Chapitre 12
Où les événements se précipitent.

Gaïa n'avait pas besoin de beaucoup de sommeil.

James n'avait pas besoin de beaucoup de sommeil.

Ou, plutôt, l'un comme l'autre s'était habitué à avoir un sommeil plus court que la moyenne. L'un parce qu'il attendait que son père rentre du travail, l'autre parce que celui qu'elle avait longtemps cru être son père ne lui avait pas réellement laissé le choix.

En somme, ils étaient levés bien plus tôt que le reste de la maisonnée.

Et ça, James l'avait bien calculé. Depuis longtemps, à vrai dire. Depuis que Kreattur lui avait servi son petit-déjeuner, qu'il avait à peine remarqué, préoccupé par les pensées qui ne l'avaient jamais vraiment laissé tranquille durant la nuit.

- Serpillière, je pourrais avoir du pain ?

James releva vivement la tête. Il n'avait pas entendu Gaïa entrer dans la cuisine. À vrai dire, ses pensées l'assourdissaient plus que tout.

- Kreattur ne sert que le maître, grommela l'Elfe de Maison en lançant un regard noir à Gaïa.

Il regarda James, dans l'attente d'un ordre qui ne vint pas. Alors, il traîna les pieds hors de la cuisine, bien décidé à s'éloigner de cette petite peste qui osait le traiter de la pire des façons – bien qu'il soit prêt à le lui rendre – et qui souhaitait tout changer dans cette maison. Quelle idée de vouloir nettoyer les tapisseries, alors qu'elles étaient les gardiennes de l'histoire du manoir…

Il claqua la porte derrière lui.

- Toujours de bonne humeur, celui-là, marmonna Gaïa en se relevant pour aller se chercher à manger. Ceci dit, c'est pas plus mal qu'il ne prépare pas mes toasts. Ils sont brûlés, renifla-t-elle en voyant ceux de James.

Cinq minutes plus tard, elle était assise devant James, les yeux brillants devant son petit-déjeuner.

- Sincèrement, ce qui était proposé au mariage… C'était bon, je te jure. Mais pourquoi est-ce que c'était toujours des petites assiettes ? On n'aurait pas pu faire un grand repas, à un moment donné ? Enfin, je suis mal placée pour parler de ça, comme toujours, bougonna-t-elle. Après tout, je n'ai jamais mis les pieds à un mariage avant hier. Et ce qu'a pu m'en dire Bob… Ce n'est pas une référence.

Elle soupira, et engloutit ses tartines en moins de temps qu'il n'en fallait pour le dire.

- Je vais m'en refaire, tiens. Tu veux quelque chose ?

Gaïa réalisa alors qu'il y avait un problème avec James. Il la fixait avec des grands yeux, paraissant hésiter entre le rire et les cris. Elle haussa un sourcil, mais puisqu'il ne fit pas un mouvement de plus, ni ne fit mine de lui donner des explications, elle rabaissa son sourcil, et se prépara sa nourriture.

Lorsqu'elle retourna s'asseoir, James était toujours figé, la regardant comme si elle était une énormité de la nature. Elle réfléchit un instant, puis décida que le plus important, à l'heure actuelle, était de se nourrir. Ensuite, d'aller voir Holmes. Et puis, discuter de cette histoire de parchemins qu'on devait envoyer à l'homme qui serait capable de les traduire. Tiens, c'est vrai que c'était pour cette raison que Tim était parti plus tôt, la veille, ou dans la nuit, d'ailleurs. Elle ne savait même plus quelle heure il était lorsqu'il avait quitté la fête. Elle n'avait jamais été très regardante sur l'heure.

Maintenant qu'elle y pensait, il avait dit vouloir envoyer cette lettre immédiatement. Il ne voulait pas donner d'extraits de parchemin dans l'immédiat – il préférait attendre de voir si l'homme dont lui avait parlé son ancien professeur était effectivement maître dans l'art de la maîtrise des langues étrangères, mais ne voulait pas lui donner un parchemin sur lequel s'appuyer pour cela. Ou quelque chose dans ce goût-là. Ce qu'elle avait retenu, c'est que cela risquait de prendre plusieurs jours, parce que l'homme ne vivait pas en Angleterre, dans un premier temps, et, dans un second temps, qu'il était certainement très occupé, s'il était effectivement une des seules personnes sur terre à pouvoir traduire cette langue.

Gaïa chassa ses pensées au loin. Tim se débrouillerait très bien tout seul. Elle irait l'embêter un peu, pour être sûre qu'il ne laisse pas de côté cette affaire, mais elle ne se faisait pas de soucis pour qu'il obtienne des réponses. Tim était plus que persuasif. C'était une seconde nature, chez lui, de plaider sa cause. Il aurait ce qu'il voudrait.

En revanche, elle, de son côté, avait beau vouloir de tout son corps être capable de maîtriser les sorts que lui enseignait Harry, elle avait encore des faiblesses qui l'agaçaient. Pourtant, elle sentait les progrès, et elle comprenait qu'elle ne pourrait pas maîtriser parfaitement tout ce qu'elle avait appris en si peu de temps avant longtemps. Mais elle était comme ça, Gaïa. Elle avait besoin de foncer. Elle pensait que c'était mieux lorsque tout allait vite. Qu'elle n'avait pas le temps de se poser, et de trop réfléchir – parce que lorsqu'elle réfléchissait trop, elle réalisait qu'elle n'avait jamais réfléchi de sa vie, justement.

Tiens, elle se rappelait que la propriétaire du salon de thé à côté de l'apothicaire lui avait demandé si elle pouvait venir jeter un coup d'œil à sa vitrine. Gaïa avait un mauvais caractère, mais apparemment, elle avait un talent dans l'arrangement des vitrines des magasins qui plaisait aux propriétaires de ceux-ci.

- Je vais sur le Chemin de Traverse, cette après-midi, tu voudras venir ? proposa-t-elle à James, avec une volonté de socialisation qui ne lui ressemblait pas.

Il lui lança un regard qu'elle ne comprit pas. Il soupira longuement, avant d'articuler péniblement.

- C'est une plaisanterie, n'est-ce pas ?

Elle fronça les sourcils. À vrai dire, non, ça n'en était pas une. Il était pourtant bien démontré qu'elle n'était pas une adolescente dont le sens de l'humour était particulièrement développé.

Ou peut-être que James lui avait dit qu'il avait quelque chose de prévu, et pour cela, s'offusquait qu'elle ne s'en souvienne pas. C'était tout à fait plausible. Ce n'était pas comme si elle était réellement attentive à ces petits détails de la vie de tous les jours. Elle devait bien être sincère avec elle-même, dès lors que ça ne concernait pas son père, ses entraînements ou l'Héritage, son esprit triait les informations d'une façon plutôt radicale, pour ne pas dire exterminatrice.

- Si tu ne peux pas, ce n'est pas grave.

James grommela quelques mots qu'elle ne saisit pas, avant de lui lancer un regard qui ne présageait rien de bon – le genre de regard qu'elle ne comprenait pas, mais qui couvait une tempête qu'elle recevait de plein fouet.

- Tu comptes vraiment faire comme si rien ne s'était passé ?

Gaïa réfléchit un instant.

- Eh bien… étant donné que je n'ai pas la moindre idée de ce à quoi tu fais allusion, de toute évidence, oui, je compte vraiment faire comme si rien ne s'était passé.

La tasse que James tenait difficilement en main s'abattit violemment sur la table. Gaïa le regarda, regarda la tasse, regarda la boisson qui tachait le bois. Elle leva lentement les yeux vers James. Et ne comprit pas. Elle avait de toute évidence mal agi. Elle ne savait simplement pas quand, ni comment.

- J'ai besoin d'explications, là, avoua-t-elle.

Un rire sans joie s'échappa des lèvres de James, dont le visage s'était assombri en même temps que ses yeux prenaient une teinte orageuse.

- Tu plaisantes ? Tu débarques au petit-déjeuner comme une fleur, comme si tout allait bien dans le meilleur des mondes ? Tu comptes, je ne sais pas, dire quelque chose à propos de…

Une porte claqua à l'étage supérieur. Il hésita un instant, avant de reprendre la parole d'un ton plus mesuré.

- De ce qui s'est passé ?

