Chapitre 13
Où l'introspection est de mise.
Des chiens de faïence.
C'était l'expression qui convenait le mieux pour décrire la manière qu'avaient de se dévisager James et Gaïa.
Dire que James évitait la jeune femme était un euphémisme.
Il la fuyait comme on fuit la peste, comme on court devant un Feudeymon, désespérément, en sachant qu'on n'y coupera pas.
Il évitait toute confrontation. Tout le monde avait parfaitement conscience de ses efforts pour ne pas se trouver dans la même pièce que Gaïa – et tout le monde laissait faire, en se disant que deux caractères comme les leurs devaient forcément faire des étincelles de temps à autre. Les adultes restaient sagement en dehors de leur histoire. Albus et Lily avaient simplement agi comme si de rien n'était avant de repartir pour Poudlard. Chloé évitait toute allusion à Gaïa dès lors qu'elle passait du temps avec James – ce qui, en soit, était normal et plutôt facile à faire. Elle sortait avec James, et n'avait aucun besoin de parler de cette fille qui le tourmentait.
Mais il y avait parfois ces moments où ils étaient obligés de se retrouver dans la même pièce. Dans ces moments-là, James se retranchait dans un silence buté, refusant d'adresser la parole à qui que ce soit, exigeant simplement qu'on le laisse tranquille. Ce que tous faisaient volontiers – Gaïa se mettant rapidement en colère, il n'était pas nécessaire de se mettre James à dos, lui aussi. Cela faisait beaucoup trop.
- Vous avez trouvé quelqu'un pour me donner des leçons d'occlumancie ? demanda Gaïa en s'étirant dans la cuisine.
Elle se réveillait juste. Elle n'avait pas fait de cauchemars l'empêchant de dormir et la faisant se lever tard en tentant de rattraper son sommeil manquant, non. Elle tremblait simplement à l'idée que, durant son sommeil, on s'empare de son esprit. Une fois de plus. Elle ne voulait plus être contrôlée. Elle ne voulait pas être incapable de se défendre face à ces attaques. Tant qu'elle n'aurait pas été initiée à l'occlumancie, elle savait qu'elle ne dormirait pas tranquillement. Pas qu'elle se souvienne d'avoir déjà dormi profondément, d'avoir profité pleinement de ses nuits de sommeil. C'était difficile, après tout, de dormir sereinement quand elle sentait que Bob était tendu. Mais jamais, encore, elle n'était allée se coucher la peur au ventre.
Ce qu'elle n'avouerait jamais à quiconque, évidemment. Elle refusait de faire part de ses angoisses aux Potter, à Hermione, ou à Ron. Elle savait très bien que James les connaissait, ces angoisses, mais le concernant, c'était lui qui refusait de lui parler.
Elle se laissa tomber sur un tabouret de la cuisine, et à peine eut-elle le temps de songer à manger qu'une assiette se déposait déjà devant ses yeux.
- Et Ron, tu la laisses à Gaïa, cette assiette ! exigea la sœur du rouquin, qui avait remarqué le mouvement des yeux de son frère.
Lequel leva les yeux au ciel, avant de se renfrogner, une fois encore.
Régulièrement, Ron Weasley se renfrognait. Gaïa l'avait constaté à de nombreuses reprises. Elle savait qu'il faisait cela lorsqu'il était celui en charge de son entraînement – elle devait avouer qu'elle éprouvait un plaisir malsain à le tourmenter et à le faire sortir de ses gonds lors des séances. Mais pour une fois, elle n'était pas responsable de cette mauvaise humeur. Elle regarda autour d'elle, et constata que l'humeur maussade était partagée.
Hermione soupira, et Gaïa planta ses yeux dans ceux de celle qui se faisait passer pour sa cousine.
- Nous avons trouvé un professeur d'occlumancie pour toi, oui, avoua Hermione. Simplement, nos relations n'ont jamais été des meilleures, et si nous avions pu nous en passer…
Elle poussa un profond soupir, tandis que la tension montait d'un cran dans la cuisine.
- Il s'agit du père de Scorpius, l'ami d'Albus, bougonna finalement Ron en levant les yeux au ciel.
Ginny renifla, comme pour appuyer la mauvaise humeur de son frère.
- Il y a un problème avec le père de Scorpius ? s'étonna Gaïa.
- Disons que certains d'entre nous se demandent encore si nous pouvons lui faire confiance, articula lentement Hermione.
La jeune fille comprit rapidement qu'elle n'obtiendrait pas plus de réponses si elle continuait sur la voie de la gentillesse et du questionnement anodin.
Elle se redressa, repoussa fermement son assiette – attirant de ce fait l'attention de Ron – plissa les yeux, prit une posture et un air déterminés, et croisa les bras sur sa poitrine.
Avec le recul, elle devait ressembler à une peste d'adolescente.
Ce n'était pas grave. Du moment qu'elle obtenait ce qu'elle voulait…
Elle entendit le ricanement légèrement méprisant de James, qui devait se douter de ce qu'elle voulait faire, mais décida de l'ignorer – pour l'instant. Les adultes, eux, firent comme si de rien n'était. Harry se leva pour aider Ginny à ranger les différents plats, tout en discutant des petits avancements de leur affaire.
- Je pense que d'un point de vue défense, tu es tout à fait prête à affronter notre homme. Évidemment, comme nous n'avons pas idée de ce dont il est capable, pas plus que nous ne savons s'il est doué en attaque ou non, nous ne pouvons pas affirmer que tu es prête. Tout du moins, on peut se dire que tu seras en mesure de l'affronter. Est-ce qu'ensuite tu le vaincras…
Harry poussa un profond soupir. Il avait réussi à attirer l'attention de Gaïa pour quelques secondes, et elle acceptait sans peine qu'il change de sujet. Elle savait très bien qu'elle finirait par obtenir les réponses aux questions qu'elle avait.
- C'est quelque chose qu'on ne saura qu'une fois face à lui, malheureusement.
Il passa une main fatiguée sur son visage.
- Et j'ai peur que l'affrontement soit plus rapide que ce à quoi nous nous attendions, marmonna-t-il.
Hermione leva les yeux au ciel.
- On ne va pas se baser sur des intuitions pour régler cette histoire, Harry.
- Non, ça, c'est certain. Ceci dit, sur quoi d'autre pouvons-nous nous baser ? Sur des parchemins que nous ne pouvons pas déchiffrer ? Sur des recherches généalogiques qui ne nous permettent pas de retrouver notre homme ? Non, vraiment, à part notre intuition et des attaques mentales, qu'est-ce qui nous permet d'avancer, à l'heure actuelle ?
L'exaspération. L'agacement. Le défaitisme. Ce n'était pas souvent qu'on pouvait entendre ces trois sentiments dans la voix d'Harry, mais lorsqu'on les entendait, cela voulait dire qu'il ne pouvait plus supporter l'inactivité.
- Ce n'est rien, se reprit-il finalement, lorsqu'il réalisa qu'il s'était laissé emporter, et qu'il surprenait tout le monde. Rien du tout…
Il se tourna vers son fils.
- Tu as posé les protections que je t'ai données sur ton appartement ?
- Oui, répondit succinctement James en hochant la tête. Par contre, cela veut dire que personne à part moi ne peut y accéder, pas vrai ?
- C'est exact, confirma son père. Je me doute que ce n'est pas facile pour Chloé et toi, mais à l'heure actuelle, cela vaut mieux. Dès que toute cette histoire sera terminée, tu n'en auras plus besoin, et…
- Et personne n'est capable de déterminer quand cette histoire se terminera…, murmura simplement James.
Un silence de plomb s'abattit sur la pièce. Gaïa, insensible à ces silences qui exigent le respect, en profita pour prendre la parole.
- Si on en revenait à celui qui doit m'enseigner l'occlumancie… Pourquoi vous ne l'aimez pas ?
Sauf que sa question, qu'elle estimait franche et directe, à l'instar de son caractère, se perdit dans le fracas d'une porte s'ouvrant.
- Désolé pour l'entrée ! s'exclama Tim en sautillant dans toute la pièce. Désolé, désolé, mais j'ai de bonnes nouvelles !
Il était totalement décalé dans l'atmosphère pesante de la cuisine des Potter. Là où une chape de lassitude s'abattait quelques minutes plus tôt, Tim lançait une nuée de bonne humeur.
- L'homme m'a répondu ! Et il voudrait un extrait de parchemin. Parce qu'il pense qu'effectivement, il peut nous aider, mais il veut être sûr que je ne suis pas un usurpateur, ou un truc du genre… J'ai besoin d'un morceau de parchemin ! exigea-t-il.
Il balaya la pièce du regard. Ses yeux étaient brillants d'excitation. Lui aurait-on annoncé que Noël était programmé tous les jours qu'il n'aurait pu être plus heureux. C'était mieux que des milliers de cadeaux à ouvrir, mieux que tout ce dont il aurait pu rêver. Il venait d'obtenir une réponse de la part d'un professionnel de sa profession. Quelqu'un qui s'intéressait à ce qu'il avait à lui proposer. Lui, Tim Callaghan, possédait des documents qui étaient rédigés dans une langue presque inconnue. C'était le Graal qu'il avait entre ses mains. Mieux que le Choixpeau, dont le secret de la conception n'avait pas été découvert. Mieux que le secret de la Pierre Philosophale, que Nicolas Flamel avait emporté dans la tombe. Mieux que tout, finalement. Tim avait intéressé un homme dont les connaissances de l'Histoire de la Magie dépassaient celles de tous les professeurs de la matière. Le rêve de tout historien, finalement.
- Est-ce que vous pouvez me laisser dupliquer un extrait ? S'il vous plaît ? ajouta-t-il d'une voix suppliante, comme celle d'un enfant qui veut absolument le dernier balai, et qui sait que son regard pourra faire fondre ses parents.
- Eh bien…, commença Harry, en regardant Gaïa.
Elle hésita un instant.
- Tu es sûr que cet homme est sérieux, et qu'il ne va pas simplement utiliser les parchemins pour se faire connaître de toute la profession, en inventant une histoire quelconque sur leur découverte ?
Si sa manière de raisonner surprit quelque peu Tim, il ne fit aucune réflexion.
- Mais non, mais non ! lui assura-t-il. Enfin, c'est un professionnel. Il veut en savoir plus sur ces documents. Durant des années, on l'a harcelé pour qu'il accorde des entretiens à tous les magazines de la profession, à des professeurs, à des étudiants… Tout cela parce qu'il connaissait une langue ignorée de tous, mais qu'il ne voulait pas la partager. Forcément, il veut avoir des détails sur ce que je lui dis, pour avoir la garantie que je ne suis pas un imbécile de plus qui veut le rencontrer, sans véritables raisons… Alors ?!
On ne pouvait pas lui refuser cette faveur. Et, surtout, Gaïa comprenait que c'était leur unique chance de déchiffrer ces parchemins. Chaque fois qu'elle tentait de les comprendre, elle avait la sensation que leur sens lui échappait. Elle luttait, continuellement, pour les déchiffrer, les lire, mais rien n'y faisait. Son esprit se fermait hermétiquement à leur approche. Elle s'en était ouverte à demi-mots à Harry, qui lui avait avoué connaître le même problème. Cela l'avait rassurée dans un sens, avant de soulever de nouveaux questionnements.
