Chapitre 8
Où les faibles n'ont pas leur place.

Son équipe avait échoué.

Tandis qu'il lançait un regard dédaigneux aux différents membres de sa communauté, cette pensée perverse se frayait lentement un chemin dans son cerveau, jusqu'à ce qu'il l'ait totalement assimilée, et qu'il ne puisse plus s'en défaire.

Des années de travail avaient échoué.

La main fermement crispée autour de sa canne, il balaya de ses yeux perçants les membres des Rêveurs, situés sur la gauche de l'assemblée. Les deux chefs d'équipe, Finn et Feng, avaient fermé les yeux, comme tentant de se reconnecter aux rêves. Tous ceux qu'ils avaient inventés pour troubler le sommeil de Lockwood et de sa fille avaient échoué. Jamais aucun des deux n'avait laissé échapper le nom de la fille, lors d'un rêve tourmenté. C'était pourtant lorsqu'il dormait que l'être humain était le plus vulnérable. Mais ils n'avaient réussi à rien. Il claqua la langue, agacé.

Des heures d'entraînements qui s'étaient révélées infructueuses.

Son regard gris glissa sur les Dessinateurs. Eux qui, en dernier recours, avaient toujours su faire dessiner leurs victimes, ne parvenaient pas à franchir les barrières de protection qui étaient à présent dressées autour de cette sale peste de gamine. Ses trois Dessinateurs, les seuls à ne pas avoir une équipe sous leurs ordres, au même titre que les Élites, étaient les plus émotifs. Owen, tout comme Penny ou Judith, était incapable de ne pas trahir ses émotions. À l'heure actuelle, la peur et la honte d'avoir déçu son patron s'alternaient dans l'espoir de le tourmenter un peu plus.

Son travail qui n'avait pas porté ses fruits.

Seules les têtes d'équipe de Chasseurs étaient présentes dans la pièce. Cyril et Sébastien, dont il n'avait jamais eu à se plaindre, au contraire de Dawson qui n'avait cessé d'être un poids s'alourdissant, avaient échoué. Lamentablement. Ils n'avaient pas su trouver Bob Lockwood avant Dawson. Et ils n'avaient pas été capables d'épauler Dawson. Il n'était même pas sûr de pouvoir les lancer à la chasse de la fille, lorsqu'enfin ils seraient en mesure de la localiser. Cette déception, qu'il ne cessait de montrer, n'empêchait pas les Chasseurs de garder des airs fiers, malgré la tête baissée qu'ils offraient à leur chef. Il claqua la langue, pour les obliger à un peu plus de modestie. Ce qu'ils s'empressèrent de lui offrir.

Des recherches qui avaient été réduites en poussière par des erreurs accumulées.

Les Fileurs n'en menaient pas large. On les comparait régulièrement à des chiens de chasse, dont le flair serait infaillible. Mais eux avaient failli. Incapables de retrouver la fille, incapables de donner des résultats satisfaisants… Les joues de Marguerite étaient tellement rougies par la honte, et creusées par la fatigue, qu'elle en devenait pitoyable. C'était l'unique réjouissance qu'il pouvait ressentir, à l'heure actuelle. Voir que leurs échecs jetaient ses hommes à terre. Quant à Tic et Toc, surnommés ainsi du fait qu'ils soient jumeaux, et parce qu'ils avaient la sordide habitude de compter le temps restant à leur victime avant qu'ils ne la rattrapent, il semblait qu'ils comptaient le nombre de minutes qu'ils allaient encore vivre.

L'ordre qu'il avait tenté de bâtir avait périclité, rien ne tournait plus rond.

Hakim, Elena et Bobo ne pouvaient plus se vanter des paris qu'ils avaient gagnés. Les pertes occasionnées par leur incapacité à faire parler Lockwood étaient si impressionnantes qu'elles effaçaient toutes les victoires qu'ils avaient auparavant connues. Bobo, qu'on surnommait ainsi depuis qu'on avait réalisé que ses victimes devenaient des plaies géantes à la fin de ses interrogatoires, ne pouvait pas se tasser plus, à moins de s'asseoir à même le sol, et de former une boule de son corps.

Qu'ils aient tous honte. Jamais il n'avait eu droit à une telle débâcle.

Wilson et Rachid, les Nettoyeurs les plus efficaces qu'il n'ait jamais eu à côtoyer, semblaient prêts à se nettoyer eux-mêmes. Ils ne savaient pas dans combien de temps cela arriverait, mais ils le savaient. Sous peu, leur chef leur demanderait de faire disparaître, un à un, les membres des équipes qui avaient failli. La tâche serait rude. Mais nécessaire.

Ils l'avaient déçu. On ne le décevait pas. Pas de cette manière.

Seuls les Élites osaient encore lever les yeux. Parce qu'ils étaient bien trop fiers, parce qu'ils avaient appris à ne jamais baisser la tête, parce qu'il leur avait enseigné qu'ils étaient ceux qui méritaient le plus de respect dans ce domaine, après lui-même. Mais la honte les rongeait. Ou, plutôt, la culpabilité. Le besoin d'agir. Les Élites n'aimaient jamais rester inactifs. Ils avaient besoin de sang, de lire la douleur dans les yeux des autres, d'apprivoiser les peurs de leur victime pour les accroître. Et à l'heure actuelle, ils étaient incapables, au même titre que les autres membres de la communauté, de faire naître ces peurs et douleurs chez Lockwood. Leur dernière victime avait été une enfant de cinq ans… Rien de bien gratifiant.

Son équipe avait échoué.

Et lui, par extension. Ce qu'il ne pouvait se permettre.

- Lamentable, cracha-t-il. Pitoyable. Désolant. Impensable…

Il leur lança le regard le plus froid dont il était capable, refusant de leur épargner la moindre humiliation. Ils devaient se souvenir qu'il les avait engagés pour qu'ils réussissent dans chacune de leurs missions. Pas pour qu'ils échouent, déroutés par un père célibataire qui n'avait plus aucun allié, ni par une gamine de seize ans dont ils n'avaient jamais réussi à obtenir le nom. Ils méritaient tous la honte, l'humiliation, le châtiment ultime. Ils devraient disparaître de la surface de la terre, se traîner au sol pour demander pardon. Ils devraient être plus qu'honteux. Mais il ne leur avait pas appris à l'être. Pouvait-il réellement les blâmer de garder une once de fierté, et de l'afficher en cet instant présent ?

- Et voilà que nous en arrivons aux moyens les plus vils, les plus pitoyables, les plus dégradants. Obligé, condamné à préparer du Veritaserum… Je n'aurais jamais cru être forcé d'une telle bassesse. Jamais…

Du coin de l'œil, il les observait toujours, paré à toute réaction exagérée, à tout mouvement de justification. Ce serait le premier qui craquerait qui aurait le privilège de subir ses foudres, celui qui servirait d'exemple aux autres. Il se demandait lequel ne saurait maîtriser ses émotions. Il pariait sur un Chasseur. Bien trop brusque, bien trop violent. Un Chasseur était tout à fait capable de ne pas réaliser le danger dans lequel il se plongeait en répondant à son patron.

April, en tant qu'Élite, ne craignait rien. De même pour Nikolaï. Ces deux-là étaient hors atteinte. Et puis, ils étaient bien trop remontés pour que la punition soit efficace sur eux. Eux deux seraient ses meilleures armes, pour les prochaines missions. Ils ne supportaient pas l'échec. Ils auraient besoin de prouver leur valeur, et ils le feraient avec brio. Il fallait simplement trouver une mission à leur confier. Ce qui devenait de plus en plus ardu, vu l'incapacité des autres personnes sous ses ordres.

- J'avais placé mes espoirs en vous. Vous connaissiez mon idéal, vous sembliez le partager, et voilà que vous me décevez, de la pire manière qui soit. Vous échouez. Lamentablement. Comme si les missions que je vous confiais étaient trop compliquées pour vous.

Il se tut, laissa ses paroles s'ancrer dans le silence, reprit sa marche, ses pas se faisant feutrés sur le tapis. Il ressentait un regain de vitalité, ces derniers jours. Il en était satisfait. Ce bout de pierre philosophale était finalement efficace. Le sang dans ses mouchoirs n'avait été qu'une petite ombre au tableau. À présent qu'il avait de quoi s'occuper – et remettre son équipe sur les rails allait l'occuper, il le pressentait – il savait qu'il ne serait plus malade.

- Elles ne l'étaient pas. Bien au contraire. Elles auraient dû être aisées, pour vous. Vous n'auriez pas dû avoir besoin de plus de deux minutes, pour les accomplir. Vous avez été entraînés pour cela. J'ai veillé à ce que votre entraînement soit parfait. Dénué de toute disgrâce, de toute faille. Et pourtant, vous avez failli. Pourquoi ?

Il se tenait derrière eux, attendant qu'un d'eux frémisse, se retourne, pour lui faire subir ses foudres. Mais ils étaient entraînés, et ils le connaissaient. Aucun n'oserait se retourner.

Pour l'instant.

- Je pensais que vous étiez les meilleurs que je pouvais trouver. Je me suis trompé. Ou, plutôt, vous êtes devenus oisifs. Car, passé un temps, vous étiez les meilleurs. Mais la facilité vous a rattrapés. Vous avez certainement pensé que Lockwood était une proie facile. Vous avez flanché. Faibli le rythme d'entraînement. Estimé que vous pouviez songer à d'autres préoccupations que les miennes. Ce n'est pas le cas.

Le pommeau de sa canne se dévissa dans un chuintement doux, qui fit tressaillir d'effroi la plupart des membres de sa communauté. Il soupira, se demandant qui aurait l'audace de lui répondre, de l'affronter. Il préférerait un Chasseur, ou un Fileur, évidemment. Ils avaient chacun deux, voire trois sorciers sous leurs ordres. Les sorciers sous leurs ordres étaient impressionnés par la sévérité du grand chef, et tout le monde filait droit pour quelque temps durant. Cela dit, si un Rêveur devait flancher, il s'en contenterait. Après tout, toute la communauté savait qu'il avait un faible pour les Rêveurs et Dessinateurs. Que l'annonce de ses foudres contre l'une de ces castes se propage, et il pouvait être sûr que ses sorciers se remettraient à travailler comme jamais.

Sa baguette, d'un bois presque blanc, trouva naturellement sa place dans sa paume. Il apprécia la douce chaleur qui se dégageait de la magie qui coulait dans ses veines, et dans celles du bois. Il ferma les yeux, inspira.

- Si seulement vous pouviez avoir une idée de la déception que vous me causez…, murmura-t-il avec une pointe de tristesse feinte dans la voix. Moi qui pensais que vous aviez compris ma cause, que vous la défendiez corps et âme, il semblerait que je me sois trompé, et que vous ne m'appréciez pas assez pour…

- Chef…

Il se tourna vivement vers Elena, sa parieuse favorite. Le moment était parfait. Elle avait compris qu'il était trop tard pour elle, qu'elle venait de signer son arrêt de souffrance. De mort, peut-être. Ses joues devenaient transparentes sous la peur, sa lèvre inférieure trembla légèrement, tandis qu'elle se retenait de toute évidence de porter les mains à sa bouche pour faire oublier son écart de conduite.

Il sourit, carnassier. La douleur, la torture, ou la mort immédiate ? Le choix était cornélien. Chacun serait un message lourd de sens, mais il fallait choisir celui qui marquerait le plus longtemps les esprits. Finalement, il choisit. Ce serait la mort. Il voulait devenir le Maître de la Mort. Il devait le devenir, c'était de son devoir. Alors, autant prouver que celle-ci ne l'effrayait pas.

Il leva délicatement sa baguette, tandis que les personnes entourant Elena s'éloignaient légèrement. Personne n'avait envie de devenir un dommage collatéral, surtout lorsqu'on n'avait aucune certitude concernant le sort qui allait être utilisé.

Elena ferma les yeux. Attendit le sort. Qui ne vint jamais.

La porte s'ouvrit sur un sorcier au crâne rasé. La colère de leur chef se déporta immédiatement sur lui, avec son crâne luisant, les gouttes de transpiration qui se frayaient un chemin le long de son visage rougi par l'effort, tandis que sa chemise collait à sa peau. Il avait dû courir depuis le moment où il avait passé le champ de protection qui entourait le domaine et qui empêchait l'utilisation de la magie pour les déplacements.

Son maître le regarda sévèrement, s'apprêtant à le punir pour son outrage, son attitude inconvenante, ses manières inappropriées. On n'entrait pas dans ce bureau sans frapper. Jamais.

Mais le sorcier qui venait d'interrompre cette réunion au sommet ne lui laissa pas le temps de le punir.

- On a repéré du mouvement vers la maison des Lockwood. La dernière qu'ils ont habitée, se crut-il obligé d'ajouter.

La stupeur frappa chacun des membres de la pièce. Puis un sourire dur et glacial glissa lentement et sournoisement sur les lèvres de leur chef.

- Je n'aurais pas cru que Dawson, incapable qu'il était, ait pu apprendre autant de choses aux membres de son équipe…, murmura-t-il.

Le ton était bas, mais tous l'entendirent. Il n'avait jamais eu besoin de crier pour se faire entendre.

- Zach, félicitations, ajouta-t-il. De membre d'équipe de Chasseurs, tu viens d'être promu Chasseur. Ramène-moi cette personne.

Le dénommé Zach hocha la tête. Tout juste avait-il montré son excitation face à sa promotion. Il s'agissait de ne pas décevoir son chef, à présent. Il n'avait pas envie de se retrouver convoqué comme l'étaient les autres chefs d'équipe, les remords le rongeant de n'avoir pu faire le travail qui devait être le sien.

Δ | o

« Votre correspondant n'est pas joignable pour l'instant. Veuillez rappeler plus tard. »

Cette voix stridente et désagréable retentissait pour la dix-huitième fois dans les oreilles d'Alison. Elle reposa le combiné, lentement, précautionneusement, mais toutes ses attentions ne furent pas suffisantes pour être dissimulées.

- T'as encore essayé d'appeler ?! grogna une voix caverneuse.

Elle se tourna fugacement vers le salon, sachant que cela ne servait à rien.

- Oui, mais… Je suis inquiète, papa !

Le grognement de son père était on ne peut plus clair. Lorsqu'on ne veut pas répondre, on ne répond pas. La personne que tentait de joindre Alison ne voulait de toute évidence pas répondre. Rien de bien plus compliqué. Alison soupira, et tritura une mèche de cheveux bruns entre le pouce et l'index, hésitante. Elle n'était pas tout à fait sûre de la démarche à adopter, à présent. Elle aurait voulu rendre visite à cette personne qu'elle tentait de joindre depuis plus de deux semaines déjà, mais elle n'était pas sûre que ce geste soit apprécié.

- Alison, est-ce que tu peux m'apporter ma bouteille ?

Elle sursauta, sortant brusquement de ses pensées.

- Oui, papa, tout de suite ! soupira-t-elle, sachant par avance qu'il était inutile de protester, ou même de tenter de raisonner son père.

Elle alla vers le vaisselier, ouvrit le placard du haut, et se saisit de la bouteille la moins remplie qu'elle pouvait trouver. Avec un peu de chance, le reste d'alcool qu'elle contenait assommerait son père pour bien trop de temps pour qu'il n'ait pas la présence d'esprit de se lever pour aller en chercher une autre. Lorsque le meuble se referma, elle tomba sur son reflet, et ce qu'elle vit ne la rassura pas.

Elle avait quinze ans, physiquement du moins. Par moments, elle avait l'impression que des pensées appartenant à une personne trois fois plus âgée qu'elle prenaient leurs aises dans sa tête. C'était sûrement le cas.