- Et si tu me disais clairement ce à quoi tu fais allusion, James ? Parce qu'à part me perdre, tu ne fais pas grand-chose, là. Et je ne peux pas te donner d'explications tant que je ne sais pas à quoi tu fais allusion. Tu vois ? C'est simple, non ? Une phrase claire et précise, qui explique le fond de ta pensée. Je suis presque sûre que tu peux faire de même ! railla-t-elle.

Elle n'avait jamais apprécié les phrases à demi-mots. Bob les utilisait toujours, lorsqu'elle commençait à poser trop de questions. Puisqu'elle estimait qu'il savait mieux qu'elle ce qui était bon pour eux deux, elle l'avait laissé faire. Elle avait toujours senti qu'il ne voulait pas qu'ils s'accrochent trop l'un à l'autre, et elle s'était dit qu'en le laissant avoir ses secrets, elle finirait par obtenir sa confiance, et donc par connaître ses motivations. Elle avait eu tort – elle n'avait même pas compris qu'il n'était pas son père, et elle avait continué de vivre dans le mensonge, celui-ci construisant sa vie aussi sûrement que des briques s'empilant dans un schéma précis finissent par construire une maison.

- Hier soir, lâcha finalement James.

- Hier so… Oh, comprit Gaïa.

Elle fronça les sourcils.

- Oui. Bon. Et donc ?

James n'aurait jamais cru que Gaïa puisse le surprendre encore plus. Il l'avait entendue s'étonner des coutumes des uns et des autres, il l'avait vue s'offusquer de certaines familiarités, il avait remarqué qu'elle fronçait souvent les sourcils, incapable de comprendre ce qu'on lui disait. Mais là, tout de même… Il y avait des limites à ne pas dépasser.

- Et donc ? reprit James. Peut-être qu'on pourrait éviter de faire comme si rien n'avait eu lieu, et qu'on pourrait, je ne sais pas, moi… mettre quelques petites choses au clair ? dit-il, légèrement exaspéré.

Le sourcil gauche de Gaïa s'éleva, un air étonné l'accompagnant.

- Mettre les choses au clair ? James… Il ne s'est rien passé hier soir, rétorqua-t-elle avec cette verve qui la caractérisait tant.

- Rien ? releva James. Tu es sûre ?

- Voyons voir… Oui ? railla-t-elle.

Ils se défièrent du regard un moment, avant que James ne capitule – en partie, et à contrecœur. Affronter directement Gaïa n'était pas la meilleure solution, c'était certain. Elle se braquait, devenait mauvaise, voire violente. Non, définitivement, il fallait y aller en douceur – ou, dans un genre de douceur. Parce qu'elle n'acceptait pas facilement la gentillesse, surtout si celle-ci était dispensée en trop grande générosité.

- Gaïa… Je t'aurais embrassée.

Elle ne broncha pas, alors que lui avait du mal à tenir en place.

- Je l'aurais vraiment fait.

Elle leva les yeux au ciel. Le dramatisme, très peu pour elle. Elle aimait qu'on dise directement ce qu'on pensait, qu'on s'abstienne d'ajouter du pathétisme dans chacun de nos mots. Or, James prenait un malin plaisir à exagérer ce qui n'avait pas eu lieu la veille au soir.

- Merlin, James, il ne s'est rien passé ! Est-ce que tu le comprends, ça ? Alors arrête d'y réfléchir, d'accord ? De toute façon, qu'est-ce que tu veux en dire ?

La mâchoire de James se durcit. Ses yeux rétrécirent légèrement.

- Ce que je veux en dire, réellement ? siffla-t-il. On ne peut pas faire comme si rien ne se passait, Gaïa ! On ne peut pas continuer à faire comme s'il n'y avait pas ce… cette… ce truc entre nous deux qui fait que Chloé, Tim, et tant d'autres sont toujours à se poser des questions !

- Se poser des questions ?

James soupira.

- Comment est-ce qu'on peut mener une telle vie et être aussi aveugle ? grogna-t-il. Gaïa, enfin, il faut qu'on…

Il se tut, ne sachant comment terminer cette phrase, qu'il avait pourtant tournée et retournée dans son esprit des dizaines de fois durant la nuit.

- Je veux bien admettre qu'il y ait quelque chose qui fait que certaines de nos connaissances se posent des questions, commença lentement Gaïa en pesant ses mots, mais je continue de croire que tu exagères considérablement l'histoire… puisqu'il n'y a rien.

Le problème majeur, lorsque deux personnes naturellement butées tentent de discuter, c'est qu'on arrive rapidement à un point de non-retour, où l'une comme l'autre souhaite avoir raison, et ne cède aucun pouce de terrain à l'autre.

- Rien…, finit par dire James. Rien. Tu as raison. Il n'y a rien, finalement. Je suis presque certain qu'hier, rien ne se serait passé si cette porte n'avait pas claqué. Et, évidemment, nous savons l'un comme l'autre que la prochaine fois que tu feras un de tes rêves bizarres, ce n'est pas moi que tu appelleras, parce que je ne suis pas celui à qui tu en parles dès lors que tu les fais, ces rêves. Bien sûr, tu ne vas pas me justifier tes moindres faits et gestes avec Tim. Il est évident que je ne suis que le fils d'Harry Potter, que tu recherchais par une froide nuit d'hiver. On sait tous les deux que tu n'es pas plus proche de moi que de n'importe qui d'autre.

- Est-ce que tu peux arrêter ça ? demanda Gaïa en grinçant des dents.

James releva le menton, pour la défier.

- Non, je ne crois pas, non, railla-t-il. Parce que tu vois, Gaïa, j'ai eu une vie avant que tu débarques. Et lorsque tu es arrivée ici, tu l'as pas mal chamboulée, ma vie. Mais je ne t'en veux pas pour ça, vraiment pas. À vrai dire, dans un sens, je te remercie même. Seulement, je te remercie pour quelque chose que tu as fait. Et ce qui a failli se passer hier soir fait partie de ce que tu as fait. Je réitère donc ma question : peut-on parler d'hier soir ?

Gaïa ferma les yeux. Elle fit le vide en elle, avant de répondre, lentement mais d'une voix ferme et assurée :

- Non.

- Très bien, alors…

James réalisa alors ce qu'elle venait de lui dire.

- Pardon ? balbutia-t-il.

- J'ai dit non, siffla-t-elle. Il y a quelques minutes, tu as parlé du fait que je sois une Héritière. C'est la seule chose qui mérite qu'on en parle.

- Tu plaisantes ?

- Non, pas du tout, je suis totalement sérieuse, James. Ce qui a eu lieu hier soir, c'est rien, tu m'entends ? Je n'ai pas le temps pour ce genre de futilités. Je suis ici pour retrouver Bob, grâce à l'aide de ton père. Rien de plus. Si, par la même occasion, ton père a la possibilité de m'apprendre quelques techniques qui me permettront de vaincre cet homme qui me recherche depuis que je suis née, tant mieux. Et le summum serait que Tim traduise les parchemins avec l'historien avant mon départ.

Ébahi, James crut voir les sentiments s'échapper de Gaïa. Comme si ceux-ci pouvaient être consignés dans une boîte, dont Gaïa gardait la clé pour des situations comme celle-ci – des situations où on lui demandait d'agir selon ce qu'elle voulait et ce qu'elle pensait, et non pas selon le bien de son Héritage.

- Dans quelques mois, peut-être moins, toute cette histoire sera terminée, et alors quoi ? s'étonna Gaïa en écartant les mains pour représenter l'idiotie de la situation. Je partirai, et toi, tu resteras là. Avec Chloé, et Tim, et tes parents, et ton frère, et ta sœur. Sans moi. Hier soir, ce n'était rien, parce qu'il n'y aura rien de plus, d'accord ? Tu comprends ce que je veux dire, n'est-ce pas ?

- Tu réalises ce que tu dis ? Tu crois vraiment que lorsqu'on aura retrouvé Bob, on pourra reprendre nos vies chacun de notre côté ? Toi, à courir dans les jungles, et moi, au milieu des lois ? Par Merlin, Gaïa, tu nous as appris notre Héritage, ça veut dire qu'on peut être tracés, maintenant ! Et que cet homme, qui retient ton père, nous verra tous lorsqu'on ira chercher ton père ! Tu comprends, toi, ce que je veux dire ? On ne va pas reprendre notre vie chacun de nos côtés, ce n'est pas possible, tout simplement ! Alors autant clarifier la situation autant que possible, et dès maintenant.

