Chapitre 10
Où la famille est plus compliquée qu'on ne le croit.
Il était extrêmement rare qu'Harry prenne le temps de rentrer chez lui, à l'heure du déjeuner. De toute sa carrière, les seules occasions où il s'était permis de le faire étaient lorsque Ginny était enceinte et sur la fin de sa grossesse, où lorsque les enfants étaient malades. Sinon, il préférait l'atmosphère du Ministère, où tout le monde discutait presque facilement. Et, surtout, Ron et Hermione travaillaient aux aussi au Ministère, ce qui leur permettait de se retrouver plus facilement, loin des nombreux membres de leur famille.
Non, Harry n'avait pas l'habitude de rentrer chez lui pour manger. Mais depuis que Gaïa était revenue d'une sortie avec le meilleur ami de son fils après avoir déversé sa rage sur un homme qu'elle ne connaissait pas, il avait décidé qu'il était mieux pour la jeune fille qu'elle voie du monde dès que possible – qu'il la surveille, en fait. Qui plus est, il sortait du dernier interrogatoire de l'homme en question, et il estimait qu'il était de son devoir d'en parler immédiatement à Gaïa.
Il savait qu'il n'agissait pas toujours correctement avec Gaïa. Il devrait certainement être plus ferme, lui faire comprendre qu'elle ne pouvait pas attendre que tous acceptent ses caprices sans rien dire en retour. Mais il comprenait aussi ce besoin d'indépendance et d'assurance que recherchait toujours Gaïa. Alors, il laissait faire.
Ne lui avait-on pas fait confiance, à lui, alors qu'il ne parlait pas de la mission dont il avait été investi sans même en avoir conscience ?
Il ne fut pas étonné, lorsqu'il entra dans la cuisine où se trouvait déjà Gaïa, de voir des dizaines de parchemins étalés sur le plan de travail. Il était plus étonné de l'odeur de brûlé qui venait à ses narines, en revanche.
- J'ai voulu cuisiner, pesta Gaïa en entendant la porte se refermer. Mais de toute évidence, j'avais raison lorsque je me persuadais qu'il valait mieux que je reste éloignée des chaudrons.
Harry esquissa un sourire amusé, sans être remarqué de Gaïa, ce qui valait mieux s'il ne voulait pas l'offenser, ou, pire, déclencher sa colère.
- J'ai voulu nettoyer, mais ça n'a pas fonctionné, continua-t-elle en grognant.
Assise sur un des tabourets de la cuisine, elle ne leva même pas la tête vers Harry, décidant qu'il valait mieux regarder les parchemins. Sans rien dire, Harry nettoya le contenu du chaudron, et prit place face à Gaïa, tout en faisant divers mouvements de baguette pour qu'une nourriture comestible soit en préparation.
- Que me vaut l'honneur de ta tentative de préparer un repas ?
Il ne fut pas surpris lorsque Gaïa lui adressa un vague regard furtif, ses dents mordillant frénétiquement ses lèvres.
- Très bien, soupira Harry. Qu'est-ce que tu voulais me demander ?
- Eh bien… Tu vois, je me demandais si lorsque tu as dit que je n'avais pas le droit de sortir de la maison à cause de l'autre soir et du type qui a amplement mérité que je lui règle son compte, la règle s'appliquait pour toujours… ou pas.
Harry soupira.
- Tu n'es vraiment pas patiente.
- Non, reconnut volontiers Gaïa. Est-ce que je peux avoir ma réponse ?
Harry ôta ses lunettes, et se frotta les yeux.
- Il se trouve que oui, tu peux avoir ta réponse, dit-il en les remettant sur son nez. Et il s'avère aussi que cette réponse devrait te faire plaisir, puisque tu as à nouveau le droit de sortir. Sans être accompagnée, même. À condition que tu promettes de ne plus ramener des hommes blessés à mort dans cette maison.
Elle ne sourit même pas à la plaisanterie. D'ailleurs, Harry n'était pas certain qu'elle l'ait comprise. Certaines subtilités échappaient encore à Gaïa, c'était évident.
- Nous interrogions l'homme pour la dernière fois aujourd'hui. Il n'a donné aucune indication concernant ton père. Il s'est tu, obstinément. Ou, plutôt… il a reçu un maléfice qui l'empêche de parler.
- Ah…
Gaïa essaya de comprendre de quel sortilège il pouvait s'agir, mais réalisant rapidement qu'elle n'aurait pas de réponse ainsi, elle secoua la tête, et revint sur un point qui l'intriguait plus qu'un sortilège.
- Pourquoi me laisser sortir seule, dans ce cas-là ?
- Parce que l'homme qui te cherche ne sait pas où tu es, dit tranquillement Harry. Je ne comprends pas pourquoi il n'a pas encore utilisé du Veritaserum sur ton père, si tant est qu'il est prisonnier au même endroit que là où vit l'homme. Enfin, toujours est-il qu'il nous est parvenu d'étranges nouvelles, d'un peu partout dans le monde, surtout des grandes villes. Ton homme n'est pas le seul à avoir été arrêté il y a de cela quelques jours. Ils étaient toute une ribambelle à chanter cette comptine entêtante, certainement pour te faire réagir. Beaucoup de ces hommes ont été arrêtés, et à la demande du Ministre de la Magie, que je connais bien, j'ai demandé à ce qu'on les garde encore quelque temps dans les bureaux des différents Ministères. Officiellement, pour continuer à enquêter, et à comprendre la folie qui a bien pu frapper ces hommes et les forcer à chanter. Officieusement, pour savoir qui ils sont, et sous les ordres de qui ils travaillent.
Gaïa ne sut pas quoi dire. Elle prit plusieurs fois l'élan nécessaire pour parler, mais ne le put pas.
- Donc tu peux à nouveau aller dehors. D'ailleurs, tu pourras te promener seule dès cette après-midi. Si tu me promets de ne pas tenter d'assassiner quelqu'un d'autre.
La réplique aurait pu être considérée comme une plaisanterie si Gaïa n'avait pas encore le souvenir douloureux de la réaction qu'avait eue Harry après avoir appris ce qu'elle avait fait. Son père avait plus d'une fois élevé la voix contre elle, pour des raisons justifiées à ses yeux, certes, mais qu'elle pouvait contester. Pour la première fois, elle avait reçu des réprimandes on ne peut plus justes, qui prenaient tout leur sens au fur et à mesure qu'Harry lui assénait, en élevant la voix, pourquoi on ne pouvait pas se promener dans la rue en ayant un tel comportement. Il lui avait fait remarquer les conséquences de ses actes, l'avait poussée à ressentir de la culpabilité, lui avait montré ses torts. Calmement, patiemment, démontant un à un les arguments auxquels elle n'avait même pas le temps de penser. Pour la première fois, une figure paternelle s'était comportée telle quelle, et Gaïa était ressortie de la conversation légèrement honteuse. Et peut-être même grandie.
- C'est promis, dit-elle d'une petite voix tremblante.
Harry ne hocha pas la tête. Il savait que c'était compris. Il voulait simplement que Gaïa ne l'oublie pas.
- Et ces parchemins, à quoi te servent-ils ?
- À passer le temps, grommela Gaïa.
Harry haussa un sourcil, sceptique.
- J'invente des plans. Pour sauver mon père, lorsqu'on l'aura localisé.
Avant qu'elle n'ait eu le temps d'en empêcher Harry, il se saisit d'un papier, et le lut. L'étonnement et l'amusement se succédèrent sur son visage.
- « Le trouver puis foncer dans le tas » ? releva-t-il avec humour.
Les grommellements de Gaïa furent sa seule réponse. Il prit un autre parchemin et le lut aussi, avec le même étonnement qu'auparavant.
- « Donner des coups, assommer avec des pierres, lancer un sort ou deux, sortir mon père de là, terminer cette histoire » ? continua Harry. Est-ce qu'un seul de tes plans a été élaboré avec réflexion ? plaisanta-t-il.
- Est-ce qu'un plan élaboré avec réflexion peut fonctionner ? rétorqua Gaïa. Le plan de vie de mon père était de faire en sorte que nous restions en sécurité toute notre vie loin de nos ennemis, pourtant, ça n'a pas fonctionné comme ça. Alors, franchement, l'élaboration…
Harry hocha la tête, pas entièrement convaincu.
- Gaïa… Foncer dans le tas ne servira pas à grand-chose.
- Rester ici à me tourner les pouces non plus, dit-elle avec verve.
- Et m'interrompre à chaque fois que je tente de t'expliquer quelque chose n'est pas utile non plus. Je sais que tu n'as pas l'habitude qu'un adulte te reprenne, Gaïa, mais il faut que tu t'habitues à vivre avec d'autres personnes que toi-même. Je sais que tu mènes la vie dure à Ron chaque fois qu'il doit t'entraîner au Ministère. S'il te plaît, arrête cela. C'est certainement amusant pour toi, mais cette histoire n'est pas amusante. C'est sérieux, et tu le sais, malgré tes airs bravaches.
Elle rougit de colère, mais n'ajouta pas un mot.
- Bien, soupira Harry. Personne ne se tourne les pouces, pour reprendre ton expression. Chacun réfléchit. Hermione a bientôt fini ton arbre généalogique. Je doute qu'elle puisse le terminer aujourd'hui, mais peut-être demain. On pourra donc retrouver ton père plus facilement. Ron a discuté avec des membres du Ministère qui s'occupent de découvrir de nouvelles potions, et de nouveaux sorts. Certains pourront nous être utiles, car connus de nos services seulement. Je fais des recherches sur Nicolas Flamel, et sur l'homme qui a pu être son apprenti. Et le Département des Mystères est devenu mon nouveau Quartier Général, même si les Langues-de-Plomb n'apprécient pas m'y croiser, se rappelant de certains dommages que j'ai pu y faire…
Gaïa baissa la tête. Elle savait que tous agissaient. Mais elle avait l'impression de faire du sur-place. Elle voulait simplement que la situation se débloque, qu'un élément nouveau arrive.
- Et si tu veux vraiment te rendre utile avec des parchemins, pourquoi ne tentes-tu pas de déchiffrer ceux qui me sont apparus ?
Gaïa fronça les sourcils, en colère à présent.
- Parce qu'à chaque fois que je me penche sur ces fichus parchemins, j'en ressors frustrée ! J'ai l'impression d'avoir sur le bout de la langue leur signification, j'ai l'impression de pouvoir les lire, et, finalement… tout m'échappe !
Harry hocha la tête, comprenant tout à fait Gaïa pour avoir lui-même ressenti cette frustration à chaque fois qu'il avait tenté de comprendre ce qui était écrit sur ces vieux bouts de papiers, et pourquoi il ne pouvait pas les lire alors qu'il semblait lui être destiné.
Il reposa les parchemins et les fit disparaître, comme voulant se concentrer uniquement sur ce que pensait Gaïa. Il semblait tout à fait comprendre le trouble de l'adolescente, et faire en sorte qu'il disparaisse était naturel à ses yeux.
- Que comptes-tu faire cette après-midi ? lui demanda doucement Harry.
Le calme reparut sur le visage de la jeune fille.
- Je… Je ne sais pas, avoua Gaïa.
- Tu ne sais pas ? Il n'y a rien que tu aies envie de découvrir seule ?
- Je… James m'a parlé du marché des Trolls, mais je ne veux pas y aller toute seule. Je vais peut-être… Je ne sais pas. Me promener sur le Chemin de Traverse. Le découvrir toute seule, tu comprends ? J'ai toujours tout découvert toute seule, mais depuis que je suis ici, il y a toujours quelqu'un pour me tenir la main, et c'est frustrant, en plus d'être insultant.
- Je comprends, lui assura Harry avec un léger sourire.
À nouveau, elle grommela. Évidemment qu'Harry comprenait. Harry comprenait toujours. C'était pour cela que sa compagnie était bien moins amusante que celle de Ron, qui s'énervait et devenait tout rouge bien plus rapidement que la moyenne. C'était bien plus intéressant, pour Gaïa, de passer du temps avec Ron qui lui permettait de développer ses talents de fille agaçante.
- Essaie tout de même d'être discrète, lui demanda Harry. Et si tu pouvais y aller en milieu d'après-midi plutôt qu'en début, ce serait arrangeant. Une de mes nièces doit venir te voir, je n'ai pas compris pourquoi exactement. Ce que je sais, c'est qu'elle est bien trop colérique pour que je te laisse partir en vagabondage sans surveillance. Donc, tu restes là jusqu'à son passage, c'est bien compris ?
Gaïa soupira, avant d'acquiescer lentement. Obéir n'était pas compliqué, finalement. C'était juste nouveau, et particulièrement agaçant lorsque celui qui nous faisait face avait raison.
Δ | o
Victoire Weasley était effrayante. Sincèrement. Ses longs cheveux blonds qui caracolaient dans son dos, comme des lianes douées d'une vie propre et prêtes à s'enrouler autour de vous, ses yeux bleus qui vous transperçaient, comme cherchant à lire en vous, ses ongles parfaitement manucurés, comme prêts à se planter dans votre chair à la moindre incartade, et son air fier qui n'accepterait de toute évidence pas la moindre contrariété, tout cela était effrayant.