Quatre ans auparavant, sa mère avait disparu. Enfin, cela, c'était la version déduite par les policiers. Elle, elle savait très bien ce qu'il en était. Sa mère en avait eu marre de leur vie de famille. Sa mère avait toujours été lunatique, et c'était un miracle qu'elle ait survécu en tant que mère de famille onze ans durant, auxquelles on pouvait ajouter les deux ans de mariage précédant la naissance d'Alison avec le père de celle-ci. Ce dernier ne s'était jamais remis de la disparition brutale de sa femme. Il avait estimé qu'il était responsable de la fin de sa relation avec sa femme, il avait estimé être celui qui l'avait fait fuir, il pensait sincèrement qu'il était coupable de la coupure brutale qu'elle avait opérée entre eux trois. La culpabilité le rongeait depuis quatre ans. Il avait choisi de l'occulter à l'aide d'un savant mélange, fatal. L'alcool et les médicaments. Et Alison, à côté de lui, le regardait se détruire à petit feu, sachant qu'elle n'avait aucune chance de l'aider à s'en sortir. Elle avait tenté de le raisonner, de lui montrer que l'alcool ne l'aiderait pas, qu'il devait se battre. Elle avait tout fait pour qu'il réalise sa présence, et donc qu'il sorte de ce gouffre sans fond dans lequel il s'était plongé. Mais cela ne servait à rien. Son père demandait sa bouteille, inlassablement, et retournait en acheter, jour après jour, toujours inlassablement. Alors, à côté de lui, elle tentait, par de faibles petits gestes, de l'aider. Elle ne lui donnait jamais une bouteille entièrement remplie. Elle ne le disputait jamais lorsqu'il pleurait sur son sort, ou qu'il hurlait contre l'injustice du monde. Elle attendait qu'il se calme, puis elle l'aidait à se hisser sur son lit. Elle n'avait jamais eu besoin de personne. Elle aidait son père, et c'était tout. Elle gardait pour elle sa rancœur d'être abandonnée par ses deux parents, elle gardait pour elle les problèmes qui entouraient sa famille. Du moins l'avait-elle fait jusqu'à il y a deux mois.

Il y avait deux mois de cela, alors qu'elle était partie se promener pour fuir les relents d'alcool et la dépression de son père, qui n'allait pas tarder à la contaminer, elle était tombée sur une étrangère. Une fille, qu'elle pensait alors âgée d'une vingtaine d'années, et qui l'avait regardée avec méfiance, avait manqué lui rentrer dedans. Elle s'était tout juste excusée, et avait voulu s'éclipser aussitôt, mais c'était sans compter sur Alison, qui avait aussitôt entamé la conversation. Elle avait voulu en savoir plus. Ce n'était pas souvent qu'on rencontrait de nouveaux venus aux alentours de Finke Bay, et la curiosité, non maladive, d'Alison, avait eu le mérite de retenir la jeune femme quelques instants.

Δ | o

Alison, comme toujours, regardait ses pieds. Ils étaient bien ancrés sur la terre, ses pieds. C'était l'unique partie de son corps qu'elle parvenait à garder sur terre, assurément. De plus en plus, elle avait envie de s'envoler, loin, loin. Son esprit le faisait déjà quotidiennement, dès lors qu'elle était assurée de pouvoir laisser son père quelques instants sans surveillance. Ce n'était d'ailleurs pas souvent qu'elle pouvait se le permettre, mais pour une fois, elle était partie. Qu'il fasse ce qu'il voulait, elle n'était pas sa mère.

Ses pieds suivaient toujours le même rythme. L'un après l'autre, ils se posaient devant leur homologue, et lui faisaient gagner quelques centimètres vers cette destination inconnue vers laquelle ils se dirigeaient. Lorsqu'elle entendit des bruits dans les fourrés, elle ne se méfia pas un seul instant. Jusqu'à ce qu'elle rencontre de plein fouet une personne. Elle tituba un instant puis, l'élan de la personne étant tel qu'elle ne pouvait le contrer, elle tomba en arrière, ses fesses rencontrant douloureusement le sol. Légèrement sonnée, et surtout ne comprenant pas la rencontre qu'elle venait de faire dans une zone pourtant peu connue des rares habitants de la région, Alison mit quelques instants à se remettre de ses émotions. Face à elle, la jeune femme qui venait de la percuter semblait agacée de la situation. Comme si elle venait de rencontrer un obstacle qu'elle était obligée de contourner avant de reprendre sa route.

Alison s'attendait à ce qu'on s'excuse, à ce qu'on l'aide à se relever, mais rien ne venait, aussi se décida-t-elle à se redresser, se demandant s'il ne serait pas trop dur pour elle de s'asseoir, les prochains jours. Elle s'épousseta rapidement, son short en jean blanc ayant pris une couleur qu'elle doutait pouvoir faire partir.

- Bonjour, dit-elle finalement, l'irritation se faisant entendre dans sa voix.

Face à elle, on ne lui répondit que d'un simple hochement de tête dubitatif. Alison eut quelques doutes. Et si elle avait affaire à une personne qui ne parlait pas anglais ?

- Vous parlez anglais ?

On lui répondit à nouveau par hochement de tête, agacé cette fois-ci. De toute évidence, on voulait s'éloigner le plus rapidement de cette zone. D'ailleurs, comme pour confirmer les pensées d'Alison, la jeune femme face à elle lança un regard furtif par-dessus son épaule gauche, une mèche de cheveux châtains plus longue que les autres se glissant devant ses yeux, comme pour se moquer de son geste d'inquiétude.

- Vous êtes nouvelle dans le coin ? s'enquit poliment Alison.

La vivacité que mit l'étrangère pour se tourner vers Alison tout en lui adressant un regard noir surprit Alison autant qu'elle l'effraya. Elle recula d'un pas.

- Pardon, je ne voulais pas vous manquer de respect, simplement vous… enfin je ne…

Elle balbutiait, incapable de mettre la moindre cohérence dans ses propos qui devenaient aussi emmêlés que ses cheveux lorsqu'elle avait passé la journée sur la plage. Elle était prête à battre en retraite.

- C'est simplement qu'il n'y a jamais personne de nouveau par ici, se justifia Alison, mortifiée. Et du coup, j'étais surprise de vous voir, mais ce n'est pas grave, je vais… Je repars.

Sans qu'elle ne se l'explique, le visage face à elle se détendit.

- Vous ne saviez pas que j'étais ici ?

Si Alison fut surprise par l'accent étonnant et inidentifiable qu'elle entendait, elle n'en laissa rien paraître. Elle hocha simplement la tête, trop surprise pour reprendre la parole.

- Vraiment pas ? Parce que je suis ici depuis déjà un moment, avec mon père…

- Ah bon ? Oh, vous savez, nous ne sommes pas trop curieux dans les environs. Chacun vit sa vie… Et puis voilà.

Cette réponse sembla satisfaire son interlocutrice, qui hocha la tête, un léger sourire hésitant à s'installer sur ses lèvres. Se demandant si elle ne venait pas de tomber sur une personne totalement bipolaire, qui avait peut-être des crises de psychoses incontrôlables, Alison recula d'un pas, et releva son poignet droit, sa main s'arrêtant une fois qu'elle fut parallèle au sol.

- Qu'est-ce que vous faites ? s'étonna la nouvelle.

Et Alison qui avait cru être discrète. Elle rougit, bafouilla, et hésita un instant à répondre. Puis elle soupira.

- Vous me faites un peu peur, avoua-t-elle avec une franchise qu'elle se reprocha aussitôt. Alors je demande à mon chien de ne pas bouger, au cas où vous soyez réellement dangereuse.

Face à elle, la surprise et la fierté prirent tour à tour possession des traits de son interlocutrice. En soi, ce n'était pas très rassurant, mais Alison se dit qu'il valait mieux faire preuve d'arrogance en apprenant être effrayante aux yeux des autres plutôt que de le prouver en leur faisant du mal.

- Un chien ?

C'était comme si cette phrase avait un effet magique sur la nouvelle. Comme si toutes ses inquiétudes s'envolaient à l'évocation du chien.

- Je peux le voir ?

Alison hésita un instant, puis elle abaissa sa main. Il n'y eut aucun mouvement, jusqu'à ce qu'elle siffle doucement. Une boule d'énergie rousse et blanche surgit de derrière un buisson, jappant comme jamais.

Elle avait appris à son chien à ne pas bouger lorsqu'elle bloquait le poignet, pour ensuite venir dès lors qu'elle l'appelait. Son père lui disait toujours qu'elle avait lu trop de romans policiers, et qu'elle devait cesser de penser qu'il était nécessaire de prendre tant de précautions. C'était peut-être vrai, mais dresser son chien l'avait occupée durant ces derniers mois. Après tout, elle n'avait plus rien eu à penser d'autre qu'à son père et ses problèmes de dépendance. Aussi, lorsqu'un voisin lui avait demandé si elle ne voulait pas le dernier chiot de la portée d'un ami vivant non loin de Darwin, elle n'avait pas hésité une seconde, et avait mis son père devant le fait accompli.

L'animal tourna un moment autour d'Alison, avant de s'asseoir le plus sagement possible et de pencher la tête sur le côté en observant la nouvelle, comme se demandant comment se présenter à elle. Finalement, il décida de le faire en aboyant, en se redressant vivement pour ensuite poser ses pattes avant sur le tee-shirt de la nouvelle.

- Je te présente Holmes, expliqua Alison en récupérant son chien. Je suis désolée, il est toujours excité lorsqu'il rencontre de nouvelles personnes. Je lui apprends pourtant à être calme, mais rien à faire, il…

- Ce n'est pas grave, lui assura la nouvelle, qui avait laissé sa main se perdre dans la fourrure de l'animal, sa main se positionnant naturellement derrière l'oreille de l'animal, qui en ferma les yeux de plaisir. Holmes ? demanda-t-elle, les sourcils froncés.

- Comme Sherlock Holmes, oui.

L'étrangère ne semblait pas comprendre la référence.

- Le détective privé… Conan Doyle ? tenta Alison.

La nouvelle secoua la tête, perplexe.

- Ah, bon… Si tu veux, je te prêterai un de mes livres ! Je les ai tous, à la maison.

Maintenant qu'elle pouvait mieux observer la personne qui lui faisait face, Alison n'était plus sûre de l'âge qu'elle lui avait donné. Est-ce que ces traits étonnés appartenaient-ils à une personne de vingt ans ? Est-ce que cet air anxieux pouvait être celui d'une personne tout juste sortie de l'adolescence ? C'était comme si la personne qui lui faisait face était sortie d'une autre dimension. Comme si elle était intemporelle. Comme si elle avait d'autres préoccupations bien plus importantes que celle de paraître l'âge qu'elle avait réellement.

- Pourquoi pas, lui répondit-elle finalement, comme doutant elle-même de sa réponse.

Alison hésita encore un instant. Jusqu'à ce que Holmes tourne ses yeux brillants vers elle, toujours aussi enthousiasmé par la rencontre qu'il venait de faire.

- Au fait, moi, c'est Alison, se décida-t-elle enfin.

La main de l'inconnue se resserra autour d'une touffe de poils rousse, comme hésitant sur la marche à suivre. Ses yeux mélangeant le chocolat et la pistache se perdirent sur cette fourrure, et hésitèrent un long moment avant de se relever vers Alison.

- Et moi, c'est Gaïa.

∆ | o

La porte de la maison claqua derrière elle, faisant trembler la vitre en verre. Alison soupira, un sac de détritus à la main. Dedans, subtilement, elle avait glissé quelques bouteilles que son père avait achetées la veille. Juste pour qu'il n'en boive pas plus que ce qu'elle pouvait contrôler.

- Il faut que je resserre ça, grommela-t-elle en lançant un coup d'œil mauvais à la vitre.

Le problème étant qu'elle n'avait pas la moindre idée d'où se trouvait la caisse à outils, et que son père ne savait pas le lui dire lorsqu'il était perdu dans des profondeurs qu'il atteignait grâce à ses dépendances, et qu'il refusait qu'elle s'approche d'outils lorsqu'il était dans un état proche de la normalité – aucune chance pour elle de réparer ceci, donc.

Alison enfila ses chaussures de marche, qui étaient restées sur la terrasse du fait de la boue qu'elles avaient accumulée lors de sa dernière expédition, et souffla doucement. Comme toujours, Holmes apparut là où elle l'attendait le moins, la faisant sursauter.

- Bon Dieu, Holmes, pourquoi est-ce que tu fais toujours ça ? souffla-t-elle, passablement énervée.

La seule réponse qu'elle obtint fut un jappement, tandis que l'animal tournait sur lui-même pour exprimer la joie qu'il ressentait pour la promenade qu'ils n'allaient pas tarder à entamer.

- Des fois, je me demande si tu n'es pas devin, s'amusa Alison. En route !

Sans attendre qu'elle n'ait tout simplement commencé à marcher, le chien fila droit devant lui, aboyant pour lui faire comprendre qu'il l'attendrait, mais qu'il avait très envie de se dégourdir les pattes avant cela. Alison le laissa faire. De toute façon, qu'aurait-il pu lui arriver ? Il n'y avait jamais plus de trois voitures qui passaient sur la route proche de leur maison. Et les habitants du hameau avaient appris à se méfier d'Holmes, en deux ans. Ils faisaient toujours attention, lorsqu'ils passaient sur une route que fréquentait le chien.

Ses pas la dirigèrent vers la plage. Ce n'était pas le chemin le plus court, mais c'était celui qu'elle préférait. Et puis, elle voulait mettre un peu d'ordre dans ses pensées.

Ces deux derniers mois, elle les avait passés avec Gaïa. Depuis que sa mère était partie, Alison avait perdu ses rares amis. Parce qu'elle passait son temps à s'occuper de son père, parce qu'elle pensait avec un esprit trop pratique pour les autres enfants, puis adolescents, de son âge, parce qu'elle avait toujours peur que son père fasse une bêtise en son absence, et qu'elle refusait les sorties pour le surveiller. Tous ces petits détails avaient fait qu'elle avait perdu ses amis, et qu'elle n'avait pas cherché à s'en faire d'autres. Pourquoi se faire des amis, ressentir un petit moment le bonheur, pour qu'ensuite celui-ci vous soit douloureusement arraché ? Elle aurait le temps de se faire des amis, plus tard. Lorsque son père irait mieux. Parce qu'elle préférait ne pas songer à l'éventualité qu'il ne se remette jamais du départ de sa mère.

Elle ne cherchait pas à comprendre le départ subit de sa mère. C'est ce qu'elle avait dit à Gaïa. Après tout, si elle avait voulu partir, pourquoi pas ? Elle ne le prenait pas personnellement. Avec le recul, elle pensait même qu'il y avait des signes avant-coureurs. Mais peut-être les imaginait-elle, tout simplement.

- Holmes ? appela-t-elle.

Le chien surgit devant elle, des grains de sable déjà accrochés à sa fourrure. Elle éclata de rire en voyant que la truffe habituellement rose de son chien avait viré au doré. Elle jeta son bras au loin, et le chien ne se fit pas prier. Il déguerpit, courant à en perdre haleine retrouver la douceur et chaleur du sable de bord de mer. Elle le rejoignit quelques instants plus tard. Sur la jetée, les bateaux étaient tous amarrés. Celui de son père avait décrépi avec le temps. Elle n'avait pas eu le loisir de le remettre en état. Et puis, à quoi cela aurait-il servi ? Elle avait toujours eu le mal de mer, ce n'était pas elle qui l'aurait utilisé. Tout au plus aurait-elle pu le vendre, mais ils n'avaient pas de problèmes d'argent. Pour le moment, du moins, elle avait fait en sorte qu'ils s'en sortent toujours.

Une silhouette, sur un petit bateau de pêche, se redressa et l'appela.

- Ce soir, je t'apporte des poissons ! lui lança le vieux pêcheur.