Pourquoi est-ce que deux Héritiers avaient la sensation d'être capables de lire cette langue inconnue, mais n'y arrivaient pour autant pas ? Cela n'avait pas de sens. C'était de plus en plus obscur. Chaque fois qu'ils réfléchissaient ensemble au problème, ils se cognaient à un mur. Cela frustrait Gaïa, et lorsqu'elle était dans cet état, sa colère atteignait des proportions bien trop dangereuses. À tel point qu'Harry avait finalement proposé qu'ils arrêtent de les comprendre, et qu'ils attendent une réponse de l'historien avec lequel Tim avait pris contact.
Et ça y était. Lui et Gaïa ressentirent en même temps un poids s'envoler de leur poitrine. Ne pas réussir à déchiffrer ces parchemins était un calvaire, un supplice qui les rongeait. Ils se sentaient stupides, inutiles, chaque fois qu'ils comprenaient qu'ils étaient en mesure de les déchiffrer, mais qu'ils n'arrivaient à rien de mieux qu'à l'abrutissement.
Gaïa soupira donc, et sut, sans même regarder Harry, qu'il était d'accord avec elle. Ils devaient laisser Tim faire son travail. C'était lui, l'historien. Pas eux. Il savait mieux qu'eux ce qu'il fallait faire.
- Très bien. Tu peux en copier un extrait. Mais juste un extrait ! exigea-t-elle.
Tim leva les deux bras en l'air en poussant un cri de joie. Sans attendre qu'on lui en donne l'autorisation, il se précipita dans l'escalier des Potter, pour aller chercher les parchemins, qu'il savait se trouver dans le bureau d'Harry. Et tant pis si le bureau était aussi la chambre de Gaïa, pour le moment. Lui, il voulait faire son travail d'historien, rien de plus.
Quelques sourires flottèrent sur les lèvres des personnes présentes dans la cuisine. L'excitation de Tim avait allégé l'atmosphère.
- Eh bien, en voilà un qui est content, cela fait plaisir à voir, plaisanta Hermione.
- C'est déjà bien qu'il y ait quelqu'un pour se réjouir de toute cette histoire, bougonna Ron. Bon, et si on retournait travailler ? proposa-t-il. Ce n'est pas tant que j'ai réellement envie d'aller arrêter des méchants, mais je sens que ceux à qui on va se frotter aujourd'hui seront bien moins mauvais que celui qui nous attend à la fin de cette histoire…
Gaïa grimaça. Elle prenait de plus en plus conscience de ce dans quoi elle avait entraîné tout ce petit monde. Lorsqu'elle était arrivée, que d'autres personnes qu'elle soient impliquéees dans tout cela ne l'avait pas dérangée. Elle s'était dit qu'il était normal qu'elle ne soit pas la seule à être en danger, à être à l'affût de signes prouvant qu'ils étaient suivis. Les Héritiers étaient tous dans le même sac. Ils devaient tous s'inquiéter de leur Héritage, et devaient vouloir le protéger. C'était ainsi qu'elle avait toujours pensé, ainsi que Bob l'avait éduquée. Mais à présent, c'était différent. Elle ne voulait plus penser ainsi.
Maintenant, lorsqu'elle regardait Harry, ou James, elle s'en voulait de les mettre en danger. Elle s'en voulait de réaliser que, s'ils avaient constamment un air inquiet gravé sur le visage, c'était de sa faute. Elle s'en voulait de ne pas les avoir laissés dans leur petite bulle de tranquillité. Elle aurait dû les laisser fêter leur Noël. Les laisser dans cette vie rangée. Après tout, ils n'auraient jamais été au courant de cet Héritage, et la protection que connaissait Harry, du fait du sacrifice de sa mère, lui aurait permis d'être protégé, de ne pas être retrouvé. Mais elle avait fait voler cet équilibre en éclats.
Elle se mordit la lèvre. Seul James le remarqua. Il adressa un signe de tête rassurant à sa mère, qui s'étonnait de ne pas le voir les suivre, et resta seul, dans la cuisine, avec Gaïa.
- Tu ne dois pas t'en vouloir.
Elle sursauta, surprise de voir qu'il était toujours là.
- Je ne t'ai rien demandé, rétorqua-t-elle vertement après son moment d'hésitation. Et je pensais que tu ne voulais plus me parler ? Que j'étais, après tout, bien mieux dans ma solitude ?
- Je n'ai…
- J'ai trouvé les parchemins ! s'exclama Tim. Il faut que ton père range mieux ses papiers, quand même, James. Je ne sais pas comment il fait pour s'y retrouver… Oh.
Il regarda rapidement son meilleur ami, qui semblait gêné d'être surpris en pleine dispute. Puis, il jeta un coup d'œil à Gaïa, qui semblait prête à exploser.
- Je vais aller travailler…, articula lentement James.
- C'est certainement le mieux que tu puisses faire, oui, commenta Gaïa. Fais attention à ne pas être trop seul lorsque tu cherches tes lois.
Il claqua la porte derrière lui, sans même dire au revoir à Tim.
- Eh bien, je ne sais pas de quoi vous…
- De toute façon, cela ne te regarde pas, répliqua Gaïa.
Tim siffla.
- Belle ambiance. Est-ce qu'il est possible de te parler, ou… ?
Il ne termina pas sa phrase, laissant le soin à Gaïa de décider si elle voulait adresser la parole à quelqu'un, ou si elle préférait cette solitude que lui reprochait si souvent James.
Elle soupira, et tourna lentement la tête vers Tim. Elle sourit difficilement, mais son sourire était presque sincère.
- Est-ce que ça te dit d'aller boire un verre ? Tu me raconteras des histoires sur l'âge de pierre chinois, ou je ne sais quelle autre époque intéressante, et je ferai semblant de t'écouter. Tout ça pour me vider l'esprit.
- Bonne idée. J'accepte, à la seule condition que tu ne tabasses personne avant la fin de notre sortie.
- Je vais faire un effort, lui assura Gaïa dans un rire doux.
Tim sourit, et lui tendit sa veste, accroché à l'arrière de la porte.
- Alors, en avant mauvaise troupe, allons chasser de nos esprits les sales caractères de James et Gaïa… Tu as promis de ne frapper personne, n'est-ce pas ? voulut s'assurer Tim.
La jeune fille lui lança un regard noir.
- J'ai promis de ne tabasser personne. Je peux toujours te faire souffrir sans te frapper, n'est-ce pas ?
- Très bien… Alors je ne parlerai mal que de James ! Et de ce sale cabot, grommela Tim avec une grimace de dégoût lorsqu'Holmes voulut lui quémander des caresses. Pourquoi est-ce que tu gardes ce chien, d'ailleurs ?
- C'est celui d'une amie, rétorqua Gaïa.
Son ton ne souffrait aucune discussion – comme toujours, réalisa Tim en levant les yeux au ciel.
- Très bien, très bien, je ne dis plus rien concernant le chien de ton amie ! Mais rassure-moi… Il ne vient pas avec nous, n'est-ce pas ?
- Non…, soupira Gaïa. Je ne sais vraiment pas ce que vous avez tous contre lui. Il est adorable.
- Oui, oui, marmonna Tim en s'éloignant d'Holmes. Adorable. Surtout lorsqu'il se trouve vraiment loin de moi. Bon, on y va ? J'ai une anecdote qui me vient à te raconter, à propos de la création du Marché des Trolls, mais pour cela, rien de mieux qu'une Bièraubeurre et quelques apéritifs…
Gaïa hocha la tête, se levant pour suivre Tim.
C'était tellement plus simple, avec Tim. Il ne cherchait pas d'explications à ce qui se produisait, ou à ce qui ne se produisait pas. Jamais il n'avait reparlé de ce qui aurait pu se passer aux Deux Dragons. Il avait laissé couler, parce qu'il savait très bien ce qui se serait passé. Il pensait à son métier, et aux découvertes qu'il faisait. Rien de plus. Il vivait pour son travail, et parfois pour les autres. Mais jamais Tim ne se prenait la tête pour si peu.
Oui, c'était tellement plus simple de passer du temps avec Tim.
Et pourtant, ce n'était pas vers lui qu'avait envie de se tourner Gaïa aujourd'hui.
Elle voulait être seule. Ou en compagnie de James. Malgré tout ce qu'il avait pu lui lancer à la figure. Ça faisait mal, mais pas autant que de ne sentir que le vide autour de soi.
∆ | o
James manqua renverser pour la troisième fois de l'heure une pile de dossiers. Troisième fois de l'heure, cinquième de la journée. Lui qui avait toujours été très précautionneux faisait à présent autant de ravages qu'un lutin de Cornouailles.
Il pesta lorsque son petit orteil vint cogner une autre pile de dossiers. Il se méfiait pourtant toujours, mais aujourd'hui, rien à faire.
- Tu vas bien ? s'enquit Erik, en apparaissant de derrière une pile.
James hocha la tête.
- Oui, oui, ne t'inquiète pas…
- Facile à dire, difficile à faire, quand on voit ta tête, lui avoua son collègue en grimaçant. Tiens, au fait… Je crois avoir trouvé le dossier sur les Salamandres. Tu sais, pour Chloé…, lui rappela Erik alors que James le regardait avec de grands yeux.
Le jeune homme étouffa un juron.
- Mince ! J'avais complètement oublié que c'était ce que je cherchais…
- Niveau productivité, tu ne vas pas être au top, aujourd'hui, grimaça le sorcier.
Mais James ne l'écoutait déjà plus. Il avait ouvert le dossier, pour vérifier qu'il entrait dans les critères pouvant intéresser Chloé. Ce faisant, ses yeux étaient tombés sur le tatouage qu'il arborait depuis peu sur le poignet. Songeur, il se perdit sur les traits dessinés à l'encre noire et qu'il ne pourrait jamais faire disparaître.
C'était comme s'il était attiré par le symbole. Comme si celui-ci clignotait, et lui rappelait sans discontinuer qu'il avait le choix entre une vie au milieu des lois, et une vie pleine de rebondissements. Ce fichu tatouage prenait un malin plaisir à lui expliquer qu'il y avait une vie dont il avait toujours rêvé qui l'attendait pas loin. Une vie qui était certainement pleine de dangers. Mais une vie qui ne serait pas régie par un train-train qui l'étouffait quotidiennement.
Il referma violemment le dossier. C'était effectivement ce que recherchait Chloé.
- Je lui apporte cela tout de suite. Merci Erik.
Son collègue hocha la tête, souriant doucement, et douloureusement. James ne bougea pas.
- Tu vas le faire, n'est-ce pas ? demanda Erik.
James grimaça.
- Je crois bien.
- Je ne peux pas dire que je ne m'y attendais pas, avoua son collègue. À vrai dire, j'ai été très surpris, ce jour où tu as candidaté pour travailler ici. Pas que cela ne te correspondait pas. Tu avais le profil, finalement. Tu as les compétences pour travailler avec nous. Mais tu n'as jamais vraiment eu l'envie de le faire. C'était clair. Pourtant, tu as tenté de t'en convaincre, se rappela Erik. Je pense même qu'à un moment, tu étais vraiment persuadé que tu pourrais travailler ici jusqu'à ta retraite.
James hocha la tête. C'était vrai, il y avait vraiment cru. Et peut-être aurait-il continué d'y croire si ce tatouage n'avait pas fait irruption dans sa vie.