Sauf pour Gaïa, qui rêvassait depuis dix minutes, et qui se demandait quand est-ce qu'elle pourrait dire à Victoire, avec son absence de tact à présent connue de tous, qu'elle n'avait pas la moindre idée de ce que pouvait être en train de lui raconter la jolie blonde.
- Est-ce que tu as au moins écouté le moindre mot de ce que je viens de te dire ?! s'exaspéra alors Victoire.
Gaïa leva lentement les yeux.
- En toute franchise, non, répondit-elle immédiatement. Je crois bien avoir arrêté d'écouter après que tu m'aies dit que le chien s'était ébroué sur toi.
Victoire lui lança un regard noir, avant de retourner à sa marche, grommelant quelque chose qui ressemblait vaguement à « sale cabot Moldu ». À moins que ce ne soit « sale peste de Gaïa ». Finalement, ça ne faisait pas une grande différence.
- Je te disais qu'étant donné que tu es tout simplement incapable de faire preuve de la moindre discrétion, tu étais obligée de venir à mon mariage. Tout le monde sait que tu « appartiens » à cette famille, et ne pas t'inviter soulèverait des questions encore plus désagréables que celles que tu as déjà fait naître dans l'esprit de beaucoup. Donc, tu seras au mariage. Tu comprends ça, au moins ? souffla Victoire en levant les yeux au ciel.
C'est qu'un mariage, ça ne se préparait pas tout seul, et qu'elle avait mieux à faire que d'expliquer cela à Gaïa.
Gaïa hésita.
- Oui… Je crois. Concrètement, pour toi, un mariage, c'est quoi ?
Si Victoire réussit à ne pas se frapper le front contre le mur le plus proche, c'était certainement parce qu'elle savait faire preuve d'un self-control enviable, et que l'éventualité que la blessure soit trop importante pour qu'elle soit en mesure de préparer correctement son mariage était bien trop angoissante.
Elle se pinça donc l'arête du nez, et ferma les yeux quelques secondes, avant de les rouvrir, et de croiser ses mains et faire craquer ses phalanges, devant une Gaïa légèrement perdue.
- L'union de deux êtres, la fête, un buffet incroyable, des invités… De belles tenues. Tout ça. Tu comprends ?
- Je pense que oui, marmonna Gaïa, se rappelant que ses tenues n'étaient certainement pas de celles dont voudrait Victoire.
- C'est déjà ça, murmura Victoire. On avance. Maintenant, voilà la tenue que tu vas porter.
Elle tendit un parchemin usé à Gaïa. Celle-ci, comprenant que Victoire avait elle-même dessiné la robe, tenta du mieux qu'elle le pouvait de ne faire aucune réflexion qui pouvait être mal reçue. Malheureusement pour sa brève volonté de bien faire, elle ne fut pas capable de tenir plus d'une minute sans dire le moindre mot, et protester pour son libre-arbitre.
- Parce que je ne peux pas la choisir ? protesta aussitôt Gaïa.
Pas qu'elle avait la moindre idée de ce qu'elle aurait pu porter. Mais c'était Gaïa. Il fallait bien qu'elle proteste, et qu'elle laisse éclater son mauvais caractère.
Victoire ferma les yeux. Ses paupières tremblaient légèrement, comme sous le coup de l'émotion.
- Est-ce que tu as une tenue en tête pour ce mariage ? décida-t-elle de répondre.
Forcée de reconnaître que non, Gaïa secoua lentement la tête.
- Bien, soupira Victoire. On est au moins d'accord sur ce point. Maintenant, passons aux choses sérieuses.
Gaïa grimaça. Elle qui avait cru que le plus difficile était passé comprenait à l'instant que Victoire n'en avait certainement pas terminé avec elle.
- Avec qui vas-tu venir ?
Interloquée, Gaïa papillonna des yeux, avant de regarder derrière elle, pensant que Victoire s'adressait à une autre personne, qui serait entrée dans la pièce sans qu'elle ne s'en rende compte. Seulement, personne d'autre qu'elles deux ne se trouvait dans la cuisine des Potter.
- Avec qui je vais venir ? répéta Gaïa, pensant avoir mal entendu.
- Oui, soupira Victoire, tentant de faire redescendre la pression qui ne cessait de croître à mesure qu'elle pensait perdre son temps. Qui va t'accompagner ?
Gaïa posa le menton sur son poing fermé, et prit le temps de réfléchir à la question. De toute évidence, Victoire estimait que Gaïa ne viendrait pas seule. Pourquoi elle le pensait, c'était une question qui méritait d'être posée, mais toujours était-il que Victoire attendait une réponse. Et puis, l'illumination se fit.
- Avec Holmes ! s'égaya Gaïa.
Toute personne normalement constituée aurait eu peur que de la fumée sorte des narines de Victoire. Gaïa se contenta d'observer avec grand intérêt la fureur prendre petit à petit de l'ampleur chez la blonde, jusqu'à voir les yeux de Victoire se fermer en même temps que ses deux poings s'abattaient sur la table.
- Rassure-moi sur un point, murmura Victoire d'une voix si lente et si sourde que Gaïa s'étonna de l'entendre. Je suis sujette à des hallucinations, et tu ne viens pas de m'annoncer que tu souhaitais inviter ton chien Moldu à mon mariage, n'est-ce pas ?
Gaïa hésita un instant. Elle ne savait pas mentir, n'est-ce pas ?
- Eh bien… Je crois que si, en fait, finit-elle par dire tranquillement.
Elle se demanda si les yeux de Victoire pouvaient devenir encore plus noirs que cela. À vrai dire, elle aurait volontiers tenté l'expérience. Il pouvait être amusant de tester les limites d'une future mariée. Selon ce qu'elle avait cru comprendre, les futures mariées étaient bien plus facilement énervées que le commun des femmes. Tant qu'à s'occuper, pourquoi ne pas faire quelques expériences de ce genre ?
- Très bien, murmura Victoire. Très bien… Ce n'est pas comme si j'avais dû modifier tous mes plans de table à la dernière minute parce qu'une inconnue a débarqué et a dû être intégrée à la famille. Ce n'est pas comme si je me battais entre ma mère, ma grand-mère et celle de Teddy chaque jour pour qu'on m'écoute enfin et qu'on arrête de vouloir préparer mon mariage, que je peux tout à fait préparer toute seule. Ce n'est pas comme si j'étais tout le temps à chercher comment organiser le mariage parfait. Ce n'est pas comme si la personne qui s'occupe des fleurs s'était cassé le bras. Ce n'est pas comme si Hugo venait de m'envoyer une lettre en demandant à ce qu'on change les repas, parce qu'il n'aime pas le poisson. Ce n'est pas comme si ma robe avait été modifiée en douce par la grand-mère de Teddy. Ce n'est pas comme si mon mariage était dans moins d'un mois !
Gaïa regardait avec un intérêt croissant la jolie blonde qui s'énervait de plus en plus face à elle, faisant les cent pas dans la cuisine. Elle se demandait si elle provoquerait le même effet en se mettant en colère. Parce que Victoire réussissait à rester maîtresse d'elle-même malgré tout. Ses cheveux étaient toujours aussi ordonnés, ses traits toujours concentrés. Elle n'avait pas encore cédé à la rage pure.
- J'ai une question, l'interrompit tout de même Gaïa.
Victoire s'arrêta net, comme frappée par la foudre. Ses yeux reprirent peu à peu leur teinte bleue, comme si l'intervention de Gaïa ne pouvait vouloir dire qu'une seule chose. Que la jeune fille venait de réaliser que Victoire tenait à ce que le premier jour du reste de sa vie soit parfait. Quelque chose dans ce goût-là. En somme, que Gaïa réalisait enfin l'importance de la discussion qu'elles avaient toutes les deux.
- Oui ? demanda tranquillement Victoire.
- Concrètement, ce mariage, à quoi il va te servir ?
Victoire sentit son souffle se couper. Interdite, elle fixa Gaïa quelques instants, ses paupières battant inlassablement sur ses pupilles, ne trouvant pas de rythme régulier. Elle laissa finalement l'air entrer dans ses poumons, tout en gardant ses yeux écarquillés sur Gaïa. Gaïa qui, ingénue, attendait une réponse on ne peut plus sincère à sa question.
- J'abandonne, murmura Victoire. Définitivement.
Et elle se laissa tomber sur un tabouret, lasse à présent, ses cheveux ayant perdu de leur éclat.
- Tu abandonnes ? releva Gaïa.
Victoire hocha la tête.
- Je peux me battre contre mes parents qui disent qu'on est trop jeunes et sans une guerre pour nous pousser à nous marier, je peux me battre pour imposer mes choix… Mais me battre contre une adolescente renfrognée qui ne pense qu'à son chien et qui n'est pas capable de comprendre l'importance que revêt un mariage, en me posant cette question d'une telle façon que j'ai l'impression d'être la seule personne à comprendre ce que cela représente pour moi… Non, définitivement, je ne peux pas. J'abandonne.
Elle souffla un grand coup, et ferma les yeux, comme pour échapper ainsi à la pression de ce mariage pour lequel elle ne cessait de se battre.
Sauf qu'en face d'elle se trouvait Gaïa, et que lorsqu'on avait Gaïa face à soi, on ne pouvait décemment pas espérer pouvoir abandonner ainsi.
- Abandonner ? À la moindre petite contrariété ? C'est bien peu courageux, pesta Gaïa.
Ah, Victoire en avait entendu des réflexions toute sa vie. Il y avait les fois où elle avait été critiquée sur la facilité qu'elle avait de trouver un emploi grâce à son nom de famille, ces fois où on lui avait dit qu'elle n'égalerait jamais le charme de sa mère, ces nombreuses fois où on lui avait dit que la beauté ne ferait pas tout, et qu'elle devrait sérieusement songer à utiliser son cerveau plutôt que ses atouts. Mais dire d'une Weasley qu'elle n'était pas courageuse, ça, c'était une insulte que personne n'avait jamais encore osé proférer. L'honneur des Weasley étant en jeu, il n'en fallait pas moins à Victoire pour se relever, et repartir dans sa lutte contre Gaïa.
En étant encore plus en colère qu'auparavant, si cela était possible.
- Donc, tu n'as pas la moindre idée de qui tu peux inviter ? siffla la future mariée au sang Vélane. Très bien. Puisque tu n'as personne à inviter, on va employer les grands moyens.
La main de Victoire se referma sur le bras de Gaïa, semblable à la serre d'un oiseau. Victoire était agrippée à elle, et ne la lâcherait pas avant d'avoir atteint son but.
Avant que Gaïa n'ait pu réellement protester et comprendre le traitement qu'on lui infligeait, elle se retrouva emportée dans un tourbillon partant de son nombril.
- Où est-ce que tu m'as emmenée ? vociféra Gaïa une fois remise du transplanage d'escorte.
Selon certains, plus une personne était indépendante, plus elle avait du mal à se remettre d'un transplanage d'escorte. Si cette règle était vérifiée, on pourrait comprendre l'état de Gaïa après celui qu'elle venait de subir. Elle jeta un rapide coup d'œil autour d'elle. Le paysage avait du mal à se fixer. Elle était encore nauséeuse du transplanage, et Victoire avançait si rapidement qu'il fallut quelques secondes à sa prisonnière avant de comprendre qu'elles se trouvaient dans une rue Moldue.
Victoire ne répondit pas, et ne prit pas la peine de présenter des excuses à son escorte. Elle continua simplement de la tirer par le bras, montrant à Gaïa que si elle avait été une des meilleures batteuses de son équipe, lorsqu'elle était à Poudlard, c'était parce qu'elle avait de la force dans les bras, et pas parce qu'elle utilisait ses charmes pour faire tomber les adversaires de leur balai.
- Mais qu'est-ce que tu fais ?! s'impatienta Gaïa tandis que Victoire la menait dans une ruelle peu fréquentée. Tu comptes me torturer jusqu'à ce que je te donne le nom de la personne qui m'accompagnera au mariage ?
- Méfie-toi, Gaïa, les futures mariées sont légèrement nerveuses, et une petite séance de torture peut tout à fait les aider à calmer leurs nerfs. Heureusement pour toi, j'ai prévu autre chose. Beaucoup moins amusant qu'une séance de torture, si tu veux mon avis, mais avec toute ma famille, si je devais faire une bêtise, les retentissements seraient tels qu'on en entendrait encore parler après que la famille Weasley soit éteinte – ce qui, tu en conviendras, n'est pas prêt d'arriver étant donné le nombre de membres qui compose cette famille. Entre là-dedans, continua-t-elle en désignant une cabine téléphonique.
- Hors de…
Gaïa ne termina pas sa phrase. C'est que Victoire avait une force surprenante étant donné son physique, et qu'elle avait le don de vous surprendre lorsque vous vous y attendiez le moins. C'est ainsi que Gaïa se retrouva prise au piège dans une cabine téléphonique, avec une future mariée en partie Vélane très en colère non loin d'elle, qui composait un numéro que la jeune fille ne sut déchiffrer. La cabine ne tarda pas à descendre, à la grande surprise de Gaïa – et à celle de Victoire.