Alison s'approcha du ponton, y grimpa, et s'approcha de l'homme qui venait de l'apostropher. Holmes ne tarda pas à la rejoindre, quémandant aussitôt des caresses au vieillard.

- Tu parlais à moi ou au chien, Clark ? plaisanta Alison.

- Tu sais bien qu'on ne peut pas résister à Holmes, Alison ! Je vous rapporterai du poisson pour tous les deux, va. Je m'en voudrais de vous rendre jaloux l'un de l'autre, dit-il avec un clin d'œil.

Elle éclata de rire tout en hochant la tête.

- Et je crois bien que Mary a quelques restes qu'elle doit pouvoir vous donner, ajouta-t-il l'air de rien. Elle prépare toujours trop de nourriture lorsque sa famille vient. Résultat, soit on en mange jusqu'à n'en plus pouvoir, soit on la jette !

Alison sourit poliment. Elle savait très bien ce que faisait Clark, mais elle ne pouvait pas lui en vouloir. La générosité des habitants de la baie les avait plus qu'aidés, elle et son père. Elle les avait sauvés, au sens littéral du terme. Aussi ne refusait-elle jamais rien.

- C'est gentil, Clark. Mais à force de nous gâter comme cela, on va finir obèses ! plaisanta-t-elle.

Il balaya l'argument d'un geste de la main.

- Impossible, tu es toujours en train de te promener. Tu ne peux pas grossir ! affirma-t-il en connaisseur. D'ailleurs, où est-ce que tu vas en vadrouille ?

Alison hésita un instant.

- Oh… Je pensais aller faire un tour du côté de… enfin, tu sais… de chez Gaïa, mon amie, souffla-t-elle.

Clark était l'unique personne qui savait qu'Alison était devenue proche des nouveaux de la baie. À la réflexion, elle n'était pas sûre qu'une autre personne sur la baie ait connaissance du nom des nouveaux venus. Ils ne sortaient presque jamais. Cela convenait très bien aux personnes qui vivaient déjà ici. Elles n'avaient pas envie de perturbateurs. Si les nouveaux restaient dans leur coin, c'était parfait.

Clark avait simplement croisé les deux filles, un soir où elles s'étaient aventurées de la réserve naturelle où il travaillait. Il les avait saluées et, par politesse, avait demandé son nom à Gaïa, qui avait hésité un instant avant de lui murmurer du bout des lèvres. Mais il ne lui avait jamais plus parlé depuis. Qu'aurait-il eu à lui dire ? Chacun vivait sa vie. Pas la peine d'aller fouiner chez le voisin lorsque la vie n'était pas toujours toute rose pour soi.

Clark hocha donc la tête.

- D'accord. Et moi, j'ai déjà assez perdu de temps comme ça. Si je veux pêcher du poisson pour tout le monde, je ferais bien de me dépêcher ! Je te vois ce soir, Alison. Et toi aussi, Holmes, rassura-t-il le chien en lui offrant une dernière tape affectueuse sur le crâne avant de le forcer à reculer.

Il adressa un vague signe de la main à Alison, puis se concentra sur sa manœuvre. Alison, elle, reprit sa route et le cheminement de ses pensées.

Gaïa avait été une véritable source de réconfort. Elle qui cherchait simplement quelqu'un pour l'écouter, elle avait trouvé la personne idéale en Gaïa. Elle n'avait pas envie qu'on lui donne des conseils sur comment agir avec son père, sur ce qu'elle devait faire ou non pour l'aider. Elle avait simplement besoin de quelqu'un pour l'entendre. Sans rien dire en retour. Gaïa avait tenu son rôle à la perfection. Ensuite, petit à petit, elle avait laissé échapper des bribes de sa propre vie.

Oh, rien de bien concret, Alison en avait conscience. Simplement, elle avait laissé entendre qu'elle vivait au milieu des bois, dans une vieille maison qui avait été abandonnée. Elle avait même donné une vague direction. Elle avait laissé entendre que son père était légèrement paranoïaque et, à la fois, elle ne semblait pas lui en vouloir de cette attitude. Elle avait pris un air sérieux lorsqu'elle avait fait cette déclaration à Alison : « Il peut paraître fou pour bon nombre de personnes… mais le monde autour de nous est fou. Alors peut-être qu'il a raison de détonner. » Alison avait hoché la tête, tentant de se figurer à quoi pouvait ressembler un homme qui semblait prêt à se terrer au milieu des arbres pour échapper à ses poursuivants. Elle avait été surprise lorsqu'elle avait vu un homme on ne peut plus normal venir chercher Gaïa, un jour, particulièrement agacé. Comme s'il venait de découvrir quelque chose, et qu'il avait absolument eu besoin de le dire à sa fille, et regrettant amèrement qu'elle ne soit pas restée à la maison pour attendre qu'il ait cette révélation.

Elle s'était sentie particulièrement fière lorsque Gaïa avait laissé échapper ces petits détails de sa vie quotidienne. Comme si elle avait été la première personne à qui Gaïa pouvait se confier, ce qui lui conférait une dimension proche de la sacralité. C'était un sentiment plaisant, dont on ne se défaisait pas aisément.

Alison se tourna vers l'intérieur des terres. Sans qu'elle n'ait besoin de l'appeler, Holmes la rejoignit, trottinant calmement, ayant enfin retrouvé son calme. Il furetait à droite, à gauche, comme à la recherche d'un indice quelconque. Elle sourit. Elle l'avait appelé ainsi parce qu'elle avait toujours lu et relu les aventures du célèbre détective, mais parce qu'elle s'était aussi imaginée que son chien pourrait devenir un chien policier, un jour. Bien sûr, elle avait abandonné cette idée depuis longtemps, mais lorsqu'elle le voyait agir de la sorte, elle ne pouvait s'empêcher de se dire qu'il avait tout l'air d'un chien à la recherche d'indices. Il disparut sous le couvert des arbres, comme ayant enfin trouvé quelque chose à se mettre sous la dent, pour revenir dépité quelques secondes plus tard. Elle éclata de rire devant la tête déconfite de son chien, avant que celui-ci ne se relance à la recherche d'indices inexistants.

Alison regarda autour d'elle. L'endroit où elle était rentrée de plein fouet dans Gaïa approchait. Elle se doutait que là d'où avait surgi Gaïa était le chemin qui menait à sa maison. Seulement, il n'y avait pas de chemin au sens propre du terme. Ce qui voulait dire qu'elle était partie pour quelques heures d'exploration, et pour quelques éraflures sur les jambes. Ce qui n'était pas pour l'effrayer, à vrai dire. Ni pour la décourager.

Et c'était pour le plus grand bonheur d'Holmes, qui adorait se perdre dans les buissons, afin d'entendre les cris de stupeur de sa maîtresse lorsqu'elle découvrait les nœuds qu'il avait réussis à faire à sa belle fourrure.

Alison ne put toutefois s'empêcher de soupirer lorsqu'elle repéra l'endroit d'où avait surgi Gaïa. Cela ressemblait à un mur végétal, et elle ne comprenait pas que Gaïa ait pu se frayer un chemin là-dedans. Mais se doutant que cet obstacle n'était qu'une façade, elle se décida à le franchir. Après tout, si Gaïa et son père avait souvent emprunté ce chemin, il devait bien y avoir une route plus clairsemée après les épais feuillages, n'est-ce pas ?

Ou peut-être pas. De nombreuses touffes de cheveux avaient été semées derrière elle, et les éraflures qu'elle pensait avoir s'étaient transformées en petites plaies rouges, quelques perles de sang tentant de s'échapper de cette prison que formaient les veines. Ce n'était pas énormément douloureux, mais Alison l'avouait sans gêne, elle était douillette, et les brûlures commençaient à être proches de l'insurmontable à son humble avis. Elle pesta un long moment, tandis qu'Holmes, à côté d'elle, gémissait à qui mieux mieux. Elle aurait dû se douter que s'il ne s'aventurait jamais intentionnellement de ce côté-ci du bosquet, c'était parce qu'il ne pouvait se frayer un chemin. Il jappa lorsqu'une touffe de poils lui fut brusquement arrachée, mais reprit sa route, désireux de ne pas abandonner sa maîtresse dans cette situation où elle les avait plongés.

Alison était sur le point d'abandonner. Cela ne menait à rien. Elle ne comprenait pas comment Gaïa aurait pu se frayer un chemin quotidiennement au milieu de ces branches et ronces, sans jamais avoir ne serait-ce qu'une égratignure dont elle pourrait se plaindre. Et puis, alors qu'elle songeait sérieusement à faire demi-tour, la route apparut.

De nulle part. Juste comme ça. Tout à coup, il y avait une route claire et praticable.

Les yeux d'Alison papillonnèrent un instant, comme surpris par cette éclaircie brusque et inattendue. Mais, déjà, Holmes se remettait en marche, comme ayant trouvé une piste à suivre. Elle sourit, amusée.

- Mon chien détective, s'émut-elle en suivant l'animal dont la truffe était rivée au sol.

Décidant d'accorder une confiance aveugle au canidé, Alison en profita pour regarder autour d'elle le paysage qui l'entourait. C'était la première fois qu'elle s'aventurait de ce côté-ci de la région. D'ailleurs, c'était certainement la première fois depuis des années qu'un habitant de la baie s'aventurait de ce côté-ci. Elle se rappelait les avoir entendus plus d'une fois dire qu'à force de l'avoir laissée à l'abandon, cette partie de la région était devenue inhabitable et inaccessible. Mais ça n'était pas un reproche. En réalité, c'était une fierté locale. Ils avaient réussi à repousser la civilisation, pour laisser la nature reprendre ses droits.

Du moins, jusqu'à l'arrivée de Gaïa et de son père. Comment avaient-ils trouvé cette zone, et comment avaient-ils trouvé une maison dans laquelle s'abriter, c'était une question à laquelle elle ne pouvait pas répondre. Toujours est-il que face à elle se dressait à présent un petit cottage, caché derrière trois gros arbres qui, si on ne se méfiait pas, paressaient boucher la route, quand ils ne faisaient rien de plus que la dissimuler.

- Holmes, tais-toi, dit sèchement Alison.

Elle se sentait tout à coup mal à l'aise. De toute évidence, cette maison n'était plus habitée depuis quelques jours. Ils étaient partis. La tristesse serra son cœur, et elle étouffa un petit sanglot. Elle était devenue bien trop émotive, ces dernières années, et l'arrivée brusque de Gaïa dans son quotidien lui avait donné une bouée à laquelle accrocher ses sentiments. Mais cette bouée venait tout juste de lui être arrachée, apparemment…

Holmes, vexé du ton qu'employait sa maîtresse, disparut dans les fourrés, décidé à mettre la truffe sur un nouveau trésor contre lequel il échangerait la bonne humeur de sa maîtresse. Il voulait la revoir souriante. Pas grincheuse comme à l'instant.

Alison soupira, puis regarda le cottage. Elle aurait tout le temps de se préoccuper d'être pardonnée par son chien plus tard. Pour l'instant, la curiosité reprenait petit à petit ses droits sur sa tristesse.

La porte était grande ouverte. Selon toute vraisemblance, ils étaient partis à la va-vite. Elle regarda autour d'elle, comme pour vérifier qu'elle n'était pas surveillée. Mais qui pouvait bien la surveiller ici ? Il n'y avait personne. Elle était prête à parier que le plus ancien des anciens de la baie ne s'était lui-même jamais aventuré dans cette partie-ci. Elle jeta donc un dernier coup d'œil autour d'elle, aperçut la tête interrogative d'Holmes dépasser d'un fourré avant d'y replonger puis haussa les épaules. Elle pouvait bien jeter un œil à l'intérieur. S'il n'y avait plus personne, alors on ne lui en voudrait pas. Et s'il y avait quelqu'un, eh bien… ça serait Gaïa ou son père, et même s'ils n'appréciaient pas son initiative de leur rendre visite, elle ne serait pas mal accueillie. Enfin, du moins l'espérait-elle.

Elle grimpa les trois marches qui menaient à la véranda. La porte était grande ouverte. Elle passa une main sur le chambranle, et la retira vivement.

- Aïe ! murmura-t-elle.

Une rougeur venait d'apparaître sur sa paume. Elle avait frôlé une écharde. Elle regarda de plus près le bois, et remarqua quelques traces étranges, comme des griffures. Ou plus… Elle fronça les sourcils, s'approchant ridiculement près du bois. C'était presque comme si le bois avait sauté. Qu'on avait lancé quelque chose contre celui-ci, et que le matériau avait explosé.

Elle s'en voulut immédiatement, rougit et se mordit la lèvre pour se repentir, mais elle ressentit une excitation certaine en réalisant ceci. C'était comme si le mystère autour de Gaïa s'agrandissait, et qu'elle était la seule, actuellement, à être en mesure de le résoudre. Palpitant.

Elle observa quelques instants la porte, puis, ne trouvant rien de concluant, haussa les épaules et entra finalement dans la maison. Et elle se figea. Son excitation venait de retomber, tout à coup. Parce que si elle avait laissé son imagination débordante s'envoler, c'est parce qu'elle n'avait jamais cru que la réalité la rattraperait. Or, elle venait de la frapper. Et de plein fouet.

Alison déglutit, et croisa les bras sur sa poitrine, retenant un frisson d'effroi. Elle n'était que dans le vestibule et, déjà, elle n'osait plus avancer. La chaleur semblait avoir quitté son corps, la sécurité n'existait plus. C'était une véritable scène de crime qui se jouait sous ses yeux, et l'unique prière qu'elle avait à présent était celle de ne pas tomber sur un corps. Ou pire. Sur un corps en décomposition.

Un petit meuble en bois était renversé au sol, sa tablette détachée du reste du corps. Un cadre, qu'Alison se rappelait avoir trouvé à la porte d'une maison, abandonné, en compagnie de Gaïa, était tombé de sa place du mur, et la vitre en verre qui le protégeait s'était brisée, propageant des petits éclats coupants au milieu du petit tapis. Au coin de celui-ci, proche des pièces de vie, quelques cendres restaient en un petit tas, comme épargnées par la tornade qui avait dévasté les lieux.

Elle avança, prenant mille précautions. La première porte à sa droite n'avait subi aucun dommage. Elle l'ouvrit sans difficulté, et constata que tout était à sa place. Du moins, elle supposa que tout était resté à sa place, étant donné que c'était la première fois qu'elle entrait dans cette maison. Elle s'étonna de l'absence de tout objet personnel, avant de se secouer. Gaïa n'avait jamais porté de bijoux en sa présence, et sa garde-robe semblait se composer du strict minimum. Elle n'était pas une personne matérielle, et de ce qu'en avait déduit Alison, le père l'était encore moins. Il n'y avait donc aucun objet personnel dans cette maison. Parce qu'ils pouvaient partir à tout moment, et qu'ils ne devaient rien laisser traîner. C'est du moins ce que supposa Alison. Elle soupira. Tant de suppositions, aucune réponse…

Un escalier qui menait au premier étage semblait avoir reçu quelques coups. Le bois était noirci, comme brûlé. Elle se demanda ce qui avait bien pu se produire. Elle n'osa pas monter, de peur que le bois ne soit plus assez résistant pour supporter son poids. Elle se tourna donc vers une autre pièce du rez-de-chaussée, et déglutit difficilement lorsque ses yeux réalisèrent le spectacle que lui offrait la cuisine.

Alison resta sur le palier, de peur de modifier le fragile équilibre post-bataille de la pièce. Les bols avaient volé en éclats, des morceaux de porcelaine s'éparpillaient dans toute la pièce. Des miettes de tartines étaient toujours présentes sur le bois de la table, où s'affairaient quelques insectes. Les deux chaises étaient renversées. Une des vitres était brisée, mais les morceaux de verre, étrangement, avaient disparu, comme si, gênants, on avait choisi de les exclure du tableau.