- Tu as compris ce que je voulais dire, gronda Gaïa. Cette discussion ne mènera à rien. Je ne compte pas m'éterniser sur une stupide histoire de ce qui a failli se produire mais qui n'a pas eu lieu, simplement parce que tu n'as pas réussi à dormir à cause de cela, est-ce que c'est clair ?

Une fois encore, il y eut cet affrontement de regards. Certainement que l'atmosphère était électrique autour d'eux mais, finalement, ils ne s'en rendaient pas compte. Il est difficile de remarquer l'électricité ambiante lorsqu'on est soi-même de l'électricité. Ils craquaient, comme le courant dans les fils. Prêts à exploser. Une simple goutte d'eau suffirait à déclencher une crise.

- Tu sais quoi, Gaïa ? murmura James, sa voix tendue comme un arc bandé. Je ne pensais pas que tu étais comme ce Bob dont tu me parles toujours, mais en fait… Tu es son portrait craché. Aucun sentiment, aucune pitié, aucune compassion pour ceux qui t'entourent.

- De la compassion ? s'exclama Gaïa. Qui a eu de la compassion pour moi, ces seize dernières années ? Pas grand-monde, répondit-elle d'une voix pincée. Pourquoi est-ce que j'aurais développé un de ces sentiments stupides, qui n'amènent rien d'autre que la désolation ? J'ai osé avoir des proches, parfois. Regarde ce qu'il en est. Alison est morte ! Penses-tu que j'ai envie de m'attacher aux autres, d'éprouver de la pitié pour eux, alors qu'ils sont certains de mourir si je m'attache ?

- Alors quoi ? Tu…

- Alors quoi ? Alors je décide de vivre ma vie de mon côté pour éviter des pertes inutiles, voilà tout ! l'interrompit Gaïa.

- Quitte à blesser ceux qui tentent d'être proches de toi. Pas mal, ricana James. Tellement logique. En fait, tu…

Il se tut, sentant qu'il risquait d'aller trop loin. Mais il était déjà allé trop loin. Il le savait, et Gaïa aussi. Elle croisa les bras sur sa poitrine, et releva le menton, défiante.

- Je t'en prie, James. Termine ta phrase.

Il se tut obstinément.

- Dis-le, gronda Gaïa.

Il plissa les yeux, se disant qu'il pouvait encore éviter la catastrophe – ou, du moins, réparer ce qui avait déjà été cassé. S'il continuait sur cette voie, il était certain de s'écraser contre le mur – et que personne ne puisse réparer ce qu'il avait brisé.

- Dis-le ! exigea-t-elle.

- En fait, tu es incapable d'éprouver le moindre sentiment. Tu te caches derrière Bob, tu te compares à lui. Et c'est vrai que tu es bien plus chaleureuse que lui ! Mais être plus chaleureuse que lui ne fait pas de toi quelqu'un de chaleureux. En fait, tu es froide. Hautaine. Pas de sentiment. Je serais désolé pour toi si je ne savais pas à quel point cela te fait plaisir d'être ainsi, railla James.

Face à lui, Gaïa ne bougea pas d'un centimètre. Elle ne cligna pas des yeux. Ne baissa pas la tête. James n'était même pas sûr qu'elle respirât.

- Finalement, Bob t'a très bien éduquée. Il ne voulait pas que tu t'attaches aux autres, et il a plutôt bien réussi. Dès lors qu'on te balance quelques sentiments à la figure, tu te caches derrière de stupides remparts.

Il ricana, pas enjoué pour une Noise, pourtant.

- En fait, je sais exactement comment tu vas finir, Gaïa. Seule. Tu finiras seule, certainement au fond d'une grotte, parce que tu aimes tout ce qui est sauvage. Mais tu seras une sauvageonne solitaire. Seule. Comme ton cœur, comme ton esprit… Ouais, en fait, c'est tout ce que tu auras retiré de ta vie. La solitude. Et pour ça, je te plains sincèrement, cracha-t-il.

Le silence s'abattit une dernière fois dans la cuisine. Ils hésitèrent peut-être un instant sur la marche à suivre, suite à ce qui venait d'être dit. Un toussotement les empêcha de parler, ou de se jeter l'un sur l'autre. Cependant, ils ne tournèrent pas la tête.

- Papa a envoyé un hibou, murmura Lily d'une petite voix. Il veut que l'on se dépêche de rentrer. Il a parlé de Gaïa, de Tim, de plans d'action… Papa, quoi.

À l'évocation de son prénom, Gaïa avait réussi à se détacher du regard de James. Lentement, elle se tourna vers Lily.

- Je suis prête dans dix minutes, affirma-t-elle en sortant en coup de vent de la pièce.

James soupira, et se passa une main dans les cheveux – une habitude qu'il avait héritée de son grand-père, selon son père. Lily se tenait toujours sur le seuil de la cuisine, les joues légèrement roses.

- James, je… je sais que ça ne me regarde pas, mais… enfin… on vous entendait dans toute la maison, avoua-t-elle finalement. Et, enfin… Tout le monde a entendu, James. Quand je dis tout le monde, c'est même la grand-mère Black, ou l'arrière-grand-mère, enfin, celle qui hurle tout le temps. Et ce qu'elle a dit après, c'était pas beau. Mais, enfin… Ce que je veux vraiment dire, c'est que…

- Chloé aussi a entendu, en conclut James.

Lily hocha lentement la tête, les joues rouges. Elle n'aimait pas voir son frère en faute. Elle avait tendance à se moquer de lui et d'Albus, évidemment. Elle était la petite dernière, chouchoutée, cajolée, souvent surprotégée. Elle prouvait sa force en les rabaissant un peu, parce qu'elle avait ainsi la sensation qu'elle pouvait les rattraper, et valoir autant qu'eux. Mais jamais elle n'avait voulu qu'ils commettent une erreur, qu'ils soient mis en faute.

- Je ne sais pas ce qui se passe entre Gaïa et toi, avoua Lily en haussant les épaules, et de toute façon, ça ne me regarde pas. Mais j'aime pas lorsque les gens hésitent entre deux choix, alors… si tu pouvais éviter de faire baisser mon estime pour toi en faisant de même, ça serait gentil, grommela-t-elle en frottant le sol du bout du pied.

James sourit légèrement.

- Ne t'inquiète pas pour si peu, petite sœur, la tranquillisa-t-il en passant un bras par-dessus ses épaules. C'est juste ton frère qui traverse une petite crise existentielle à cause de tous ces changements. Et ton frère a du mal avec les filles qui lui tiennent tête. Mais je n'hésite pas, d'accord ?

Lily leva des yeux hésitants vers lui.

- Vraiment pas ?

- Et même si j'hésitais, reprit-il comme si elle ne lui avait pas posé de questions, je ne ferais souffrir personne pour ça, d'accord ?

Elle hocha la tête.

- Bon. Papa veut qu'on se dépêche, c'est bien ça ? reprit James d'un ton plus léger.

- Oui. Et vu la lettre qu'il a envoyée, il n'est pas de bonne humeur ! s'exclama Lily en se libérant des bras de son frère.

Qu'on n'aille pas dire à tout le monde qu'elle appréciait être dans les bras de son frère. Elle avait sa fierté, par Merlin.

Δ | o

Étonnamment, bien qu'on soit le lendemain d'un mariage qui ne s'était pas terminé tôt, personne n'était réellement fatigué dans la cuisine des Potter. On pouvait même dire que chacun avait l'air éveillé. C'était à se demander s'ils avaient vraiment dormi moins de huit heures chacun. Enfin, lorsqu'on regardait Ron, on en avait confirmation. Il ne cessait de bâiller, et de demander s'il pouvait avoir un jus de citrouille en plus. Sa sœur levait les yeux au ciel avant de le servir.

- Pourquoi est-ce que tu nous as demandé de venir aussi tôt, Harry ? finit par demander Ron.

Son meilleur ami ne réagit pas. Il était plongé dans les parchemins. Comme Gaïa, il avait la sensation d'avoir la solution sur le bout des lèvres – sans réussir à trouver la dernière pièce du puzzle. C'était frustrant. Ce n'était pas le seul point frustrant de cette affaire, évidemment. Il n'avait aucune information tangible, ne savait pas vers quoi il se dirigeait, devait demander à beaucoup de personnes de faire des recherches pour lui – Hermione, Tim,… Harry Potter déléguait, et ce n'était pas dans ses habitudes. Il comprenait d'autant plus Gaïa, qui était elle aussi en arrière-plan, alors qu'elle avait donné les grandes lignes de l'histoire.