- J'oublie toujours qu'on donne les raisons de notre visite à l'accueil, maintenant, grommela la blonde. Heureusement qu'ils ne nous arrêtent jamais.
- Tu m'emmènes où ? demanda à nouveau Gaïa, exaspérée qu'on ne s'occupe pas de ses questions, et encore plus d'être traînée à un endroit qu'elle ne reconnaissait pas.
- Au Ministère, répondit Victoire. Tu ne reconnais pas ?
- Harry me fait toujours entrer par le réseau des cheminées.
- Évidemment, marmonna Victoire. C'est vrai qu'on aurait pu utiliser sa cheminée, ça aurait évité bien des désagréments… Allez, tout le monde descend ! s'impatienta-t-elle à peine la cabine stabilisée.
Sans que Gaïa ne puisse protester, une fois encore, elle se retrouva propulsée là où Victoire le souhaitait.
- Et on va où, maintenant ? railla la jeune fille, dans l'idée de rappeler qu'elle avait tout de même son caractère et qu'elle n'appréciait pas un tel traitement.
- Voir James, bougonna Victoire. Avec un peu de chance, il devrait avoir un ami à lui qui est capable de se tenir lors d'un mariage, ce qui nous permettrait de régler ce problème. Il paraît que tu connais le chemin, je te laisse me guider, railla Victoire.
Gaïa lui lança un regard noir, avant de prendre les devants. Après quelques secondes de silence pesant, et pressentant qu'elle devait tout de même prendre quelques renseignements sur ce mariage auquel elle était obligée de participer sans le vouloir, Gaïa décida de briser le silence. À sa manière.
Elle soupira, tempêta, grommela, pesta, tout ça avant de parler d'une voix bourrue.
- Il a lieu quand, déjà, le mariage ?
Victoire claqua de la langue derrière elle.
- Le 14 février. Fais l'effort de t'en souvenir, c'est pourtant logique.
Gaïa hésita un instant, avant de décider qu'il n'était pas temps de poser des questions sur la date, et ce qu'il y avait de logique dans celle-ci.
- Pourquoi on va voir James, déjà ?
- Parce que mon cousin connaît d'autres garçons. Et qu'il pourra t'en trouver un pour le mariage.
- Et pourquoi est-ce qu'il faut que je sois accompagnée, exactement ? demanda Gaïa.
- Parce que le mariage a lieu le 14 février, soupira Victoire.
Gaïa hocha la tête, réfléchissant à ce que cela pouvait bien vouloir dire. Puis, ne comprenant pas, elle arrêta d'acquiescer.
- Je n'ai pas compris.
- Je me demande vraiment si tu ne le fais pas exprès, murmura Victoire tandis qu'elles arrivaient devant le bureau de James.
Sans frapper, Gaïa entra.
- Est-ce que James est là ? demanda-t-elle sans préambule à Erik.
Si Gaïa avait eu le bon sens de connaître les bonnes manières, elle ne serait certainement pas ce qu'elle était à l'heure actuelle. Erik leva les yeux de ses dossiers.
- Salut Gaïa. James est à l'arrière, tu peux… vous pouvez y aller, se corrigea-t-il en apercevant Victoire.
- Merci.
Les deux jeunes femmes passèrent devant lui, accrochant le regard du collègue de James, Victoire l'attirant particulièrement, comme toujours dans une telle situation. Elle en avait une telle habitude qu'elle ne s'en préoccupait plus, tandis que Gaïa de son côté ne réalisait même pas ce qu'Erik regardait avec une attitude peu naturelle, maintenant qu'il était adossé étrangement contre une pile de dossiers qui menaçaient de tomber. Dès que Victoire disparut de son champ de vision, il se secoua, et retourna au travail.
- Fichues femmes, grommela-t-il, ébahi d'avoir retrouvé le comportement d'un adolescent tiraillé par ses hormones.
Ni l'une ni l'autre ne l'entendit. Elles avaient déjà contourné les différentes piles de dossiers, sous la direction de Gaïa qui, de toute évidence, connaissait bien le chemin.
- Tu viens souvent voir James ? demanda inutilement Victoire.
- De toute évidence. À chaque fois que j'ai…
Elle se tut.
- Fini de t'entraîner avec Harry. Ou un des autres, termina Victoire. Tu as bien de la chance de les avoir pour professeurs, avoua Victoire avec un soupçon de jalousie dans la voix. Je sais que Teddy se plaint tout le temps des entraînements d'Harry, mais est-ce qu'on peut réellement se plaindre lorsqu'on prend de l'avance sur toutes les autres équipes parce que c'est Harry Potter qui vous entraîne ?
Sa question n'attendait pas de réponse et, de toute façon, Gaïa aurait été bien en peine de lui en fournir.
- Teddy se plaint toujours de tout, je te rappelle, grommela alors la voix bourrue de James.
Il venait de paraître derrière une des piles, indissociable des autres. Du moins, aux yeux de Victoire.
- Tu es toujours à travailler sur les lois concernant les créatures magiques ? devina Gaïa.
- Exactement, soupira James. Mais ça me prendra encore des jours avant de trouver le carton réservé aux Salamandres, et des heures encore avant de pouvoir trouver le document qui intéresse Chloé. Que me vaut donc l'honneur de votre visite ? demanda-t-il avec un large sourire, abandonnant toute rudesse pour devenir charmeur.
- Tu ne m'auras pas comme ça, cousin, le prévint Victoire.
- J'essaie toujours, dit-il en ouvrant grand les bras.
- Tu essaies quoi ? voulut savoir Gaïa.
- James est persuadé que me flatter lui permettra d'obtenir de moi tout ce qu'il veut. Généralement, c'est une visite privée des tréfonds de Gringotts, ce que mon père lui a toujours refusé. Mais tu le sais, James, que tu n'as pas les moyens de négocier avec moi, lui rappela Victoire. Je gagne toujours à ce jeu.
- Je sais, reconnut James sans se départir de son sourire pour autant. Mais qui ne tente rien n'a rien. Plus sincèrement, mes jolies, pourquoi avoir fait ce trajet jusqu'ici ?
Gaïa leva les yeux au ciel.
- C'est une bonne question.
- Elle a déjà oublié, marmonna Victoire. Ce n'est pas croyable, elle me rendra folle, siffla-t-elle.
Elle lança un regard noir à Gaïa, qui le soutint, ne se trouvant de toute évidence pas en tort. James soupira, avant de se tourner vers Victoire.
- Que se passe-t-il, ma belle cousine ?
- Le mariage, voilà ce qui se passe ! J'ai des dizaines de points à finaliser avant le jour le plus important de ma vie, et je me retrouve à ajouter des personnes au dernier moment sur ma liste, pesta la blonde en désignant Gaïa du doigt. Je suis déjà sous pression et, en plus de cela, Gaïa n'a pas de cavalier. Comment est-ce que je fais, moi ? Et ne souris pas comme un idiot, je suis tout à fait en mesure de t'arracher tes jolies petites dents pour que tu arrêtes de charmer par ton sourire.
Le sourire de James se fana légèrement tandis que Victoire gagnait en assurance et se redressait lentement.
- Très bien, tout le monde se calme… Avec vous deux, c'était quitte ou double, réalisa-t-il en posant un œil songeur sur les deux. Soit vous deveniez très proches avec votre caractère si semblable, soit vous vous mettiez à vous détester. De toute évidence, vous n'avez pas réussi à vous entendre… J'ai compris, Victoire ! s'empressa-t-il d'ajouter alors que sa cousine s'apprêtait à parler, et certainement pas pour le remercier de cette analyse si finement menée. Exactement, c'est quoi le problème Victoire ?
- Le fait que Gaïa n'ait pas de cavalier.
- Mince, c'est vrai…
James fronça les sourcils, comme un parfait miroir de sa cousine qui arborait exactement la même expression.
- Eh bien… Je sais que la plupart sera accompagnée d'une personne de la même famille, donc ça ne devrait pas poser de problème que j'y aille avec Gaïa, non ? Après tout, ce serait même moins étrange que Rose et Hugo, qui sont frères et sœurs…
Gaïa hocha la tête.
- C'est vrai que c'est un peu étrange de les imaginer aller au mariage d'une de leurs cousines en couple, reconnut-elle, bien qu'étrangère aux coutumes des mariages.
- Bon. Autre chose ? demanda James, ravi d'avoir pu régler ce problème aussi vite.
Sauf que le problème n'était absolument pas réglé. Victoire étouffa un petit rire nerveux tout en se pinçant l'arête du nez.
- James, tu peux venir avec moi un petit instant, s'il te plaît ?
La forme de politesse parut lui brûler la trachée, mais elle garda, une fois encore, son calme. Ceci dit, elle ne semblait pas le maîtriser totalement lorsqu'elle tira James derrière elle, abandonnant Gaïa au milieu des piles de dossiers, en en faisant tomber quelques uns par la même occasion.
- James, tu n'aurais pas oublié un petit détail ? murmura Victoire en s'assurant que Gaïa ne les écoutait pas.
Gaïa ne fit même pas semblant. Évidemment qu'elle les écoutait. Pendant un instant, Victoire songea à s'éloigner puis, décidant qu'un électrochoc était nécessaire pour plusieurs, elle décida de rester sur place. Tant pis si Gaïa entendait tout.
- Vraiment rien ? s'étonna Victoire tandis que James secouait la tête. Alors, laisse-moi te rafraîchir la mémoire. Lorsque je t'ai demandé qui serait ta cavalière, tu as répondu sans hésiter : « Chloé ». Sauf que là, on dirait que Chloé n'existe pas. Donc, soit tu as oublié de me dire que tu n'étais plus en couple avec Chloé – ce qui m'attristerait, mais réglerait le problème de Gaïa – soit, ce qui me paraît plus probable étant donné ton air horrifié, tu as « oublié » ta petite amie lorsque Gaïa est entrée dans ta ligne de mire. Et dans ce cas-là, mon cousin, sois assuré que je ferai en sorte que jamais tu ne blesses Chloé, parce que tu as beau être mon cousin, je ne vais te laisser « oublier » l'existence de ta petite amie. Tu sais à quel point je déteste ce genre de comportement…
James déglutit. Évidemment qu'il savait. Qui, dans les familles Potter et Weasley, avait bien pu oublier ce jour où Fred était revenu de Poudlard avec des furoncles que seule Victoire était en mesure de faire partir, parce qu'il s'était moqué d'une fille ? Ce dont tous se souvenaient, c'était qu'on ne mettait pas Victoire en colère sans en subir les conséquences.
- Bien, je vois que nous nous sommes compris, murmura Victoire, les yeux allumés d'une lumière plus apaisée, mais toujours prête à réagir. Un nom à proposer pour Gaïa ?
James réfléchit.
- Tim ? hasarda-t-il.
Victoire soupira. Pendant un court instant, elle parut prête à résister, avant de laisser tomber cette bataille. Elle avait toute une guerre à mener, elle pouvait se permettre de perdre une bataille.
- J'aurais dû m'en douter… Va pour Tim, alors. Tu lui diras toi-même. Pas envie de gaspiller du papier pour lui.
- Je sais, plaisanta James. C'est bon, cette fois ?
Victoire leva les yeux au ciel.
- Je t'en prie, dis que ma compagnie te dérange. Je te laisse, je dois aller retourner à mes préparatifs… Et continuer à travailler, aussi, avant que mon patron ne me vire, grogna-t-elle en s'éloignant rapidement.
Elle commença à s'éloigner, avant de revenir sur ses pas. Sans que James ne s'y attende, elle lui saisit vivement le menton, et plongea ses yeux dans les siens.
- C'est amusant, lâcha-t-elle finalement.
- Quoi ? grogna James. Est-ce que tu es au courant que c'est douloureux, au fait ?
Victoire ne prit pas la peine de lui répondre.
- Tu as les yeux verts avec des taches marron. Gaïa, au contraire, a les yeux marron avec des taches vertes. Complémentaires, dans un sens.
Elle regarda une fois encore les yeux de son cousin, avant d'hocher la tête.
- Complémentaires, c'est peut-être bien le mot, oui…, murmura-t-elle avant de faire demi-tour.
Ses cheveux blonds voletaient toujours derrière elle, et le bruit sourd qui se fit entendre laissa penser à James que la route de sa cousine avait à nouveau croisé celle d'Erik, et que le pauvre homme s'était, une fois encore, laissé prendre au piège du charme Vélane.
- Tim, donc ?
La voix de Gaïa fit sursauter James. Il l'avait presque oubliée.
- Oui. Tim…
Elle hocha la tête.
- Je ne crois pas que Victoire l'apprécie réellement.
James esquissa un faible sourire.
- C'est le moins que l'on puisse dire.
- Et j'ai l'impression que cette décision ne t'enchante pas particulièrement, ajouta-t-elle doucement.
- C'est juste que Tim ne sait pas se tenir à de grandes soirées comme ça.
- C'est vraiment que pour ça ?
Elle avait murmuré cette question tellement bas que James avait la possibilité de l'éluder, en jouant sur le fait que le ton était bien trop bas pour être perçu par une oreille humaine. Et après ce que venait de dire Victoire, que Gaïa avait certainement entendu, le sujet était bien trop étrange pour être abordé. Il ne se gêna pas pour ne pas répondre à la question qu'elle venait de lui poser.