Si Gaïa n'avait pas fait irruption dans sa vie…
- Mais il faut regarder la réalité en face, soupira Erik. T'es un bon élément, vraiment bon, mais tu n'y mets pas tout ton cœur, parce que ce n'est pas ce pour quoi tu es fait. T'es un Potter. T'as l'aventure dans le sang, il est peut-être temps que tu l'acceptes…
C'était la première fois qu'Erik faisait ainsi allusion aux liens de parenté de James. Habituellement, il était discret sur le sujet, se doutant qu'il n'était pas toujours facile de faire partie de cette famille. James lui avait toujours été reconnaissant de cette délicatesse. Mais il comprenait, cette fois-ci, que si Erik se permettait cette remarque, c'était parce qu'il était plus que temps que James accepte la personne qu'il était.
Il était un Potter. Il avait l'aventure dans le sang, peu importait le nombre de fois qu'il avait tenté de se prouver le contraire.
James sourit, après un rapide coup d'œil à son poignet. Pour trouver sur cette partie de son anatomie la force suffisante pour ce qu'il s'apprêtait à faire.
- Erik ? Je démissionne. J'apporte ce dossier à Chloé, mais ensuite, c'est fini. Enfin… J'ai peut-être un préavis à donner, non ? demanda-t-il en grimaçant.
La rationalité refaisait brutalement surface. Ça ne l'arrangeait pas. Pour une fois, il voulait être imprévisible. Ne pas être freiné par ces petits détails qui empêchaient de faire ce qu'on voulait, quand on le voulait.
Erik haussa les épaules.
- On dira que ça faisait un moment que tu m'avais prévenu. Ce n'est pas comme si je ne l'avais pas pressenti, après tout…
- Merci, Erik.
Ils se serrèrent la main pour sceller la fin de leur collaboration.
- Et, James… fais quelque chose, pour ton poignet. Ça fait des semaines que tu n'arrêtes pas de le dévisager comme s'il allait te sauter à la gorge !
James éclata de rire, léger. Il leva haut la main, pour qu'Erik puisse le voir malgré les dossiers qui les séparaient à présent.
- J'y penserai, Erik, merci du conseil !
Au fur et à mesure qu'il s'éloignait du placard qui avait été son lieu de travail pendant des années, James sentait un poids s'enlever de ses épaules. Il se sentait plus léger, plus libre, plus… lui-même. Il ne dénigrait pas les années qu'il avait passées à travailler avec Erik, loin de là. Il ne comptait pas renier tout ce temps passé à trier les lois. En réalité, il avait trouvé ce travail enrichissant. Mais il n'était pas fait pour lui. Il ne lui convenait pas, et James ne convenait pas au poste. C'était un fait.
En avançant dans les couloirs, il ne cessait de se dire que c'était la dernière fois, avant longtemps, qu'il empruntait ces dédales en étant un employé du Ministère. Et si le prochain travail qu'il effectuerait pouvait ne pas être dans l'administration, ou même au Ministère…
Il se secoua. Ce n'était pas le moment de penser à cela. Il arrivait devant le bureau de Chloé, le sourire aux lèvres. Par Merlin, qu'est-ce qu'il pouvait se sentir libre.
- Regarde ce que j'ai pour toi ! s'exclama-t-il gaiement.
Chloé sursauta de surprise face à l'invasion de son bureau d'une façon aussi peu civilisée.
- Eh bien, il y en a un qui est de bonne humeur, aujourd'hui ! s'exclama-t-elle une fois remise de son émotion. Ce sont les lois que je recherchais ?
James hocha joyeusement de la tête, avant de lui donner le dossier.
- Finalement, il y a une certaine logique dans le rangement des vielles lois, et on a retrouvé ce dont tu avais besoin. Mais je pense que tu vas avoir un bon mal de crâne en épluchant tous ces papiers.
Chloé grimaça.
- Et tu dis cela comme si c'était une bonne plaisanterie, soupira-t-elle. Qu'est-ce qui te met de si bonne humeur, d'ailleurs ? C'est d'en avoir fini avec cette recherche ?
- C'est d'en avoir fini, tout simplement ! s'exclama-t-il avec un grand éclat de rire.
- Qu'est-ce que tu veux dire ? demanda lentement Chloé en fronçant les sourcils.
- C'est fini, pour moi, le département de la Justice Magique.
- Tu as…
Elle ne réussit pas à terminer sa phrase.
- Démissionné ? Oui. Enfin, Erik se doutait que j'allais démissionner, il avait prévu le coup. En un mot comme en cent, j'ai terminé de travailler là-bas. Je me sens tellement plus léger depuis… Et ça ne fait que quelques minutes. Qu'est-ce que ce sera lorsque cela fera plusieurs jours !
Il se tut, n'abandonnant pas son sourire béat, tandis que Chloé grimaçait, au contraire.
- C'est incroyable, je ne réalisais pas à quel point ce travail me pesait, finalement, reprit-il songeur.
- Mais tu es bien sûr de ce que tu viens de faire ? demanda Chloé d'une petite voix tremblante. C'est tellement impulsif, soudain, précipité… Tellement pas… dans mes habitudes, murmura-t-elle avec égoïsme.
James leva finalement les yeux vers sa petite amie. Il fronça les sourcils. Chloé, au contraire de lui, n'était pas de bonne humeur.
- Tu vas bien, toi ?
Elle s'assit lentement sur la chaise qu'elle avait quittée pour saluer James. Et là, doucement, elle secoua la tête.
- Non. Non, en toute sincérité, je ne vais pas bien. Tu vois, ça fait des semaines que je me dis que tout va bien, que tout va bien se passer, mais en fait, je me trompe depuis des semaines. Rien ne va.
- Comment cela ? s'alarma James.
Lui qui s'était toujours vanté de comprendre facilement ce que ressentaient les autres, il avait peur d'avoir raté un passage important de la vie de sa petite amie.
- Le problème, James, c'est que j'aurais dû me douter que ce jour finirait par arriver. Tu sais pourquoi je ne m'intéressais pas à toi, à Poudlard ? Parce que tu étais trop… trop toi, finalement. Trop bruyant, trop extravagant, et cela ne me convenait pas. Je n'étais pas ce genre de filles, je ne sortais pas avec ce type de gars. Et j'ai cru, assez stupidement, lorsqu'on s'est retrouvés, dans les couloirs du Ministère, que tu avais changé, et que tu te trouvais mieux en étant plus calme, plus posé, mais c'était particulièrement stupide de ma part de penser cela.
Elle soupira, et ferma les yeux.
- Tu me fais quoi, là, Chloé, exactement… ? demanda lentement James.
Elle n'avait pas le droit de le faire redescendre de son petit nuage d'une telle façon. Elle devait être contente qu'il ait trouvé sa voie, ou, plutôt, qu'il ait compris quelle voie n'était pas la sienne. Elle devait se réjouir qu'il se sente mieux maintenant qu'il avait quitté son travail. Elle devait apprécier qu'il évolue.
N'est-ce pas ?
- Je crois que je grandis en même temps que toi, dit-elle avec un sourire qu'elle rendait difficilement gai. Je crois que je réalise que l'on s'est trompés tous les deux. On n'était pas faits pour cette vie de mensonges. Tu n'étais pas totalement toi, et moi, je t'ai laissé t'embourber là-dedans…
Les yeux de James s'agrandirent au fur et à mesure des paroles de Chloé.
- Et puis, pour être honnête, Tim a toujours eu raison sur ce point-là : je ne suis pas faite pour toi. Et tu n'es pas fait pour moi… Ou, plutôt, le véritable James, celui qui disait, à quinze ans, qu'il deviendrait le plus grand dresseur d'hippogriffes jamais connu, n'est pas fait pour moi. T'as toujours voulu une vie vibrante, palpitante. Et là…
James leva les deux mains, abasourdi. Il voulait que Chloé se taise, qu'il ait le temps de parler.
- Attends. Tu es en train de me dire que parce que j'ai démissionné, je ne peux pas rester avec toi ? C'est ça, le lien que tu es en train de faire ?
Chloé secoua doucement la tête.
- Non, James. Ce que je suis en train de dire, c'est qu'il est temps pour nous de reprendre nos vies chacun de notre côté. Qu'on soit un peu plus nous-mêmes. J'ai eu le cœur déchiré, ces dernières semaines, à chaque fois que je te voyais à côté de Gaïa, parce qu'elle a tellement de points communs avec toi. Alors que moi avec toi… Nous n'avons rien en commun, continua Chloé après avoir pris une grande inspiration. Mais c'est fini. Vis ta vie. Pars à l'aventure, ne reste pas en arrière uniquement parce que tu sais que je ne veux pas de ça. Et…
- Attends, attends ! s'exclama James. Est-ce que tu es en train de rompre ? Non parce que j'ai besoin de mots précis, moi, avant de mal interpréter quoi que ce soit.
La conversation le mettait de plus en plus mal à l'aise, au fur et à mesure qu'elle prenait tout son sens. Il ne voulait pas d'une rupture avec Chloé. Pas comme ça, pas parce qu'ils n'avaient pas les mêmes idées, les mêmes intérêts. Pas parce qu'il avait tout gâché en se sentant une âme d'aventurier, alors qu'il savait que Chloé ne rêvait que de tranquillité.
Pas parce qu'il avait été égoïste.
Pas à cause de Gaïa.
- Je ne suis plus en train de rompre, James, dit-elle doucement, un sourire déformant ses traits. Je crois que ça fait des semaines que nous ne sommes plus en couple, et que nous sommes les deux seuls à ne pas l'avoir réalisé…
Elle posa délicatement le dossier qu'il venait de lui apporter sur son bureau, avant de contourner celui-ci, et de se tenir à côté de James, toujours perdu et stoïque face à la nouvelle.
- Je ne suis pas sûr de comprendre quand est-ce qu'on a raté notre histoire, murmura-t-il difficilement.
- On ne l'a pas ratée, James, dit-elle douloureusement. On n'aurait jamais dû la commencer, tout simplement.
Pendant une seconde, elle crut qu'elle allait le serrer dans ses bras. Il pensa la même chose. Mais, après une brève hésitation, elle recula finalement d'un pas, en secouant la tête, comme si c'était bien trop douloureux.
- Je vais aller faire un tour, et… quand je serai revenue… si tu pouvais être parti, ce serait vraiment…
Il l'interrompit en se levant brusquement.
- C'est ton bureau. Ce n'est pas à toi de partir. Je vais te laisser travailler…
- Je ne suis pas sûre de pouvoir travailler maintenant, avoua-t-elle dans un petit rire amer. Et je…
Elle rougit légèrement.
- Tu es vraiment quelqu'un de génial, James. C'est simplement que tu n'es pas pour moi, et… Dans quelque temps, quand ça sera moins douloureux, j'aimerais beaucoup… qu'on puisse passer du temps ensemble. Peut-être. Et peut-être qu'à ce moment-là, tu auras arrêté toutes tes cachotteries, et que j'en saurai un peu plus sur tous ces mystères actuels…
Elle sourit douloureusement. Avant que James n'ait pu dire qu'il apprécierait énormément de devenir son ami lorsque la plaie qui venait de s'ouvrir serait moins lancinante, Chloé avait déjà quitté son propre bureau.
∆ | o
- Foutus employés du Ministère, grogna Gaïa en balançant son pied dans un prospectus roulé en boule qui venait de tomber de la poche du sorcier qui la précédait. Pourquoi est-ce que les chiens Moldus ne peuvent pas venir dans leur bâtiment, hum ? Imbéciles. Holmes est bien plus intelligent qu'eux, de toute façon. Sont nuls.
