers Tim.

- Qu'est-ce qui est amusant ? soupira-t-elle, résignée.

L'air victorieux de Tim lui donna envie de le secouer comme si elle était le Saule Cogneur, ce que lui seul réussissait à faire. Jamais elle ne perdait la maîtrise d'elle-même, sauf avec Tim dans les environs.

- L'alchimie, lui apprit Tim.

La surprise qui peignit ses traits était réelle. Elle n'avait jamais trouvé stupide de croire en l'amour, en l'alchimie, au coup de foudre, mais elle n'était pas idiote. Elle avait conscience que de moins en moins de personnes y croyaient réellement, et que beaucoup s'estimaient chanceuses lorsqu'elles avaient la possibilité de rester quelques mois avec la même personne. La guerre et la reconstruction qui avait suivi avaient eu le mérite de souder les couples de l'époque, les aidant à surmonter ensemble les épreuves. Mais ensuite, la paix était revenue, presque complète, et tous avaient recommencé à respirer. Et lorsqu'on respire à nouveau librement, l'être humain veut tenter de nouvelles expériences.

- Depuis quand est-ce que tu crois à cela ? Ce n'est pas toi qui disais ne pas croire à toutes ces histoires de bonnes femmes ? le singea parfaitement Chloé.

Elle détestait ce sourire en coin qu'il se permettait d'avoir chaque fois qu'il avait une connaissance qu'elle ignorait.

- Oh, non, en toute honnêteté, je ne crois pas aux coups de foudre, à ces légendes disant que c'était écrit… Non, je ne crois qu'aux faits réels. Et j'aime les comprendre. Tu vois, ce que tu es train de faire, là ?

Surprise, Chloé suspendit son geste, qui levait le goulot de sa bouteille jusqu'à ses lèvres.

- Exactement. Si tu peux faire ce geste, c'est parce qu'un jour, un sorcier a imaginé une boisson. Et cette boisson, elle est dans cette bouteille, continua Tim en désignant la bouteille en verre. Mais ce qui m'intéresse, moi, c'est ce qui est encore plus ancien. Qui a découvert la première baguette ? Comment ? Qui, en premier, a réalisé être un sorcier ? Comment vivaient les sorciers avant qu'on ait des baguettes ? Tu vois, moi, ce sont toutes ces questions qui m'intéressent. Et je suis aussi intéressé par les histoires qu'on réussit à traduire, que nos ancêtres ont abandonnées. Et l'une de ces histoires est à propos de l'alchimie.

Détestant ce qu'elle était en train de faire, Chloé reporta pourtant toute son attention vers Tim, qui était ravi de son petit effet sur la petite amie de James.

- Il paraît que le phénomène est rare. Que ça n'arrive pas à tout le monde. Qu'on peut tomber amoureux d'une personne, alors que celui qui réveillera notre alchimie, notre âme sœur comme tu aimes certainement à l'appeler, se trouve à l'autre bout de la planète. Personne n'ira jamais chercher son âme sœur, parce qu'on reste persuadé qu'on peut la trouver dans notre entourage proche. Mais c'est tellement plus complexe, tellement plus beau… Ce sont deux énergies qui se complètement, deux personnes qui, sans s'en rendre compte, sont parfaitement compatibles… Cela existe aussi chez les Moldus, mais eux ne le savent pas. Lorsqu'ils trouvent leur âme sœur, c'est par pur hasard. Chez les sorciers, c'est plus visible.

Il réfléchit un instant, tandis que Chloé se demandait où Tim pouvait trouver la place pour stocker toutes ces informations. Si elle devait bien lui reconnaître une qualité, c'était sa capacité à retenir des dates, des faits, des événements. Il faisait partie de ces personnes qui avaient trouvé leur voie en effectuant un métier qui leur convenait parfaitement.