- Je ne voudrais pas te chasser, mais il va falloir que je me remette à travailler, marmonna James.
Gaïa hocha la tête.
- Tu as prévu quelque chose ?
- Tu refuses de répondre à mes questions, pour ensuite me demander le programme de ma journée ? lui reprocha-t-elle aussi sec.
Il haussa les épaules. Elle fit de même.
- J'ai un entraînement avec Hermione, si tu veux tout savoir, dit-elle simplement. Et ensuite… je vais certainement aller me promener sur le Chemin de Traverse. C'est bon, ou tu as quelque chose à reprocher à mon programme ?
- Tu ne veux pas qu'on aille ensemble au…
- Non, le coupa Gaïa.
Elle soupira, et ferma les yeux.
- Non. Je crois qu'il ne vaut mieux pas. Parce que comme te l'a rappelé Victoire, ta petite amie s'appelle Chloé. Et comme tu me l'as souvent répété, vous vous disputez en ce moment. Alors passe du temps avec Chloé plutôt qu'avec moi.
Elle prit un temps d'arrêt avant de poursuivre, rouvrant les yeux et les plongeant dans ceux de James.
- Et j'ai toujours eu l'habitude d'être seule, James. Je n'ai pas besoin de toi pour aller me promener, assura-t-elle tranquillement.
Amer, il hocha la tête tandis que Gaïa s'éloignait de lui.
- Passe une bonne fin de journée, James. On se verra… un autre jour, termina-t-elle pour mettre une distance définitive entre eux.
Et c'est à ce moment-là qu'il sentit qu'elle lui glissait entre les doigts. Que leur relation ne durerait jamais. Que leur amitié ne pourrait pas être. Pas dans cette manière, en tout cas.
∆ | o
L'habitude d'Hermione d'avoir toujours le nez dans un livre n'avait pas faibli à mesure qu'elle vieillissait. Peut-être même passait-elle plus de temps dans les livres qu'avant. En tous les cas, Gaïa la trouvait toujours le nez plongé dans un ouvrage lorsqu'elle arrivait en salle d'entraînement et que c'était Hermione qui lui dispensait celui-ci.
Cependant, elle n'arrivait jamais à surprendre Hermione pour autant. Toujours, la femme refermait son livre lorsque Gaïa entrait dans la pièce, même lorsqu'elle n'avait pas fait de bruit, même lorsque la discrétion dont elle faisait preuve rendait jaloux tous les Aurors qu'elle croisait sur sa route.
- On peut commencer ? demanda aussitôt Hermione.
Gaïa hocha la tête.
- Tu es pressée ?
- Pas tant que cela, avoua Hermione, légèrement nerveuse. J'ai juste beaucoup à penser.
Gaïa ouvrit la bouche pour répliquer, mais on ne lui en laissa pas le temps.
- Ron m'a dit qu'avant qu'il ne réduise le temps d'entraînement parce que vous étiez sur le point de vous sauter à la gorge, tu avais réussi à maîtriser le sortilège du Bouclier. C'est bien. Ce n'est pas grand-chose, mais c'est bien. On va étudier les sortilèges de stupéfixion, aujourd'hui…
- Ce n'est pas comme le sortilège de pétrification ? grommela Gaïa, de mauvaise volonté comme toujours.
- Non, répondit patiemment Hermione. Le sortilège de stupéfixion est plus puissant. Bien envoyé, à une partie sensible de ton adversaire, il peut tuer. Recevoir un sortilège de stupéfixion directement à l'emplacement du cœur va faire cesser ce cœur de battre. J'imagine que tu sais ce qui se produit lorsqu'un cœur cesse de battre ?
Gaïa acquiesça, bien plus attentive à ce que disait Hermione à présent. Dès lors que les sortilèges et les méthodes étudiés prenaient de l'importance, son attention était focalisée sur son professeur.
Elle avait besoin de défi, de difficultés, de complications pour rester captivée. C'était étrange, déroutant même, mais c'était ainsi que Gaïa fonctionnait. Elle n'avait jamais eu le droit à la simplicité, pourquoi la chercherait-elle à présent ?
Hermione soupira, amusée par le tempérament de Gaïa. Elle savait que Ron n'était pas capable de passer trop de temps avec la jeune fille, parce qu'ils avaient des caractères qui se cherchaient l'un l'autre. Mais elle, elle appréciait beaucoup la répartie de Gaïa, et son intérêt d'apprendre – même si celui-ci était difficile à éveiller.
- À quoi dois-tu penser ? demanda Gaïa une fois qu'Hermione lui eut montré le geste et donné la formule.
Hermione ne répondit pas, lui désignant un mannequin animé qui bougeait.
- Tu n'as pas répondu à ma question, dit Gaïa en croisant les bras.
- Et tu es incapable de faire deux choses à la fois, j'imagine ? railla Hermione. Pourquoi ne pas tester ta concentration en stupéfixiant ce mannequin tout en discutant avec moi ? Cela prouverait que tu es capable de te concentrer sur plusieurs choses à la fois…
Gaïa soupira, avant d'hocher la tête. Finalement, Hermione avait raison, et ne disait rien de plus que ce qu'avait pu lui dire son père. Seulement, elle le faisait d'une telle façon que Gaïa avait envie de l'écouter et de lui obéir. Elle ne se sentait pas contrainte de le faire, étonnamment. De toute manière, elle détestait la contrainte, sauf celle de son père, qui était la seule à laquelle elle n'avait jamais obéi.
- Très bien, murmura-t-elle. Stupéfix !
Son sort rata le mannequin, mais, pour une fois, elle ne s'en formalisa pas, au grand étonnement d'Hermione. Gaïa avait compris une chose, depuis qu'elle avait pris ce cours particulier, et en secret, avec James. Vouloir bien faire en s'énervant n'était pas la bonne méthode pour elle. Elle devait réfléchir calmement, et analyser la situation. Elle pouvait le faire rapidement, elle le savait. C'était à elle de réfréner son impatience. Elle fut cependant contente qu'Hermione ait la délicatesse de ne pas lui faire remarquer ce changement.
Elle réarma sa baguette, et suivit les mouvements du mannequin, réfléchissant à quel moment serait le plus propice pour frapper.
- C'est à mon arbre généalogique que tu penses ? demanda Gaïa. Stupéfix !
Un bras du mannequin s'arracha du corps. Elle en éprouva une rapide satisfaction, qui disparut lorsque son sort suivant rata sa cible. Mais toujours aucune trace d'énervement. Seulement un léger agacement.
- Entre autres, lui répondit Hermione. Tu visualises bien les mouvements, c'est très impressionnant Gaïa. Tu ne songes pas qu'à l'action présente, mais aussi à celle qui va survenir. Vraiment bien. Continue.
Elle ne rougit pas sous le compliment, ce n'était pas son genre. Elle se contenta de réussir son sortilège, pour que le compliment d'Hermione ne soit pas inutile. Elle ne vit pas le sourire d'Hermione, en revanche. Mais elle s'en moquait. La seule personne à qui elle voulait plaire, c'était à elle-même. Elle n'avait jamais cherché à plaire à son père, par exemple. Elle savait qu'elle ne réussirait pas. Tout au plus pouvait-elle tenter de ne pas le décevoir.
Gaïa baissa sa baguette sur un geste d'Hermione, qui installa un second mannequin.
- Ce n'est pas pour augmenter la difficulté, lui dit Hermione. Le second mannequin restera immobile, mais changera toujours de place entre deux sorts. Chaque fois que tu réussiras à toucher le premier mannequin, celui qui bouge, je veux qu'en moins de trois secondes, tu aies trouvé le second et que tu lui aies lancé un sort.
- Fac…
- Pas facile, la contredit Hermione.
Gaïa afficha un sourire assuré, et Hermione lui répondit d'un sourire tranquille.
- Est-ce que tu t'inquiètes du retour de Rose, aussi ? demanda Gaïa pour se changer les idées après avoir raté sa cible une première fois.
Hermione sursauta.
- Qu'est-ce qui te fait dire cela ?
- Rose a peur de rentrer. Je me suis dit que, peut-être, tu avais peur qu'elle revienne toi aussi…
Cette fois, Gaïa réussit à toucher le mannequin, et trouva l'autre rapidement.
- Quatre secondes, lui apprit Hermione. Qu'est-ce que ce sera lorsque le second mannequin bougera aussi ? Je ne cherche pas à t'énerver, seulement à te faire réagir plus rapidement. Comment sais-tu que Rose a peur de rentrer ?
Gaïa baissa les yeux au sol avant de se ressaisir.
- Elle me l'a dit, avoua-t-elle. On discute par lettres… ou, plutôt, Rose m'envoie des lettres. Elle ne veut pas que je réponde, dit-elle sur le ton de la banalité.
Hermione déglutit difficilement. Elle peinait à avoir une lettre par mois de sa fille, tandis qu'elle se confiait sans peine à Gaïa… Ce n'était pas facile pour une mère d'avaler ceci.
- Un peu plus de trois secondes, lui dit Hermione sèchement.
Gaïa ne se formalisa pas du ton. Elle avait finalement l'habitude qu'un adulte lui adresse la parole ainsi.
- Pardon, s'excusa cependant Hermione. Je n'ai pas à faire passer mes colères sur toi.
Gaïa ne bougea pas. Du moins, pas pour se préoccuper d'Hermione.
- Trois secondes, la félicita Hermione. C'est bien. Refais-le plusieurs fois, et on pourra dire que tu maîtrises le sortilège. Tu as su le maîtriser bien plus rapidement que la plupart des sorciers que je connais, murmura Hermione sur le ton de l'admiration. Ne relâche pas ton attention !
Ce que Gaïa n'avait pas l'intention de faire. Elle réussit deux fois de suite l'exercice demandé par Hermione, mais refusa d'arrêter pour autant.
- Que s'est-il passé ? demanda-t-elle tout à coup.
- De quoi parles-tu ? s'étonna Hermione. Remonte ton poignet. Comme ça, c'est bien.
- De Rose, répondit Gaïa en appliquant les conseils de son professeure. Pourquoi vous avez une telle relation ?
Hermione ne répondit pas immédiatement. Bien que connaissant le manque de patience de Gaïa, elle n'avait pas envie de s'ouvrir à elle uniquement pour lui faire plaisir.
- Lorsque je lis des livres ou des articles sur vous trois, les trois amis de la guerre, je comprends qu'il y a eu un problème, lui dit Gaïa, sur un ton presque accusateur. C'est vrai, tu es décrite comme terne lorsque tu allais au procès. Certains journalistes disaient que tu étais malade, que tu n'allais pas survivre à l'après-guerre. Pourquoi ?
Hermione soupira.
- C'est le passé. Il n'y a pas…
- C'est le passé qui nous définit, rétorqua Gaïa. Sans lui, on ne peut pas être ce qu'on est aujourd'hui. On peut décider de grandir grâce à lui, mais sans lui… c'est stupide. Et tu n'es pas stupide, ajouta inutilement la jeune fille. Alors, que s'est-il passé ?
Hermione ferma les yeux, et s'assit sur un banc.
- Je n'ai pas envie d'en parler à une fille qui a bien d'autres problèmes à gérer.
Gaïa réussit une fois de plus l'exercice, et bien qu'elle n'avait pas envie de le stopper, elle se tourna vers Hermione, les poings sur les hanches.
- J'ai toujours eu des problèmes à régler, rétorqua Gaïa. Le tien, je doute que ça en soit réellement un.
- C'est un problème de famille, Gaïa, répliqua Hermione. Je ne…
- C'est devenu mon problème dès lors que Rose a décidé de se confier à moi ! rétorqua Gaïa.
Hermione ferma à nouveau les yeux.
- Ne m'adresse pas la parole sur ce ton, dit-elle simplement.
Gaïa haussa les épaules.
- Pourquoi pas ? rétorqua-t-elle.
- Parce que je ne suis pas ton amie, ou de ta famille, mais seulement ta professeure lorsque nous sommes dans cette salle.
- Est-ce que je peux avoir confiance en ma professeure qui semble avoir de graves problèmes personnels à régler ?
- Gaïa…, murmura Hermione.
- Tu es tombée malade après la guerre, n'est-ce pas ? On dit que tes parents n'ont pas apprécié d'être mis à l'écart, et qu'ils t'en ont voulu. On dit que beaucoup t'ont reproché d'être trop gentille, trop douce lors des procès. En fait, tu étais la plus critiquée, car celle ayant subi le moins de pertes. Tes deux parents étaient toujours en vie. Et tu n'avais pas de membre de ta famille à enterrer…
- Fred aurait pu être mon frère, murmura Hermione. On n'a pas terminé l'entraînement.
Elle désigna d'un doigt tremblant les deux mannequins qui avaient été laissés à l'abandon par Gaïa. Cette dernière poussa un long soupir de frustration, et croisa les bras.
- Gaïa, je ne vais pas te parler de mes problèmes.
- Si, insista la jeune fille.
Hermione plissa légèrement les yeux.
- Est-ce que tu réalises que tu parles à une adulte, et que tu devrais me témoigner un peu plus de respect ?