Elle essayait de reconstituer la scène, mais des éléments manquants et perturbants l'en empêchaient. Pourquoi est-ce que cette chaise aurait été poussée dans cet angle-là ? Et pourquoi…

Elle se retourna, regarda le chemin qu'elle venait de franchir. L'agencement des meubles, la direction que prenaient les éclats de verre qui ne s'étaient pas évaporés, tous ces petits détails semblaient vouloir dire que l'attaque avait démarré de la cuisine, pour se diriger vers l'entrée. Plus, Alison était prête à affirmer que l'attaque avait débuté par la fenêtre de la cuisine. Que c'était par-là qu'étaient entrés les agresseurs. Sauf que… si c'était le cas, comment Gaïa et son père auraient-ils pu les rater ? Ce qu'elle voyait dans la cuisine ne semblait vouloir dire qu'une chose. Ils prenaient leur petit-déjeuner. Au moins l'un des deux était dans la pièce. Mais pourquoi aurait-il laissé entrer quelqu'un ? Il n'aurait pas pu ne pas le voir, ça n'était pas possible…

Alison hésitait. Trop d'inconnues l'empêchaient de voir clair dans ce tableau, dont elle avait l'impression qu'il ne manquait qu'une seule pièce, dépassant son entendement. Frustrée, et après avoir constaté que près d'une heure s'était écoulée depuis qu'elle avait entamé ses observations, elle se dirigea lentement vers la sortie de la maison.

Elle n'en voulait pas à Gaïa. Elle aurait pu, bien sûr. Elle aurait pu lui en vouloir de ne pas lui avoir donné tous les détails de sa vie, de ne pas avoir fait l'effort de l'avertir de ses problèmes, d'avoir omis, certainement volontairement, sa possible disparition prochaine. Mais finalement, c'était pire que cela. Ce qui secouait Alison, ce qui chamboulait ses sentiments, c'était l'idée désagréable que ce qui s'était produit dans la vie de Gaïa était pire que ce qu'elle pouvait imaginer. Et qu'elle ne pourrait jamais l'aider.

Elle s'en voulait de ne pas avoir laissé son instinct la guider plus tôt. Elle avait compris qu'il y avait un problème dès lors que Gaïa n'avait plus répondu à ses appels, elle qui, pourtant, avait insisté pour qu'Alison utilise ce seul moyen pour communiquer. Elle aurait dû, dès lors que Gaïa n'avait pas répondu, ni rappelé, prendre son courage à deux mains et venir immédiatement ici. Mais elle ne l'avait pas fait, et elle se demandait à présent pourquoi elle n'avait pas écouté son instinct. Elle se jura de toujours le suivre, dès maintenant. Et elle put mettre sa volonté en application à l'instant où cette résolution se frayait un chemin en elle.

Alison releva brusquement la tête, tout juste sortie de la maison. Deux hommes se tenaient devant elle, à une dizaine de mètres. Droits comme des piquets, l'air froid, elle crut d'abord qu'ils étaient de ces personnes qu'on pouvait appeler lorsque des amis avaient disparu et que la police était incapable de les retrouver. Mais elle réalisa bien vite que ces deux hommes faisaient partie de ceux qui avaient aidé à la disparition de nos amis. Elle déglutit.

Et baissa sa main, avant de l'arrêter au niveau de sa hanche, parallèle au sol.

- Bonjour, lança un des hommes.

Elle fut surprise par la douceur du ton.

- Bon… bonjour, balbutia-t-elle difficilement.

- Sale histoire que celle-ci, n'est-ce pas ?

L'homme à droite désigna du menton la maison qu'elle venait de quitter. Alison hocha la tête, comme l'aurait fait un automate. Sa tête bourdonnait. Ses pensées se bousculaient les unes contre les autres. Rien ne semblait plus aller droit. Pourquoi ces deux hommes étaient là ? Pourquoi n'étaient-ils pas… ailleurs ? Car ils s'agissaient d'étrangers. Et ils n'auraient jamais dû trouver le chemin menant à cette maison.

Sauf s'ils étaient ceux à être entrés dans la maison par la fenêtre de la cuisine.

Elle respira un peu plus difficilement, mais cela ne parut pas déranger les deux hommes face à elle. C'était pire, même. Cela leur plaisait. Elle pouvait le voir dans leurs yeux, dans les lumières qui les faisaient briller, dans leur sourire légèrement menaçant.

- Pas sympa, pour les Lockwood, ajouta nonchalamment l'homme de gauche.

Si un léger doute avait plané quelques secondes plus tôt, cette fois, il venait de s'envoler. Gaïa lui avait dit. Jamais elle ne donnait son nom. Juste son prénom. Elle avait dit que c'était parce qu'elle n'aimait pas son nom de famille. Qu'il était trop quelconque. Mais Alison savait que c'était pour une autre raison. C'était simplement pour qu'on ne la retrouve pas facilement.

Alison regarda à droite, puis à gauche. Puis elle soupira. Elle ne pourrait pas s'enfuir. C'était impossible. Elle l'avait su dès lors qu'elle les avait vus. Mais peut-être que…

- Comment est-ce qu'elle s'appelle ?

Elle sursauta. C'était à nouveau l'homme de droite, qui s'était avancé de plusieurs pas sans qu'elle ne le remarque. Elle hésita un instant.

- Je ne vois pas de qui…

- Lui, c'est Bob. Mais elle ? Quel est son prénom ?

Ses lèvres s'entrouvrirent légèrement, son cerveau réussit par un effort incroyable à faire le tri dans ses pensées en un temps record.

Ils n'avaient pas la moindre idée du prénom de Gaïa. Ils ne savaient pas comment elle s'appelait.

Et pour une raison qui lui échappait, c'était de son prénom dont ils avaient besoin pour la retrouver.

Le calme reprit peu à peu ses droits sur Alison. Sa respiration se fit plus lente, ses pensées de plus en plus ordonnées, sa conviction plus forte.

Ils n'avaient pas le prénom de Gaïa. Et c'était ce dont ils avaient besoin.

Mais Gaïa était en vie. Parce qu'ils n'avaient pas son prénom.

Elle n'allait certainement pas le leur donner. Ça, non !

- Je ne sais pas, dit-elle le plus fermement possible en relevant le menton.

Sa volonté était inébranlable. Inattaquable. Indestructible.

C'est cette volonté qui, certainement, empêcha les deux hommes de faire… ce qu'ils voulaient faire. Elle ne comprit pas réellement ce qui se passa. Simplement qu'elle eut l'impression que son cerveau devenait de la pâte à modeler, tandis qu'elle pensait à des idées idiotes, pour oublier Gaïa.

- Tu veux jouer à cela, ma petite ? siffla l'homme de droite, le plus frustré.

Sa volonté s'ébrécha quelque peu, mais elle ne répondit pas pour autant. Garder la tête haute. Toujours.

- Alors on va jouer.

Elle le vit sortir un bout de bois de sa manche. Elle faillit éclater de rire. Elle n'en eut pas le temps. L'éclair rouge la frappa de plein fouet.

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- Enervatum !

Lorsqu'elle ouvrit les yeux, la première chose qu'elle vit fut le noir. La seconde chose dont elle eut conscience, c'est le bruit effrayant d'une porte en fer qui claque. Elle frissonna. Elle était prisonnière. Mais elle ne savait pas pourquoi.

Elle se redressa difficilement, portant la main à sa tête. Elle avait l'impression qu'un troupeau de chevaux sauvages galopait sous son crâne. Mais au moins était-elle en vie. Pour combien de temps, elle préférait ne pas y songer.

- C'est quoi ce trou à rats ? souffla-t-elle.

Sa voix lui parut appartenir à quelqu'un d'autre. Était-ce le choc ou autre chose, toujours est-il qu'elle aurait volontiers continué de parler pour rire de cette voix qui était la sienne mais qu'elle ne reconnaissait pas. Mais on l'en empêcha.

- C'est Alison, c'est ça ?

Elle sursauta, se redressa vivement. Des étoiles certainement pas célestes dansèrent devant ses yeux, et elle s'appuya bien rapidement contre un mur. Elle hocha la tête, puis, consciente du noir qui l'entourait, se décida à parler.

- Oui, murmura-t-elle.

Sa gorge était sèche. La panique était sur le point de l'envahir. Littéralement. Elle se trouvait dans une pièce obscure, pour une raison inconnue, son crâne voulait exploser, son cerveau tournait à plein régime, elle n'avait pas la moindre idée de qui étaient les hommes qui l'avait enlevée, et là, on venait de s'adresser à elle.

Mais « on » n'était pas n'importe qui. C'était Bob. Bob Lockwood, comme elle venait d'apprendre son nom de famille.

- N'aie pas peur de moi, grogna l'homme. Enfin… Si. Aie peur de moi. C'est à cause de moi que tu es là… Ou à cause d'elle. Tu n'as pas voulu leur dire son prénom, n'est-ce pas ?

- Non, je n'ai pas voulu, murmura-t-elle d'une voix chevrotante. Sur le moment, ça m'avait paru être une bonne idée de refuser d'obéir…

Le soupir de Bob transperça le noir pour atteindre les oreilles d'Alison. Elle se laissa glisser au sol, dos contre le mur, puis avançant en se traînant vers lui. Elle voulait le voir. S'assurer que ce n'était pas un mirage. Parce qu'elle n'était pas sûre de tout ce qu'elle venait de vivre.

Est-ce qu'un rayon rouge l'avait vraiment frappée ?

- Tu ferais mieux de ne pas t'approcher, murmura l'homme. Tu aurais peur de ce que tu verrais.

Tremblante comme une feuille que le vent malmènerait, elle ne prit pas ses avertissements au sérieux. Elle s'approcha petit à petit de lui, se dirigeant vers la provenance de la voix. Elle entendit le bruissement de l'eau contre le mur au même instant où elle distingua la forme de l'homme. De l'homme brisé. Parce qu'il n'avait plus rien de cet homme qui s'était tenu face à elle, la jaugeant, la défiant de faire du mal à sa famille. Non, l'homme qui était devant elle était adossé à un mur. Avait perdu des kilos. Avait la peau boursouflée…

Elle laissa échapper un cri d'horreur, qu'elle étouffa autant qu'elle put entre ses deux mains lorsqu'elle entendit l'écho, se jetant en arrière pour échapper à la vue de ce spectacle. Pourtant, malgré son éloignement avec la scène, rien ne semblait pouvoir faire disparaître les images qu'elle venait de voir. Le sang séché le long de la joue de Bob Lockwood, son œil tuméfié et fermé, ses nombreuses plaies toujours ouvertes, comme faites au couteau… Rien ne pouvait disparaître.

Le cœur d'Alison battait fort. Bien trop fort.

Comment pouvait-il être encore en vie ? En état de lui parler ?

- Pas joli à voir, je suppose ? soupira Bob. Ces gens-là savent faire leur travail. Blesser, mutiler, défigurer. Tout cela, c'est leur quotidien.

- Vous devriez… vous devriez être mort, murmura faiblement Alison.

Le ridicule de sa phrase la fit rougir.

- De toute évidence, je ne le suis pas, s'en amusa Bob.

Il toussa, difficilement. Elle se rapprocha de lui, et vit ses traits se crisper de douleur, sans qu'aucun gémissement ne franchisse pour autant la frontière de ses lèvres.

- Ce n'est rien, la rassura-t-il du mieux qu'il le put. Une petite côte cassée.

Elle grimaça.

- Mais si cela a transpercé le poumon…

Alison fut interrompue par le rire grave de Bob. Son rire fut suivi d'une nouvelle quinte de toux douloureuse.

- Transpercé le poumon ? Ma petite, ces gens-là savent faire leur travail, je te l'ai déjà dit. Ils te font souffrir, mais tant que tu ne leur as pas donné satisfaction, ils ne te feront pas mourir. J'ai bien trop à leur offrir, et cela fait bien trop longtemps qu'ils me recherchent pour qu'ils me laissent mourir pour cause d'un bête poumon perforé.

Elle grimaça, mais ne dit rien. Elle n'était pas sûre que l'appellation « bête poumon perforé » soit la plus adéquate à la situation.

- Comment es-tu arrivée ici ? s'enquit Bob.

Elle détourna le regard.

- J'ai voulu aller prendre de vos nouvelles, parce que vous ne répondiez plus au téléphone… J'étais inquiète pour G… votre fille, avoua-t-elle difficilement.

Bob fronça les sourcils. Peu à peu, la vue d'Alison se faisait à la pénombre, et elle distinguait plus aisément les expressions faciales du père de son amie.

- Le téléphon… Oh, c'est vrai. La boîte pour parler à distance, c'est ça ?

Alison hésita un instant. Qu'est-ce qu'il voulait dire par là ? Un téléphone était un téléphone. Pourquoi lui donner un autre qualificatif ? Et puis, elle se souvint de l'étrangeté de la scène qu'elle avait vue dans la cuisine. Elle se rappela que les deux hommes n'avaient pas agi comme des kidnappeurs habituels, avec des armes à feu et des sacs pour cacher la tête de leur victime. Non, ils avaient utilisé un simple bout de bois. Et pourtant, elle se retrouvait ici.

Une fois encore, son souffle s'accéléra, et le monde tourna bien vite autour d'elle qui ne bougeait pas. Bob la regarda, amusé.

- Courage, ma petite. C'est toujours un choc, ce genre de révélations. Si tu veux de l'eau, il y en a dans mon dos. Ils essaient de me rendre malade, expliqua-t-il. Je suis attaché au mur… et n'ai pas vraiment la force de me déplacer, de toute façon. Je crois qu'elle est potable. En tout cas, c'est la seule que tu auras…

Alison se colla au mur, mais pas pour boire comme le lui avait suggéré Bob. Pour trouver un peu de fraîcheur, afin de permettre à la pression de redescendre. Elle ferma les yeux, le crâne collé à la pierre froide.

- Est-ce que vous êtes… un magicien ? demanda-t-elle d'une petite voix, comme ayant peur de la réaction moqueuse que ne manquerait pas d'avoir son interlocuteur.

Les bâtons qui lançaient des éclairs, les événements étranges survenus dans la maison, tout ceci pouvait être la preuve que la magie existait. Enfin, c'est ce que son esprit dérangé par les événements de la journée lui suggérait. Elle n'en aurait pas voulu à Bob s'il lui avait ri au nez de sa supposition.

Sauf qu'il resta sérieux.

- Sorcier. Nous sommes des sorciers, oui.

Elle poussa un long gémissement.

- Je voulais simplement savoir comment vous alliez…

Elle souffla. Comment pouvait-elle accepter la situation aussi facilement ? Certains diraient que c'était dû au fait qu'elle se trouvait, à l'heure actuelle, dans des cachots sombres, sans repère, et qu'on l'avait amenée ici à l'aide d'un simple bout de bois. D'autres diraient qu'elle était folle. Et d'autres encore penseraient tout simplement que c'était parce qu'elle avait envie d'y croire, à cette magie. Que c'était plus simple d'accepter la situation en y croyant plutôt que de chercher des explications rationnelles qui n'existaient certainement pas.

- Des sorciers, avec des potions de bave de crapaud ? tenta-t-elle de plaisanter.

L'absence de réponse de Bob lui fit comprendre que ce n'était pas un sujet de plaisanterie pour lui.

- Oh, soupira-t-elle. Je vois…

Le silence s'installa véritablement pour la première fois dans le cachot. Alison frissonna, mais ne se décolla pas du mur pour autant. Il y avait une certaine aura réconfortante dans cet écoulement continu et régulier de l'eau. Elle ne voulait plus perdre de repères. Pas immédiatement. Et puis, de là où elle se tenait, elle pouvait voir Bob, et s'assurer qu'il ne défaille pas. Elle avait peur qu'il lui arrive quelque chose.

- Pourquoi ? murmura soudainement l'homme.