En parlant de Gaïa… Il lui lança un rapide coup d'œil, et fut surpris de voir qu'elle dessinait. Il ne lui savait pas ce talent. Ceci dit, n'avait-elle pas dit en arrivant qu'elle devait aider Enya Waldorf sur le Chemin de Traverse ? Peut-être qu'elle voulait gagner du temps en visualisant la future vitrine. Enfin. Ce n'était pas son problème principal. Son problème principal, c'était ce qui allait suivre. Il prévoyait déjà les cris.

Il réalisa à ce moment qu'on attendait une réaction de sa part. Surpris, il regarda ses amis et sa famille, et toussota.

- Hum, pardon. Vous disiez ?

- Ron voulait savoir pourquoi tu nous avais appelés aussi tôt, lui dit Albus en bâillant comme son oncle.

- Oh, oui, bien sûr.

Harry ôta ses lunettes, les nettoya, avant de les reposer sur son nez. Toujours aucune réaction de la part de Gaïa. Cela l'aurait certainement inquiété s'il n'avait pas remarqué la tête de James, et s'il n'avait pas compris, grâce aux expressions gênées de ses deux autres enfants, qu'un incident avait eu lieu. Ne souhaitant pas s'immiscer dans des histoires qui n'étaient de toute évidence pas les siennes, Harry n'avait pas l'intention de demander des explications supplémentaires. Il se reconcentra donc sur ce qui l'intéressait – et qui l'avait poussé à appeler tout ce beau monde ce matin.

- Je ne contrôle pas vraiment la situation actuelle, commença-t-il d'une voix mesurée, comme avouant à regret son incompétence. Tim est celui qui se charge de contacter les professionnels pouvant interpréter nos parchemins. Hermione s'occupe de remonter petit à petit l'arbre généalogique de notre homme, pour ensuite le localiser, et retrouver Bob. Gaïa nous livre les connaissances qu'elle possède…

Les regards se tournèrent vers la jeune fille, qui regardait toujours dans le vide, sa main encore occupée à griffonner sa feuille.

Harry referma la main qu'il avait tendue vers elle, et hésita à l'interrompre. Dans le doute, et décidant de ne pas mettre Gaïa plus en colère qu'elle ne l'était déjà, il s'abstint, afin de garder une atmosphère agréable à vivre pour tous pour encore quelques instants.

- Et à vrai dire, je ne sais pas quand tout ceci va se débloquer, soupira Harry en se grattant la nuque. Il s'avère que Tim n'est pas certain du tout d'obtenir une réponse de cet homme. Quant à Hermione, même si ses recherches avancent…

- J'ai l'impression de piétiner, avoua Hermione en soupirant. C'est tout juste si j'ai pu découvrir deux enfants illégitimes de Cadmus Peverell. Et, d'accord, je reconnais que c'est plus facile de remonter depuis les Gaunt, mais Voldemort ne voulait pas qu'on connaisse sa vie privée, leur rappela-t-elle douloureusement. Sans savoir qu'il compliquait les futures recherches d'Harry, il a brouillé beaucoup de pistes de son ascendance. C'est une véritable plaie, soupira Hermione. Je retrouve des dizaines de personnes appartenant à cette branche des Peverell, tout comme je ne retrouve personne. Vous ne pouvez pas imaginer à quel point c'est frustrant… La seule certitude que j'ai, c'est qu'avant notre homme, un Héritier a été assez intelligent pour dissimuler la Pierre dans une chevalière, sans prévenir celui qui la possédait. De cette façon, il s'assurait que la Pierre traverse les générations, mais sans qu'on sache ce qu'on possédait… Un casse-tête serait plus facile à résoudre, grommela-t-elle.

Un petit silence suivit ces paroles. Chacun réfléchissait à ce que venaient de dire Harry et Hermione.

Ils étaient dans un flou total.

- Enfin. Ce n'est pas là le point dont je voulais réellement vous parler, avoua Harry. C'est plutôt pour l'après… Une fois que certains points se seront éclaircis. Nous avons réalisé, entre adultes, à quel point cette situation pouvait être…

- Oh la, papa, je te vois venir, l'interrompit Albus. Je ne veux rien entendre qui a un lien avec « protection », « dangerosité », « vous mettre en sécurité ».

- Dommage pour toi, tu vas tout de même entendre tous ces mots, lui assura Ginny avec un air entendu.

- Mais, personne ne vous les a dits, ces mots, à votre époque ! protesta Lily.

- Que tu crois, rétorqua Ginny. Nous avons été mis à l'écart, on a tenté de nous protéger, comme nous vous protégeons à l'heure actuelle. Ron ?

Ron soupira, détestant ce rôle qu'on lui avait attribué.

- Rose et Hugo ont en leur possession beaucoup moins d'informations que vous trois, reconnut-il, mais il n'empêche qu'ils sont nos enfants, et qu'à l'heure actuelle, nous nous frottons à un ennemi qui n'est pas minime. Cela veut dire qu'on doit songer à vous protéger, pour ne pas que cela vous retombe dessus. On veut éviter ce qui a pu se produire il y a des années auparavant… Minerva est au courant, dans les grandes lignes. Les protections sur le château ont été augmentées. Les entrées et sorties seront plus contrôlées qu'elles ne l'étaient déjà. Et, on vous en conjure… N'utilisez pas la carte.

Il y eut quelques toussotements gênés alors qu'on faisait allusion à ce que James avait volé quelques années auparavant dans le bureau de son père, mais aucun parent ne les releva. L'heure n'était pas à la réprimande pour des bêtises qu'ils avaient eux-mêmes faites.

- Bien. Je crois que nous nous sommes compris sur ce point. Maintenant, toussota Ron, si vous le voulez bien, nous allons parler de… enfin, du… de ce qui se passera lorsqu'on obtiendra une entrevue avec le professionnel que recherche Tim. Et de ce qui adviendra lorsqu'on aura retrouvé celui qui retient Bob Lockwood prisonnier.

Les enfants retinrent leur souffle quelques instants, avant que James ne laisse échapper un rire forcé.

- Rassurez-moi. Vous n'êtes pas en train de nous annoncer que nous allons être tenus à l'écart de toute cette histoire, dès lors qu'il y aura de l'action ?

Leur famille leur adressa un regard grave.

- C'est une plaisanterie ? s'exclama Albus.

- Et voilà, comme toujours, dès qu'on peut sortir du train-train quotidien, on nous en empêche ! s'exclama Lily en jetant ses bras en l'air dans un geste dramatique. Pourquoi ?! On n'a pas le droit de vivre un peu, nous aussi ?

- Que vous mettiez les plus jeunes à l'écart, je veux bien, murmura James. Mais moi ? Aux dernières nouvelles, je suis majeur !

- Aux dernières nouvelles, tu es toujours notre fils, siffla Ginny.

Harry posa une main rassurante sur le bras de sa femme.

- Tu as raison, James, tu es majeur. Mais nous ne t'imposons pas un ordre. Nous souhaitons ta sécurité, en tant que parents.

- Et en tant que parents, vous allez mettre Gaïa à l'écart ?

Ils semblaient avoir oublié la présence de la jeune fille dans la pièce, tant sa discrétion était totale, ce qui était de plus en plus inhabituel. Harry lui jeta un rapide coup d'œil, avant de reporter son attention sur son fils aîné.

- Nous n'avons aucune autorité sur Gaïa, et même si nous en avions une, elle ne nous écouterait certainement pas. Toutefois, Gaïa, nous souhaiterions que tu restes toi aussi à l'écart de toute cette histoire. Bien que la décision ne nous appartienne pas, et que nous ne puissons pas influencer ton choix de la même façon que le ferait un de tes parents, nous préférerions que tu restes en-dehors du feu de l'action. Après tout, ces hommes en ont après toi. Qu'en penses-tu ?

Tous se tournèrent vers Gaïa. Elle ne bougea pas d'un centimètre pendant quelques secondes, avant d'hocher vivement la tête.

Ce qui n'était définitivement pas normal, lorsqu'on la connaissait.