- Est-ce que tu réalises que tu me prends pour une enfant, alors que j'ai prouvé par bien des aspects que je n'en suis pas une ?
Un faible sourire étira les lèvres d'Hermione, mais la sincérité n'était toujours pas là.
- Cela s'approche de la vantardise.
- Ou de la vérité, mais beaucoup associent l'une à l'autre, rétorqua Gaïa avant de se tourner vers les mannequins.
Qui avaient disparu, sur un simple mouvement de baguette d'Hermione.
- On a fini ? s'étonna franchement Gaïa.
- On fait une pause, expliqua Hermione.
- Pourquoi ?
Elle détestait les pauses. Elle ne comprenait pas leur utilité, parce qu'elle savait que c'était les pauses qui pouvaient être les plus dangereuses. Si, le soir de Noël, elle s'était arrêtée alors qu'on la poursuivait, pour faire une simple pause, elle ne serait pas là, en train de discuter avec Hermione.
- Ce n'est pas la peine de t'énerver, lui dit aussitôt Hermione. C'est simplement pour que je puisse m'assurer de quelques petits détails qui gênent beaucoup la famille Weasley.
Agacée, Gaïa repoussa une mèche de cheveux derrière son oreille, se demandant quand est-ce qu'elle allait pouvoir reprendre le cours normal de sa vie, pour qu'elle n'ait enfin plus aucun Weasley ou Potter derrière elle.
- Tout d'abord, est-ce que tu as pu trouver un cavalier pour le mariage de Victoire ?
- Cette question est stupide. Mais oui, reprit-elle en levant les yeux au ciel.
- Bien. C'était important pour Victoire. On va enfin pouvoir célébrer un mariage sans avoir la menace de la guerre toujours aussi proche de nous.
- C'est pour cela qu'elle veut un cavalier pour chacun ? railla Gaïa.
- Non. Ça, c'est parce que son mariage est organisé le 14 février.
Gaïa ne broncha pas. Elle broncha si peu qu'Hermione comprit immédiatement qu'elle ne réalisait pas le sens donné à la Saint-Valentin.
- La Saint-Valentin. C'est une date qui a une grande importance pour Victoire et Teddy. Ils ont eu leur premier rendez-vous ce jour-là, ont dit à leur famille respective qu'ils étaient ensemble le jour de la Saint-Valentin, même si tout le monde le savait bien avant. Teddy a proposé à Victoire qu'ils emménagent ensemble le jour de la Saint-Valentin, et Victoire a demandé Teddy en mariage le jour de la Saint-Valentin.
- Et qu'est-ce que c'est, la Saint-Valentin ?
- La fête des amoureux.
- Parce que les amoureux ont leur propre fête, maintenant…, soupira Gaïa. Que c'est stupide.
- Question de point de vue, dit Hermione en souriant avec indulgence. Maintenant que ce problème est réglé… Pourquoi Rose t'envoie-t-elle des lettres ?
Gaïa soupira. Elle s'assit à même le sol, tandis qu'Hermione hésitait à la rejoindre, certainement par envie de montrer à la jeune fille qu'elle s'estimait son égale en se mettant donc à son niveau, mais rechignant à se montrer trop impatiente.
- Rose a simplement besoin de se confier à quelqu'un de nouveau, dit Gaïa en haussant les épaules. Quelqu'un qui ne va pas la juger, et qui va simplement lire ce qu'elle écrit, sans rien ajouter. Écoute, vous avez tous enfermé Rose dans un cocon, comme si elle était une petite poupée fragile, et…
- Je ne l'ai jamais considérée comme une poupée fragile qu'on devait protéger de tout, l'interrompit sèchement Hermione.
- C'est l'impression qu'elle a.
- C'était plutôt ma bouée de sauvetage, murmura Hermione.
- Ta…
Gaïa se tut. Elle ne connaissait pas ce sentiment. Elle avait grandi avec un père qui ne cessait de lui dire qu'elle n'était qu'un poids, même s'il refusait de l'abandonner pour autant. Jamais encore elle n'avait rencontré un parent disant que son enfant était ce qui lui avait permis de garder la tête hors de l'eau.
- Comment…
- Tu ne sais pas ce que c'est, Gaïa, dit Hermione avec humeur. Ton père ne t'a pas montré son amour ? Très bien. Mais jamais, autour de toi, on ne t'a reproché cela. Quand la guerre s'est terminée, j'ai eu à dos mes parents, qui m'en ont voulu de les avoir laissés à l'écart. Ensuite, il y a eu les procès. J'étais mise à l'avant de la scène, mais j'étais celle qui s'en sortait le mieux. Mes deux parents étaient toujours là, je n'avais aucune cicatrice visible. Finalement, j'avais le bon rôle dans les martyrs. Mais à côté, il y avait tous ceux qui avaient perdu des membres de leur famille, tous ceux qui seraient à jamais blessés… Et finalement, on a commencé à me blâmer pour ce que j'avais fait. J'étais trop lisse, trop facilement atteignable. Pendant des années, on m'a reproché de n'avoir fait que suivre la personne qui allait améliorer la vie des sorciers… Que j'avais fait en sorte de n'avoir rien à perdre. Même après les procès, on se demandait toujours si j'avais réellement ma place à côté d'Harry et Ron.
Un léger sourire fendit tout à coup le visage d'Hermione, sans que Gaïa ne comprenne pourquoi.
- Et puis Rose est arrivée, et ce qu'on pouvait me dire ne m'atteignait plus. J'étais mère, j'avais de bien meilleures occupations que celle de me défendre de ce qu'on me reprochait. Alors, j'ai voulu protéger Rose de toutes les attaques extérieures, pour qu'elle ne s'étonne pas de ce qu'elle pourrait entendre de la part des personnes qui ne sont pas de la famille. Sauf qu'à force de trop vouloir la protéger, et lui dire que le regard et les paroles des autres ne comptaient pas, que seul ce qu'elle faisait avait de l'importance, elle s'est retrouvée démunie face au monde extérieur… et elle nous en veut. Elle refuse de nous parler, elle refuse de parler à ses cousins. En fait, on dirait qu'elle veut qu'on la déteste.
Gaïa grogna, peu amène. Comme à son habitude lorsque la situation exigeait pourtant un minimum de sympathie.
- Elle veut simplement que tout le monde lui fiche la paix, et personne n'est capable de le comprendre, finit-elle par dire à contrecœur alors qu'Hermione lui lançait un regard interrogateur. Tu es toujours sur son dos, poursuivit lentement Gaïa. Je suis certainement la plus mal placée pour parler de cela, avec mon père qui a toujours voulu contrôler les instants décisifs de ma vie, mais… franchement, laissez Rose respirer. C'est la seule chose dont elle a besoin.
- Je ne…, commença Hermione.
- Tu as tenu à avoir mon avis dès lors que tu as fait disparaître les mannequins d'entraînement, rétorqua Gaïa. Maintenant que je te l'ai donné, accepte-le. On peut reprendre ? demanda-t-elle d'un ton ennuyé.
Les mannequins articulés refirent leur apparition, sans que Gaïa ne se redresse pour autant. Une question lui trottait dans la tête.
- C'est donnant-donnant, cette conversation, n'est-ce pas ?
Hermione hocha la tête.
- Je ne suis pas sûre d'être totalement gagnante à la fin, murmura Gaïa.
- Je reconnais que tu n'es pas la plus avantagée, mis à part le fait que tu puisses m'aider à retrouver plus facilement ton père.
Il n'en fallait pas plus à Gaïa pour sauter sur ses pieds.
- Pourquoi ? Il y a un problème avec mon arbre généalogique ?
- En quelque sorte, grimaça Hermione. Il se trouve que si j'ai bien pu identifier ton père et toi sur cet arbre, je n'arrive pas à vous relier. Il n'y aucun lien père-fille qui s'affiche sur mon parchemin. Alors, je me demandais… Est-ce que ton père peut avoir un autre prénom ?
Gaïa soupira.
- J'imagine que oui. Je n'ai appris mon nom de famille qu'à neuf ans, alors, pourquoi se serait-il donné la peine de me donner son vrai prénom ? Bob, ça doit bien être le diminutif de quelque chose, n'est-ce pas ?
Sa voix était calme, son ton, monotone, son visage, impassible. Hermione ne sut que Gaïa était énervée que lorsqu'elle vit les mannequins disparaître, éclatés en mille morceaux de bois dont elles durent se protéger.
Parce que Gaïa était fatiguée de tout ça. Fatiguée de perdre ses repères, fatiguée de ne pas pouvoir affirmer quoique ce soit sans apprendre ensuite que cela était un mensonge. Fatiguée de ne pas être avec son père, impatiente de lui poser des questions. Fatiguée, fatiguée, tellement fatiguée…
∆ | o
Esméralda soupira, et regarda sa devanture. D'un coup de baguette, elle réorganisa sa vitrine, soupira à nouveau, et, bien que sachant que ce n'était pas la solution, fit un grand geste de la main pour que toute sa collection change de place. Évidemment, les vêtements se cognèrent les uns aux autres, et quelques robes tentèrent d'arracher les ourlets de leurs concurrentes.
- Tu n'y arriveras pas comme ça.
La voix légèrement bougonne lui rappelait quelqu'un. Elle se tourna vivement vers la provenance de la voix, et ne fut pas surprise de reconnaître la fille qu'Harry Potter avait traînée dans son magasin. Elle se souvenait de son petit caractère bien à elle, et des divers commentaires qu'elle avait faits tout au long de son passage dans sa boutique.
- Je sais bien que je n'arriverai à rien comme ça, mais j'ai tout de même l'impression d'avancer, répliqua Esméralda, sans pour autant se départir de son sourire agaçant. Tu veux déjà changer ta garde-robe, ma petite ?
- Je ne t'avais pas parlé de l'éventualité de t'arracher les yeux si jamais tu m'appelais à nouveau ainsi ? fit mine de se rappeler Gaïa.
- J'ai dû oublier, répondit Esméralda en souriant de toutes ses dents. Tu n'es pas sous surveillance aujourd'hui ?
Gaïa fronça les sourcils.
- Tu es toujours accompagnée lorsque je te vois sur le Chemin de Traverse, expliqua Esméralda. James, Tim, Harry Potter… que du beau monde, finalement ! Heureusement que les journalistes se sont calmés, sinon, tu serais dans tous les journaux en plus d'être sur toutes les lèvres. Tout le monde se demande si tu feras partie de ceux à qui l'on pourra poser des questions sur le mariage de Victoire et Teddy… Tous ont envie d'y aller, et personne n'est invité !
Gaïa haussa les épaules face à l'excitation plus qu'évidente d'Esméralda. Celle-ci soupira et secoua la tête.
- Je vois que cela te passe au-dessus de la tête. C'est certainement parce que tu es habituée à tous ces simagrées. Enfin, si tu n'as pas besoin d'acheter quoique ce soit dans ma boutique, je vais te laisser partir, ma petite. J'ai une devanture à préparer, et elle ne va pas se faire en un coup de baguette !
- Vraiment ? se moqua Gaïa, prenant la phrase comme un défi personnel.
- Tu estimes certainement pouvoir faire mieux que moi ?
- Mieux que toi n'est pas bien compliqué, vu l'état de ta vitrine actuellement. Mais je me propose de faire ça parfaitement, plutôt…
Esméralda haussa un sourcil surpris. Elle avait entendu Gaïa se vanter de nombreuses fois durant le peu de temps qu'elle avait passé dans son magasin, et plusieurs fois elle s'était fait la réflexion que la jeune fille et Tim étaient faits pour s'entendre, avec leur capacité à parler de leurs exploits respectifs. Mais là, l'assurance de la jeune fille, qui était entrée dans son magasin avec un style particulier et qui avait refusé de s'en défaire, cette assurance-là frôlait plus que la vantardise. Elle la dépassait.
- J'attends de…
- Et voilà ! l'interrompit Gaïa avec un large sourire.
La jeune fille avait déjà rangé sa baguette dans sa manche, goguenarde. Esméralda jeta un rapide coup d'œil à sa vitrine.
Elle tenta de garder la bouche close. Fit en sorte de ne pas trop s'extasier sur le résultat obtenu, qui était celui qu'elle recherchait, sans réussir à l'atteindre. Elle se balança d'avant en arrière sur ses pieds, résistant à la tentation de siffler. Puis, elle bougonna quelques paroles que Gaïa ne sut entendre.
- Pardon ?
- Je disais « Beau travail, et merci », soupira Esméralda du bout des lèvres.
- Je sais.
Pendant quelques secondes encore, elles restèrent devant la devanture, sans savoir quoi ajouter. Gaïa observait son travail, ravie de voir qu'elle était toujours capable d'aménager n'importe quel espace en un seul coup de baguette magique. Certes, elle en avait la confirmation à chaque fois qu'elle se rendait Square Grimmauld pour tenter de rendre le lieu plus accueillant. Malgré les disputes régulières qu'elle avait avec la serpillière ambulante, et les tentatives d'assassinat de certaines robes – les dernières avaient fini brûlées – elle avançait rapidement. Mais c'était différent. C'était une maison, tous la voulaient accueillante – sauf, apparemment, ceux qui vivaient auparavant à Square Grimmauld. Une devanture, c'était différent. On voulait la rendre attractive, pour pousser les sorciers à entrer. C'était la première fois qu'elle s'essayait à l'exercice, et elle était particulièrement fière du résultat.