- Cela n'est pas toujours visible de la même façon, continua Tim. Parfois, c'est dans la magie des deux sorciers. Deux baguettes extrêmement semblables, qui prouvent le lien fort qui unit les deux personnes. Parfois, ce sont simplement des réactions. Les mêmes gestes, les mêmes sorts, dans les mêmes situations. Parfois, c'est encore plus beau. C'est dans l'essence même des sorciers, c'est ce qui les définit le plus profondément qui est révélateur de leur compatibilité maximale.

Chloé fronça les sourcils.

- Dans l'essence même ? Mais… Comment ? s'étonna-t-elle.

Tim se pencha en avant, moqueur, et lui tapota le nez.

- Je savais bien que je pouvais t'intéresser !

Agacée, elle repoussa violemment la main du garçon, qui ne s'ombragea pas du geste.

- Enfin, Chloé, il fallait écouter un peu mieux notre professeur de Défense contre les Forces du Mal, la gronda-t-il. Tu ne te souviens pas ? Il nous parlait des Détraqueurs, qu'on a chassés sur une île, et qui ne devraient plus jamais revenir auprès des hommes… Eh bien, lorsque tu chasses un Détraqueur, avec ton Patronus, tu vas puiser une énergie intérieure qui est bien plus puissante que tout le reste. C'est la magie qui te définit qui va créer ton Patronus. Et ton Patronus, que tu crées à l'aide d'un souvenir joyeux, c'est une représentation de l'amour. Même si je déteste le reconnaître, c'est l'amour la plus belle des magies. C'est elle qui a sauvé Harry Potter, j'imagine que tu es au courant, maintenant que tu fais partie du cercle très privé des Potter – d'ailleurs, pas besoin d'en faire partie pour le savoir. Et c'est l'amour qui nous définit. Celui qu'on a reçu, celui qu'on n'a pas reçu… C'est lui, finalement, qui va régenter nos vies. L'amour et l'alchimie se complètent. L'un est immatériel, on se l'imagine, on se le représente, et l'autre est la représentation de cette immatérialité.

Il se tut, et le silence qui plana fit frissonner Chloé, qui s'était laissée envoûter par le discours de Tim. Elle se secoua, reprenant peu à peu ses esprits.

- C'est bien joli, tout ça, mais est-ce que ça a déjà été prouvé ? Que deux personnes, qui pourtant n'avaient rien à voir, étaient en réalité deux âmes sœurs ?

Tim sourit, ravi d'avoir une fois de plus une information que Chloé ignorait.

- Tu devrais demander à Harry quels étaient les Patronus de ses parents. Et quelle était l'histoire de ses parents. Je pense que tu seras agréablement surprise de la réponse… Tiens, vous voilà de retour !

Chloé sursauta en remarquant que James et Gaïa étaient de retour, la seconde paraissant plus détendue qu'elle ne l'avait été lorsqu'elle s'était levée de table pour suivre James.

- Je suis surpris de voir que n'êtes pas en train de vous étriper, tous les deux, s'étonna James. De quoi vous parliez, qui semblait si captivant ?

- De l'amour, mon cher, lui répondit Tim en souriant. Aaah, l'amour…

Et, sur ces paroles non dénuées d'humour, il vida son verre.

∆ | o

Sa main trembla et, pour la troisième fois, la plume qu'elle avait dénichée au fond d'un tiroir déchira le bout de parchemin sur lequel elle s'évertuait à écrire cinq pauvres mots qui n'étaient pourtant pas compliqués. Mais, rien à faire, elle ne réussissait pas à les aligner.

Elle ferma les yeux, laissant le vide, ou un simulacre de vide, s'emparer de son esprit, jusqu'à guider inconsciemment les mots sur le papier. Lorsque ce fut fait, elle caressa la petite chouette hulotte qui traînait toujours dans la maison, dédaignant la volière au grand damne des époux Potter, et attacha à sa patte le petit rouleau. Elle regarda la tache blanche et brune disparaître au cœur de la nuit, puis elle retourna s'asseoir. Et l'attente commença.