Elle pestait depuis déjà un moment. La secrétaire, qui la voyait passer devant elle pour la cinquième fois, hésitait toujours autant à appeler de l'aide. Elle avait toujours été légèrement effrayée par la protégée d'Harry Potter, qui avait un goût un peu trop prononcé pour la violence – le jour où elle l'avait rencontrée, Gaïa lui avait dit, en guise de préambule, qu'elle rêvait du jour où elle pourrait blesser ceux qui lui cherchaient des noises. Gaïa avait tourné cela à la plaisanterie, mais plus les jours passaient, et plus Taylor se disait qu'il y avait une grande part de vérité dans ce que lui avait dit l'adolescente.
- Tu attends qui, aujourd'hui ? demanda Taylor pour faire la conversation.
Et éviter d'entendre encore longtemps Gaïa insulter des personnes de haut rang du Ministère.
La jeune fille soupira, et leva les yeux au ciel.
- Ron, dit-elle simplement.
- Oh… Tu l'apprécies bien ? s'enquit Taylor.
- Qu'est-ce que cela peut bien te faire ? grogna Gaïa.
- Rien. Je voulais simplement savoir si tu appréciais le mari de ta cousine. Pour faire la conversation. Ce genre de…
Le regard noir de Gaïa la fit taire. Elle se replongea précipitamment dans ses papiers, son travail étant rythmé par le bruit des cent pas que faisait l'adolescente face à elle.
- Et puis, il pourrait pas se dépêcher un peu, Ron ?! grogna-t-elle.
Comme si parler de l'Auror suffisait à le faire sortir de son bureau, il apparut au bout du couloir, arborant un air fatigué par avance de ce qu'il devait faire.
- On a la salle d'entraînement des nouvelles recrues, aujourd'hui, annonça-t-il sans préambule à Gaïa.
De toute façon, ce n'était pas Gaïa qui allait se formaliser d'une entrée en matière aussi directe. Depuis le temps, il était évident qu'elle préférait la franchise et avoir les informations dans la minute, plutôt que des détours de conversation qui la poussaient à bout.
- Comment ça se fait ? demanda-t-elle tout de même. Pourquoi est-ce qu'on n'obtient pas les grandes salles, comme lorsque c'est Harry ou Hermione qui m'entraîne ? s'étonna Gaïa.
- Parce que je préfère cette salle-là, dans un premier temps, dit Ron en cachant du mieux qu'il le pouvait son exaspération face aux questions incessantes de Gaïa. Et parce qu'il y a des visites au Ministère, aujourd'hui, continua-t-il, et que les visiteurs des Ministères étrangers vont visiter les salles d'entraînement les plus grandes et impressionnantes, et qu'on doit répondre déjà bien assez souvent à des questions gênantes concernant ta présence dans les locaux pour des entraînements particuliers. On n'a pas envie de raconter ton histoire aux Ministères étrangers en plus.
Ron leva les yeux, et accrocha le regard de Taylor, qui semblait écouter avidement la conversation, malgré ses efforts pour paraître occupée à travailler.
- Et parce qu'évidemment, cette salle se prête plus à l'entraînement que nous allons faire aujourd'hui, continua-t-il sur un ton plus léger, essayant de diminuer le secret qui entourait Gaïa.
Ils essayaient tellement de la cacher des nouveaux venus, de la protéger des questions et d'éviter qu'elle ne soit seule et croise quelqu'un qui pourrait lui poser des questions embarrassantes, que cela devenait de plus en plus ardu de passer une journée sans que quiconque n'essaie de comprendre qui elle était, et pourquoi, exactement, elle avait besoin de ces entraînements particuliers.
Sur un geste de Ron, Gaïa lui emboîta le pas, désireuse de s'éloigner de Taylor et de son regard curieux. Quand ils furent assez loin pour que ses oreilles bien trop perçantes pour son bien ne les entendent, Gaïa demanda enfin ce qui lui brûlait les lèvres depuis que Ron y avait fait mention.
- On fait un entraînement spécial, aujourd'hui ? Pourquoi est-ce que la petite salle est plus propice à cela ?
- Ce n'est pas qu'elle est réellement plus propice à cela, avoua-t-il. C'est seulement qu'aujourd'hui, nous allons voir les sortilèges informulés, et comme il y a souvent des ratés lors des premiers essais, une petite salle peut être plus adéquate pour te permettre de mieux visualiser ta cible.
- Mais alors, si la petite salle n'est pas réellement une aide, pourquoi…
- Pourquoi j'ai dit que la salle serait plus propice à l'entraînement d'aujourd'hui ? Parce que Taylor n'est qu'une sale fouineuse.
- Je ne suis pas sûre de comprendre…, avoua Gaïa. Eh, pourquoi on ne s'arrête pas ?
Ils passaient tout juste devant la salle des entraînements des futurs Aurors. Pourtant, Ron continuait son chemin, sans réaliser qu'il avait fait une erreur d'itinéraire.
- Je viens de te le dire. Taylor n'est qu'une fouineuse, et la plus petite salle n'est pas réellement plus propice que cela à ce genre d'entraînements, dit Ron avec un sourire malicieux. On va dans une autre salle.
- Mais il n'y a pas des visites, aujourd'hui ? s'étonna Gaïa.
Ron éclata de rire. Son rire, grave, était tellement différent de celui de Bob, auquel elle avait toujours été habituée, qu'elle frissonnait toujours lorsqu'elle l'entendait. Ron avait un rire chaleureux, paternel, qui donnait envie à l'enfant qu'elle n'avait pas été et qui dormait en elle, de se blottir dans ses bras et de lui demander de la réconforter. Mais elle avait sa fierté, et elle refoulait ces moments de faiblesse dès lors qu'ils menaçaient de surgir. Surtout qu'il s'agissait de Ron. Elle préférait définitivement l'exaspérer.
- Pas dans cette salle, non, avoua Ron en souriant étrangement.
- Comment ça ? C'est une salle spéciale, réservée à l'élite des Aurors, et pour y entrer, il faut…
Elle se tut après avoir manqué se heurter à Ron, quand celui-ci s'était arrêté devant une porte dérobée.
- Pas tout à fait, non…
Il ouvrit la porte, de la couleur du mur, comme pour se faire oublier. Et fit découvrir la pièce à Gaïa, qui retint un juron.
- Je croyais qu'on allait s'entraîner, pas faire du ménage ! s'exclama-t-elle.
Dans la pièce régnait un véritable capharnaüm. Des mannequins qui tombaient en morceaux, des cadres en lambeaux, des sièges éventrés, des étagères brisées, des fioles ébréchées, tous ces débris s'entassaient dans la pièce.
- Qu'est-ce que c'est que cela ? marmonna Gaïa en entrant difficilement à la suite de Ron.
- Une vieille salle abandonnée, dans laquelle des générations d'Aurors se sont faits un plaisir de balancer tous les restes de leurs entraînements qu'ils n'avaient pas le temps de faire disparaître. Pendant un moment, et chaque fois que je venais par ici, j'essayais de réparer quelques objets, mais j'ai abandonné l'idée après qu'Harry m'ait dit qu'un mannequin que j'avais remis en état se soit plaint de ses conditions de travail. Apparemment, durant l'opération de restauration, je lui ai offert le don de parole…, grimaça Ron.
Gaïa, qui ne faisait pas partie de ces personnes qui avaient pour habitude de n'avoir aucune réaction quand la situation l'exigeait, se permit de lui lancer un regard dédaigneux.
- Comment est-ce qu'on peut rater un sortilège aussi basique ? railla-t-elle.
Ron lui renvoya un regard noir. C'était leur petit jeu habituel, qui prenait de l'ampleur, et finissait par écourter leurs séances.
- Je ne sais pas… Comment est-ce qu'on fait pour ne pas être capable de garder son contrôle, et se mettre à taper sur des types avant de les questionner ?
Il était difficile de savoir lequel des deux était le plus rouge de colère. Pourtant, comme toujours alors qu'aucun sort n'avait encore était lancé, ils surent faire redescendre la pression.
- Bien. Il faut juste déplacer ces objets, et nous pourrons…
Gaïa avait déjà brandi sa baguette.
- Repulso !
Le ton était tellement tranquille, et l'assurance si indéniable, que le sortilège n'agit pas ainsi que l'attendait Ron. Au lieu de lancer violemment les objets contre le mur, ce qui était une constante de ce sort, et qui n'aurait pas surpris Ron, étant donné que Gaïa était la personne ayant lancé l'incantation, le sortilège frappa délicatement sa cible, repoussant quelques chaises brisées contre un pan du mur, sans qu'elles ne se fracassent plus qu'elles ne l'étaient déjà.
- Impressionnant, n'est-ce pas, comme certaines personnes sont plus douées que d'autres pour ce genre de sortilèges ? se moqua Gaïa.
- Et ceci est un exemple concret de ce que l'on nomme vantardise, soupira Ron. Ceci dit, cela me donne une idée.
Il s'assit sur une chaise dont l'état était presque potable, et sourit malignement.
- Nous ne pouvons décemment pas nous entraîner dans cette salle, pour l'instant, commença-t-il d'un ton docte. Et comme je l'ai déjà dit, et comme tu l'as si bien fait remarquer, je ne suis pas doué pour les sorts de nettoyage. Toi, en revanche…
Il ne termina pas sa phrase, désignant simplement Gaïa, puis la pièce, d'un grand geste de la main. La jeune fille croisa automatiquement ses bras, dans cette posture défensive et agressive qu'elle affectionnait tant.
- Pardon ? Je refuse d'être ton larbin. Je veux bien ranger, mais pas toute seule, pas alors que tu es assis sur cette chaise, et que tu te tournes les pouces.
Ron éclata de rire.
- Me tourner les pouces ? Quand tu es dans la pièce, il est impossible de ne rien faire. Te surveiller, et veiller à ce que tu n'éclates pas de colère, est un travail à plein temps, bien plus usant que celui de parent. Et crois-en mon expérience, être parent est un des travaux les plus fatigants de cette terre. Mais rassure-toi. Ce n'est pas ce que je comptais te demander. Tu vas effectivement ranger cette pièce. Mais l'idée est de nous entraîner aux sortilèges Informulés. Alors tu vas utiliser tes sorts, comme toujours. Mais sans les prononcer.
- Et comment je fais ça ? railla Gaïa.
Ron leva un sourcil entendu.
- Je ne sais pas. Ne t'ai-je pas entendu, il y a peu encore, te vanter d'être capable de tout faire ? Il me semble que c'était durant notre dernier entraînement, lorsque tu tenais absolument à me prouver que tu étais tout à fait en mesure de t'occuper de trois agresseurs en même temps…
Gaïa leva un menton impérieux vers le ciel.
- Et je n'ai pas prouvé que j'avais raison de me vanter, peut-être ?
- Si, c'est bien le souvenir que j'en ai, avoua Ron avec un sourire entendu. Donc, dans ce cas-là… Tu devrais être capable de découvrir toute seule la clef de la réussite des sortilèges Informulés, n'est-ce pas ?
Gaïa ouvrit légèrement la bouche. Son visage se ferma tout à coup, alors que Ron arborait un air victorieux.
Ce n'était pas souvent qu'il pouvait se vanter d'avoir touché Gaïa dans sa fierté au point de la faire taire.
∆ | o
Fourbue, fatiguée, désemparée, abasourdie, décalée, démoralisée, égarée, vidée, épuisée, courbaturée, étourdie.