- Est-ce qu'il y a un problème ? s'étonna Hermione.

Gaïa secoua nerveusement la tête, continuant son manège sur sa feuille.

- Gaïa, est-ce que tu peux parler ? demanda tout à coup Hermione. Est-ce que tu peux me dire depuis quand tu dessines ?

- Cela ne vous regarde absolument pas, ce que je dessine, rétorqua la jeune fille en lançant un regard appuyé à Hermione.

Ses yeux étaient plus lumineux qu'à l'accoutumée. Hermione se leva d'un bond de sa chaise, et plaqua le poignet de Gaïa sur la table, la faisant cesser toute activité artistique.

Δ | o

- Et merde ! hurla vulgairement Owen en se laissant tomber sur sa chaise.

Penny et Judith lui lancèrent un regard surpris. Owen était le plus calme des Dessinateurs – un groupe déjà calme de nature – et il n'était pas du genre à laisser ses émotions le dominer.

- Le contact avec la gamine a été rompu, expliqua-t-il en grommelant. Je crois qu'ils ont compris qu'il y avait un problème. Et ça veut dire qu'on a été grillés, en partie du moins.

Judith sourit nerveusement.

- Il ne va pas être content de l'apprendre…

Owen lui lança un regard noir.

- Pas la peine d'en rajouter.

∆ | o

- Non mais ça ne va pas bien ?! s'exclama Gaïa en lâchant le crayon qu'elle tenait à la main.

Elle fusilla du regard Hermione, qui ne s'en offusqua pas. Bien au contraire. C'était le signe qu'elle attendait pour relâcher le poignet de Gaïa. Elle se mordilla la lèvre, réfléchissant sans faire part aux autres des pensées qui l'agitaient.

- Je vais très bien, répondit finalement Hermione. Et toi, tu vas beaucoup mieux aussi. Peux-tu me dire ce que tu faisais les dix dernières minutes ?

- Évidemment ! J'étais… Je faisais… Je…

La colère dans la voix de Gaïa s'éteignit brusquement, tandis que la froideur de la peur s'immisçait jusque dans ses os. Elle réfléchit intensément, cherchant à se souvenir des gestes qu'elle avait effectués ces dix dernières minutes. Mais rien ne lui venait. Elle ne se souvenait de rien. Simplement de ce qui avait eu lieu dix minutes auparavant. Et elle savait que cela faisait dix minutes, parce qu'elle avait regardé l'heure dix minutes auparavant. Et que l'aiguille avait avancé.

- Je ne sais plus, murmura-t-elle. Je…

- Est-ce que tu as déjà su dessiner ? l'interrompit Hermione.

- Non ! Je suis nulle, en dessins. Enfin, je veux dire… Je n'ai jamais passé de temps à dessiner, voilà tout. Et, je…

Elle baissa les yeux vers la feuille de papier qu'elle venait tout juste d'abandonner. Elle ouvrit de grands yeux, en même temps qu'Hermione hochait la tête d'un air entendu. Ce qui était sur la feuille n'était pas l'œuvre d'une débutante comme semblait l'être Gaïa.

- Exactement. J'ai eu un doute lorsque tu n'as pas réagi à ce qu'on disait, et ce doute s'est confirmé quand tu m'as vouvoyée. Ce n'est pas dans tes habitudes. Gaïa, quelqu'un s'est emparé de ton esprit, et s'est amusé à te faire dessiner. Et cette personne ne sait pas que tu me tutoies en temps normal.

Gaïa pâlit dangereusement, autant de peur que de colère en comprenant qu'elle avait été manipulée.

- Qu'est-ce qu'elle dessinait ? voulut savoir Harry, qui s'était redressé sur son siège après le geste de violence d'Hermione.

Sa meilleure amie prit le bout de papier, et l'agita devant le nez d'Harry.

- Une carte. Et, de toute évidence, une carte pour les mener directement ici.

Sur le papier s'étalait une carte de l'Angleterre, qui se précisait autour de Godric's Hollow.

- Elle n'est pas terminée, les rassura Hermione après avoir jeté un autre coup d'œil au bout de papier. Mais cela est d'autant plus inquiétant que cela veut dire qu'ils ont su percer les défenses d'Harry, qui ne sont pas des moindres, avoua Hermione.

Son esprit tournait à plein régime, tous ceux qui la connaissaient depuis ses onze ans pouvaient le voir. Ses sourcils se fronçaient au fur et à mesure qu'elle faisait des liens entre les causes et les effets, et ses yeux ne cessaient de passer du bout de papier à Gaïa.

Gaïa, elle, ne pouvait détacher son regard du bout de papier.

Elle venait de se rappeler d'un détail. C'était un tout petit détail, insignifiant à l'époque. Elle l'avait mis dans un coin de sa tête, et n'avait pas cherché à l'analyser, parce qu'elle ne s'en souvenait pas vraiment. Un peu comme maintenant, à vrai dire.

Elle se sentit nauséeuse. Elle aurait bougé d'un centimètre qu'elle aurait rendu tout ce qu'elle avait avalé depuis son réveil – et peut-être même depuis plus longtemps. Elle avait toujours su que cette histoire la dépassait, mais elle se battait avec ses armes, qu'elle estimait puissantes. Maintenant, elle avait le sentiment de combattre son ennemi avec des cure-dents, alors qu'il possédait des dragons.

- Gaïa, je crois que s'ils ont pu passer les barrières d'Harry ainsi que les tiennes, c'est parce que Bob a finalement donné ton nom, dit d'une voix douce Hermione, s'attendant à la pire des réactions de la jeune fille. Et il a certainement donné celui d'Harry aussi. Cela veut dire qu'il sait à qui il a affaire. S'il n'a pas encore attaqué, c'est certainement parce qu'il sait qu'il ne le peut pas. Harry n'est pas insignifiant, il sait qui il affronte, et…

Elle se tut quand Gaïa leva une main tremblante pour l'intimer au silence.

- Il y a un problème ? s'enquit Ginny, peu rassurée de l'attitude de la jeune fille.

Lily et Albus échangèrent un regard surpris et quelque peu inquiet. Ils n'avaient pas eu le temps de réellement observer Gaïa, ni de la côtoyer. Ils ne connaissaient pas ses réactions, et jamais ils ne l'avaient vue alors qu'elle changeait radicalement de comportement de cette façon. Ils avaient eu de vagues retours de la part de leurs parents, et des explications plus détaillées de la part de James, dès lors qu'ils en demandaient. Mais jamais ils n'avaient imaginé que ces changements puissent être aussi flagrants.

- Tu veux de l'eau ? proposa vaillamment Albus.

Gaïa secoua la tête. Tous l'observaient, la dévisageaient, mais ça ne la gênait pas. Ce qui la gênait, c'était de comprendre qu'elle avait fait ça. Elle l'avait fait. C'était de sa faute.

- Il y avait un bout de papier sur la table, le jour où ils nous ont retrouvés, murmura-t-elle.

- Pardon ? s'étonna Harry en se penchant vers elle.

Gaïa releva la tête, douloureusement.

- Le jour de Noël. Quand ils nous ont retrouvés, mon… Bob et moi. Il y avait un bout de papier sur la table. À côté de mon bol. Mais je n'écris jamais rien au petit-déjeuner. Je déteste écrire une liste, ou je ne sais quoi, en même temps que je mange, avoua-t-elle du bout des lèvres. C'était…

Elle ferma les yeux, et inspira profondément.

- Je pense que je dessinais. Et c'est comme ça qu'ils nous ont trouvés.

Un silence complet accueillit ces paroles.

Gaïa venait de comprendre qu'elle avait vendu Bob.

Gaïa venait de comprendre qu'elle aurait pu provoquer la mort de Bob, qui la protégeait depuis sa naissance, et la sienne.

Gaïa venait de comprendre qu'elle avait manqué mener son ennemi jusqu'aux Potter.

C'était de sa faute.

Uniquement de sa faute.

Elle était la plus recherchée de tous, pour une raison que Bob connaissait peut-être mais qu'il n'avait pas voulu lui donner. Pourtant, il l'avait envoyée chez les Potter. Pour que deux Héritiers de deux Reliques différentes se retrouvent au même endroit. Et après cela, alors qu'il avait souhaité qu'ils se protègent l'un l'autre, elle avait manqué les vendre. Elle avait manqué les offrir à l'Héritier de la Pierre. Comme ça. Parce qu'elle n'était pas capable de contrôler son propre esprit.