Nana lui tenait compagnie depuis déjà quelques minutes, comme toujours. Elle ronronnait, pelotonnée sur les genoux de Gaïa, qui n'osait pas bouger, elle qui aurait pourtant voulu les ramener sous son menton, afin de ne former qu'une bulle, une bulle lisse et protectrice, dans laquelle rien ni personne n'aurait pu l'atteindre. Mais cette bulle, finalement, c'était Nana qui la formait. Ses ronronnements s'élevaient autour de Gaïa, l'encerclant de murailles qu'aucun rêve ou cauchemar ne pouvait percer, qu'aucune attaque ne pouvait fissurer. Une main posée sur la tête du Fléreur, l'autre sur son cou qui s'était crispé du fait de son réveil brutal, Gaïa attendit.

La porte menant au jardin ne tarda pas à s'ouvrir, laissant entrevoir un James qui ne paraissait pas avoir été tiré du sommeil, mais qui, au contraire, semblait être en proie à un certain nombre de tourments de son côté aussi.

- Salut, marmonna-t-il en s'asseyant en face de Gaïa.

Elle lui adressa un simple hochement de tête. De toute évidence, la réponse à la question qu'elle lui avait posée, « Est-ce que tu dors ? » était non. Il passa une main fatiguée sur son visage, et sans que Gaïa ne relève les yeux, qu'elle avait posés sur la fourrure brillante de Nana, il prit la parole.

- Merlin, je n'aurais jamais cru que la simple question d'un emménagement puisse amener autant de questions, de doutes, et autres conneries de ce genre.

Gaïa tressaillit légèrement. Non pas parce qu'il lui parlait de Chloé dont elle se moquait. Non pas parce qu'elle l'entendait jurer pour une raison comme celle-ci. Non pas parce qu'elle était vexée qu'on parle de James, au lieu de parler d'elle, qui avait lancé cet appel à l'aide. Non, elle tressaillit parce qu'elle n'estimait pas être la personne avec laquelle James devait parler de Chloé. Sans ne rien savoir de la relation qu'ils avaient entretenue avant qu'elle ne débarque, elle sentait que tous les chamboulements qui trituraient les méninges de James et crispaient les traits de Chloé étaient dus à son arrivée. Et cela la mettait mal à l'aise. Parce qu'elle n'aimait pas être perturbée par de nouveaux arrivants, et qu'elle n'aimait pas être à l'origine de perturbations chez les autres.

- Mais bon, maintenant, Chloé est d'accord avec l'idée, soupira James. Et on commence à regarder des appartements, parce que le mien est un peu petit… Tu n'es jamais venue, n'est-ce pas ? Non, évidemment, reprit-il alors qu'elle secouait la tête, pourquoi serais-tu venue ?

Il continua sa litanie un moment durant, Gaïa l'écoutant patiemment. Ils fonctionnaient comme cela. Il parlait. Puis elle parlait. Sans faire de commentaires, la majeure partie du temps. Ils étaient juste une oreille attentive pour l'autre.

James finit par se taire. Lorsque le silence se fut installé plus de dix minutes, Gaïa prit la parole.

- Tu as déjà fait des cauchemars qui te semblaient réels ?

C'était la première fois que Gaïa posait une question aussi directe durant ces têtes à têtes non planifiés. James aurait pu en être surpris, et le montrer, mais il n'en fit rien. Parce que si Gaïa était aussi directe, cela voulait sans aucun doute dire qu'il y avait un problème. Et s'il y avait un problème, c'était évidemment à lui de l'aider à le régler.

- Oui. C'est le but des cauchemars, et c'est pour cela qu'ils sont aussi effrayants. Et ensuite, on se réveille, on reprend pied avec la réalité, et tout va bien.

Il omettait intentionnellement le malaise qu'on ressentait au fond de nos tripes lors de notre réveil, lorsque la sueur collait notre pyjama à notre dos, lorsque la réalité tardait à se frayer un chemin jusqu'à la partie gérant le rationnel dans notre cerveau. Mais tout ça, Gaïa en avait conscience. Elle, ce qui lui posait problème était totalement différent.