C'était ce que ressentait Gaïa, alors qu'elle traînait des pieds dans les couloirs du Ministère, sachant pertinemment qu'elle devrait faire un effort, et lever un peu plus les extrémités de ses jambes. Mais rien à faire. Elle se moquait des regards outragés, à l'instant présent.
Bien trop occupée à compter chacun des muscles de son corps, qu'elle sentait pulser sous son derme.
C'était la première fois qu'elle terminait un entraînement avec Ron. Habituellement, ils se quittaient toujours en mauvais termes. Aujourd'hui était l'exception confirmant la règle. Cette fois où il avait su la captiver, parce qu'il lui montrait une facette de la magie qu'elle ne connaissait pas. Parce qu'il lui montrait une forme de magie fascinante, dont elle avait entendu parler, qui lui serait utile dans ses combats quotidiens, mais que son père n'avait pas jugé bon de lui apprendre.
Alors, oui, elle avait la sensation de ne plus pouvoir rien faire d'autre qu'avancer en traînant les pieds.
Et, en même temps, elle se sentait entière, satisfaite, comblée, épanouie, heureuse.
Parce que, finalement, ces petites leçons, ces petites avancées dans son apprentissage de la magie, lui donnaient enfin le sentiment de progresser. Elle ne faisait plus du sur-place, à attendre que l'on daigne lui donner quelques renseignements sur sa propre situation. Elle agissait, participait à l'évolution des événements.
De quoi la rendre heureuse, finalement.
Ces courbatures, qui seraient certainement douloureuses ce soir, et encore plus demain matin, ne l'effrayaient pas. Au contraire. Elle savait d'où elles venaient, et où elles l'emmenaient. C'était totalement différent des moments qu'elle passait avec son père, où celui-ci ne voulait rien d'autre que lui rappeler que sa vie ne tenait qu'à un fil. Au sens figuré comme au sens propre – elle se rappelait très bien de ce jour où il l'avait forcée à traverser une rivière grâce à un arbre fin et jeune. L'exercice devait la pousser à être la plus légère possible. Il l'avait surtout poussée à l'eau une dizaine de fois…
Oh oui, Gaïa sentait la différence entre les entraînements au sein du Ministère, et ceux que Bob lui avait dispensés.
Elle s'arrêta tout à coup au beau milieu de ce qui semblait être un couloir désert. Elle regarda autour d'elle, et fronça les sourcils. Elle était sûre de ne jamais être venue ici.
Elle doutait, à présent. Elle devait retrouver Drago Malefoy, après le cours avec Ron, mais elle n'était pas sûre de la direction qu'elle devait prendre.
Elle recula de quelques pas, essayant de trouver un panneau quelconque, pouvant lui indiquer le lieu où elle se trouvait.
Il n'y avait que des portes, qui menaient elle ne savait trop où. Gaïa fronça les sourcils. C'était un lieu qui aurait pu la mettre mal à l'aise, si elle n'avait pas l'habitude des endroits étranges et peu accueillants. Elle regarda autour d'elle. Quelques bancs étaient installés à côté des portes, comme attendant des sorciers. Des sorciers qui seraient inconfortablement installés, et qui n'auraient pas d'autres choix que de se trémousser, et d'être mal à l'aise en attendant… quoi exactement, Gaïa n'était pas en mesure de le dire.
Elle eut une petite moue dégoûtée, se demandant bien ce qui pouvait se passer à ce niveau du Ministère.
Elle se retourna vivement en entendant un bruit lui rappelant un de ses cauchemars. Le premier, le plus saisissant. Celui où elle rêvait qu'elle n'était rien d'autre que la tortionnaire, la meurtrière de son père. Elle plongea automatiquement sa main dans sa poche, à la recherche de sa baguette. Mais rien n'apparut. Elle prit une profonde inspiration, sans réussir pour autant à se décontracter. À dire vrai, ce n'était pas ce qu'elle recherchait. Si jamais elle devenait trop calme, trop confiante, elle risquait de manquer un fait important.
Elle frémit, le froid l'effrayant presque. C'était à se demander ce qui avait bien pu se passer dans ces salles fermées. La curiosité était à son comble, et il lui était de plus en plus difficile de se retenir d'ouvrir une porte. Elle s'approcha de la première, posant sa main sur la poignée.
La sensation qu'elle éprouvait était des plus étranges. Elle était totalement effrayée de ce qu'elle pouvait trouver derrière cette porte, et en même temps, elle ressentait le besoin impérieux d'ouvrir la porte. Elle avait la nécessité de découvrir ce qui se cachait derrière ces murs effrayants, cette atmosphère glaciale. Tout en étant totalement effrayée de ce qu'elle trouverait.
Elle avait presque réuni assez d'énergie et de courage pour baisser la poignée quand une porte s'ouvrit quelques mètres plus loin. Elle sursauta, et recula vivement de plusieurs pas. Heureusement, aucun des sorciers ne la remarqua. Le premier qui sortit paraissait totalement décalé, dans cette atmosphère froide. Il portait des vêtements colorés, sautillait, et arborait un air si joyeux qu'il aurait pu recevoir la plus belle nouvelle de tous les temps.
Gaïa fronça les sourcils.
Elle n'aimait pas les personnes trop joyeuses, surtout lorsqu'elle-même trouvait de moins en moins d'occasions pour sourire.
Elle était un peu plus comme Chloé, à vrai dire. Chloé qui concluait le cortège, l'air fermé, et qui aperçut Gaïa une petite seconde avant de la percuter. Étrangement, les traits de la jeune femme se fermèrent encore plus, et c'est un regard plein de colère et de lassitude qu'elle posa sur Gaïa.
- Qu'est-ce que tu fiches là ? Tu as fait une si grosse ânerie, cette fois, qu'on t'amène aux salles d'audience ?
Gaïa regarda autour d'elle, intéressée à présent.
- Les salles d'audience… D'où l'ambiance lugubre, d'accord. Je comprends mieux ce que j'ai pu lire dans les livres… Hum…
- Qu'est-ce que tu fiches là ? répéta Chloé, exaspérée.
Le couloir s'était vidé, et il ne restait plus qu'elles deux.
- Je cherchais mon prochain rendez-vous, et je me suis perdue, avoua Gaïa en haussant les épaules. Ou, plutôt, je pense que je n'ai vraiment pas prêté attention à mon chemin. Je ne me perds pas facilement. J'ai un bon sens de l'orientation. Mais tu pourrais peut-être m'aider ? Je cherche le père de Scorpius… Il a aussi un nom de reptile, j'ai oublié lequel, murmura Gaïa, pensive.
Chloé inspira profondément, à la grande surprise de Gaïa. Puis, elle émit un rire sans joie, reniflant en même temps, comme si elle se retenait de pleurer.
- Tu plaisantes, n'est-ce pas ?
- Si je…
- Plaisante, oui, répéta Chloé, à bout de patience. Tu viens vraiment demander de l'aide ? À moi ?
- Pourquoi pas ? demanda lentement Gaïa, sentant que le terrain était glissant.
Ce qui n'était pas pour lui déplaire. Il était bien stupide de croire que Gaïa recherchait le calme, la tranquillité et la paix. S'il y avait quelques conflits dans l'air, et qu'elle pouvait y prendre part, c'était pour son plus grand bonheur.
- Généralement, lorsqu'on est en partie responsable de la séparation de deux personnes, on fait profil bas. Mais bon, évidemment, les politesses ne sont pas dans tes priorités, termina Chloé d'un ton sec. Et si tu cherches Drago Malefoy, tu devrais plutôt aller à l'étage de la présidence. C'est là-bas qu'il reçoit quand il donne rendez-vous à quelqu'un.
- Eh ! Tu parles de quoi ? De quelle séparation ? Et en quoi je suis responsable ? ajouta Gaïa, inutilement.
Chloé avait déjà tourné au bout du couloir. Le seul élément nouveau qu'elle avait donné à Gaïa, c'était le bruit de ses sanglots étouffés.
- Et après, on dit de moi que je suis bizarre, grogna Gaïa en se dirigeant vers les escaliers, à l'opposé des ascenseurs.
Décidément, elle n'appréciait toujours pas les cages dorées – que ce soit au sens propre, comme au figuré.
Δ | o
- Je cherche Dragonneau Malefoy, dit Gaïa à la secrétaire qu'elle était persuadée de ne pas connaître.
La secrétaire ouvrit de grands yeux, paniquée. Elle ouvrit la bouche, pâlit dangereusement, toussa pour se donner bonne figure, but un verre d'eau, eut les larmes aux yeux, et retrouva un semblant de présence d'esprit quand une voix grave et légèrement hautaine s'éleva derrière elle.
- C'est Drago Malefoy. Et vu ce que l'on me demande de faire, pour vous, ce sera professeur, ajouta-t-il.
Gaïa se retourna d'un bloc. Derrière elle se tenait Drago Malefoy, qui n'aurait pu nier son lien de parenté avec Scorpius, l'aurait-il voulu.
- Je n'ai jamais aimé qu'on me donne des ordres, gronda-t-elle.
- Moi non plus. Pourtant, j'ai obéi, surtout lorsque je n'étais pas en mesure de me défendre. Si vous voyez ce que je veux dire, continua-t-il en désignant son crâne, alors que Gaïa plongeait la main dans sa poche, à la recherche de sa baguette. Évidemment, si vous estimez pouvoir vous en sortir toute seule, et ne pas avoir besoin de mon aide…
Derrière eux, la secrétaire se leva doucement. Son poste n'était qu'à dix mètres du bureau du Ministre, qui avait les moyens de prévenir Harry Potter en moins de temps qu'il n'en fallait pour le dire. Si elle se dépêchait, elle pourrait éviter une bataille entre un adulte et une adolescente au niveau le plus prestigieux du Ministère.
Elle n'eut cependant pas à se poser la question longtemps. Drago Malefoy se tourna vers elle, et lui adressa un sourire rassurant, quoiqu'un peu crispé.
- Ne vous inquiétez pas, Millie. Miss Lockwood et moi avons fini de discuter, et sommes parvenus à un terrain d'entente. N'est-ce pas ?
Il reprit sa place face à Gaïa, et la regarda droit dans les yeux. Elle ne flancha pas, relevant toutefois le menton, défiante.
- C'est tout à fait clair. Je dirais même que c'est limpide, grinça-t-elle difficilement.
- Très bien, murmura Drago Malefoy, un sourire satisfait collé à ses lèvres. Nous pouvons donc y aller.
Sans attendre que Gaïa le suive, il tourna les talons, et s'enfonça dans le département de la Présidence.
- Où est-ce que l'on va ? s'enquit Gaïa, qui n'aimait pas suivre sans savoir où elle se dirigeait.
- Aujourd'hui, nous restons au Ministère. Je n'ai pas pu libérer une salle de mes locaux pour nous entraîner, murmura Drago en se déplaçant rapidement dans les couloirs.
- Les prochaines leçons auront lieu dans votre entreprise ?
- Nous verrons si j'accepte de continuer à vous entraîner après aujourd'hui, dit simplement Drago.
Gaïa pila net.
- Je vous demande pardon ? siffla-t-elle.
Drago continua sa route quelques instants, avant de réaliser que Gaïa ne le suivait plus. Il se retourna alors, ses yeux gris s'étant légèrement assombris.
- Je n'ai pas de temps à perdre…, commença-t-il.