Alison sursauta.

- Pardon ? chuchota-t-elle en réponse.

Elle détestait l'écho qui retentissait dans le cachot dès lors qu'on haussait un peu le ton. Elle l'avait découvert en criant, elle voulait à présent ne plus jamais l'entendre.

- Pourquoi ne pas leur avoir donné son prénom ?

Alison soupira. Alors qu'elle se trouvait dans ce cachot détestable, froid, humide, qui ressemblait dangereusement à une dernière demeure, elle se posait la même question. Mais elle avait la réponse. Qui était simple, mais qui n'en était pas moins vraie pour autant.

- Parce qu'ils le voulaient, dit-elle simplement. Et j'ai estimé qu'ils n'avaient pas à le savoir.

Elle ne savait pas d'où lui venait cette réponse, ni cette conviction, mais elle savait qu'elles étaient justes, et que c'était celles-ci qui lui avaient fait comprendre qu'elle ne devait pas donner satisfaction à ces deux hommes sortis d'elle ne savait où.

- Je ne t'aurais pas pensé aussi courageuse, avoua Bob, d'une voix bourrue.

Un rire sans joie traversa Alison.

- Moi non plus, avoua-t-elle sans remord.

- Est-ce que tu serais capable de le refaire ?

Elle déglutit. Elle savait que ce moment allait revenir. Elle en avait eu conscience dès lors qu'elle s'était réveillée, ici. Mais elle ne prenait conscience de ce que cela impliquait qu'à l'instant. Elle n'avait pas songé à la magie et à ce qu'ils pouvaient lui faire à cause d'elle. Elle n'aurait jamais cru se retrouver dans une telle situation. À vrai dire, lorsqu'elle avait répondu « non », non loin de chez elle, elle s'était dit, presque innocemment, qu'ils la laisseraient peut-être partir. Ça n'avait pas été le cas. Ça avait été une seconde d'espoir fou, qui s'était brisée aussi rapidement qu'elle était arrivée. Et maintenant, elle comprenait qu'elle allait être mise à l'épreuve. À nouveau.

- Ils me tueront si je ne le leur donne pas, réalisa-t-elle soudainement.

Le ricanement acerbe de Bob ne la fit même pas frémir.

- C'est certain.

Elle baissa la tête, les joues rougissantes. Elle n'avait même pas seize ans. Elle était plus proche de ses quinze que de ses seize. Elle ne voulait pas mourir. Pas pour un simple prénom qu'elle se refusait à donner. Elle avait beaucoup à vivre. Elle voulait aider son père, elle voulait retrouver sa petite vie tranquille. Bien sûr, elle adorait Gaïa, réalisa-t-elle en essuyant la première larme qui roulait le long de sa joue, mais elle ne voulait pas mourir. Pas pour une cause aussi stupide.

D'autres larmes se joignirent à la première, et un reniflement de dédain provenant de Bob lui fit comprendre que, si elle ne faisait pas de bruit, il n'était pas dupe pour autant. Elle pleurait, et il la trouvait stupide de se laisser aller ainsi. Bob était fort. Il ne pleurait pas. Il supportait une côte cassée, même si elle ne perforait pas son poumon, et ne craquait pas. Oui, Bob était fort. Alison ne l'était pas, elle le savait. Elle allait mourir si elle ne leur donnait pas ce qu'il voulait.

Tout à coup, l'évidence se fit. Ses larmes cessèrent brusquement de couler. Son menton ne trembla plus, et lorsqu'elle releva la tête, même si ses yeux brillaient encore, elle ne pleurait plus. Un observateur non averti aurait juste noté la rougeur de son nez.

- Ils me tueront si je leur donne son prénom aussi, dit-elle comme une évidence.

Bob soupira tandis qu'elle lui jetait un regard de soutien.

- Que veux-tu que je te dise ? Oui, certainement. C'est même sûr. Mais si je te le dis, tu pourrais te dire que je ne le fais que pour la sauver. C'est à toi de te convaincre qu'ils te tueront quel que soit le choix que tu décides de faire. Je ne vais pas te conseiller sur tes choix.

Il retrouva le silence, son meilleur compagnon de ces derniers jours. Alison hésita un instant, puis laissa la question qui lui brûlait les lèvres s'échapper.

- Qu'est-ce que vous avez fait pour vous retrouver dans cette situation ?

- C'est plutôt ce que nous n'avons pas fait, répliqua Bob. Nous avons refusé de nous soumettre. Et parfois, la personne en face de toi a des cartes bien plus puissantes que les tiennes… et nous voilà dans un cachot, à disserter avec une personne qu'on ne connaît pas pour lui expliquer qu'on ne l'aidera pas à faire les bons choix.

- Que vous arrivera-t-il, à vous ? s'enquit Alison.

- Lorsque tu ne seras plus avec moi ? Oh, ils continueront certainement à me torturer un peu. Ça fait passer le temps, même si je ne leur dirai jamais rien, dit-il d'une voix remplie de fierté. Et puis, ensuite, lorsque la potion sera prête, ils sauront tout.

Alison ouvrit la bouche d'effroi.

- Vous voulez dire que…

- Que tu dises son nom ou non ne changera rien, exactement. Ils finiront par le connaître. Nous sommes dans le monde des sorciers, ma petite. Des potions pour faire parler, il en existe une, et extrêmement puissante. Personne ne peut y échapper. Alors oui, ta tentative de cacher son nom ne servira pas, dans un futur proche. À toi de voir comment tu veux mourir. Pour avoir ta conscience en paix, qu'est-ce que tu dois faire ?

Elle se renfrogna.

- C'est finalement vous qui allez la dénoncer.

- Je m'en veux par avance, la rassura-t-il. Cela me ronge jusqu'à la moelle. Mais parfois, nos armes, aussi pures soient-elles, ne sont pas de taille à affronter les lames tachées de sang.

Elle détourna les yeux, pas certaine d'apprécier cette façon de voir la vie. Elle avait toujours pensé que les gentils terminaient leur vie entourés de leurs petits-enfants admiratifs, et que les méchants terminaient leurs jours derrière des barreaux. Sauf qu'elle comprenait, maintenant qu'elle était dans ce cachot humide, que la vie n'était pas toute blanche, ou toute noire.

- Il y a mon père, murmura Alison, sa lèvre tremblant, incontrôlable. Et puis… Il y a mon chien. Cela vous paraît certainement futile, mais il a été mon meilleur ami, avant qu'elle n'arrive. Que vous n'arriviez. Et je ne veux pas… je ne veux pas les laisser. Mon chien parce que je l'aime, mon père parce qu'il a besoin de moi, murmura-t-elle difficilement. Je voudrais… Est-ce qu'il n'y a pas une autre solution ? s'étrangla-t-elle, les larmes coulant à flot à présent.

Le regard de Bob se durcit tandis que les larmes l'exaspéraient plus qu'elles ne l'émouvaient.

- Une autre solution ? Ma petite, ça fait des années que des personnes meurent parce qu'elles n'ont pas donné le prénom de ta nouvelle amie, ricana-t-il. Tu ne seras qu'une de plus sur la liste.

Elle étouffa un sanglot, ne pouvant supporter ce regard froid et vide d'émotion que lui lançait Bob. Elle aurait voulu partir. Elle voulait que la porte de ce cachot s'ouvre à nouveau, et qu'on lui permette de partir.

- J'ai peur, avoua-t-elle soudainement.

C'était vrai. Elle ne l'avait pas réalisé auparavant, mais la peur la rongeait à présent. Elle avait peur, comme jamais. Son sang était glacé par ce sentiment, ses poils se hérissaient, ses dents claquaient, ses genoux tremblaient. Ce n'était pas le froid. C'était la peur. Celle qui vous prenait aux tripes lorsque vous réalisiez que votre situation était la pire imaginable. Elle voulait pleurer. Implorer leur pitié. Mais ils n'en auraient aucune. Elle le comprenait. Ils étaient impitoyables.

Bob aussi, à sa façon. Il ricana, méprisant, piquant la fierté d'Alison.

- Ce n'est pas la peur qui t'aidera. C'est pitoyable d'avoir peur, cracha-t-il sans une once de compréhension. La peur, c'est le sentiment le plus stupide qui existe. Après l'amour, l'amitié, ces sentiments qui vous font dépendre des autres, murmura-t-il amèrement.

Oubliant pour un instant l'endroit et la situation dans lesquels elle se trouvait, Alison trouva la force de s'insurger. Pour sa droiture, pour ce en quoi elle croyait encore.

- Et quoi ? On ne peut plus avoir d'amis, de famille ? Vous voudriez une vie solitaire, sans personne pour vous aider à surmonter vos problèmes ? Et votre fille ?

Il lui lança un regard noir, froid, désapprobateur, et elle s'en voulut de s'être laissé emporter. Mais pouvait-on décemment dire qu'on ne voulait aucune famille lorsqu'on avait une fille ?

- Je l'ai, elle, et voilà ce qu'il advient : je suis enfermé dans une cave, à croupir, tandis qu'elle doit se cacher pour échapper à ce fou furieux. Crois-tu vraiment que j'ai tort de ne pas vouloir de famille ? répliqua Bob vertement.

Alison se recroquevilla autant qu'elle le put. D'accord, elle n'avait pas songé à cela. Mais maintenant que Gaïa était là, il devait bien l'aimer. Sinon, pourquoi se serait-il sacrifié pour elle ?

Ce qui l'entourait, ce qu'elle vivait, la dépassait à une dimension bien trop élevée pour qu'elle en mesure les enjeux. Elle voulait pleurer. Pour se soulager. Elle réussit à s'en empêcher en se mordant fortement la joue.

- C'est pas trop mal, tu pourrais presque faire illusion, marmonna Bob.

Elle ne releva pas. Il était amer, et l'avait toujours été. Il fallait qu'elle passe au-dessus de ses sarcasmes, pour tenter d'analyser plus clairement la situation.

Mais finalement, la situation était limpide. Elle le comprit lorsque la porte de leur prison s'ouvrit.

Elle aperçut, du coin de l'œil, Bob Lockwood se redresser dans un relent de courage et de fierté. Elle n'en fut pas capable. Elle se tassa contre le mur, tentant d'être engloutie par celui-ci, de disparaître dans cette pierre froide mais quasiment indestructible.

Elle s'était toujours demandée ce que pouvait être la véritable peur. Vraiment. Elle n'avait jamais compris ce que voulaient dire les auteurs, lorsqu'ils parlaient de cette peur qui vous gelait les os, vous saisissait, vous empêchait d'agir normalement.

Maintenant, elle savait.

- Alors c'est elle…

Une douzaine de personnes venait d'entrer dans le cachot. Celle qui était en tête et venait de parler était la plus âgée de la troupe. Alison ne fut pas capable de lui donner un âge. Lui aurait-on dit qu'il existait depuis toujours qu'elle n'aurait eu aucune peine à le croire. L'homme paraissait indestructible, malgré sa frêle corpulence. Et, surtout, émanait de lui cette aura de puissance, d'assurance, de puissance. L'aura était telle qu'elle ne put l'observer plus longtemps. Elle détourna le regard, mais pas longtemps. Une force invisible l'obligea à regarder les personnes qui venaient d'entrer.

- Une Moldue, grommela quelqu'un dans les rangs.

- Mais qui était chez les Lockwood, imbécile, siffla une jeune femme au premier rang.

Sans attendre l'accord de celui qui était de toute évidence le chef de cette troupe, elle se dégagea du groupe, et s'approcha vivement d'Alison. Sans que celle-ci ne s'y attende, elle s'agenouilla vivement, lui saisit le menton entre le pouce et l'index, et l'observa sous toutes les coutures, un sourire moqueur narguant Alison et la peur qui la paralysait.

- Si elle a démontré une résistance surprenante à la legilimancie, rien ne laisse cependant supposer qu'elle résistera à mon art…

Anxieuse, Alison suivit le mouvement que faisait la main gauche de la femme qui la tenait prisonnière de deux doigts. Tous purent constater son tremblement lorsqu'elle aperçut le manche du poignard qui dépassait de la botte de sa geôlière.

- Je sais, ça fait toujours le même effet, lui susurra la jeune femme avant de lui donner une petite claque et de se relever d'un bond.

- April, je suis désolé, mais je ne vais pas te laisser ce plaisir, cette fois-ci.

La dénommée April haussa les épaules, apparemment peu déçue. Certainement estimait-elle qu'Alison n'était pas une proie intéressante. L'adolescente, elle, laissa échapper un soupir de soulagement que tous purent entendre. Les sourires amusés qui naquirent sur les lèvres lui firent comprendre que ce n'était pas à son avantage d'être épargnée de la lame d'April.

Le chef s'approcha de quelques pas, ses yeux gris ne quittant pas un instant Alison.

- Ainsi, tu as osé te rebeller contre mes hommes… Ah, ma douce enfant, si tu savais le nombre de personnes qui a tenté de résister et qui a fini par céder… Tu pourrais n'être qu'une de plus sur la liste. Je sais que tu craqueras.

Alison retint son souffle, se demandant ce qui l'attendait de pire que la lame d'April, qui, pourtant, ne semblait pas inoffensive.

- Ce serait extrêmement simple de te faire craquer. Tu n'es qu'une petite brindille sèche et fragile, quand nous sommes des braises sur le point de t'enflammer. Tu peux trembler, susurra-t-il en notant le frisson qui parcourait l'échine d'Alison. Tu peux trembler… parce que tu n'as droit qu'à une seule chance.

Il se tut, ménageant le suspense.

- Et après ? murmura Alison.

- Après ? s'étonna le vieil homme. Tout dépend de la réponse que tu auras faite, et du contentement qu'elle nous aura procuré, termina-t-il.

Elle frémit. Alison n'était pas dupe. Personne dans la pièce ne l'était. L'homme sans âge s'approcha d'elle, et s'agenouilla du mieux qu'il le put, sans pour autant pouvoir cacher la difficulté qu'il éprouvait à effectuer ce mouvement. Il sourit, pour atténuer la souffrance que lui causaient ses articulations, et murmura, dans le silence lourd qui avait pris ses droits dans le cachot :

- Comment s'appelle la fille de Bob Lockwood ?

Le temps sembla suspendu. Les oreilles d'Alison bourdonnaient, lui procurant la désagréable sensation que personne ne respirait plus dans la pièce. Sa vue se troubla légèrement, et elle réalisa au bout de quelques secondes que c'était dû aux larmes qui s'écoulaient sans discontinuer. À travers le rideau de larmes, elle pouvait voir le sourire satisfait de l'homme. Elle savait ce qu'elle allait faire. Il le savait aussi. Et elle savait ce qui l'attendait suite à cette décision.

Elle murmura un mot, que personne n'entendit. Sa voix n'était qu'un gargouillis incompréhensible.

- Je crois que nous ne sommes pas certains de ta réponse… Comme il serait dommage, dans une telle situation, de commettre une erreur, j'apprécierais grandement d'entendre à nouveau ta réponse.

Alison ferma les yeux, chaque parcelle de son corps semblant avoir pris la décision de trembler de façon inconditionnelle. Elle n'était pas certaine que sa volonté soit assez forte et certaine pour lui permettre de donner, une fois encore, la réponse qu'elle venait tout juste de murmurer.

- Je ne vous le dirai pas.

Des murmures étonnés s'élevèrent. Aucune trace de colère, non. Simplement de l'étonnement.

- Eh bien… C'est pour le moins étonnant, de la part d'une enfant comme toi, murmura l'homme. C'est vrai, les prisonniers tels que toi ne résistent que rarement à la pression exercée. Je suis plutôt surpris de t'entendre réagir ainsi. Soit.