- Tu ne comprends pas, s'entêta-t-elle. Ce n'est pas un cauchemar banal. C'est comme si je l'avais vécu. Je n'ai pas de problème pour reprendre pied avec la réalité, parce que j'étais déjà dans la réalité.

James soupira. Il ne savait pas toujours si l'imagination de Gaïa était trop débordante, ou si elle réussissait à se convaincre, et à le convaincre lui aussi.

- Mince, James, je rêve que je suis l'assassin de mon père ! siffla-t-elle, les yeux rétrécis, comme pour en dissimuler le trouble qui y avait pris place. C'est pas le genre de rêve qu'on fait inconsciemment. C'est pas le genre de rêve qu'on fait avec autant de détails comme ça…

Elle se tut, ne trouvant plus les mots pour exprimer ce qu'elle ressentait. James, de l'autre côté de la table, s'était figé. Jamais Gaïa ne lui avait parlé de ces cauchemars qu'il savait qu'elle faisait, mais dont il évitait la simple mention. Apprendre qu'ils étaient aussi violents, et aussi poignants, n'était pas pour le rassurer.

- Est-ce que… est-ce que tu crois que ce sont des souvenirs que tu avais oubliés ? tenta-t-il.

Elle lui lança un regard noir.

- Je me souviens de chacun des mouvements, de chacun de mes gestes du jour où j'ai été forcée de quitter mon père, dit-elle d'une voix plus douce que ne le laissait présager son regard.

James hocha la tête, la gorge nouée. Il était tenté de la croire, mais elle semblait persuadée que son rêve était vrai.

- Est-ce que tu crois qu'on peut… te manipuler par les rêves ? réussit-il à lâcher d'une voix à peine audible.

Elle soupira, les yeux baissés, honteuse.

- Je ne sais pas. Mais c'est…

Elle ne sut trouver le mot qui convenait. Elle se mordit la lèvre, confuse, le regard tout à coup hagard.

- Est-ce que ce rêve veut dire que mon père est encore en vie, ou est-ce qu'au contraire, il est un message me poussant à perdre tout espoir, et à en parler à ton père ?

James haussa les épaules. Son premier réflexe aurait été d'en parler à son père, évidemment. Mais il avait en tête que c'était le tourmenter pour peu. À son avis, les rêves de Gaïa étaient puissants et prenants uniquement parce qu'elle s'inquiétait pour son père. Aussi secoua-t-il lentement la tête, et il eut la satisfaction de voir les traits de Gaïa se détendre dans la seconde qui suivit sa négation.

Et le silence s'installa dans la cuisine.

Il aurait pu rester longtemps. Il aurait pu continuer de s'infiltrer dans chaque centimètre carré de la pièce, jusqu'à ce que Ginny et Harry se réveillent, jusqu'à ce que l'un des deux insomniaques réalise qu'il était temps pour eux de rejoindre leur lit, et de simuler le sommeil. Le silence prenait de l'ampleur, les enveloppait, les rapprochait, faisait oublier jusqu'à Nana et ses ronronnements. James et Gaïa échangèrent un regard, s'interrogeant mutuellement. Se demandant pourquoi ils étaient l'un en face de l'autre, plutôt qu'avec une autre personne. Une personne qu'ils connaissaient depuis plus longtemps. C'était James qui aurait osé le premier fissurer ce silence. Il aurait osé. Une brèche se serait ouverte, qu'il aurait agrandie à coups de poings. Mais on lui vola le privilège.

Ils sursautèrent lorsqu'un hibou cogna à la fenêtre.

- Qu'est-ce que fiche le hibou de Rose ici ? grommela James.

Il se leva et ouvrit la fenêtre, prêt à récupérer la missive. Le hibou le dédaigna cependant, se dirigeant sans hésitation vers Gaïa, qui prit la lettre, empêchant Nana de faire le moindre mouvement brusque en la plaquant sur ses genoux.