Sa respiration se fit saccadée et hors de contrôle. Elle ressentit à nouveau les effets d'une crise d'angoisse, comme ce soir où elle était arrivée chez les Potter, et qu'elle avait pris conscience de la disparition de son père, et du fait qu'elle se retrouvait à présent seule.

Elle se trouvait dans un brouillard indescriptible.

Elle avait vendu son père.

Tête en bas, pieds en l'air.

Elle était la cause de la situation actuelle.

Il fallait qu'elle parte.

Elle se leva péniblement, tremblante sur ses jambes.

- Tout le monde reste à sa place, exigea Ginny en adoptant un air inquiet.

Elle apposa une main ferme sur l'épaule de Gaïa, qui ne résista pas. Elle n'avait pas la force pour résister, bien trop perdue qu'elle était.

- Assieds-toi, lui ordonna doucement Ginny. Et tu te calmes. Tout va bien se passer. Tu n'as rien fait de mal.

- J'ai vendu notre position, murmura Gaïa. Évidemment que j'ai fait quelque chose de mal ! Et il s'en est fallu de peu pour qu'aujourd'hui, je le fasse à nouveau…

Elle secoua la tête, avant de l'enfouir dans ses paumes. Une main rassurante lui frotta le dos, sans qu'elle ne sache à qui elle appartenait. En revanche, la petite tête qui se posa sur ses genoux était sans aucun doute celle d'Holmes. Il gémit doucement pour lui montrer sa compassion, mais elle ne fit aucun geste pour le rassurer. Elle voulait simplement que ce cauchemar s'arrête.

- Sauf qu'aujourd'hui, on sait que tu as besoin de cours d'occlumancie.

Elle releva vivement la tête. Occlumancie. Le mot lui était vaguement familier. Ses sourcils se froncèrent en même temps qu'elle fouillait dans ses souvenirs, à la recherche du moment où elle aurait pu entendre ce mot.

- Occlumancie…, murmura-t-elle, comme pour s'approprier le mot, comme si le prononcer lui permettrait de mieux le comprendre, de mieux l'interpréter.

Comme si, en l'entendant, elle se souviendrait mieux du contexte dans lequel elle l'avait perçu la première fois.

Heureusement pour elle, Hermione lui évita l'agacement de ne pas trouver son souvenir en lui donnant quelques explications.

- C'est la capacité de fermer son esprit…

- Aux intrusions extérieures, woh, je suis prêt pour mes BUSE ! s'exclama Albus en levant le poing en l'air.

La réflexion était si inappropriée, et si typique d'Albus, qu'une minute plus tard, la majorité des personnes présentes dans la pièce riait.

- Ce qui ne t'empêche pas de les réviser sérieusement, murmura Ginny avec un sourire amusé.

Albus rougit légèrement, offrant un sourire timide à l'ensemble de la pièce.

- Désolé…

- Non, non, ne le sois pas ! s'exclama Gaïa, chez qui les paroles d'Albus avaient ravivé son souvenir. Bob m'avait parlé de cette discipline, mais comme bon nombre de choses dont il m'a parlé…

Elle ne termina pas sa phrase, l'achevant sur une note amère.

Comme tant d'autres sujets qu'avait pu aborder Bob avec elle, elle ne connaissait pas la moitié des informations qu'il comptait lui donner. Les explications se terminaient toujours avant la fin. Elle n'avait jamais droit à la conclusion des idées de Bob.

- Je crois qu'il voulait me l'enseigner…

- Ce ne serait pas étonnant, intervint Ron. Après tout, c'est une discipline qui peut s'avérer utile… Mais qui n'est pas facile à maîtriser.

- C'est vrai, papa, que tu n'as jamais été vraiment doué pour l'occlumancie ? demanda Lily.

- Le problème, lorsqu'il existe autant de livres sur soi, c'est qu'il y en a toujours un pour rappeler vos faiblesses, plaisanta Harry. Effectivement, l'occlumancie n'est pas une discipline que je maîtrise réellement. En réalité, je ne la maîtrise pas du tout.

- Mais alors, qui va bien pouvoir m'expliquer comment la maîtriser ? s'étonna Gaïa. Parce que c'est bien là que réside l'idée générale, n'est-ce pas ? Je dois devenir…

Elle s'interrompit.

- Occlumens, compléta Ron. Ne me regarde pas comme ça, bougonna-t-il à sa femme. J'ai appris quelques trucs, depuis qu'on se connaît, quand même… Pour en revenir à ta question, Gaïa, ce ne sera pas moi non plus. Dans cette pièce, la seule personne qui connaisse réellement cette discipline, c'est Hermione.

Il n'en fallut pas plus pour que l'attention se recentre sur Hermione. Nerveuse, elle se passa une main dans les cheveux.

- Le problème, c'est que je connais l'aspect théorique de l'occlumancie, mais au contraire de certains d'entre nous dans la pièce, maîtriser la pratique ne m'a jamais été nécessaire. Je ne suis pas non plus une bonne legilimens. En fait, je ne suis pas du tout apte à t'enseigner ça.

- Je refuse de rester ici si je peux vendre qui que ce soit, gronda Gaïa. Si jamais il y a le moindre risque que je dessine à nouveau, et que je donne notre localisation, je…

Hermione leva les mains en signe d'apaisement.

- Ne t'en fais pas pour ça. Nous connaissons des personnes qui peuvent t'enseigner cette discipline. Et des personnes qui ne parleront pas, si jamais elles découvrent des informations importantes lors de ces séances.

Hermione se tut, avant d'hocher la tête, comme confirmant ce qu'elle venait de dire.

- Oui, je vois à qui je pourrais demander cela… En espérant qu'il accepte, ceci étant dit. Ce n'est pas gagné, avoua-t-elle. Mais nous verrons. Chaque chose en son temps.

La gorge à nouveau nouée, Gaïa hocha simplement la tête. Hermione lui adressa un petit sourire, tandis que la jeune fille réalisait que la main qui n'avait toujours pas quitté son dos n'était autre que celle de James. Il n'était, en tout cas, plus dans son champ de vision.

- Tu dois comprendre, Gaïa, que tu ne dois pas t'en vouloir pour cela, d'accord ? Une intrusion mentale, lorsqu'on n'est pas préparé et lorsqu'elle est extrêmement bien camouflée, est difficile à combattre. Que tu te sois laissée prendre au piège est normal.

- J'aurais dû m'en douter, murmura Gaïa. C'était tellement évident ! Enfin, je…

Elle se tut, rougissant un petit peu. Ron et Harry froncèrent les sourcils en même temps.

- Comment cela, « c'était tellement évident » ? releva Ron. Est-ce que tu aurais pu te douter que…

Gaïa secoua fermement la tête, peu désireuse de discuter de ce qui avait pu la perturber des nuits durant. Elle comprenait à présent mieux pourquoi ces rêves angoissants paraissaient si réels. C'est parce qu'on les avait créés à partir de faits réels, de lieux réels, qu'elle connaissait. On avait pu représenter son père parfaitement, parce qu'il était certainement sous les yeux de ceux qui avaient pénétré son esprit. Oui, tout se tenait, finalement. Cela faisait des semaines qu'on la manipulait par les rêves, et même, parfois, en dehors de ces rêves.

- Gaïa, est-ce qu'il s'est passé quoi que ce soit qui ait pu te faire prendre conscience que quelqu'un tentait de pénétrer ton esprit ? s'enquit Harry.

Elle s'enferma dans un silence buté qui décourageait toujours. Mais c'était sans compter sur James, qui avait décidé de se mettre Gaïa à dos. Ou peut-être avait-il simplement décidé de signer son arrêt de mort avant la fin de la journée.

- Est-ce qu'ils peuvent contrôler ses rêves ?

Gaïa se retourna vivement, dardant son regard noir sur James, qui n'y prit pas réellement garde. Il regardait simplement son père, attendant une réponse.

- C'est…, commença Harry.

C'était la première fois que les trois enfants voyaient une telle tristesse dans les yeux de leur père. Il semblait qu'Harry ne serait pas capable d'exprimer clairement le fond de sa pensée.

- C'est même plus facile, répondit Ginny à sa place. L'esprit est moins vigilant lors du sommeil. Franchir nos défenses est plus aisé.