- Moi non plus, rétorqua vivement Gaïa. Si vous avez décidé par avance de ne plus me dispenser d'entraînements après ce jour, ce serait aimable de votre part de me le dire dès maintenant, que je sache à quoi m'attendre.
Drago ferma les yeux, ses doigts jouant nerveusement contre sa paume.
- Je comprends mieux ce qu'a pu me dire Scorpius concernant votre étrange caractère, murmura-t-il lentement. Très bien. Nous allons donc commencer les explications avant d'être arrivés à destination, si cela vous convient, marmonna Drago en reprenant sa route.
Il reprit sa route, réduisant la vitesse.
- Il se trouve que tous les sorciers ne sont pas forcément aptes à pratiquer l'occlumancie, commença-t-il doctement. Harry Potter, notamment. Hermione Granger aurait…
- Weasley, le coupa Gaïa.
- Qu'est-ce que vous venez de dire ?
- Je vous ai corrigé. Il s'agit d'Hermione Weasley, à présent. Son mari tient à ce que ce détail soit rappelé.
Drago leva les yeux au ciel, sans que Gaïa ne le remarque.
- Très bien. Hermione Weasley, donc, pourrait certainement maîtriser cette discipline si elle sortait son nez de ses bouquins, de temps en temps. De toute évidence, elle ne le veut pas, et au lieu que ce soit votre cousine qui vous entraîne, c'est moi.
Gaïa hésita un instant. Elle mit un moment avant de comprendre qu'en parlant de sa cousine, Drago parlait en réalité d'Hermione. Il ne fallait pas qu'elle oublie ce léger détail. Elle hocha donc la tête.
- Seulement, si je constate que vous n'êtes pas propice à l'apprentissage de cette discipline, je ne compte pas perdre mon temps en m'acharnant à vous enseigner cette noble matière, continua Drago d'un ton sans réplique.
Gaïa pesta un moment contre Drago dans sa tête, tout en fusillant son dos du regard. Elle n'aimait pas les ordres. Ni les personnes qui avaient un comportement désagréable comme celui de Drago.
- Enfin, une dernière chose avant que nous ne commencions réellement nos entraînements.
Étonnamment, toute la colère qu'elle avait accumulée contre Drago Malefoy s'envola lorsqu'il se retourna vers elle, la main déjà posée sur la poignée de la porte derrière lui.
- Lors de ces entraînements, je risque de m'immiscer dans des pensées que vous auriez voulu me cacher. Vos secrets, s'ils ne sont pas bien gardés, risquent de m'être dévoilés. Vos sombres facettes, les facettes que vous souhaitez cacher, tout cela ne sera plus un secret pour moi.
Gaïa prit le temps d'analyser ce qu'il lui disait. D'accepter la possibilité que Drago Malefoy découvre ce qu'elle refusait de dévoiler aux autres, et parfois même à elle-même. Et des secrets, elle en possédait plus d'un. Le premier était sur son poignet.
Raison de plus pour avoir ces entraînements. Elle devait apprendre à se battre contre les intrusions dans son esprit.
Elle hocha lentement la tête, l'air solennel. Drago eut un petit sourire.
- Je suis content de constater que nous nous sommes entendus. Et maintenant, au travail, termina-t-il en ouvrant la porte.
∆ | o
- Tu es totalement inconsciente ! cria Harry. Totalement inconsciente, Gaïa. Tu crois réellement qu'on peut s'amuser à taper sur des hommes de cette façon ? Un peu de tenue, par Merlin. Tu crois que c'est ainsi que tu trouveras ce que tu cherches ? Tu crois quoi ? Qu'en le tuant, tu aurais pu obtenir des renseignements ? Ton père…
Gaïa haleta. Elle reprit conscience du lieu où elle se trouvait. Pas dans la cuisine des Potter, non. Elle était dans les locaux de l'entreprise de Drago Malefoy. Et les séances d'occlumancie étaient ardues, la forçant à revivre ce qu'elle préférerait oublier.
- Harry Potter serait donc capable d'élever la voix…, murmura laconiquement Drago face à elle.
Elle lui lança un regard noir, s'asseyant ou, plutôt, se laissant tomber sur une chaise pour reprendre son souffle. C'était épuisant. Les assauts mentaux qu'elle repoussait sans cesse étaient violents. Drago Malefoy n'avait aucune pitié.
Non pas qu'elle l'aurait accepté. Mais elle aurait préféré être de taille à lutter.
- Ainsi, vous cherchez quelque chose en voulant frapper des hommes ? se moqua-t-il.
Elle renifla, colérique.
- Cela ne vous regarde pas.
- En effet. Mais vous cachez tellement mal vos souvenirs que cela devient aussi mon affaire…
Elle se redressa, chancelante.
- On y retourne.
- Vous êtes épuisée, dit Drago, dans un élan de compassion.
- On. Y. Retourne, gronda-t-elle.
Il y avait une telle volonté dans son regard et dans son ton que Drago soupira, tout en levant les yeux au ciel.
- Très bien. Mais vous ne pourrez pas dire que je ne vous avais pas prévenue.
∆ | o
- Mais j'ai peur ! s'exclama Gaïa.
- Peur ? Et puis quoi encore ? Tu crois que tu peux avoir peur ? Allez, dépêche-toi.
- Mais, papa…
- Je t'ai déjà dit de ne pas m'appeler comme ça !
La fillette se tut, légèrement tremblante. On ne pouvait cependant pas déterminer si c'était de rage ou de peur. Elle tremblait, tout simplement. C'était plus fort qu'elle.
- Maintenant, tu sautes.
- Mais il y a le vide…, tenta-t-elle d'une petite voix tremblante.
Bob lui lança un regard dur. Elle n'avait pas le choix. À elle de sauter.
Elle retrouva le contact avec la terre ferme, rassurée. Elle s'accrocha à la table qui était près d'elle, tandis que Drago lui lançait un regard soucieux.
- C'était votre père ? Il vous traite ainsi ?
Elle souffla un grand coup.
- Je pensais qu'il était mon père, siffla-t-elle.
- Comment cela ?
- Je doute que cela vous regarde, répliqua-t-elle violemment.
Drago haussa les épaules.
- À votre guise. Mais si vous ne voulez pas que je pose de questions, c'est à vous de faire en sorte de me cacher vos souvenirs…
Elle soupira.
- J'essaie !
- Je le sais. Nous avons eu de bons résultats, la dernière fois. Mais c'est une discipline que vous maîtrisez encore peu. Cela va venir. Vous avez de bonnes prédispositions…
Elle se retourna, ne prenant pas le temps de le remercier de son compliment. Elle avait besoin d'un verre d'eau, dans la minute. Drago secoua doucement la tête.
Cette gamine semblait avoir vécu bien plus d'horreurs qu'il devrait être permis.
Et c'était comme si une petite part d'elle était brisée…
∆ | o
- Attends, Gaïa…
L'adolescente à côté de Gaïa se retourna brusquement.
- Holmes !
Une petite boule de poils ne tarda pas à surgir de derrière un fossé.
- Bon sang, il fait tout le temps ça, murmura Alison.
- Il est de bonne humeur. Ça change de toi.
La jeune fille détourna la tête.
- Ce n'est pas facile, à la maison. Je n'ai que toi avec qui en parler.
Gaïa soupira.
- Tu devrais te faire d'autres amis, je ne suis pas une valeur sûre…
- Bien sûr que si ! Holmes te fait confiance, et…
- Vous n'avez pas le droit de voir ça, gronda Gaïa.
Elle tenait sa baguette à la main. Drago, lui, se tenait le poignet. Il était furieux. Elle s'en moquait.
- Vous salissez sa mémoire en regardant les souvenirs que j'ai d'elle avec une telle nonchalance, siffla Gaïa. Vous ne devez pas les voir.
- Je ne vous ai jamais demandé d'utiliser votre baguette pour me repousser, rétorqua Drago d'un ton froid.
- C'était pour protéger les souvenirs d'Alison ! répliqua Gaïa. Cela me donne tous les droits.
Il haussa un sourcil.
- Vous croyez peut-être que vous pourrez repousser vos assaillants nocturnes de cette façon ?
Gaïa fulmina. La veille, il avait réussi à voir un souvenir de ses cauchemars. Pas le plus terrifiant, pas le premier. Mais il l'avait vu. Et ça, elle ne l'avait pas accepté.
- Non. Mais ça, vous n'avez pas le droit de le voir.
- Alors, protégez vos souvenirs ! rétorqua Drago, vertement. On recommence.
Il s'arma de sa baguette, tandis que Gaïa posait la sienne sur la table, espérant que, cette fois, elle ne l'utiliserait pas.
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Gaïa avait les larmes aux yeux. Elle se tenait le poignet, qui était rouge. Une marque venait d'y apparaître.
- Voilà ce que tu es. Une Héritière des Reliques de la Mort. Et quelqu'un nous cherche depuis des années. Sache que tu seras toujours seule dans cette lutte acharnée pour rester en vie.
- Mais… On n'est pas seuls ! Je ne suis pas seule ! Je t'ai, toi ! s'exclama l'enfant en posant les feuilles de pissenlit que venait de lui donner Bob. T'es mon papa, tu…
Elle se tut, en sachant qu'elle venait de prononcer le mot interdit. L'homme s'approcha.
Cette fois, elle ne sortit pas du souvenir grâce à un sort, ou parce qu'elle luttait difficilement contre l'emprise mentale de Drago. Elle s'échappa de ce douloureux souvenir parce que Drago l'avait voulu. Il se tenait droit comme un piquet, face à elle. Il avait légèrement blanchi. Elle, elle doutait. Est-ce qu'il avait compris ce qu'elle était, ou non ? Et comment devait-elle réagir, dans un cas comme dans l'autre ? Parce qu'il allait certainement lui poser des questions, auxquelles elle n'était pas préparée à répondre.
- Vous n'êtes pas la cousine d'Hermione.
Un problème de résolu. Il ne semblait pas vouloir des réponses à des questions – il avait déjà compris beaucoup.
Il traversa en quelques enjambées la distance qui le séparait de Gaïa, et prit violemment son poignet. Elle pouvait voir l'incompréhension dans les yeux de Drago. Et une forme de panique qu'elle ne s'expliquait pas.
- Je ne pensais pas que cela pouvait être vrai…, murmura Drago.
Il caressa les contours du tatouage, religieusement. Gaïa finit par retirer son poignet. Il se secoua.
- Je refuse de participer à cela, dit Drago.
- Pardon ?
- J'ai déjà participé à une guerre de pouvoir, expliqua-t-il d'une voix sourde et mesurée. Je ne veux pas en vivre une autre…
- On ne vous le demande pas, rétorqua Gaïa, ne cachant pas son mépris pour la réaction de Drago, qu'elle qualifiait de lâche. On vous demande simplement de me donner les armes pour que je participe à ma guerre.
Drago hésita. Il s'installa sur une chaise, prenant son menton entre ses mains. Il semblait en proie à un grand dilemme intérieur.
- Qu'est-ce que c'est que cette histoire, exactement ?
- Je ne peux pas vous le dire, répondit automatiquement Gaïa.
- Est-ce que c'est une affaire dangereuse ? Non, en fait, cette question n'est pas très utile. Potter attire toujours les histoires dangereuses. D'ailleurs… Est-ce que lui aussi… ?
- Je ne vais pas vous le dire.
Drago hocha la tête.
- Vous protégez vos secrets, comme vous a appris à le faire Bob, évidemment… Et vous avez raison.