- De toute évidence, elle envoie une lettre, répondit Gaïa.

- De toute évidence. Mais pourquoi à toi ? s'étonna James.

- Sûrement parce que je ne lui réponds pas.

Il haussa les sourcils.

- Pardon ? Tu veux dire que Rose fait l'effort de t'envoyer des lettres, mais que tu ne lui réponds pas ? Montre-moi cette lettre, exigea-t-il en tendant la main.

Bien plus agile que lui, Gaïa glissa la lettre à l'intérieur du haut qu'elle portait, secouant la tête.

- C'est peut-être important, tenta James.

- Important pour qui ? Pour toi ? Pour moi ? Ou pour Rose ?

- Eh bien…

Il hésita.

- Pour tout le monde ? hasarda-t-il. Écoute, Gaïa, si Rose t'envoie des lettres, il faut que tu lui répondes. Elle n'a pas beaucoup d'amis, et quand elle se tourne vers l'un d'entre nous, on fait en sorte de lui répondre immédiatement, pour qu'elle ne se sente pas seule, et…

- Combien ? le coupa brusquement Gaïa. Combien de lettres as-tu échangées avec elle ? Le plus longtemps, je veux dire. Combien d'échanges de lettres avez-vous faits sur une même période ?

James fronça les sourcils.

- Je ne sais pas, deux, peut-être trois…

Gaïa sourit, satisfaite.

- C'est la huitième lettre que Rose m'envoie. Elle ne veut pas qu'on la console, qu'on lui dise qu'elle a raison, ou je ne sais quoi d'autre. Ce que veut ta cousine, James, c'est juste un journal intime qui soit vivant. Elle ne veut pas qu'on la juge. Elle veut simplement savoir qu'elle est lue. Rien de plus. Elle n'attend pas de réponse à ses lettres.

- Tout le monde veut une réponse à ses lettres.

- Exactement ! s'énerva Gaïa. Vous voulez toujours agir avec Rose comme si elle était tout le monde. Mais elle n'est pas tout le monde ! C'est à force de vouloir la faire passer pour tout le monde qu'elle s'est perdue elle-même. Laissez-la tranquille, laissez-la faire des erreurs, se tromper. Elle en sortira grandie. Et arrêtez de vouloir la protéger ! Rien ne va lui arriver si on la laisse se cogner contre quelques murs, soupira-t-elle, au comble de l'agacement.

Elle se tut, comme songeuse à présent. James observa son nez qui se plissait à cause de la réflexion, et ses doigts qui dansaient sur le pelage du Fléreur. Et il sourit.

- En fait, t'es vraiment une personne gentille…

Elle lui lança un regard noir.

- Est-ce que tu pourrais arrêter avec cela ?

- C'est vrai. Moi au Nouvel An, Rose depuis qu'elle est retournée à Poudlard… Avec qui d'autre es-tu gentille ?

Ses yeux semblaient être des pointes acérées prêtes à lui lacérer chaque centimètre carré de son épiderme, mais il s'en moquait. Il savait qu'elle ne lui ferait rien, parce que malgré ses airs froids et distants qu'elle tentait d'avoir en chaque circonstance, elle était incapable d'être indifférente.

- Avec personne, grogna-t-elle aussi méchamment qu'elle le put.

- Même pas avec Tim ? plaisanta James.

Elle haussa les épaules.

- Il a juste proposé qu'on aille boire un verre, un jour. Je ne pouvais pas refuser, n'est-ce pas ?

Gaïa réalisa à l'instant où elle disait cette phrase que James ne faisait pas allusion à ceci. Tim ne lui avait pas parlé de l'invitation qu'il avait faite à Gaïa, pour une raison quelconque, qu'elle ignorait. Mais elle réalisait à présent qu'elle aurait peut-être dû se taire. Cette phrase sonnait désagréablement fausse lorsqu'elle était prononcée à l'intention de James. Quelques secondes de flottement succédèrent à cette révélation.