Harry hocha la tête, pour confirmer ce que disait sa femme. Il se rappelait très bien de ses propres rêves…

- Tu en as fait ? voulut savoir Hermione.

Gaïa refusa de lui répondre, une fois encore. Ce fut James qui prit soin de lui donner quelques éléments de réponse – il était presque sûr que Gaïa ne l'avait pas appelé au secours après chacun de ses cauchemars.

- Plusieurs fois. Mais cela n'avait pas pris cette ampleur, avoua-t-il en désignant le bout de papier. Et c'était plus de la… torture mentale, grimaça-t-il.

Comprenant que le sujet était délicat, et qu'il valait mieux que Gaïa en parle seule à seul avec un adulte, on laissa de côté cette information pour le moment. Lily se repencha alors sur le papier que venait de désigner son frère, frissonnant, une fois encore.

- Ce qui signifie qu'ils sont réellement doués, s'ils sont capables de franchir ses défenses mentales alors qu'elle est réveillée, et de le faire de façon qu'elle ne s'en rende même pas compte, murmura Lily. C'est bien ça ?

Parfois, mettre des mots sur ce que l'on pense fait du bien. Et parfois, cela effraie. Une sueur froide glissa le long du dos de Lily.

- Je crois que je vais vous laisser partir à la chasse aux méchants seuls, murmura-t-elle en frissonnant.

Albus passa un bras rassurant autour des épaules de sa petite sœur, qui ne broncha pas, pour une fois. Elle ancra son regard dans celui de Gaïa, et cette dernière put lire toute la compassion que lui transmettait Lily.

- Sage décision, bougonna Gaïa en refermant les yeux.

Elle avait le vertige. Elle aurait voulu s'appuyer contre la main de James, pour y puiser le réconfort dont elle avait cruellement besoin, mais elle savait qu'il ne l'accepterait pas. Pas après ce matin. Elle enfouit sa main dans le pelage de Holmes, se demandant comment ce petit chien pouvait être une telle source de chaleur et de bien-être. Certainement parce que les ennuis des humains lui passaient bien au-dessus.

Et heureusement qu'il était là. La main de James disparut de son dos, et elle frissonna, se rappelant qu'il faisait froid, tout à coup. Elle avait besoin d'aide. Elle voulait bien l'admettre. Elle ne voulait pas être seule, pour les dix prochaines minutes. Juste une main, dans son dos, elle pouvait l'accepter. Mais elle ne l'aurait pas.

Elle aurait bien voulu, elle aussi, pouvoir dire comme Lily qu'elle laissait les autres s'en aller en guerre. Mais cette guerre était la sienne avant tout. Elle devait combattre. Peu importait qu'elle se sente dépassée par les événements. On ne lui demandait pas de tout contrôler, seulement de se laisser porter par le courant. Et si, au passage, elle devait frapper quelques rochers ce n'était pas bien grave. On lui avait appris à recevoir les coups.

À elle d'apprendre à les rendre au centuple, finalement.

Δ | o

Bob se réveilla, la bouche pâteuse.

Ils avaient fini de le torturer. Enfin, fini… C'était un bien grand mot. Il n'était pas nourri, ou peu, buvait l'eau qui suintait du mur derrière lui, et un des hommes de son ravisseur ne manquait pas de passer quotidiennement, pour un petit Doloris, ou n'importe quel autre moyen de torture particulièrement douloureux.

Mais les visites qu'attendait le plus Bob étaient celles d'April.

Il se traîna contre le mur, lapa quelques gouttes d'eau, avant d'aviser les fruits moisis à quelques mètres de lui. Il se dirigea lentement vers ceux-ci, et les engloutit, oubliant le goût. On pouvait faire énormément de concessions, dans une situation telle que celle-ci.

Il releva les yeux en percevant la respiration d'une autre personne. Un sourire gercé étira ses lèvres, le faisant souffrir. Mais il s'en moquait. C'était bien la moindre de ses douleurs, à l'heure actuelle.

- April… Tu es de nouveau venue m'offrir quelques instants en ta délicieuse compagnie ?

Elle haussa les épaules. Une chaise apparut après un rapide mouvement de poignet de la jeune femme, et elle s'installa sur celle-ci, à l'envers. Elle croisa les bras sur le dossier, posa sa tête sur l'enchevêtrement, et regarda Bob.

Comme elle le faisait tous les jours depuis l'épisode du Veritaserum.

- Tu ne comptes pas parler, aujourd'hui encore ? s'amusa Bob. Pourtant, parler serait le meilleur moyen pour toi de me faire taire.

Elle ne bougea pas. Parfois, il se demandait de quelle nature étaient les entraînements auxquels étaient soumis les hommes qui s'amusaient à le torturer. Par curiosité, il assisterait volontiers à l'un d'entre eux.

- Tu sais, je me demande souvent pourquoi tu restes ici, murmura Bob. Je comprends, évidemment, que tu n'aies pas voulu que Gaïa et moi nous nous en sortions vivants. J'ai bien compris que la complicité familiale réveillait de mauvais souvenirs en toi…

Un éclair de rage traversa les yeux d'April, avant qu'ils ne retrouvent leur nonchalance habituelle.

- Mais pourquoi rester ensuite ici ? Il y a bien un climat familial. Aussi tordue que puisse être cette grande famille de tortionnaires, mercenaires, assassins, et j'en passe, vous n'en restez pas moins une… famille.

- Faux, dit tranquillement April.

- Oh. Je vois. Le mot famille te gêne…

Il y eut à nouveau cet éclair de rage dans les yeux d'April. Bob pencha lentement la tête sur le côté, avant de tousser. Tiens. Il souffrait moins, en toussant. Peut-être que, petit à petit, les blessures guérissaient…

Hum. En y réfléchissant un peu plus, il y avait de grandes chances que cette guérison ne soit qu'un leurre. Il croyait être tiré d'affaire, avant que les séances de torture ne reprennent de plus belle. Pour le plaisir seulement de faire du mal, à présent. La parfaite petite famille, finalement.

- Ta famille était si horrible que cela, April ?

- Pourquoi être si intéressé par ma famille ? rétorqua-t-elle. Parce que tu n'en as pas ?

- Pas de directe, je te le concède. Mais j'en ai une tout de même, la corrigea Bob.

Une fois encore, cet éclair de rage. Bob s'en amusa. Une vraie petite tigresse, celle-ci.

- Alors, je me demande. Qu'est-ce qu'on peut bien te promettre à la fin de cette histoire, pour que tu restes ici, au sein de cette famille ? Oh, rassure-toi, j'ai bien remarqué que tu n'étais pas proche des autres. De ton chef, tout au plus, mais je doute que tu le considères comme ton père. Non, définitivement pas. Mais tu restes ici, c'est indéniable…

Il soupira.

- Pourquoi ?

La question ne souleva aucune réaction chez April, qui resta là, à observer Bob. Il se tut, attendant patiemment. Pourquoi est-ce qu'il pensait qu'aujourd'hui, April parlerait ? Il n'en avait pas la moindre idée. Il la comprenait simplement mieux que d'autres avant lui. Il ressentait ce qu'elle pensait. Elle était un livre ouvert, du moment qu'on comprenait les caractères utilisés pour l'écriture. Et lui les comprenait.

- Pourquoi ? murmura-t-elle de la même façon.

Bob esquissa un drôle de sourire, légèrement mystérieux.

- Ça t'intrigue, n'est-ce pas ? Pourquoi… Pourquoi je suis restée avec cette gamine que j'aurais pu abandonner ?

Elle ne fit aucun geste pour confirmer que c'était ce qu'elle pensait, mais il le comprit. Il le savait. Il l'avait dit – elle était un livre dont il avait appris à déchiffrer les caractères.

- Parce que je crois que malgré tout, j'ai fini par apprécier cette gamine. Elle ressemblait à sa mère. Si sa mère ne m'a jamais aimé, moi, je l'ai aimée de tout mon être. Quelque chose que tu ne comprendras certainement jamais. Mais c'était ainsi. Un petit prolongement d'Héméra, que je n'avais pas pu aimer comme je l'aurais voulu. Mais ce n'était pas grave. J'avais sa fille. Alors, je me suis dit que je pourrais faire ça, comme ultime preuve d'amour – m'occuper de Gaïa. Je l'ai haïe autant que je l'ai aimée, cette gamine. Sale caractère – sûrement hérité à force de vivre avec moi.