Drago se releva lentement. Il tira sur ses vêtements, pour enlever les plis, et reprit sa baguette.
- Je veux bien vous aider, Gaïa. Mais sachez que je refuse d'être mêlé à quelque chose de ce genre. J'ai déjà assez donné dans une seule guerre.
Elle haussa les épaules.
- Laissez-moi gérer ma propre guerre, dit-elle simplement avec un sourire entendu.
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- Tu n'es pas tout seul. Tu ne l'es plus…
La silhouette voûtée de Drago se détachait dans la fenêtre, tandis qu'une femme blonde posait une main rassurante sur son épaule.
- Je sais bien, je sais bien…
Ils sortirent rapidement de ce souvenir. Gaïa regarda son professeur sans aucun sentiment dans son regard. Elle ne parut pas éprouver le moindre remord à avoir vu ce moment de la vie de Drago, pas plus qu'elle ne semblait prête à lui poser des questions sur cette brève vision.
- Comment avez-vous fait ? voulut savoir Drago.
Elle comprenait qu'il lui demandait de lui expliquer comment elle avait réussi à repousser l'assaut de Drago, pour pénétrer dans l'esprit de celui qui la contrôlait.
- Je… Je crois que je ne voulais vraiment pas que vous voyiez ça, avoua-t-elle du bout des lèvres.
Il haussa un sourcil, amusé.
- Je suppose que ce garçon n'était pas qu'un ami ?
Elle haussa les épaules.
- C'est de l'histoire ancienne.
- J'ai l'impression que vous êtes bien trop attachée au passé, et que vous ne vous souciez pas assez de l'avenir, se permit de dire Drago.
- J'ai bien du mal à croire en l'avenir, grommela-t-elle. Est-ce qu'on peut reprendre ? ajouta-t-elle rapidement lorsque Drago voulut dire autre chose.
Il hocha lentement la tête.
Il ne le reconnaîtrait jamais, mais cette gamine l'impressionnait. Bien plus courageuse que la moyenne, c'était certain.
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- Mais… pourquoi tu ne me l'as pas dit ? s'étonna Gaïa.
James haussa les épaules.
- Je n'en voyais pas l'intérêt.
- Tu t'es séparé de ta petite amie, et tu ne vois pas l'intérêt de me le dire ? Tu es certain ? Alors que tu m'as fait une crise, le lendemain du mariage de Victoire et Teddy, parce que…
- C'est privé, gronda Gaïa, en se rattrapant à la chaise.
- Pas assez, de toute évidence, rétorqua Drago.
Il lui laissa le temps de se ressaisir.
- Vous vous défendez de mieux en mieux, lui avoua-t-il, impressionné.
- Ce n'est pas assez.
- C'est mieux qu'au début, la rassura Drago. J'avais peur de ne pas pouvoir vous enseigner plus que les bases. Mais j'ai la sensation que votre esprit est de plus en plus fermé.
Elle hocha sèchement la tête. C'était la réalité, elle en avait conscience. Elle ne faisait presque plus de cauchemars. C'était un progrès énorme. Et si elle n'avait toujours pas entièrement confiance en elle, si elle craignait toujours de se mettre à dessiner sa position, elle se doutait tout de même qu'elle avait fait des progrès plus rapides que la moyenne. Sauf qu'elle n'avait pas l'impression d'avancer.
Il sourit, malin.
- Je pensais que le fils aîné vivait une belle histoire, avec cette demoiselle. C'est du moins ce que disent les ragots.
- De toute évidence, les ragots avaient tort, railla Gaïa. Et je doute que vous soyez le mieux placé pour parler des histoires de cœur des enfants des autres, quand on sait ce qui s'est passé pour votre fils.
L'œil droit de Drago tressauta légèrement.
- Touché, reconnut-il de mauvais cœur, faisant comprendre à Gaïa que du côté des Malefoy, l'affaire n'avait pas encore été réglée.
Elle aurait volontiers aimé être chez les Malefoy le jour où Scorpius devrait discuter de cela avec son père.
Ceci dit, elle aurait peut-être dû se taire. L'air déterminé de Drago lui fit comprendre que la suite de la séance n'allait certainement pas être facile.
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Tout d'abord, l'odorat lui revint. Elle le sut immédiatement car l'odeur métallique qui s'insinua dans ses sinus était tellement forte qu'elle ne put l'ignorer. Sa gorge se resserra sous l'assaut incessant de l'odeur haïe, ses narines se dilatèrent pour tenter d'obtenir un autre effluve qu'elle puisse associer à un souvenir joyeux, et non pas à une blessure, à la mort.
- Qu'est-ce que c'est que ça ?! siffla Drago, alors que Gaïa réussissait à le repousser.
- Ce pourquoi on vous a demandé de me donner ces leçons, murmura-t-elle, en colère.
Elle leva des yeux rageurs vers Drago, qui semblait passablement secoué. Comme si cela lui rappelait de mauvais souvenirs. C'était peut-être le cas, se dit Gaïa. Après tout, n'avait-il pas lui aussi été pris au milieu d'une guerre ? Et pas du côté dont on peut se vanter.
- C'est ce qu'on vous envoie, comme rêve ? articula-t-il difficilement.
- Entre autres.
- Qu'est-ce qu'il y a d'autres ?
- Il leur est arrivé de me faire dessiner, marmonna-t-elle. Pour que je donne ma position.
Drago hocha gravement la tête, et se mit à faire les cent pas. Cette histoire le dépassait de plus en plus, mais il refusait d'abandonner. Tout d'abord, parce qu'il n'était pas ce genre de personnes. Ensuite, parce qu'il ne souhaitait pas donner aux Potter et aux Weasley l'occasion de lui reprocher quoi que ce soit de plus. Enfin, parce que le sale caractère de Gaïa, et les difficultés qu'elle avait à communiquer avec les personnes de son cercle familial lui rappelaient ce qu'il avait été à son âge.
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- Bon sang, Gaïa, arrête de te comporter comme une enfant pleurnicharde ! s'exaspéra Bob Lockwood. Tu es assez grande pour jouer toute seule.
L'enfant de sept ans tout juste leva des yeux remplis de larmes vers la figure paternelle.
- Mais, papa, je voulais qu'on…
- Ne m'appelle pas comme ça ! Et maintenant, arrête de m'embêter. J'ai mieux à faire que m'occuper d'une gamine qui n'apporte que des ennuis. Va donc faire un tour dehors. Rencontre des enfants de ton âge ou, mieux, apprends à te défendre toute seule. Je ne serai pas toujours là pour te protéger. D'ailleurs, je ne devrais même pas être là. Va-t'en !
Les pas traînants, l'enfant sortit du bureau dont on la chassait, refoulant les larmes. Ce jour-là, elle se fit la promesse de ne plus jamais pleurer.
Gaïa réussit à repousser Drago loin de son esprit. Elle ne voulait pas qu'il sache que suite à cela, elle avait pleuré des heures, avant de se promettre de ne plus jamais laisser une seule larme s'échapper de ses yeux. Quelques mois plus tard, elle avait décidé de ne plus fêter son anniversaire. C'était à peu près à cet âge-là que sa volonté et son caractère s'étaient affirmés.
Drago, face à elle, hochait la tête d'un air entendu.
- Hier, vous avez réussi à repousser toutes mes attaques. Et aujourd'hui, je pense que vous m'avez laissé entrer parce que vous étiez curieuse de voir quels souvenirs allaient venir… Mais je pense que vous serez bientôt prête. Vous ne faites plus du tout de cauchemars, n'est-ce pas ? C'est une bonne chose, ajouta-t-il alors que Gaïa lui confirmait l'absence de cauchemars d'un hochement de tête. Maintenant, je doute que vous soyez entièrement prête.
- Encore combien de temps ? murmura Gaïa, qui se sentait nauséeuse.
Elle n'avait pas déjeuné. À vrai dire, elle avait voulu le faire, mais lorsqu'elle avait vu que James était dans la cuisine avec Tim, elle avait préféré feindre traverser la pièce pour partir. Elle était ainsi arrivée avec une demi-heure d'avance à son cours particulier, mais cela n'avait pas d'importance. Si Drago avait paru surpris de la trouver là, il n'avait rien dit de désobligeant – ce dont elle le remerciait.
- Un mois. Peut-être un peu plus… Non, un mois devrait suffire, reprit-il, songeur. Du moins, pour les attaques les plus directes. Vous réaliserez plus facilement ce que vous êtes en train de vivre. Vous saurez dissocier la réalité du rêve. C'est d'ailleurs ce à quoi nous allons nous exercer, dès demain, lui apprit Drago. Je vais entrer dans votre tête, mais au lieu de remonter vos souvenirs – ou les miens, quand vous réussissez à me repousser – nous allons nous occuper de vous apprendre à différencier le vrai du faux.
Gaïa déglutit.
- Ne soyez pas décontenancée. Ce n'est pas si difficile.
- J'ai simplement une habitude assez désagréable, lorsque je suis dans une situation qui ne me plaît pas. Ce qui risque d'être le cas si vous devez implanter de faux scénarios dans mon esprit…
Drago haussa un sourcil surpris.
- Quelle genre d'habitude ?
- Une habitude que je devrais corriger, avoua Gaïa.
- Comment cela ?
- Eh bien… l'habitude de réagir violemment, ajouta Gaïa, claquant la langue contre son palais pour montrer son exaspération d'avoir à se répéter.
Drago soupira.
- Ce mois va être long…
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- J'aimerais qu'on m'applaudisse ! s'écria Tim en entrant en fanfare dans la cuisine des Potter.
Lesquels étaient en train de manger. Mais ça, à vrai dire, ce n'était pas pour déranger Tim. Pas du tout, même.
Il tenait à la main un parchemin, sur lequel s'étalait une écriture fine et appliquée, qui n'était pas sans rappeler, pour ceux qui l'avaient connue, celle d'Albus Dumbledore.
- J'ai eu une réponse, expliqua-t-il, les yeux brillants encore plus, si cela était possible, que la dernière fois qu'il avait parlé aux Potter de ses résultats d'enquête. Et cette réponse est positive ! Notre homme veut qu'on se rencontre. Il est très intéressé par ces parchemins, et souhaiterait en savoir plus.
Gaïa fronça les sourcils, en dédaignant son assiette. De toute façon, elle n'avait jamais faim dès lors que James était dans la pièce. Pas depuis qu'elle avait fini par comprendre le reproche que lui avait fait Chloé. Pas d'attache, c'était bien ça son plan de vie. Surtout qu'elle savait qu'elle ne pouvait pas donner à James ce qu'il voulait. Elle était bien trop seule – il lui en avait d'ailleurs fait la réflexion, et pas de la manière la plus douce.
- En savoir plus sur quoi ? s'étonna-t-elle franchement.
- Sur nous, sur comment on a eu ces parchemins… Je lui ai dit que je n'étais pas celui qui les avait trouvés, expliqua Tim. Mais que j'étais historien, et ami avec vous. À mon avis, Harry, le fait d'avoir évoqué ton nom lors d'un de nos échanges a fait pencher la balance en notre faveur. Toujours est-il qu'il est d'accord pour nous accorder un entretien, et traduire les parchemins que l'on souhaite. Il dit qu'il est de plus en plus rare de trouver des documents nouveaux dans cette langue…
Cette histoire se tenait. Ils ne connaissaient rien de cette langue. C'était certain qu'il ne devait pas exister des dizaines de documents rédigés dans ce dialecte, que peu d'hommes sur terre semblaient capables de traduire. Même Gaïa se sentait prête à faire confiance à cet homme. Après tout, il lui permettrait de comprendre un peu mieux qui elle était. D'où elle venait. Et où elle pourrait peut-être aller.