- Je pensais qu'il te l'aurait dit, avoua Gaïa, se sentant gênée pour une raison qu'elle ne parvenait à comprendre.

- Non, il n'y a aucune raison qui le pousse à m'en parler, assura James. Et puis, on n'a pas trop eu le temps de se parler, depuis qu'il est rentré, tu sais…

Elle hocha la tête, compréhensive.

Entre eux deux, le hibou de Rose semblait prendre un malin plaisir à narguer Nana, dont les yeux ne clignaient plus, absorbés par le volatile. Les muscles du Fléreur étaient tendus à l'extrême, ses pupilles légèrement plus petites que la normale. Dans cette attitude, le Fléreur ressemblait étrangement à son père. Toujours à l'affût, toujours prêt à bondir n'importe où. Elle avait l'habitude de faire comme lui, mais elle se savait plus facilement distraite. Il l'avait éduquée de manière à ce qu'elle soit toujours prête au pire, mais le pire n'était pas effrayant comparé à l'attraction qu'exerçait sur elle une image éblouissante.

- Est-ce que tu crois que mes rêves veulent dire que mon père est encore en vie ou, au contraire, cela veut dire l'inverse ? demanda-t-elle à nouveau, le doute agitant une fois encore ses pensées.

Il fallut un moment à James pour reprendre pied avec la réalité. Gaïa avait une faculté inouïe pour changer de sujet sans paraître perturbée qui était délicate à comprendre et à suivre.

- Je crois surtout que tant qu'on n'a aucune certitude, il faut continuer d'y croire, répondit simplement James.

Elle hocha la tête, gorge nouée. Elle avait tellement envie de croire James, d'être d'accord avec lui… Mais le pessimisme avait grandi en même temps qu'elle dans son esprit, et jamais elle ne pouvait regarder autour d'elle sans remarquer la part d'ombre qui englobait le paysage.

Et puis, son père ne lui avait-il pas répété, des années durant, qu'il n'y avait que peu de chances pour que les deux survivent, le jour où ils seraient retrouvés ?


Note d'auteur

Hello la compagnie ! Comment allez-vous tous bien ? Pour ma part, bien. Malgré le chapitre de la semaine dernière, je peux vous assurer que ma santé mentale se porte très bien. Pour clarifier les choses : non, mes parents ne m'ont fait pas boire du sang de rhinocéros et, non, je n'ai pas subi de traumatismes sévères dans mon enfance. A vrai dire, je me dis que c'est d'autant plus inquiétant que j'écrive des chapitres de ce genre s'il ne m'est rien arrivé de grave, hum.

Non, mais la preuve que je suis saine d'esprit : c'est un chapitre tout mignon et presque calme que je vous offre aujourd'hui ! Oui, oui. OK, j'ai galéré à l'écrire après l'autre, et puis, parce que j'avais d'autres choses à penser lorsque je l'ai écrit. Il est guimauve, et je ne l'apprécie pas autant que le précédent (ma santé mentale est toujours au top, merci de vous en soucier). Mais il est nécessaire ! Enfin, je crois. Oh, et puis zut. Il est là, profitez-en.

Et si vous n'aimez pas la "guimauve", sachez que la semaine prochaine, elle disparaît du chapitre. Comme jamais. Voilàààà !

Je ne suis pas trop une fan de ce qu'on appelle l'alchimie entre deux personnes, mais pour le coup... Entre la pierre philosophale et ça, je trouvais que ça se goupillait bien. Du coup, elle vient faire son entrée dans l'histoire. Un peu. Parce qu'on parle de Gaïa, quand même.

Il ne me reste plus qu'à vous dire merci à tous pour vos reviews de la semaine précédente, et... je crois que c'est tout ! Oh, bien évidemment, je vous souhaite une semaine des plus merveilleuses. Prenez des forces, la semaine prochaine, le sadisme est de retour.