Bob soupira.

- J'ai souffert durant seize ans, avoua Bob. La voir grandir, et m'appeler « papa », cracha-t-il, alors que je le lui interdisais… J'ai parfois voulu sa mort, mais je ne pouvais pas. Elle était la fille de sa mère. Et elle avait un Héritage à porter…

April renifla.

- Tu te moques de l'Héritage, n'est-ce pas ?

Elle haussa les épaules.

- En réalité, tu n'es ici que parce qu'il y a la promesse de la mort… Tu peux tuer autant que tu veux. Blesser, torturer, mutiler, massacrer, assassiner, tuer. C'est ça qui te plaît, te motive, rien d'autre…, comprit Bob.

- Voilà, tu m'as cernée, railla April. Bravo. Tu veux un diplôme de psychologie, pour cela ?

Bob éclata de rire.

- C'est amusant, parce que, j'ai toujours beaucoup aimé la psychologie…

Le trait d'humour ne fut pas apprécié. Il le comprit lorsque la chaise vient s'écraser contre le mur, projetant quelques éclats de bois sur sa peau. Une écharde, peu anodine, s'enfonça dans son bras. Une autre dans son pied.

- Cela faisait longtemps, murmura Bob en ressentant les picotements de la véritable douleur.

Il se déplaça, pour ne plus s'appuyer sur cette épaule à nouveau douloureuse.

Quand il se fut réinstallé, April était sur une nouvelle chaise, dans la même position qu'auparavant.

- Pourquoi ? redemanda alors Bob.

Elle lui lança un regard dédaigneux.

- Tu deviens sénile, ça y est ? railla-t-elle. Tu viens de dire pourquoi j'étais ici.

- Non, rétorqua Bob. Je viens de dire ce qui te motivait, dans la vie de tous les jours. Mais pourquoi tu restes ici, ça, je ne le comprends pas. Tu ne cherches pas la gloire. L'immortalité ? Tu aimes bien trop la mort pour cela. Devenir célèbre ? Comment peut-on être célèbre et torturer ? C'est quasiment incompatible. Tu aimes le sang, April, c'est évident. Mais je ne comprends pas pourquoi tu restes là, à attendre les ordres de ton chef, plutôt que d'agir à ton propre compte.

Sa tortionnaire ne cilla pas. Comme toujours, elle attendait d'en savoir plus avant d'agir.

- Tu pourrais être seule, dans ta vie. N'avoir personne à qui rendre des comptes, ne pas avoir de raisons précises pour agir. Et pourtant, tu restes là.

Bob secoua la tête, navré.

- Je me demande pourquoi. Qu'est-ce qu'il t'a promis ? Du sang à vie ? Mais ça, tu n'as besoin de personne. Tu peux avoir ce sang qui coule à flots quand tu le souhaites. Tu te lèves le matin, tu te promènes dans les rues, et tu tues. Mais non, tu préfères rester ici, sous les ordres d'un homme qui ne te donne ce que tu veux qu'au compte-goutte…

Un courant électrique passa entre les deux personnes de la pièce. Tous les deux fiers, tous les deux arrogants, tous les deux ne voulant aucune attache.

Tous les deux en ayant bien plus qu'ils ne souhaitaient se l'avouer.

Soudain, Bob éclata de rire. Incontrôlable, ce rire. Hystérique, certainement. Perçant, aussi. Il ricocha contre les murs, s'envola au plafond, revint amplifié, ne pouvant s'échapper, occupant chaque centimètre du cachot.

- Je viens de comprendre, murmura Bob.

Il eut un sourire suffisant, tandis qu'une fois encore, la rage prenait place dans les yeux d'April.

- Tu as peur, cracha-t-il.

Il n'aurait pas pu trouver pire insulte pour son bourreau. Tremblante, elle sauta sur ses pieds. Sa main gauche tenait sa baguette, sa main droite son meilleur couteau.

- Peur ? gronda-t-elle. De quoi, exactement ? De toi, peut-être ?

- Non, April. Tu as peur de la solitude. Dès que tu as pu te raccrocher à quelqu'un, tu l'as fait. Tu voulais être indépendante, mais ça ne t'a pas réussi. Tu es effrayée par la vie, April. Même pas trente ans, et tu as déjà peur de finir ta vie seule… C'est pour cela que tu es ici. Tu t'es créée l'illusion de la compagnie, tout en restant dans ta bulle. Je suis sûr que tes collègues te disent solitaire. Mais tu ne l'es pas. Si tu l'étais réellement, tu ne serais pas ici…

Il soupira.

- En fait, tu recherches la solitude… mais tu veux avant tout qu'on dise de toi que tu es solitaire. Et pour cela, tu as besoin d'être entourée. Tellement paradoxale… Tu es effrayée de la vie que tu as voulue, et que tu as fini par obtenir. Tellement effrayée que dès que la solitude vient te ronger, pernicieuse, tu te hâtes de chercher une compagnie quelconque. Incroyable…

Il secoua lentement la tête.

- Même là. Vous êtes en pleine réflexion, dans cette maison, vous n'êtes pas sûrs de la marche à suivre. Et toi, qu'est-ce que tu fais ? Alors que tu pourrais être dans ton coin, tranquille, tu passes ton temps libre dans ce cachot, avec moi.

- Et alors ? Lockwood, tu crois vraiment pouvoir me connaître et m'analyser simplement parce qu'on a passé quelques moments ensemble ? Uniquement parce que je me suis fait un plaisir de te torturer ?

- Oh, non. Tu es bien trop torturée, toi, personnellement, pour que je puisse me vanter de te comprendre aussi bien que cela. Je pense simplement que tu te vantes de pouvoir vivre seule uniquement parce que tu sais que tu ne le peux pas.

Ils se défièrent du regard un long moment. Puis, April, dans un accès de rage qui lui correspondait si bien, traversa la pièce d'une enjambée, et prit un malin plaisir à planter une de ses lames dans la cuisse gauche de Bob. Il souffla de douleur sous l'impact. Quand il rouvrit les yeux, la porte de son cachot se refermait en claquant.

Il sourit doucement, tout en regardant le manche du couteau qui lui lacérait la peau.

Personne n'aimait la solitude. Quitte à trouver de la compagnie là où cela ne nous convenait pas…


Note d'auteur.

Hola la compagnie ! J'espère que ces deux semaines sans chapitre auront été reposantes pour vous. De mon côté, pas franchement, ça a été du déménagement sur déménagement, bref, un vrai périple ! Mais le périple s'est arrêté, internet a finalement fait son apparition dans mon nouveau chez-moi, et mes quelques jours sans internet m'auront permis d'écrire sans me divertir sur le web. Oui, oui. Vous pouvez donc être ravis d'apprendre que l'écriture de cette FF est quasiment terminée. Et pour tous ceux qui manquaient s'évanouir en voyant la taille des chapitres, sachez que les derniers sont plus courts. Ne pleurez pas, ils ne font jamais moins d'une vingtaine de pages, mais ils sont tout de même plus courts. (Quoi que je n'ai pas encore pris le temps de les relire, et d'ajouter des passages, donc. Peut-être qu'ils ne seront pas si courts que cela, finalement...)

Parlons peu, mais parlons bien. J'espère que pour vous que la rentrée / le retour au travail s'est bien passé. Que la fin de l'été ne vous déprime pas trop (de mon côté, je le recommence ou presque), et que vous êtes à fond pour cette nouvelle année scolaire ! (Sentez comme je tente de vous motiver, alors que je n'y crois pas moi-même, ah ah !)

N'oublions pas de remercier DelfineNotPadfoot qui a corrigé ce chapitre, comme toujours (étonnamment, pour une fois, il n'y avait pas tant de fautes que cela. Comme quoi...). Et, bien évidemment, je vous remercie tous pour vos reviews toutes plus géniales à lire les unes que les autres ! J'espère vous voir cette semaine encore.

Et sinon, et sinon... Je ne crois pas vouloir éclaircir quoi que ce soit concernant ce chapitre, donc je vais arrêter d'embêter ceux qui prennent la peine de lire les notes d'auteur. Autrement, je vous rappelle que si vous voyez des deltas manquants, je vous en prie, faites-le moi remarquer !

Bonne semaine à tous, et on se retrouve la semaine prochaine, sans faute.