Il soupira, passablement ennuyé. Il se redressa lentement, comme pour mieux mesurer ses mouvements, et être sûr de ne pas paraître faible, ou hésitant. Alison ne pouvait décrocher son regard du sien, attendant avec angoisse la suite qu'il allait donner à la réponse qu'elle avait fournie.

- D'habitude, nous torturons, lui apprit-il sans aucun état d'âme. Dès lors qu'une personne détient un renseignement qui est intéressant à nos yeux, nous la torturons jusqu'à ce qu'elle nous fasse le plaisir de nous l'offrir.

Alison retint sa respiration. Cela voulait-il dire qu'elle allait échapper à ce que Bob Lockwood avait lui-même subi ?

- Malheureusement pour toi, mes hommes ont oublié la raison qui les fait travailler pour moi, et ils ne semblent plus se rappeler que je les ai instruits pour un objectif bien précis. De ce fait, une petite leçon semble être nécessaire. Et, vois-tu, ils s'estiment tous indispensables… comme si je ne pouvais jamais les laisser partir. Ou les tuer.

Un frisson parcourut les rangs derrière le vieil homme. Alison, elle, le suivait des yeux. La situation ne tournait définitivement pas à son avantage.

- Ils pensent que je ne suis pas prêt à sacrifier quiconque si je pense qu'il peut m'être d'une aide quelconque. C'est faux. Parfois, le sacrifice est nécessaire.

Il s'arrêta, et dévissa lentement le pommeau de sa canne. Un long bout de bois en sortit.

Une baguette.

Alison soupira. Retint à nouveau sa respiration.

- Tu aurais pu m'être utile, dit le vieil homme en soupirant. Malheureusement, je vais plutôt te sacrifier. Pour leur montrer, à tous, que je ne fléchis pas. C'est pour le bien commun, ajouta-t-il en guise d'excuse.

C'est à ce moment qu'Alison réalisa la posture dans laquelle elle se trouvait. Ses larmes lui gelaient les joues. Mais elle s'en moquait. La honte de pleurer devant un tel homme était facilement effacée par la peur de la mort.

- Avada Kedavra !

Elle ne vit même pas le rayon vert, aveuglée par ses larmes.

Le silence qui suivit était pire que celui de la mort. C'était celui de la mort.

Le vieil homme s'approcha de l'adolescente et, à l'aide de sa canne, la retourna. Aucune émotion ne troublait son visage.

- Que cela vous serve de leçon. Personne n'est indispensable, ici. À part moi.

∆ | o

Bob Lockwood se tira vers le corps de l'adolescente. Un soupir s'échappa de ses lèvres. Il s'était évanoui peu de temps après que tous soient sortis de la pièce. Il dégagea une mèche de cheveux qui barrait le visage de l'adolescente. Un sourire tordit ses lèvres.

- C'est dommage. Un sacrifice pour rien, une fois encore…

Lorsque la porte s'ouvrit dans un grand fracas, il ne sursauta pas. April arrivait en sautillant, sa joie habituelle l'ayant cependant désertée.

Elle s'approcha rapidement d'Alison, et passa ses bras sous les épaules du cadavre.

- Qu'est-ce que vous allez en faire ?

- Disparition en haute mer, répondit April sans état d'âme.

Il hocha la tête.

- Évidemment, avec le bateau que se traînait son père…

April hésita un instant, avant d'hocher la tête.

- Tu en sais trop, Lockwood. Trop sur tout le monde, souffla-t-elle finalement.

Il haussa un sourcil, amusé.

- De toute évidence, cette affirmation est fausse. Sinon je ne serais pas dans cette pièce, en train de discuter avec toi de la future disparition du cadavre d'une adolescente de même pas quinze ans. Tu réalises qu'elle pourrait être ta petite sœur ?

La joue d'April trembla légèrement. Un petit sourire vint toutefois démentir le malaise qu'elle paraissait ressentir.

- Ma petite sœur ne serait pas faible comme cette gamine, et n'aurait pas refusé d'aider notre chef.

Bob pencha légèrement la tête en avant, comme pour lui accorder cette réalité.

- Soit. Mais peut-être que si tu avais une personne à apprécier, tu ne serais pas ici non plus. Tu ne ferais pas le mal…

Elle lui lança un regard noir, et ne lui adressa plus un seul mot avant d'avoir disparu avec le corps.

Bob éclata de rire lorsqu'il fut certain qu'elle n'était plus en mesure de l'entendre. Elle était tellement prévisible, cette petite April…

∆ | o

Le poing s'abattit violemment sur la table. Face à l'inspecteur, c'est tout juste si les cils battirent.

- Bon sang ! Ce n'est pourtant pas compliqué ! Réveillez-vous, monsieur Grant ! Votre fille a disparu ! DIS-PA-RU ! Est-ce que vous comprenez ce que j'essaie de vous dire ?!

L'homme qui lui faisait face, le dénommé monsieur Grant, ouvrit plusieurs fois la bouche avant de la refermer. L'inspecteur, Abraham Collins, qui détestait son prénom car pas assez commun et haïssait son nom car trop commun, passa une main lasse et fatiguée sur son visage, qui l'était tout autant.

- Reprenons depuis le début. Votre fille est partie de chez vous il y a déjà cinq jours. Vous ne savez pas où. Vous ne savez pas si elle est allée voir quelqu'un. Vous n'êtes plus sûr qu'elle soit partie avec son chien. Vous rappelez-vous de quelque chose de tangible, monsieur Grant ?

Toujours ces mêmes yeux hallucinés qui le fixaient.

Abraham soupira. Il avait été dépêché sur l'affaire et, comme toujours, l'adrénaline et l'excitation d'une affaire avaient fini par être douchées par la réaction inexistante de la personne qu'il interrogeait. C'était à croire qu'il accumulait ces personnes, qui n'avaient aucune mémoire. Lorsque lui et ses collègues étaient allés chez les Grant, après un appel inquiet d'un professeur d'Alison Grant, qui n'avait pas vu la jeune fille à ses cours particuliers depuis quelques jours sans qu'aucune explication ne soit fournie, ils avaient immédiatement songé à la fugue. Le père était de toute évidence sous l'emprise de l'alcool et des médicaments, et le fait qu'il ait su répondre à la question sur son identité, celle sur celle de sa fille, et celle concernant la dernière fois qu'il l'avait vue tenait du miracle. Ils l'avaient ensuite mené au poste, avaient attendu qu'il retrouve sa lucidité, et avaient commencé à lui poser des questions. Sans obtenir aucune réponse, cela allait de soi.

Grâce aux témoignages des voisins, ils avaient cependant pu reconstituer la vie familiale des Grant. Une mère qui avait disparu des années auparavant, mais sur laquelle ils avaient remis la main, et qui hurlait à qui voulait l'entendre qu'elle n'avait rien à faire ici, et qu'elle reniait tout lien de sang avec la fille disparue. Un père qui les regardait sans rien comprendre. Et une adolescente de même pas quinze ans qui avait disparu.

Une affaire merdique, en somme.

Abraham soupira, et tenta de retrouver un semblant de calme.

- Reprenons, monsieur Grant. Vous vous souvenez du retour du chien de votre fille. Holmes.

- Holmes est à la maison, dit automatiquement Grant.

Abraham se retint de sourire. Enfin des mots qui avaient du sens. Il fallait qu'il se force à parler lentement, doucement, pour ne pas brusquer le père d'Alison.

- Oui. Enfin, plus maintenant. Vous vous souvenez, on l'a confié à votre voisin. Clark.

Les yeux de Grant papillonnèrent.

- Ah oui. Clark. Il est sympa, Clark. Il nous offre souvent du poisson, et d'autres plats. Et il aime bien Holmes. Il aime bien Alison, aussi.

- C'est exact. Clark est un très gentil monsieur.

Il avait l'impression de s'adresser à un enfant de sept ans, et une petite voix désagréable ne cessait de lui répéter que ses collègues, de l'autre côté de la vitre teintée, ne rateraient plus jamais l'occasion de lui rappeler ce jour où il avait dû interroger un homme de plus de quarante ans en lui parlant comme s'il en avait moins de dix. Mais là n'était pas sa préoccupation première.

La porte s'ouvrit. Abraham se tourna rapidement vers son collègue, et accepta le papier qu'il lui tendait, tentant de se rendre sourd aux cris hystériques qui provenaient de trois pièces plus loin. Finalement, il préférait l'enfant de sept ans à l'hystérique… Il soupira, et jeta un coup d'œil au papier qu'on venait de lui donner. Ses sourcils se froncèrent, ses traits se tendirent, et une volonté nouvelle l'animait lorsqu'il reprit place en face de Grant.

- Votre fille avait une amie, sur la baie.

Grant eut l'air surpris.

- Oui. Oui, bien sûr, elle avait une amie. Mais je ne l'ai jamais vue, avoua-t-il. Elle n'est jamais venue à la maison.

- Comment s'appelait-elle ?

- Alison. Ma fille s'appelle Alison.

Abraham se retint de se lever pour le secouer violemment.

- Pas votre fille, ne put-il s'empêcher de siffler. Son amie.

- Ah ! Ah. Je ne sais pas.

- Vous ne savez pas.

- Non, marmonna Grant en se recroquevillant sur sa chaise.

Abraham tenta de se retenir. Il ne réussit pas.

- Votre fille a disparu, une amie à elle peut certainement nous donner des renseignements sur cette disparition, mais vous ne savez pas comment elle s'appelle ?! Est-ce que vous vous foutez de moi, Grant ?! C'est de votre fille dont il s'agit ! Votre fille ! Est-ce que…

Il se tut. Les larmes avaient commencé à couler le long des joues du père d'Alison. Abraham Collins détestait les larmes. Tout à coup mal à l'aise, il se leva brusquement, et sortit de la pièce. À trois portes de là, son collègue faisait de même. Ils échangèrent un regard, avant de se renfrogner.

- Je crois qu'elle ne sait qu'hurler, marmonna son collègue.

- Le mien s'est mis à pleurer, soupira Abraham.

Ils se turent quelques minutes.

- Café ?

- Plutôt deux fois qu'une, marmonna Abraham.

Ils se dirigèrent vers la machine à café, discutant et échangeant leur point de vue concernant l'affaire.

- Fugue ? s'enquit le collègue.

- J'aurais bien envie de dire cela, avoua Abraham. Mais elle aurait une amie, la gamine. Pourquoi s'enfuir loin quand tu as une amie qui habite non loin ? Non, je me demande s'il n'y a pas eu… un enlèvement.

- Un enlèvement ? railla son collègue. Tu plaisantes, Abraham, pas vrai ?

L'inspecteur s'était perdu dans ses pensées, comme suivant un cours précis, tentant de raccorder les différents sentiers qu'il avait au chemin principal qu'il suivait. Cette histoire avait du sens. Un sens qui lui échappait, certes. Mais un sens tout de même.

Il réalisa alors que non, Abraham Collins ne plaisantait pas.

- Enfin, Abraham, un enlèvement… Pourquoi enlèverait-on une gamine dont la famille est totalement éclatée comme celle-ci ? souffla son collègue. Aucune rançon possible, dans ce cas, tu en as conscience ?

Abraham hocha la tête.

- Cette hypothèse ne me plaît pas plus qu'à toi, je te rassure. Mais comment veux-tu expliquer toute cette histoire, sinon ? Et puis, des fous furieux qui enlèvent des jeunes filles, il y en a de partout, même dans les baies paisibles.

- Je te rappelle que j'ai une fille, Abraham, grogna son collègue. Et qu'une deuxième est en route. J'aime autant oublier la possibilité de fous furieux se promenant non loin de chez nous…

Abraham haussa les épaules. Les collègues ayant des enfants étaient toujours plus sensibles à ce type d'affaires, ce qu'il comprenait aisément. Il paya le café à son collègue, tentant de lui changer les idées – et de changer les siennes par la même occasion – en lui parlant des derniers résultats de leur équipe favorite de base-ball. Lorsqu'ils revinrent devant les salles d'interrogatoires, ils étaient totalement détendus pour appréhender la mauvaise surprise.

- Pourquoi est-ce que Grant est dehors ? siffla Abraham en observant d'un mauvais œil l'homme ébloui par la lumière, au bras d'un individu qu'il n'avait jamais vu.

- Et pourquoi est-ce que mon hystérique n'est plus là ? grogna son collègue en constatant le silence étrange et dérangeant du couloir.

D'un même mouvement, ils se tournèrent vers celui qui tenait Grant par le bras. Grant semblait toujours ébahi par les événements qu'il vivait, mais se laissait faire, sans aucune appréhension. Ses larmes avaient cessé de couler, et seuls subsistaient ses yeux et son nez rougis.

- Bonjour, messieurs, commença alors le nouveau venu. Je m'appelle Wilson Darwin, et je travaille pour les garde-côtes.

Abraham haussa un sourcil sceptique. Que foutait là un mec des garde-côtes ? Il n'avait jamais apprécié l'entièreté de la branche, qui donnait toujours des explications vaseuses aux disparitions en mer.

- Mais je vous en prie, appelez-moi Wilson. Nous avons retrouvé le bateau de monsieur Grant. Il est revenu aujourd'hui le long de nos côtes, et il semblerait que sa fille ait voulu faire une balade en haute mer. Malheureusement, étant donné le temps…

Il secoua la tête, totalement affligé, tandis que Grant baissait la tête.

- C'est de ma faute, murmura-t-il. Je n'ai jamais pris soin de ce bateau, et Alison a voulu le prendre… Et maintenant…

Il éclata en sanglots.

Abraham, qui avait voulu protester, se sentit tout à coup mal à l'aise. Son collègue, lui, semblait soulagé d'apprendre que cette histoire était terminée, et qu'aucun kidnappeur d'enfants ne se promenait dans la région.

- Et sa femme ? demanda Abraham.

- Nous l'avons laissée repartir à ses activités. De toute évidence, elle n'avait pas envie de reprendre contact avec cette branche de la famille. Évidemment, nous lui avons demandé de nous laisser ses coordonnées. Mais je crois que l'on peut dire de cette affaire qu'elle est classée. Et, surtout, nous pouvons laisser monsieur Grant retrouver sa maison, et faire le deuil de sa fille.

Les larmes de Grant s'amplifièrent, et ses gémissements crissaient aux oreilles d'Abraham Collins. Il savait qu'il lui manquait des explications à cette résolution d'enquête, mais il n'en aurait aucune autre, et, surtout, il ne voulait plus entendre les pleurs de Grant. Il voulait que Grant disparaisse de son champ de vision, il voulait avoir une affaire à sa charge qui soit compréhensible. Il ne voulait plus de disparition d'enfants. Et puis… il aurait droit à tous les détails de l'enquête dans le rapport que leur ferait parvenir les garde-côtes. Oui, il allait arrêter de se prendre la tête avec cette affaire.

Il soupira.

- Très bien. Vous raccompagnez monsieur Grant chez lui ? s'enquit-il poliment.

Il espérait secrètement que la réponse soit positive, pour ne pas avoir à subir, une fois encore, les larmes du père en deuil. Heureusement, Wilson Darwin hocha la tête.

- Oui, je m'en charge. Bonne journée, messieurs, et merci de votre aide pour cette enquête. Où sont les escaliers ?

Surpris, le collègue d'Abraham lui désigna les escaliers, tout en lui disant que des ascenseurs étaient également à la disposition des personnes circulant dans le bâtiment.

- Je n'ai jamais fait confiance à toute cette… technologie, marmonna le garde-côte avant de prendre la direction des escaliers.

Étonnés, parce qu'il n'y avait pas moins de sept étages à descendre, Abraham et son collègue ne surent quoi répondre à cette réplique. Puis, quand Wilson Darwin eut disparu, le collègue se tourna vers Abraham.

- Tu crois que c'était une mini matraque qu'il avait dans la manche ?

Abraham se tourna vers son collègue, sans comprendre.