Esméralda, de son côté, admirait sans trop vouloir le montrer le travail de la jeune fille. Ne pas trop le montrer, parce que les chevilles de Gaïa n'allaient pas cesser d'enfler si jamais elle lui faisait le moindre compliment. Mais elle devait bien reconnaître qu'elle avait toujours besoin de passer du temps devant sa vitrine pour l'arranger, et jamais encore elle n'avait obtenu ce résultat. Elle tira donc sa bourse de sa poche, et donna un Gallion à Gaïa.
- Tout travail mérite salaire, selon les Moldus, expliqua la vendeuse sans quitter sa nouvelle devanture des yeux. Et si jamais tu cherches de quoi t'occuper, j'ai entendu dire que les différentes maisons d'édition du Chemin de Traverse souhaitent changer leurs vitrines… C'est toujours ça de gagné.
Esméralda haussa les épaules, comme réagissant banalement à sa proposition, comme si celle-ci n'était finalement que lancée en l'air. Puis, elle retourna dans sa boutique.
Gaïa, elle, regarda la pièce dorée qu'elle avait au creux de la main. Ensuite, elle regarda autour d'elle. Et puis elle sourit. Elle avait bien envie de donner quelques leçons à chacun des vendeurs du Chemin de Traverse, à bien y réfléchir.
∆ | o
Harry ferma les yeux, adossé contre le dossier de son fauteuil. Cela faisait des années qu'il ne prenait plus la peine de profiter entièrement de son fauteuil. Le jour où Lily avait appris que c'était celui de son père, elle avait exigé de pouvoir s'y asseoir dès que possible. Depuis, Harry n'en profitait que lorsqu'elle était à Poudlard, laissant à sa fille le bonheur de s'asseoir sur le canapé le plus confortable de la pièce. Il soupira, et ôta ses chaussures. Il avait tant voulu d'une vie calme et posée que, maintenant que Gaïa était là, il n'avait plus envie de se replonger dans les problèmes. Mais les problèmes le trouvaient toujours, et il fallait bien les régler. Aussi le ferait-il.
- Harry, on a un problème.
Il ouvrit un œil, surpris de ne pas avoir entendu Hermione entrer.
- Je n'aime pas du tout lorsque tu dis ce genre de phrases, avoua-t-il à sa meilleure amie.
∆ | o
Il regarda ses parchemins, se demandant quand est-ce qu'il comprendrait pourquoi la gamine était si importante. Elle n'avait même pas vingt ans, il n'y avait aucune raison qu'elle soit aussi importante. Elle devait simplement être éliminée. Et ce serait bientôt le cas, puisque son père n'allait pas tarder à donner le nom de sa fille, étant donné que ses hommes lui donnaient du Veritaserum à l'heure actuelle.
- Chef, on a un problème.
Il leva lentement les yeux vers Bobo, le fusillant du regard comme jamais encore il n'avait fusillé quelqu'un du regard. Et pourtant…
- Je croyais que ce mot ne devait plus exister maintenant que le Veritaserum avait été donné à Bob Lockwood ?
| o
- Tu vois, je n'arrivais pas à relier Gaïa à Bob, alors je lui ai demandé s'il était possible que son père ait un autre prénom…
Harry se redressa sur son fauteuil.
- Est-ce que je dois appeler Gaïa ? demanda-t-il en avisant les parchemins généalogiques qu'Hermione tenait à la main.
- Non ! s'écria-t-elle. Surtout pas. Il faut que tu sois prêt à lui annoncer la nouvelle, pas que tu l'apprennes en même temps… J'ai… j'ai essayé les divers prénoms dont Bob pouvait être le diminutif. C'est à Robert que quelque chose s'est passé.
∆ | o
- Comment ça, il refuse de parler ? murmura d'une voix lente et sourde le vieil homme, dont la dangerosité n'était plus à refaire.
Bobo se tassa légèrement, et recula d'un pas.
- C'est-à-dire qu'on lui a demandé le nom de sa fille, et qu'il n'a pas voulu nous le donner… Mais la potion est bonne, Chef, on l'a testée sur nous tous avant !
Bobo sursauta lorsqu'une boule de cristal alla se briser contre un mur.
- Est-ce une plaisanterie ? murmura l'homme en sortant de derrière son bureau.
Δ | o
Harry fixa le parchemin qu'Hermione lui tendait. Il avait légèrement blanchi, et leva des yeux inquiets sur sa meilleure amie.
- Comment… Comment est-ce qu'on peut annoncer ça à une gamine de seize ans ? murmura-t-il d'une voix sourde.
- Annoncer quoi ? s'étonna Ginny qui venait de rentrer.
Elle n'obtint aucune réponse. Ses deux amis étaient toujours penchés sur le parchemin. Lorsqu'elle les rejoignit et regarda ce qui était si captivant, elle ne put que porter la main à la bouche.
- Par Morgane ! souffla-t-elle. Gaïa a été mise au courant ?
On lui répondit par des mouvements négatifs de la tête.
- Par encore, murmura Harry, la gorge sèche.
∆ | o
Le bruit de sa canne résonnait contre les murs des cachots, mais cela lui importait peu. Il voulait simplement arriver rapidement à la cellule de Bob Lockwood, et s'assurer que Bobo ne lui avait pas menti. Il entendait déjà les voix de ses hommes.
- Comment s'appelle ta fille ? rugit Rachid.
- April, reste à ta place, gronda en même temps Wilson.
April avait une légère tendance à vouloir torturer en même temps qu'on questionnait, ce qui n'était pas toujours concluant, la victime souffrant trop pour dire quoi que ce soit de sensé.
- Je ne vois pas de quoi vous voulez parler, répondit la voix monotone de Bob Lockwood, dénuée de vie à cause des effets du Veritaserum.
Le sang de l'homme ne fit qu'un tour dans ses veines, mais il ne s'arrêta pas pour réfléchir à la question. Il accéléra le pas.
∆ | o
- C'est trop gros, murmura Ginny. Trop grand, trop…
Elle se tut, faute de réussir à trouver ses mots.
- Comment est-ce qu'on annonce cela à une adolescente de seize ans ? murmura Hermione, assise sur un canapé à présent, un verre de Whisky-Pur-Feu à la main.
C'était la première fois qu'Harry la voyait avec un verre d'alcool aussi fort à une heure aussi peu tardive.
- Comment est-ce qu'on annonce quoi, d'ailleurs ? soupira Harry. Que sa vie entière repose sur un mensonge ?
Ginny et Hermione ne purent lui répondre.
∆ | o
Il resta au fond du cachot, observant ses hommes qui versaient régulièrement quelques gouttes de Veritaserum dans le gosier de Bob Lockwood, sans que celui-ci ne varie une seule ligne de son discours. Finalement, il sortit de son recoin, et s'approcha de son prisonnier. Aussitôt, ses hommes cessèrent tout mouvement.
Il s'accroupit du mieux qu'il le put face à Bob Lockwood, et le regarda droit dans les yeux, s'assurant qu'ils étaient ternes comme le sont ceux de sorciers sous l'emprise de Veritaserum. Son sang se glaça en constatant que oui, et il souffla plus qu'il ne posa la question qui lui brûlait pourtant les lèvres.
- As-tu une fille ?
Bob Lockwood ancra ses yeux ternes dans les siens. Sa réponse fut catégorique, dictée par la potion de vérité.
- Non.
Δ | o
- Est-ce qu'il est…
Ginny ne put, une fois encore, terminer sa phrase. Les mots lui manquaient.
- Mort ? Son père biologique, tu veux dire ? De toute évidence, oui. Et même avant sa naissance, dit Hermione en montrant le parchemin.
Elle but une grande rasade d'alcool, ce qui ne lui ressemblait définitivement pas. Mais pour une fois, elle s'accordait le droit d'un geste qui n'était pas le sien.
- Par Merlin. Je n'avais pas prévu ça…
- Qui l'aurait prévu ? murmura Harry en fermant à nouveau les yeux.
∆ | o
Pendant deux minutes, personne ne parla dans le cachot.
- April, tu continues de verser régulièrement du Veritaserum à notre cher ami Bob, murmura d'une voix sourde leur chef. Penny, tu es celle en laquelle j'ai le plus confiance pour la suite des événements. Tu vas prendre ce carnet et cette plume…
Aussitôt, les deux objets apparurent dans les mains de Penny, dont l'œil n'avait pas été assez perçant pour remarquer le rapide mouvement de baguette de son chef.
- Et tu vas noter tout ce qui va suivre. À présent, je suis celui qui mène cet interrogatoire.
∆ | o
- Enfin, comment peut-on oublier de mentionner ce détail à une enfant ?! s'énerva Ginny, ses mains crispées sur les épaules d'Harry.
Son mari ne sentit même pas la douleur. Il était bien trop hébété.
- Je crois qu'il espérait qu'elle le devine, murmura Hermione. On sait qu'il a toujours refusé qu'elle l'appelle « papa », et d'après ce que nous a dit Gaïa, son attitude n'était pas des plus chaleureuses, pas des plus paternelles…
- On le sait tous, Hermione, la coupa Harry, plus qu'agacé. Mais là, c'est juste… destructeur. Gaïa ne sait rien. Elle va être complètement…
- Qu'est-ce que je ne sais pas ? Et qu'est-ce que ça va me faire ?
∆ | o
C'était à peine si l'on entendait la respiration de chacun. Toute l'attention était concentrée sur leur chef et Bob Lockwood. À leurs côtés, April se tenait prête, la grande bouteille de Veritaserum à la main.
- As-tu une fille ?
- Non.
- Bien. Mais il y a bien une fille qui vit avec toi ?
- Non.
Leur chef étouffa un soupir agacé. Derrière lui, ses hommes tremblaient imperceptiblement, se demandant s'il était possible que Bob Lockwood soit insensible aux effets du Veritaserum.
- Est-ce qu'une fille vivait avec toi ?
- Oui.
- Nous avançons… De qui est-elle la fille ?
- De mon frère.
Des murmures hébétés soulevèrent les rangs des différentes castes de cette organisation qui perdurait depuis des siècles.
- Un frère ? murmura le chef, et le silence se fit aussitôt, rompu par le grattement de la plume de Penny.
- Oui.
- Comment s'appelle-t-il ?
- Robert.
∆ | o
Comme personne ne répondait à Gaïa, elle s'impatienta. En trois grandes enjambées, elle rejoignit les trois adultes, et se détendit rapidement en voyant les parchemins au milieu de la table.
- Ah, tu as réussi à retrouver le véritable prénom de…
Elle se tut, tandis que l'évidence s'inscrivait sous ses yeux.
Il y avait un Bob Lockwood. Toujours en vie. Non rattaché à elle par des liens génétiques directs.
Et il y avait un Robert Lockwood. Plus vieux que Bob. Rattaché à elle par des liens directs de paternité. Et mort.
∆ | o
- Robert Lockwood… Et toi, ton prénom, c'est le diminutif de ce frère… Que tes parents ne devaient pas t'aimer…
- Non, ils ne m'aimaient pas, non, commenta laconiquement Bob.
Tous ricanèrent.
- Silence ! exigea leur chef, sans réellement élever la voix pour l'obtenir. Bien, Bob… Passons maintenant aux choses sérieuses.
Une fois encore, le silence se fit. Littéralement. Tous retenaient leur souffle.
- Comment s'appelle la fille de ton frère ?
Cet insoutenable silence.
Et puis, la délivrance.
- Gaïa Lockwood.
Des cris de joie s'échappèrent du cachot, et cette fois, le chef ne fit rien pour les empêcher. Cela serait dans son comportement qu'il les pousserait lui aussi. Il se réjouit en entendant ses hommes commencer à lancer des sortilèges pour retrouver cette gamine qui lui empoisonnait la vie depuis la naissance, alors qu'il n'avait jamais pu la rencontrer.
Et puis, au milieu de l'allégresse, au milieu des gorgées de Veritaserum qu'April faisait couler inlassablement dans la gorge de Bob Lockwood, l'excitation retomba.
- Est-elle avec le troisième héritier ? demanda le chef.
- Oui, confirma Bob Lockwood.
À nouveau, la joie, les cris, le contentement.
- Il nous facilite la tâche ! s'esclaffa Rachid, se tenant les côtes tandis qu'à côté de lui, un Dessinateur tentait de percer les défenses de Gaïa, maintenant qu'il en savait plus sur elle.
Et il devint blanc, alertant Rachid.
- Qu'est-ce qui se passe ?
Et une fois de plus, le silence s'installa.
- Je n'arrive pas… Je ne peux pas la…, balbutia Owen.
Judith, non loin, hocha la tête.
- Je n'arrive pas non plus à la localiser, malgré tout ce que l'on sait sur elle. Il y a toujours une barrière qu'on ne peut pas franchir, murmura-t-elle d'une voix blanche, alors que son chef la fusillait du regard.
- Ils deviennent vieux, marmonna Tic.
- Sont plus capables de rien, murmura Toc, qui n'en menait pas large pour autant.