- T'as pas vu ? Y avait un espèce de renflement dans sa manche. Genre, bâton tout fin…

- Rien remarqué, bougonna Abraham. Et pour tout t'avouer, je m'en moque pas mal.

Il voulait simplement oublier cette affaire, la dépendance de Grant, son incapacité à dire le prénom de l'amie de sa fille, et sa douleur. Il frissonna.

- Je crois que je vais aller faire un tour avant de retourner bosser.

∆ | o

- C'est ridicule, marmonna le rouquin en pestant contre le sable dans lequel il s'enfonçait.

À côté de lui, son meilleur ami et patron soupira.

- Plutôt d'accord avec toi. Mais c'est tout de même étrange cette disparition. Et l'Australie étant rattachée au Royaume-Uni, dès lors qu'une aide nous est demandée, on se doit bien d'y aller. Ron, c'est quoi, là-bas ?

- Un bateau, grogna Ron Weasley. Une aide, une aide… Tu parles ! Ça fait des mois qu'ils veulent que tu viennes jeter un œil à leurs bâtiments, et que tu proposes des améliorations. Rien à voir avec cette étrange disparition. Harry, enfin, ouvre les yeux ! Ils veulent simplement dire qu'Harry Potter est entré dans leurs locaux !

Harry haussa les épaules.

- Je les ouvre, mes yeux. Je te jure qu'il y a du mouvement, là-bas, et je suis prêt à parier que c'est un homme. On va voir, décida-t-il.

Ron grommela quelques jurons bien sentis. Il se demandait encore pourquoi il avait accepté d'accompagner Harry. Certainement pour échapper à son tour d'entraînement de Gaïa, en réalité. Oui, c'était certainement cela. Il voulait simplement être loin de l'adolescente, qui lui faisait froid dans le dos à chaque fois qu'elle prenait la parole. Il grogna, et se mit à suivre Harry.

Ils avaient été convoqués par le Ministre de la Magie la veille. Celui-ci avait reçu une demande du gouvernement d'Australie, qui souhaitait l'avis d'Harry Potter sur une affaire. Une jeune fille avait disparu. Une Moldue, d'accord, mais ce que personne ne s'expliquait, c'est que l'amie de cette fille semblait aussi avoir disparu, et que le père de l'adolescente, Alison, s'était tué une fois rentré chez lui. Cela ne concordait pas avec le caractère du personnage. Mais, ce qui était le plus surprenant, c'est que les enquêteurs locaux n'avaient rien trouvé qui puisse expliquer comment s'était suicidé cet homme. Les Aurors avaient un peu fouillé dans la maison du suicidé, et en avaient conclu que de la magie avait été utilisée. Or, il était clair que cet homme était Moldu. L'affaire prenait des proportions extrêmement étranges dans la mesure où la plupart des habitants de la baie étaient incapables de donner une description de l'homme qui avait raccompagné le suicidé chez lui. Et là, les Aurors avaient réalisé que tous avaient subi un puissant sortilège d'Oubliettes.

- Quand même, c'est beaucoup de bruit pour un Moldu tué par un sorcier. Je veux dire, pourquoi est-ce qu'il s'est donné cette peine, finalement ? Il n'aurait pas mieux fait de… d'utiliser des moyens Moldus ? grommela Ron.

- C'est exactement pour ça qu'on est là, lui rappela Harry. Tu vois, il y a bien quelqu'un sur le bateau.

Il monta sur le ponton, Ron le suivant. Effectivement, un homme d'un certain âge les avait repérés et les attendait, un chien couché à ses pieds.

- C'pas trop tôt. Y en a qui ont du travail, grogna-t-il.

- Désolé, monsieur. Nous ne pensions pas interroger qui que ce soit, aujourd'hui. Pourquoi nous avoir fait signe ?

L'homme hésita un instant, et jeta un coup d'œil au chien, qui leva une oreille, vaguement intéressé, mais tout sauf inquiet.

- Ben… C'est que… Je me suis dit… Vous ressemblez un peu au type de la dernière fois. Vous, surtout, avoua-t-il en désignant Ron. Vous n'avez pas l'air à votre aise, ici, et du coup… Me suis dit que peut-être, vous étiez comme lui. Mais le chien n'a pas bougé, alors je me dis que vous n'étiez pas mauvais.

Harry et Ron froncèrent les sourcils. Ils ne comprenaient rien à ce qu'on leur disait.

- Bon, moi, c'est Clark, déjà, reprit le vieil homme.

- Harry. Et Ron, ajouta Harry en désignant son meilleur ami.

- Bon. Voilà, ça, c'est fait. Vous êtes là parce que tous mes voisins ne se rappellent de rien, pas vrai ? Comment est-ce qu'on ne pourrait pas se rappeler de ça ? Pff, évidemment, sont pas capables de faire fonctionner leur mémoire. Mangent pas assez de poisson, si vous voulez mon avis, et… Ouais, pardon, je m'égare. Mais c'est à cause de cette histoire, aussi, avoua-t-il en baissant les yeux.

Il se reprit cependant rapidement.

- Donc, moi aussi j'ai remarqué que personne ne semblait se rappeler de rien. Mais on va reprendre depuis le début. La gamine, Alison, elle n'a pas disparu en mer. C'pas possible. Déjà, parce qu'elle avait un mal de mer pas possible. Un truc horrible, surtout quand on habite dans le quartier. Ensuite, elle ne savait pas utiliser le bateau de son père. Et puis, le bateau, pour terminer, il n'était pas si pourri, et il aurait pu vaincre une tempête comme celle qu'elle aurait soi-disant affrontée. Ouais, c'est moi qui vous le dis. Je m'en suis occupé de ce bateau, un peu. Rien de bien méchant, mais juste pour qu'il ne tombe pas en miettes, au cas où Grant retrouve ses esprits et veuille aller naviguer, un de ces jours. Bref, ce bateau, il n'aurait pas coulé aussi bêtement. J'étais sur la mer, moi aussi, ce jour-là, et ce n'était pas si horrible.

- Mais si Alison ne savait pas conduire un bateau…, commença Harry.

- Sauf qu'elle n'était pas sur le bateau, c'est ce que je me tue à vous dire ! grogna Clark. Elle n'y était pas. Elle est partie voir son amie.

- Cette amie dont personne ne sait rien ? lança Ron, se rappelant vaguement de ce qui était écrit sur le rapport des policiers Moldus qui, oh, miracle, n'avait pas été effacé.

- Ouais. Mais moi, je sais comment elle s'appelle. Même que c'est Gaïa. Je ne connais pas son nom de famille, par contre. Mais elle vivait là-bas, dit-il en désignant les bois. Et même que c'est de là dont est revenu le chien.

Il désigna l'animal qui était couché à ses pieds, les yeux ternes, comme si la vie avait fui ses pupilles.

- Il avait sa laisse dans la gueule, et je l'ai récupéré. J'suis allé voir Grant, et je lui ai dit que c'était pas normal que la gamine ne soit pas revenue avec le chien, mais il ne m'a pas écouté, et j'ai laissé courir. Mais quelques jours plus tard, on m'a demandé de garder le chien. Alors moi, bah j'ai accepté, je l'aime bien, il est sympa, et puis, il n'a pas le mal de mer, alors ça me va. Je l'ai emmené au travail avec moi, et tout ça. Il fait pas de bruit, quand il sait que je veux observer les animaux de la réserve, et il fait attention aux plantes. Un brave chien. Bref. J'étais pas là quand le type des garde-côtes est venu. D'ailleurs, j'aurais été là que j'aurais su que c'en était pas un. Je les connais tous, les garde-côtes, et lui… je suis certain que c'en est pas un, parce que mes amis des mers me l'auraient dit. Et ils l'ont pas fait. Donc c'en était pas un. Parce que je l'ai quand même vu repartir. À pied, cet imbécile ! Il est reparti à pied ! Moi, je revenais de mer, et je l'ai vu de loin. Marchait pas normalement. Comme s'il était mal à l'aise, vous voyez le genre ? Pas à sa place. Bref.

Intéressés par l'histoire, Ron et Harry écoutaient attentivement, réalisant que l'homme qui traquait Gaïa était certainement derrière tout cela, et qu'ils avaient une chance inouïe de tomber sur un homme qui avait tellement de travail qu'on n'avait pas pu lui effacer la mémoire.

- Je vous le dis. Elle n'a pas disparu en mer, Alison. C'est ce type qui lui a fait du mal. Et je le sais parce que le chien, quand il a senti le type, avec le vent et tout ça, il s'est mis à grogner. Je l'ai fait taire, parce que je ne voulais pas qu'on soit repérés par ce type bizarre. Mais c'est clair que ce type, il était louche, même le chien l'a senti. Mais vous, vous n'êtes pas louches, c'est pour ça que je vous ai appelés. Je me suis dit que si le chien n'avait pas réagi, c'est que je pouvais vous parler. Il est pas bête, ce chien, loin de là. Il est même plutôt intelligent, termina-t-il d'un ton bourru affectueux.

Comme s'il savait qu'on parlait de lui, l'animal releva la tête, et gémit doucement.

- Il ne se remet pas de la disparition d'Alison, grommela le vieil homme. Mais il finira bien par aller mieux. J'espère qu'ils lui trouveront une bonne famille…

- Une bonne famille ? releva Harry.

- Ouais. Je ne peux pas le garder, ma femme est allergique aux poils de chiens. Donc je vais le confier à une organisation. En espérant qu'il trouve son petit bonheur, ce gars-là. M'enfin, reprit-il en haussant les épaules. J'sais pas si je vous aide en vous disant cela, mais le type qui est venu, qui était bizarre, il avait l'air du type qui veut décamper et qui ne veut pas qu'on se souvienne de lui. D'ailleurs, personne sauf moi ne se rappelle de lui. Donc voilà. C'est tout ce que je peux vous dire. Même ma femme ne s'en souvient pas, et pourtant, elle a bonne mémoire !

Les trois hommes prirent le temps de réfléchir à ce qui venait d'être dit. Harry et Ron échangèrent un regard complice. On avait continué de surveiller la maison de Gaïa. Ils avaient bien fait de ne pas aller la visiter, et ils allaient s'empêcher d'y aller, aujourd'hui encore.

- Merci pour votre aide, monsieur, dit alors Harry en sortant de ses pensées. Si jamais on a besoin de vous…

- Vous me trouverez ici, comme toujours, grommela l'homme en reprenant la corde qu'il avait abandonnée. Et passez le bonjour à Gaïa. Je l'ai pas vue souvent, mais c'était une gentille petite, termina-t-il sur un ton bourru.

Le chien avait relevé la tête à l'évocation de Gaïa puis, n'apercevant pas la personne rattachée à ce nom, il l'avait reposée sur ses pattes, dépité.

Ron et Harry lui adressèrent un dernier signe de main, puis commencèrent à s'éloigner.

- Bon. De toute évidence, Gaïa et son père avaient raison de ne pas sous-estimer l'ennemi. On fait quoi ? On attaque ? On fouille la mémoire de ce type pour trouver une image nette du sorcier bizarre qui est venu leur effacer la mémoire ? On attend qu'ils attaquent ?

Harry haussa les épaules, puis s'arrêta. Ron fit de même, croisant en plus ses bras sur sa poitrine.

- Tu ne vas pas faire ça, Harry.

Un sourire nerveux tordit le visage d'Harry.

- Ginny va te tuer si tu fais ça, Harry. Sincèrement. Et je tiens un peu à toi, depuis le temps. Alors ne fais pas ça.

Harry soupira.

- Elle ne va pas être trop en colère, si ? demanda-t-il timidement.

Le sourire de Ron lui dit que si, elle le serait. Mais de toute façon, quel que soit le niveau de colère de Ginny, il ne dépasserait jamais la volonté d'Harry.

- Tant que je ne suis pas là pour assister à la dispute, grommela Ron tandis qu'Harry retournait voir Clark.

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- Il est laid, cet appartement.

James lança un regard noir à Gaïa, qui ne chercha même pas à s'excuser.

- Désolée, je dis ce que je pense.

- C'est celui que préfère Chloé.

- Pas de ma faute si Chloé n'a aucun goût, grommela Gaïa – presque – discrètement.

James retint un sourire devant l'air buté de Gaïa.

- Et quoi ? Si on choisit cet appartement, tu viendras le redécorer ? plaisanta-t-il.

- Évidemment. D'ailleurs, ton père me laisse l'accès au Square Grimmauld, parce qu'il est vraiment laid, et que ça m'énerve de voir un tel manoir laissé à l'abandon. Donc ton appartement moche comme un hippogriffe sans plume, je viendrai le redécorer. Qu'il ait un peu de cachet quand même. Et avant que tu me le demandes, oui, j'ai déjà vu un hippogriffe sans plume, conclut-elle avec un sourire éblouissant.

James éclata de rire.

- T'es marrante, toi. Vraiment marrante. C'est pas plus mal que tu aies débarqué dans nos vies, finalement… Même si ça aurait été mieux que ça soit pour d'autres raisons.

Elle détourna le regard, peu désireuse de continuer la conversation sur ce chemin-là.

- C'était comment, hier soir, avec Tim ? demanda alors rapidement James.

La joie revint légèrement dans les yeux de Gaïa, et elle réussit même à sourire.

- C'était sympa. Il m'a montré tous les bars incontournables, si je ne m'abuse, du Chemin de Traverse, en disant toujours à Hannah, quand on passait devant le Chaudron Baveur, qu'il « ne fait que passer dans les autres, je ne suis fidèle qu'au tien ! »

James rit aux éclats.

- C'est bien Tim, ça… Toujours à flirter avec tout le monde.

Gaïa sourit.

- Ouais. Il m'a même demandé si cela ne te dérangeait pas que je sois avec lui. Je n'ai pas compris pourquoi il me demandait ça.

- Pour tout t'avouer, je ne comprends pas non plus pourquoi il t'a demandé ça, avoua James.

Il y eut un petit silence gênant.

- Il croit certainement que je te considère comme ma petite sœur, dit alors James.

- T'as pas intérêt à faire ça, le prévint Gaïa en rétrécissant ses yeux pour qu'ils ne soient plus que deux fentes.

- J'ai déjà bien assez à faire avec Albus et Lily, lui assura James en éclatant à nouveau de rire. Je préfère ne pas songer à ce que ce serait de t'avoir toi aussi comme sœur. Tu dois être épuisante. Et puis, je ne peux pas te considérer comme ma petite sœur. T'es bien trop indépendante et adulte pour cela, ajouta James.

- Je dois prendre ça pour un compliment ?

James soupira, ayant, une fois encore, oublié que ce qui pouvait paraître évident pour les uns ne l'était pas pour Gaïa.

- Oui, c'est un compliment. Mais revenons-en à Tim. Est-ce qu'il t'a parlé du marché des Trolls ?

Aussitôt intéressée, Gaïa se pencha en avant.

- Non. Jamais. Qu'est-ce que c'est ?

Les sourcils de James s'élevèrent, comme pour montrer l'effroi du garçon en constatant qu'elle n'avait pas la moindre idée de ce dont il était en train de parler.

- Il manque à tous ses devoirs ! grommela James en paraissant faussement affligé.

Il se pencha lui aussi en avant.

- Ou c'est peut-être parce qu'il n'aime pas l'aventure. Le marché des Trolls, commença James, c'est un rassemblement hebdomadaire, place des Trolls. Tous les sorciers qui veulent se faire connaître y sont.

- Se faire connaître ? releva Gaïa. Dans quel sens ?

- Peu importe, lui assura James. Si tu lances ta boutique, tu dois être au marché des Trolls pour faire connaître ta marchandise. Si tu veux te faire remarquer, tu dois aller au marché des Trolls pour montrer tes capacités. Ce genre de choses.

Sceptique, Gaïa fronça les sourcils.

- Et pourquoi faut-il absolument y aller au moins une fois dans sa vie ?