Parce que si les Fileurs échouaient après les Dessinateurs, ils ne donnaient pas cher de leur peau. Et que somme toute, ils tenaient à leur peau.
Leur chef les fit taire d'un simple regard, avant de se tourner vers Judith.
- Tu ne peux pas la localiser ? gronda-t-il.
Ils avaient échoué dans la semaine à la retrouver malgré les nombreux sorciers qui avaient été envoyés à travers le monde et, aujourd'hui, alors qu'ils avaient autant de cartes en main qu'il était possible d'en avoir, ils ne réussissaient pas à retrouver la gamine. Il se redressa de toute sa hauteur.
- Je pensais avoir engagé des hommes compétents, murmura-t-il. Pas des incapables…
- C'est peut-être parce qu'on ne connaît pas non plus l'autre héritier, hasarda Nikolaï.
- Non, tu crois ? railla April, qui appréciait toujours autant le nouvel Élite.
- Oui, il le croit, répondit d'une voix monotone Bob Lockwood.
Leur chef à tous soupira, et le silence respectueux auquel il était habitué retomba sur les cachots. Il se remit au niveau de Bob Lockwood, sans laisser transparaître la souffrance que cela lui procurait. Il regarda son prisonnier droit dans les yeux, et ressentit pour la première fois de l'estime envers son prisonnier. Envers cet homme qu'il traquait depuis tant d'années, et qui avait su se jouer des mailles du filet…
- Qui est l'autre héritier ?
- Harry Potter, dit Bob Lockwood.
Le silence, cette fois, était celui de la tétanie. Et puis, il céda la place à l'affolement général.
∆ | o
Personne n'eut le temps de bouger. L'auraient-ils voulu que Gaïa aurait certainement usé de ses connaissances magiques pour tous les faire souffrir, avant de disparaître. Elle abandonna simplement Harry, Hermione et Ginny, et disparut dans la nature, laissant les trois adultes seuls, désemparés.
- Qu'est-ce qu'on peut faire ? murmura Ginny. On ne peut pas la laisser seule après une telle nouvelle, ce n'est pas… humain, souffla-t-elle.
- Rien dans cette histoire ne l'est, dit Harry d'une voix emplie de lassitude. Bob n'a pas appris à Gaïa à être humaine. Il lui a appris à être une machine. Rien de plus. Sauf qu'elle n'a jamais su être une machine à part entière. Elle est bien trop humaine pour toute cette histoire.
Il regarda la porte par laquelle elle venait de disparaître, et soupira.
- Cependant, je ne sais pas si son humanité ne vient pas de se fissurer pour toujours…
Il secoua la tête, et se leva.
- Tu vas aller la rejoindre ? demanda Ginny, prête à le suivre.
Harry éclata d'un rire sans joie.
- Moi ? Certainement pas. Je tiens beaucoup trop à la vie. Non, je crois qu'il vaut mieux envoyer James. Aussi incroyable que cela puisse paraître, il est capable de la comprendre mieux que nous trois réunis.
∆ | o
- Silence !
- Harry Potter…, murmurèrent plusieurs voix.
- J'ai toujours rêvé de fouler le sol qui a porté Bellatrix Lestrange, murmura April d'un ton rêveur, s'imaginant déjà en Angleterre.
- Vous réalisez que ce gars-là est plus protégé que n'importe qui d'autre sur terre ?
- On dit que la protection fournie par sa mère est telle qu'elle ne s'éteindra qu'à sa mort, et ce sera une mort naturelle, assurément…
- Deux fois le sortilège de la mort…
- Un Auror reconnu…
- Personne n'a jamais réussi à le vaincre réellement. Il est tout simplement trop…
- J'ai dit : « Silence ! »
Peu à peu, les conversations baissèrent d'un ton. April fut la dernière à parler.
- Bellatrix Lestrange, dit-elle sur le ton de l'adoration, les yeux brillants, les doigts occupés à caresser les fourreaux de ses poignards.
- Harry Potter… Évidemment. Il n'était déjà pas assez célèbre, murmura le chef. Évidemment… J'aurais dû me douter qu'un héritier avec autant de protections était forcément un sorcier appartenant à une famille des plus puissantes. Je vois. Je vois…
Il fit quelques pas dans la pièce, sans se servir de sa canne, exceptionnellement. Il ne boita pas, ne flancha pas. Il avança, tout simplement.
- Harry Potter… Cela complique l'opération, évidemment. Mais la simplifie aussi, murmura-t-il, conscient que tous ses hommes étaient pendus à ses lèvres. Parce qu'Harry Potter ne peut pas se cacher. Enfin, il le peut grâce à un sortilège de désillusion, évidemment que je le sais, Wilson, dit-il agacé alors que son meilleur Nettoyeur s'apprêtait à parler. Je dis simplement que nous pouvons localiser Harry Potter bien plus facilement, et du fait de sa célébrité, demander après lui n'est pas compliqué. Au contraire, cela devient un jeu d'enfant. C'est tellement simple, finalement, que j'en suis déçu… Bob, je m'attendais à bien mieux de ta part ! s'esclaffa notre homme.
Le regard que Bob porta sur lui à cet instant n'était plus celui d'un homme sous l'emprise du Veritaserum. C'était celui d'un homme qui en savait plus que tous. En quelque sorte.
- Je ne connais pas Harry Potter…, murmura Bob.
Sa réplique fut accueillie par un grand éclat de rire général, et la suite de sa phrase aurait certainement été perdue si l'homme qui menait les opérations ne possédait pas une aussi bonne ouïe, et s'il n'avait pas réalisé que pour que Bob prenne la parole de son propre chef, cela voulait dire que les effets du Veritaserum s'estompaient petit à petit.
- En revanche, je sais exactement qui était la première femme à intégrer vos rangs.
Cette phrase eut le don d'augmenter les rires de chacun, tous estimant que Bob Lockwood avait à présent perdu la tête, et que ce qu'il avançait n'avait pas plus de sens que de croire en l'existence des Nargoles.
Pourtant, notre homme s'était arrêté de marcher, et son visage était plus pâle qu'à l'habituelle.
- Que tout le monde sorte, exigea-t-il d'une voix tellement tendue par la nervosité qu'elle en était presque inaudible.
∆ | o
- Je ne pleurerai pas, je ne pleurerai pas, je ne pleurerai pas, je n'ai pas le droit de pleurer pour lui, je n'ai aucun droit d'éprouver des sentiments, je ne…
Gaïa ne cessait de se répéter ces quelques mots, persuadée que le faire lui permettrait en effet de faire disparaître toute envie de pleurer. Seulement, quand elle réalisa que les étoiles étaient floues non pas parce qu'elles avaient trop bu et qu'elles n'étaient pas capables de rester en place, mais parce qu'elle était bel et bien en train de pleurer, les barrages cédèrent sans qu'elle ne s'y attende, et bientôt, elle ne fut plus qu'une immense fontaine.
Comment elle se retrouva contre le chandail de James, une dizaine de minutes plus tard, c'était extrêmement vague dans son esprit. Elle avait simplement le sentiment qu'Holmes y était pour beaucoup, ce qui expliquait notamment la présence de sa tête sur ses genoux.
- Gaïa, je crois que tu peux arrêter de te répéter de ne pas pleurer.
La voix de James lui parut soudainement très lointaine, et elle ne se dépêtra de l'inconscient dans lequel elle flottait qu'en se forçant à le faire.
- Je ne pleurerai pas, murmura-t-elle.
- C'est trop tard pour cela, lui dit James d'une voix douce.
Il ne souriait pas. À vrai dire, il semblait aussi perturbé qu'elle. Il soupira, et se passa une main dans les cheveux.
- Héritage famil…, commença-t-il alors que Gaïa le regardait étrangement.
Il se tut, conscient que le mot « familial » n'était pas le plus approprié à la situation.
Gaïa serra les dents, ferma les paupières, et tenta de refluer les larmes aussi loin qu'elle le pouvait. Peu à peu, sa respiration se calma, et ses yeux perdirent leur humidité inhabituelle. Mais elle scella ses lèvres, et s'enferma dans un silence obstiné.
- Gaïa, est-ce que tu veux bien me parler ? demanda James.
Elle secoua la tête, obstinément.
- Est-ce que tu veux que je parte ?
Elle hésita un instant, puis secoua à nouveau la tête.
- Est-ce que tu veux encore pleurer ?
Une nouvelle fois, elle hésita, et cette fois, hocha la tête positivement. Les larmes rejaillirent aussi vite qu'elles avaient disparu, et elle eut la sensation d'être devenue une fontaine géante. C'était peut-être le cas.
James passa un bras maladroit autour de ses épaules.
- Allez, va. Pleure un bon coup, ça te fera du bien.
Elle secoua la tête.
- Non, hoqueta-t-elle, c'est… pi-pire que to-tout…
Elle pleura longtemps. Se calma. Se remit à pleurer. Avant de n'avoir plus aucune larme en réserve, et de s'essuyer maladroitement le nez.
- Et en plus, j'ai froid, pesta-t-elle contre toute attente.
- Moi aussi, grimaça James.
- Par Merlin, un peu de compassion, grogna Gaïa. Même Holmes en a plus que toi, et pourtant, je sais qu'il ne rêve que d'aller jouer avec le gros caillou là-bas.
À peine le désignait-elle que le chien se jeta sur l'objet de sa convoitise, prenant le bras tendu comme un signal de début de jeu.
- Pourquoi as-tu choisi la clairière de Godric's Hollow ? demanda James.
- Parce que je n'ai nulle part où aller, rétorqua vertement Gaïa, sentant une plaie béante s'élargir de plus en plus dans sa poitrine. Tous les lieux qui me semblaient être sûrs ont un lien avec mon… avec mon…
Elle buta sur le mot, enfouit son visage dans ses mains.
- Avec Bob, murmura-t-elle finalement, après avoir pris une grande respiration. Tu comprends ? Ici, c'est le seul endroit que je connaisse, où je ne suis pas arrivée par son intermédiaire. Ici, je peux me détacher de lui. Je crois, termina-t-elle dans un souffle.
Instinctivement, elle se rapprocha de James.
- Je crois que je suis complètement perdue, marmonna-t-elle franchement.
- Ce qui est tout à fait compréhensible, lui avoua James.
Elle soupira, et ferma les yeux, se cachant du spectacle des étoiles.
- Pourquoi est-ce que je ne peux pas avoir une vie simple comme tout le monde ?
- Personne n'a de vie simple, Gaïa. La tienne comporte simplement quelques obstacles en plus, lui dit sagement James.
- Ce ne sont pas des obstacles, ce sont des montagnes, répliqua la jeune fille.
- Que tu as toujours su franchir, si mes souvenirs sont bons, dit James en la bousculant légèrement, dans l'idée de la faire réagir et de l'empêcher de s'apitoyer sur elle-même une fois encore.
Sauf que pour la première fois, Gaïa ne réagit pas. Elle se laissa emporter par les limbes de l'abattement. Elle ne voulait plus se battre, elle ne voulait pas franchir une nouvelle montagne. Elle voulait rester à l'ombre de celle-ci, se reposer, et tout oublier. Ce n'était pourtant pas trop demander.
- Gaïa, tu n'as pas le droit de te laisser aller.
- Pourquoi ? Parce que c'est ce que mon père… Mince, Bob ! m'a toujours répété de faire ?! rétorqua-t-elle, en colère. Parce que je dois toujours me battre pour que ma Relique reste en sécurité ? Par Merlin, Morgane, Nicolas Flamel et n'importe quel foutu sorcier célèbre, je n'ai pas le droit à avoir un semblant de paix à un moment donné ? Je dois encore et toujours me battre, parce que c'est comme ça ?! reprit-elle. Et ce que je veux, hein ? Tout le monde s'en fiche, c'est ça ? Je veux simplement qu'on me laisse tranquille, je veux aller dans une école comme tout le monde, je veux être comme tout le monde ! Mais je n'en ai pas le droit, parce qu'on l'a décidé ainsi ! Et moi, à part me taire et acquiescer, je dois faire quoi ? RIEN ! J'ai le droit d'en avoir ma claque, ou pas ?
James soupira, secoué par les mouvements de colère que faisait Gaïa. Il réalisait qu'on n'avait jamais demandé à Gaïa ce qu'elle voulait faire. Tout au plus lui avait-on demandé son avis, et lorsque celui-ci n'était pas en accord avec les idées de Bob, elle devait simplement se taire et acquiescer. Jamais elle n'avait pu donner ses opinions, pour que celles-ci soient ensuite écoutées et acceptées. Elle devait suivre. Comme un gentil mouton.
Ce que son caractère ne pouvait décemment plus accepter au bout de seize ans d'existence.
- Très bien, Gaïa, dit James. Qu'est-ce que tu veux, alors ?
Elle soupira, et cala à nouveau sa tête contre l'épaule de James. Il sentit que sa respiration se calmait peu à peu, et qu'elle retrouvait un semblant de sérénité, le plus haut degré qu'elle pouvait atteindre étant donné la situation.
- Tu te souviens, quand, dans l'après-midi, j'ai dit qu'il fallait que tu ailles voir Chloé avant moi ?