- Parce que c'est là où les sorciers montrent tout ce dont ils sont capables, expliqua James. Si le marché n'abrite pas cinq duels dans la journée, on peut dire que c'est une mauvaise journée. Si personne n'a amené une créature interdite, c'est une mauvaise journée. Si aucun sorcier n'a montré ses talents, c'est une mauvaise journée. En fait, c'est le jour de la semaine où tout est autorisé, rien n'est interdit ! Avec, évidemment, la surveillance de quelques membres du Ministère, minimisa James.

Cependant, l'éclat dans ses yeux était contagieux, et ne tarda pas à enflammer les pupilles de Gaïa.

- Tu y as déjà été ?

Le jeune homme afficha un air narquois.

- Si j'ai déjà été au marché des Trolls ? Autant demander à un dragon s'il a déjà craché des flammes, railla-t-il. Bien évidemment, que j'ai déjà été au marché des Trolls. Tout sorcier qui se respecte doit y être allé au moins une fois. Je suis sûr que tu aurais un certain succès, avec tes couteaux, plaisanta James.

- Au milieu de sorciers qui manient la baguette ? Sûre que je les impressionne, railla Gaïa.

Elle se tut, comme pour clore la discussion. Cependant, la fièvre et l'envie de découvrir des créatures interdites ne tardèrent pas à la contaminer, une fois encore.

- Tu m'y emmèneras ?

James se pencha un peu plus vers elle.

- Évidemment, souffla-t-il. Mais si on y va, tu seras obligée de montrer tes talents à la foule.

- C'est ce qu'on verra, plaisanta-t-elle.

La porte s'ouvrit derrière eux, mais ils n'y prirent pas garde. Du moins, pas avant qu'un toussotement gêné se fasse entendre. Ils se retournèrent donc.

Chloé se tenait sur le pas de la porte, l'air vaguement mal à l'aise, mais les yeux rivés sur eux. La main toujours sur la poignée, elle sourit légèrement.

- Je ne savais pas qu'il y avait réunion au sommet, dit-elle avec le peu d'humour dont elle était capable.

Il était facile de comprendre sa réaction. Au vu de l'attitude de James et Gaïa, on pouvait croire qu'elle interrompait une conversation des plus importantes et à laquelle personne n'était invité. Ils étaient extrêmement proches, comme discutant des sujets les plus sérieux, et l'arrivée de Chloé ne changea rien à leur position.

- Je vais redécorer votre appartement, lui annonça Gaïa sans aucun tact.

Les lèvres de Chloé se crispèrent.

- Ah oui ?

- Ouais. Lui donner un peu de personnalité.

Le problème, avec Gaïa, c'est qu'elle n'avait pas l'habitude de discuter avec des personnes de son âge. Elle se moquait des convenances, des erreurs à ne pas commettre, parce qu'elle n'avait pas la moindre idée de l'existence de ces erreurs. Elle disait ce qu'elle pensait. Son père lui avait appris à agir ainsi, et il n'était pas homme à se vexer facilement. Pourquoi aurait-elle songé, à cet instant, qu'elle vexait outrageusement Chloé ? Comment aurait-elle pu savoir que la grimace que lui adressait James, et les coups de pied furieux qu'il tentait de rendre discrets étaient pour lui le moyen de faire comprendre à Gaïa qu'elle s'aventurait sur un terrain dangereux ?

Non, définitivement, elle ne pouvait pas le savoir. C'est pourquoi elle était étonnée des éclairs que lançaient les yeux de Chloé. Après tout, elle ne disait que ce qu'elle pensait. Elle estimait que la franchise était une qualité qui plaisait à tous. Mais peut-être pas à Chloé, finalement…

- Et qui t'a donné la connaissance suprême du bon goût ?

Gaïa lui lança un regard neutre, lui prouvant, une fois de plus, qu'on ne pouvait pas discuter avec elle. James, lui, lança un regard rempli d'interrogations à Chloé. Jamais il n'avait entendu une telle amertume dans la voix de sa petite amie. Elle haussa simplement les épaules.

- J'aime cette décoration.

- Elle est laide, cette décoration. L'appartement pourrait être bien mieux…

Mais cette fois, Chloé ne laissa pas la politesse autoriser Gaïa à terminer sa phrase.

- Je vais vivre dans cet appartement, avec James, et tu auras, au mieux, le droit de nous rendre visite. Pas de critiquer notre décoration, ou je ne sais quoi. Tu n'auras aucun droit là-dessus, termina sèchement Chloé.

C'est là que Gaïa réalisa que Chloé était en colère. Elle se redressa légèrement, pas habituée à se laisser marcher sur les pieds, mais pas habituée non plus à ce qu'on lui parle ainsi. Elle hésita un instant, se tournant vers James, qui était devenu son référent en matière de relations humaines. Il secoua doucement la tête, lui offrant par la même occasion un sourire rassurant. Chloé avait de toute évidence passé une mauvaise journée.

C'était la stricte vérité, bien que Chloé ne lui en ait pas encore parlé. Elle était arrivée en retard ce matin, perdue dans la contemplation de l'appartement qu'elle avait repéré, et qui, elle en était sûre, allait charmer James. Arrivée à l'entrée du Ministère, un problème par le passage des cabinets l'avait obligée à changer d'entrée. Celle des visiteurs étant saturée, il lui avait fallu retourner dans une maison sorcière, pour utiliser le réseau des Cheminées, en espérant cependant que le Ministère ait autorisé, exceptionnellement, l'utilisation du réseau pour n'importe quel foyer. Ça avait été le cas, mais c'était bel et bien la seule consolation qu'elle avait eue de la journée. On l'avait bousculée dans le couloir. Sa tasse de thé s'était renversée sur elle, brûlante. Certes, un coup de baguette avait réparé les dégâts, mais ce n'était pas pour autant que cela l'avait mise de bonne humeur. Son patron n'avait ensuite cessé d'hurler toute la journée, car il ne voulait plus donner de subventions aux équipes de magico-archéologie, tandis que le Ministre, lui, ne cessait de les pousser dans ce sens. À côté de cela, ils avaient encore eu la visite d'un vieil ami de Scamander qui, comme toujours, était venu demander de l'argent pour aller chercher des créatures improbables au fin fond de l'Amazonie. Son patron lui avait ensuite demandé si elle pouvait s'occuper d'un dossier de subvention pour des botanistes. Elle avait accepté, elle avait toujours apprécié la botanique. Elle s'était simplement perdue à la troisième page, avait réalisé au bout de dix pages qu'aucune page n'était à sa place, que la langue d'écriture changeait à la vingt-troisième page. Et lorsque son patron était venu lui demander si elle avait pu le lire et qu'elle lui avait donné des explications à son retard, il lui avait demandé si elle se moquait de lui et si elle était réellement incapable d'user d'un simple sortilège de traduction de la langue serbe. Elle avait ravalé sa salive, n'osant lui avouer qu'elle n'avait pas compris que c'était de cette langue dont il s'agissait, et elle avait simplement courbé la tête et marmonné la formule avant de se remettre au travail. À quinze heures, elle avait réalisé qu'elle n'avait toujours pas mangé, qu'une réunion qu'elle ne pouvait pas rater débutait dans cinq minutes et que James, qui aurait dû venir la chercher pour déjeuner, ne s'était pas présenté à son bureau. De quoi la mettre de mauvaise humeur pour le restant de la journée. Surtout que son seul message de la journée avait été pour la prévenir qu'elle était invitée à dîner chez les Potter. Aucune explication concernant son absence du midi. Et lorsqu'elle arrivait, qu'est-ce qu'elle trouvait ? Non pas son petit ami qui l'attendait sur le pas de la porte pour s'excuser de l'inviter alors que ses parents se disputaient dans le jardin – quoi qu'elle ne soit même pas sûre que James ait constaté qu'il y avait une légère tendance orageuse à une vingtaine de mètres de lui. Non, elle le trouvait penché vers Gaïa – dont il n'avait toujours pas souhaité lui donner les informations qu'elle avait demandées – et qui riait avec elle. Et qui, en plus de cela, ne prenait même pas la peine de se montrer désolé d'avoir un tel comportement. Plus ! Il lui avait parlé de leur futur appartement et, vu la réaction de Gaïa concernant la décoration actuelle, Chloé était prête à parier que James n'avait pas tenté de la faire changer d'avis, ni même d'argumenter en faveur de leur décoration.

Non, décidément, rien n'allait. Mais elle allait rester digne. Ou presque.

- Pardon, Gaïa. J'ai juste eu une mauvaise journée.

- Ce n'est pas une raison pour m'en vouloir, siffla alors Gaïa.

S'il était possible que la haine se matérialise, certainement qu'elle l'aurait fait alors que les deux jeunes femmes se fusillaient du regard, l'une parce qu'elle estimait que l'autre devait à présent se taire, et l'autre parce qu'on ne lui avait jamais appris à baisser la tête.

- Ok…, murmura James en se levant et en se dirigeant vers Chloé. Est-ce que tu veux boire quelque chose ? proposa-t-il à sa petite amie en passant un bras réconfortant autour de ses épaules.

Il eut le plaisir de constater que les muscles de sa petite amie se détendaient en même temps qu'il finalisait son geste.

- Je m'en doutais, murmura-t-il alors qu'elle hochait la tête, un sourire presque sincère accroché à ses lèvres. Je vais te préparer quelque chose.

Chloé soupira. Sa bonne humeur était presque revenue, réalisa-t-elle alors que James s'éloignait et fouillait dans les tiroirs. Elle adressa un sourire d'excuse à Gaïa, qui ne la regardait plus, et s'installa à la place que venait de quitter James. Pour être sûre qu'il ne puisse pas se rapprocher de Gaïa une fois qu'il aurait terminé de préparer une boisson pour Chloé. Et d'ailleurs, ce n'était pas une mesure disproportionnée. Parce qu'alors que James aurait dû ne se concentrer que sur sa petite amie en colère, il fit une chose incroyable. Il se retourna vers Gaïa.

- Tu veux quelque chose ? Après tout, tu restes une invitée dans cette maison, au même titre que Chloé.

Et c'est ainsi que Chloé ne put que se rappeler amèrement les paroles de Tim concernant l'alchimie. Concernant la tension qui palpitait entre James et Gaïa. Concernant le fait qu'elle était misérablement sans aucun intérêt face à Gaïa.

Heureusement pour elle, la voix aigüe de Ginny Potter s'éleva à un niveau plus fort qu'à l'accoutumée, et tout doute concernant les gestes et comportements qu'avaient James et Gaïa l'un pour l'autre s'évanouit dans les airs.

- Harry James Potter, j'espère que ceci n'est qu'une mauvaise plaisanterie ! s'exclama Ginny, en colère.

James, dans la cuisine, grimaça. Lorsque sa mère utilisait le nom complet de son père, ce n'était jamais bon signe. Plus, cela signifiait généralement « Tous aux abris. » Et à bien y réfléchir, il aurait volontiers fui la dispute parentale et la tension qui avait élu domicile chez Chloé.

- Non mais… Ginny, est-ce qu'on peut au moins discuter de ça ? tenta Harry.

- Volontiers ! Mais il aurait peut-être fallu que cette discussion ait lieu avant que tu ne me mettes devant le fait accompli, tu ne crois pas ?!

- Mais, regarde… Il est mignon !

- Employer de tels mots ne t'aidera pas, Harry ! siffla Ginny. Et puis, pourquoi est-ce que tu l'as ramené ?

La voix d'Harry ne produisit qu'un faible murmure, inaudible depuis la cuisine. Intrigués, ils se dirigèrent tous les trois vers la fenêtre.

Ginny Potter, les mains sur les hanches, fusillait son mari du regard, qui tentait de prendre un air coupable, qu'il perdait dès lors qu'il regardait ce qui était à ses pieds.

À ses pieds, ce n'était rien d'autre qu'un chien, marron et blanc, qui semblait apeuré par les cris, et totalement perdu dans ce nouvel environnement. Il tremblait, et ne semblait pas prêt à s'éloigner d'Harry, son seul repère dans ce monde.

Dans la cuisine, la bouche de Gaïa forma un « O » parfait. Elle sortit lentement de la pièce, sous le regard désapprobateur de Chloé, et celui, inquiet, de James.

Gaïa s'arrêta sur le pas de la porte, sans s'être fait entendre. Ginny continuait de grommeler des menaces contre son mari, mais Gaïa ne les entendait pas. Son attention n'était focalisée que sur une chose. Le chien, aux pieds d'Harry. Et la signification de sa présence ici.

Ses traits se tendirent, ressentant pour la première fois ce que son père appelait le dégoût pour la nature humaine. C'était une émotion qui naissait dès lors qu'une personne innocente, qui avait eu le malheur de les rencontrer, payait de sa vie cette rencontre.

Gaïa comprit qu'elle ne reverrait jamais Alison Grant. Sa gorge se noua, puis se dénoua tout aussi rapidement. Elle soupira, et les oreilles du chien se soulevèrent brusquement. Gaïa s'accroupit, comme elle avait vu Alison le faire de nombreuses fois.

- Salut, Holmes. Viens, mon beau.

Le chien sauta sur ses deux pattes arrières, et se précipita vers cette fille, qu'il avait appris à apprécier. Ce n'était pas Alison. Mais c'était mieux que rien.

À une dizaine de mètres de là, Ginny soupira.

- Évidemment, si le chien réagit comme ça devant Gaïa, je ne vais pas avoir d'autres choix que d'accepter qu'il reste à la maison… Mais il dormira dehors !

Gaïa hocha la tête, trop absorbée par le chien, qui ne semblait plus vouloir s'arrêter de sauter de joie, pour réellement entendre ce que disait Ginny.

Derrière elle se tenait James, les mains dans les poches, regardant le chien avec méfiance.

- Gaïa ? Qu'est-ce que ça veut dire ?

Les yeux de la jeune fille s'ancrèrent dans les yeux. Une ombre de tristesse s'était abattue sur eux, et la douleur que pouvait y lire James était contagieuse.

- Ce que ça veut dire ? Que je viens de perdre ce qui se rapprochait le plus d'une amie.

Et il y avait tant de douleur dans sa voix que James n'osa imaginer ce que cela serait s'ils ne parvenaient pas à retrouver son père. Aussi agit-il de l'unique manière qu'il jugeait adéquate. Peu importait les témoins, peu importait Gaïa qui ne savait jamais réagir dans ces cas-là. Il la serra dans ses bras.


Note d'auteur

Mais non, mais non, ce chapitre n'arrive pas en fin de journée, ce n'est qu'une illusion. (Au lieu de protester, dites-vous que vous avez eu droit à une lecture ô combien agréable juste avant de vous coucher.)

Ma petite April d'amour. Je suis sûre qu'elle vous manquait, à vous aussi, eh eh :D !

Anyway, on remercie DelfineNotPadfoot pour la correction de ce chapitre (non, elle n'a pas du tout crié en voyant les 39 pages – juste envoyé un mail indigné de l'esclavagisme auquel je la soumets)

Et je vous remercie tous, parce que vous êtes tous trop gentils de me laisser autant de reviews, je suis comblée :) !

Hum, je ne pense pas avoir grand-chose à ajouter concernant ce chapitre, hum, hum… Laissez-moi réfléchir. Normalement, tout ce qui doit être dit a été dit. Et sinon… J'ajouterai quelque chose à cette note d'auteur, et puis voilà.

Comme toujours, si disparition de delta il y a, n'hésitez pas à me le faire remarquer.

Et sinon, je vous dis à la semaine prochaine, pour un chapitre sans April (ne pleurez pas) mais pas sans violence (JE VOUS JURE que mes parents m'ont normalement éduquée. Je sais pas d'où peuvent venir ces folies étranges…)

À la semaine prochaine les petits loups :) !