- Oui, je me souviens, murmura James, la gorge serrée.
- Bah en fait, je veux que tu restes pas loin de moi. Toujours. Parce que c'est mieux.
Il soupira.
- D'accord, Gaïa.
Il n'osa pas lui dire qu'il trouvait lui aussi que c'était bien mieux ainsi.
∆ | o
Ses hommes sortis et une chaise sur laquelle s'asseoir plus tard, l'homme regarda Bob, qui n'était plus sous les effets du Veritaserum.
- Tu vas parler.
- Oh, ça, c'est certain, murmura Bob. Parce que j'ai plus d'informations en ma possession que toi.
Le tutoiement, pour ces deux hommes qui se chassaient depuis des années et qui se connaissaient autant sans jamais s'être rencontrés pour autant, était venu naturellement. La haine rapprochait bien plus que l'amitié.
Son ravisseur sourit, peu impressionné.
- Vraiment ?
- Oui.
- Et quelle information ?
Bob éclata de rire.
- Qu'est-ce qui te permet de croire que je vais parler ?
- Es-tu en position de négocier ? rétorqua son ravisseur.
Bob secoua la tête.
- Je n'ai pas peur de la mort. Je la côtoie depuis toujours…
- Et tu laisserais cette pauvre petite Gaïa seule ? murmura son ravisseur.
- Et pourquoi pas ? Elle a appris à se débrouiller seule. Ce jour devait arriver. Elle le savait…
Les deux hommes se jaugèrent un moment du regard.
- C'est donnant, donnant, avec moi, murmura Bob.
- J'ai l'habitude de recevoir, avant de tuer, lui siffla-t-on en réponse.
- Nous savons tous les deux que je vais rester en vie.
- Et pourquoi cela ?
- Parce que Gaïa ne sait pas. Et que je suis le meilleur moyen de pression contre elle que vous avez…
Il détourna le regard, la colère pulsant dans ses veines. Son ravisseur sourit, s'installant confortablement contre sa chaise.
- Laisse-moi deviner. Contre toute attente, et alors que tu as tenté de lui enseigner, des années durant, qu'elle ne devait être proche de personne, elle n'en a fait qu'à sa tête et a décidé de s'attacher aux autres ?
Bob ne bougea pas d'un centimètre, perdu dans la contemplation d'un des murs de sa sombre geôle.
- Ton silence est une réponse satisfaisante.
Bob tenta de se positionner d'une façon plus agréable contre le mur, mais ne trouva aucun appui confortable. Il soupira, et regarda son ravisseur.
- Commence ton histoire. Qui est Harry Potter ?
Face à lui, le visage ridé éclata de rire.
- Tu ne connais pas Harry Potter…
Le rire ne tarda cependant pas à mourir dans sa gorge, englouti par une quinte de toux des plus violentes. Il sortit un mouchoir, qu'il pressa contre ses lèvres. Le tissu blanc ne tarda pas à se teinter de sang, arrachant un sourire satisfaisant à Bob Lockwood.
- Par Merlin… Ce doit être frustrant, n'est-ce pas ? Posséder la Pierre Philosophale, savoir qu'on peut devenir le Maître de la Mort… et être sujet à une maladie aussi stupide.
La brûlure du sortilège ne l'étonna pas. Il la ressentit à peine. Après tout ce qu'April avait fait subir à Bob, et tout ce qu'il était habitué à vivre, un simple sortilège cuisant n'était pas grand-chose.
- La Pierre Philosophale ne peut pas tout guérir, de toute évidence, murmura l'homme en rangeant son mouchoir. Mais elle retarde bien des effets.
Il laissa planer un silence, le temps de reprendre son souffle, et d'être assuré qu'il pourrait continuer ce petit tête à tête avec son prisonnier.
- J'ai des livres à ne plus savoir quoi en faire sur le sujet « Harry Potter ». Tu les auras. Tu pourras te documenter sur lui. Maintenant, dis-moi ce que je veux savoir.
Bob connaissait parfaitement le genre de personnes qu'il avait face à lui. Il savait qu'on ne lui mentait pas. Il saurait tout ce qu'il voulait savoir, fut-ce grâce à des livres. Face à lui, le regard inquisiteur de son ravisseur tentait de le faire parler aussi rapidement que possible.
- Lockwood…, gronda-t-il finalement d'une voix remplie de promesses de menaces.
- Nous avons tout notre temps, ne sois pas trop pressé de tout connaître, ricana difficilement Bob.
- Comment sais-tu pour…
- Moïra ? l'interrompit Bob. Tu n'es pas le seul à te documenter sur les autres. Loin de là. La différence entre toi et moi, c'est que tu as passé ton temps à cibler tes recherches sur la famille des autres héritiers, et pas sur la tienne…
Son ravisseur n'avait pas peur, évidemment. C'était tout sauf de la peur. C'était la compréhension qui se frayait peu à peu un chemin dans son esprit. Et c'était bien pire.
- Le destin… C'est amusant comme ce nom a prédit bien des faits actuels, des siècles auparavant, finalement…, murmura Bob. Moïra. La première… Élite, c'est bien cela ? Et il semblerait que tu aies eu une histoire avec elle…
L'attention du vieillard était entièrement focalisée sur Bob. Cela faisait longtemps qu'il n'avait pas été autant captivé par l'une des personnes qui entraient dans ses cachots.
Mais Bob Lockwood n'était pas n'importe qui. C'était celui qui lui avait donné le plus de fil à retordre, celui qui avait usé de stratagèmes à en donner le tournis à chacun de ses hommes, celui qui réussissait à presque toujours avoir une longueur d'avance, quand il aurait dû être totalement dépassé par les événements.
- Mon histoire avec Moïra n'a jamais eu de suite.
- Pourquoi ? Parce que son idéal n'était plus de te servir, mais de finir sa vie avec toi ?
Pour la première fois, la surprise marqua les traits de son persécuteur.
- C'est bien ça, murmura Bob Lockwood. C'est ce qui a traversé les générations... Cette histoire, cette légende… C'est bien ce qui s'est passé.
- Quelles générations ?
- Laisse-moi te parler un peu de la mère de Gaïa, avant cela.
Bob prit sa respiration, s'empêchant de songer à la douleur montante de sa poitrine que le geste lui procurait. Quelques côtes devaient être fêlées. Peut-être brisées, finalement.
- Elle n'était pas ma compagne. Elle était celle de mon frère. Mais je l'ai connue avant, et j'en suis tombé amoureux… Sauf que c'est mon frère qu'elle a préféré. Déjà que nos relations n'étaient pas des meilleures, cela n'est pas allé en s'arrangeant, bien qu'il n'ait jamais su pourquoi. Il était bien trop aveuglé par Héméra pour réaliser que j'étais moi aussi amoureux d'elle…
- Ta première défaite, n'est-ce pas ? ricana son ravisseur.
C'était une attaque facile, gratuite, et qui fit mal là où il le voulait. Les joues de Bob rougirent de colère, et ses yeux luisirent, la rage y allumant des éclairs.
- Nous ne parlions jamais de notre héritage, évidemment. Nous portions des bracelets, le tatouage était dissimulé. C'est Héméra qui, la première, nous a parlé de son héritage. Elle nous expliquait que des siècles plus tôt, une certaine Moïra avait fait partie d'une organisation qui devenait de plus en plus puissante depuis quelques décennies. L'homme qui était à sa tête l'attirait, et inversement. Ils avaient de beaux projets. Ils voulaient tous les deux dominer le monde… Jusqu'au jour où les priorités de Moïra ont changé. Elle voulait à présent vivre avec lui… Il l'a chassée, tout simplement. Contrairement aux autres qu'il prenait soin de tuer, il a décidé de l'exiler, ce qu'elle a fait. Sans lui dire qu'elle était enceinte.
Bob arrêta son récit, et leva un regard goguenard vers ce vieil homme qui semblait presque fragile, à présent, et qui pourtant ne bougeait pas d'un centimètre.
- Sans te dire qu'elle était enceinte. De toi. C'est Héméra qui, un jour, nous a parlé de son héritage. Elle venait d'une communauté de gitans, elle portait plus de bracelets qu'il n'est possible d'en compter. C'était comme ça qu'elle dissimulait son tatouage à ceux qui pouvaient en connaître l'existence.
Bob prit le temps de reprendre son souffle, essayant d'occulter la douleur de sa poitrine.
- Elle a dit à Robert que, si elle lui parlait de cet héritage, c'est parce qu'il devait se préparer à la suite. Elle-même était à présent enceinte, et son enfant aurait ce lourd héritage à porter… C'est là que Robert lui a dit qui nous étions, de notre côté. Et mon imbécile de frère…
Bob cracha au sol de sa prison, comme pour appuyer son dégoût pour son frère.
- Cet imbécile, celui que mes parents prenaient pour le plus grand, le plus intelligent de nous deux, est mort le lendemain matin. Mordu par un stupide serpent venimeux, alors qu'il était parti sans baguette en pleine forêt. On l'a retrouvé des heures plus tard, les traits tordus sous la douleur. Héméra était détruite. J'ai juré de m'occuper d'elle, et nous sommes partis tous les deux. Je l'ai veillée durant sa grossesse, durant l'accouchement. Gaïa lui ressemble énormément… Mais Héméra était faible. Elle avait été affaiblie par la mort de mon frère, sa grossesse, son accouchement… Quand ton équipe nous a retrouvés, elle m'a demandé de l'abandonner, et de partir avec Gaïa. Ce que j'ai fait.
Bob ferma les yeux.
- Je n'ai jamais parlé à Gaïa de ce double héritage. À son sens, elle n'est l'héritière que d'une des Reliques.
Un rictus à moitié amusé, à moitié amer, étira les lèvres de Bob.
- Tu as toujours voulu connaître tout de ma famille, mon cher. Parce qu'avec les parchemins de notre famille, qui apparaissent dès qu'on fait des recherches sur nous-mêmes, ou sur les autres Héritiers, tu as vu que Gaïa était la plus importante à l'heure actuelle. Mais tu ne t'es jamais penché sur ton propre arbre généalogique.
Bob étouffa un rire peu discret.
- Est-ce que tu réalises ce que cela veut dire ? Tu as beau avoir des siècles d'expérience, tu as beau être un Héritier, c'est Gaïa qui contrôle tout. Elle est l'Héritière de deux Reliques. Bien plus puissante que tu ne le seras jamais… C'est elle qui détient toutes les cartes. Avec ses seules seize années d'existence…
Le sortilège Doloris le laissa pantelant. Il ne reprit réellement ses esprits que lorsque la porte de son cachot se referma violemment. Alors, il éclata d'un rire hystérique, se moquant tout à coup de la douleur que cela lui procurait.
Gaïa, la plus grande des trois Héritiers en vie à l'heure actuelle. Cela faisait seize ans qu'il le savait, et pourtant, c'était toujours la même surprise lorsqu'il réalisait vraiment ce que cela signifiait.
Gaïa, leur mère à tous. La mère de tous les Héritiers.
Note d'auteur
Hello everyone ! J'espère que vous allez bien, sous cette journée pluvieuse (bon, il pleut chez moi, donc j'estime qu'il pleut que partout, voilà, voilà)
Hem, revenons à une affaire (presque) sérieuse, à savoir ce chapitre. Je me souviens trèèèès bien de l'état dans lequel j'étais en l'écrivant. Une espèce de petite pile électrique, avec ma chère bêta à côté. Je me tapais dans les mains en disant "Faut que je sois à côté de toi quand tu le corriges, il est trop bieeeeeeeen." (Des fois, ce qui se passe dans ma tête n'est pas très net, vous l'aurez bien compris.) Enfin, quelques bonnes grosses révélations dans ce chapitre, histoire de vous prouver que vos hypothèses sur Bob, Gaïa, et autres personnages étaient fausses (en vrai, j'avais peur que tout le monde le devine avant ce chapitre, talalala...) et que notre petite Gaïa (j'oublie les qualificatifs péjoratifs dont je la dote habituellement) est encore plus seule que ce qu'elle pensait.
Sadique, moi ? Oui. Mais je l'assume.
Anywaaaaay, le passage concernant Hermione est purement inventé. Je ne voulais pas de ça, je le voulais, j'ai hésité, j'ai fini par le mettre, je ne l'aime pas (ceci dit, je suis une éternelle insatisfaite, donc bon) et maintenant, il est là. Vous avez le droit de le sauter, de le huer, de le haïr, je ne vous en tiendrai pas rigueur.
Et sinon, je remercie tous ceux qui sont encore là à suivre mes chapitres de (beaucoup) trop de mots, je vous remercie pour toutes vos reviews très amusantes à lire. Et évidemment, je remercie DelfineNotPadfoot la bêta de la mort qui tue qui aide beaucoup, beaucoup à ce que ces chapitres aient du sens.
Sur ce, bonne semaine à touuuuuus, on se dit à la semaine prochaine pour le chapitre 11 !
PS : La bataille acharnée que j'ai menée contre les deltas m'ayant épuisé (ou pas), je crains qu'il en manque encore. Ceux-là, je peux vous assurer que je ne les réutiliserai plus si jamais je dois réécrire quelque chose ! En tout cas, si vous en repérez des manquants... Merci !