- J'ai tendance à me méfier de ce genre de propositions aussi généreuses, avoua Harry en soupirant. Mais quand je vois les yeux de Tim briller de cette façon, je me dis que c'est normal de recevoir de telles invitations. Les historiens sont tous un peu fous, de toute évidence. Ils ont besoin de trouver de nouveaux parchemins à traduire…
Tim leva les yeux au ciel.
- Pas forcément. Certains sont satisfaits lorsqu'ils reçoivent des bouts de pierre dont ils doivent déterminer la provenance et l'époque, tout simplement, dit-il avec un sourire étincelant.
- Mais est-ce qu'on est sûrs de pouvoir lui faire confiance ? s'enquit Gaïa.
- Si on se posait tout le temps cette question, on ne pourrait faire confiance à personne, soupira Ginny, en souriant gentiment. Ceci dit, je comprends ton appréhension. Et je la partage un peu. On ne connaît rien de cet homme. Même pas son nom !
- Balthazar Baldi, répondit aussitôt Tim. Je pensais vous l'avoir dit…, avoua-t-il, confus.
- Tu devais être bien trop occupé à rédiger des lettres passionnées à ce cher Balthazar, à discuter du cours de l'Histoire des Sorciers, ce genre de choses…, plaisanta James.
- C'est fort probable, avoua Tim. Mais de toute façon, on se moque de son nom. Ce qui nous intéresse, c'est de pouvoir le rencontrer ! Alors, je lui dis que c'est d'accord ?
Harry échangea un bref regard avec Gaïa.
- Dis-lui que c'est d'accord, oui. Mais pas pour tout de suite. Disons… dans un mois. Qu'en penses-tu, Gaïa ?
Un mois, cela lui laissait le temps d'améliorer ses compétences en occlumancie. Selon Drago, c'était amplement suffisant.
Elle hocha donc la tête.
- Un mois, cela me semble être bon.
- Génial ! s'exclama Tim. Cela me laisse le temps de prévenir mon patron que je ne suis bientôt plus disponible… Bon, et maintenant, passons aux choses sérieuses. Qui vient, à part Gaïa, Harry et moi ?
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Harry soupira en se laissant tomber dans son fauteuil, dans le salon. Son bureau étant occupé par Gaïa, il ne pouvait plus y passer des heures, comme il avait eu l'habitude de le faire. Mais ce n'était pas grave. La table basse du salon était tout à fait propice au travail, elle aussi.
Il étala les divers parchemins qu'il possédait dans cette langue étrangère et les regarda, la main soutenant son menton.
Il en avait encore discuté avec Gaïa, dans l'après-midi. Pas des parchemins, non. Mais de leur signification. Ils avaient toujours cette impression de connaître la langue qui était inscrite dessus. Mais ils étaient incapables de la lire. C'était frustrant, énervant. Surtout pour Gaïa, même si Harry devait bien reconnaître qu'il avait de plus en plus de mal à ne pas penser à ceux-ci tous les jours, à n'importe quelle heure. Il avait envie de percer ce mystère.
Quelques petits coups furent frappés contre le carreau de la vitre à sa gauche. Il se retourna pour voir la chouette familiale, réclamant la chaleur de la maison. Comme toujours, il ne put lui résister. Tant pis si Nana n'appréciait pas la compagnie de l'oiseau, ou si Ginny lui faisait le reproche, le lendemain matin, de ne pas avoir nettoyé les plumes qu'aurait perdues Phaenom.
Il se leva donc, et la chouette, qui avait toujours préféré Harry aux autres membres de la famille, se posa sur son épaule, immédiatement. Harry retourna à sa place, une compagne en plus. Il gratta la chouette sur le haut du crâne, se souvenant avec nostalgie du geste qu'il effectuait avec son premier oiseau.
- Alors, tu n'avais pas envie de rester toute seule dans la volière, ce soir ? murmura-t-il. Je peux te comprendre. C'est toujours plus vide, sans les enfants…
Albus et Lily avaient un hibou pour eux deux, lorsqu'ils étaient à Poudlard. Le hibou avait en réalité plus d'affinités avec Albus, tout comme Nana était plus proche de Lily que des autres enfants Potter, mais ils avaient tous les deux l'habitude de prendre ce hibou pour le courrier. Jamais Lily n'aurait pris une chouette de l'école pour échanger des lettres avec ses parents.
- Tiens, je dois avoir quelque chose pour toi…, murmura Harry en fouillant dans sa veste.
Paume ouverte, il présenta quelques friandises qui traînaient toujours dans ses poches au volatile – la preuve qu'il avait des faiblesses. Bien trop gentil.
- Peut-être que tu vas m'aider à comprendre tout ça, toi… Non, évidemment, tu n'as pas d'accréditation en traduction de langues méconnues de tous, plaisanta Harry.
Il passa un moment à ne penser à rien, se préoccupant uniquement de sa chouette, qui appréciait de toute évidence ce moment. C'était ce genre de petits plaisirs, ceux de ne penser à rien, qu'affectionnait particulièrement Harry. Il sentait qu'il pouvait profiter réellement de la vie – ce qu'il n'avait pas fait au cours de son adolescence, trop occupé qu'il était à tenter de rester en vie. Un travail à plein temps, vu sa faculté à s'attirer des ennuis.
Toujours est-il que ce petit moment à ne penser à rien lui éclaircit les idées. Et lorsqu'il se pencha sur les parchemins, une fois encore, il fut pris d'un doute, se demandant s'il ne rêvait pas. Mais ce n'était pas le cas. Il sentait les serres de Phaenom qui s'enfonçaient dans sa robe, veillant toutefois à ne pas traverser le tissu et toucher la chair. Il sentait qu'il était bien réveillé.
Pourtant, ce qui se passait sous ses yeux aurait très bien pu n'être qu'un rêve.
Il déglutit, et se frotta les yeux. Mais non. Rien à faire.
- Je suis désolé, Phaenom, mais je crois bien que je vais te demander de travailler, ce soir…
Il attira à lui un morceau de parchemin, et écrivit quelques mots dessus à la va-vite. Puis, il donna le papier à sa chouette.
- Amène cela à Hermione. Et, surtout, ne reviens pas sans réponse.
Sa chouette ulula doucement, pour lui dire qu'elle avait compris le message. Puis, d'un battement d'ailes, elle s'échappa par la fenêtre qu'il venait de rouvrir.
Harry ne s'était jamais plaint du temps que mettait Hedwige à faire parvenir le courrier à ses destinataires. Mais il devait bien reconnaître que Phaenom était encore plus rapide. Aussi, lorsqu'il vit sa silhouette se découper dans le ciel moins de trente minutes plus tard, il ne fut presque pas surpris.
« J'espère que tu es prêt à subir ma colère et celle de Ron dès demain, Harry. Sache que certaines personnes dorment, à une heure du matin, et n'apprécient pas être réveillées par la chouette colérique de leur meilleur ami. Tu as de la chance de retrouver ton oiseau en entier, me demande de te dire Ron.
Enfin. Comme ta chouette ne m'a pas laissé le choix, voilà la réponse à ta question.
Oui, je sais à quoi tu fais allusion. C'est ce que l'on appelle la mémoire génétique. Le principe de base, c'est que les connaissances de nos ancêtres nous sont transmises par notre ADN. Laisse-moi te dire que cette idée est totalement farfelue, mais puisque tu tiens tant à avoir des précisions sur ce sujet…
C'est un concept que les Moldus adorent utiliser dans leurs œuvres de science-fiction – promets-moi de ne pas devenir le nouveau Brad Wright. Les Moldus ont déjà bien assez de séries télévisées ainsi.
Comme je te l'ai dit, le concept de base repose sur la transmission du savoir, générations sur générations. Apparemment, pour ce que j'en sais sur le sujet, ce n'est pas un don qui se développe des années plus tard. C'est quelque chose d'inné, que tu as dès ta naissance. Ceci dit, si tu n'es pas au courant de celui-ci, comment peux-tu l'exploiter ? Si c'est une voix, dans ta tête, qui te souffle les souvenirs de tes ancêtres, tu sais forcément qu'elle existe. Mais si tu te retrouves confronté à ce qui déclenche ta mémoire génétique des années après, peut-être qu'elle peut ne pas s'activer automatiquement.
Mais tout ceci n'est que théorique, nous sommes bien d'accord sur ce point ? On a déjà bien assez à faire avec la magie, pas la peine de rajouter de la science-fiction à nos vies.
Sur ce, merci de respecter le sommeil des autres.
Bonne nuit, Harry.
PS : Ta chouette est trop gourmande, et a vidé la moitié de nos réserves de friandises. »
Harry relut plusieurs fois la lettre d'Hermione. Quoi qu'en dise le scepticisme de sa meilleure amie, le concept de la mémoire génétique existait bel et bien.
Il venait de l'expérimenter à l'instant.
- Eh bien, Phaenom, es-tu prête à découvrir avec moi ce qui se cache derrière ces lignes ?
La chouette ulula une fois encore. Harry prit cela pour du consentement, et sourit largement.
- Très bien. Alors, nous sommes partis pour une longue lecture…
Aussitôt qu'il se plongea dans les parchemins, il réalisa que ce ne serait pas aussi simple que cela. La mémoire génétique était bien plus complexe que ce que laissait entendre Hermione, et ceux qu'elle citait n'avaient jamais été confrontés à la véritable mémoire génétique. Ce n'était pas simple. La mémoire ne nous revenait pas ainsi, d'un claquement de doigts.
Il dut prendre des feuilles de parchemin vierges, une plume, et plusieurs bouteilles d'encre avant de réussir à traduire un seul paragraphe. Des mots lui échappaient, des conjugaisons, des déclinaisons aussi. Et puis, il n'avait jamais été doué pour les langues étrangères. Hermione, avec sa connaissance des Runes, aurait peut-être pu l'aider, mais il aurait dû traduire, pour ensuite lui faire passer ses notes, et la tâche aurait été bien plus longue. Et, surtout, il doutait qu'elle apprécie de recevoir une seconde fois la visite de Phaenom dans la même nuit.
Il mit trois heures avant de traduire toute une page. Ceci dit, il avait traduit la plus intéressante. Elle concernait Gaïa. Enfin, ça, il venait de le comprendre à l'instant, puisque le prénom de la jeune fille n'était jamais mentionné.
Mais c'était d'elle dont il s'agissait.
Et contrairement à ce qu'elle croyait, elle n'était pas que l'Héritière de la Baguette.
- Oh, Merlin, souffla Harry.
Il regarda le plafond, son bureau se situant juste au-dessus de sa tête. Gaïa revêtait une importance bien plus grande que ce qu'ils avaient cru, et c'était pour cela qu'elle avait été la plus recherchée, depuis sa naissance. Mais alors qu'il pensait à cela, Harry réalisa autre chose.
- Si c'est la mémoire génétique qui me permet de lire cela…
Il se tut.
- Mais où est-ce que Tim nous emmène… ? murmura-t-il pour lui-même.
Il n'avait cependant pas le temps de réfléchir plus longtemps à la question. Il devait de toute urgence réfléchir à un plan. Et, surtout, il devait envoyer une lettre à Minerva McGonagall. Il devait absolument aller dans le parc de Poudlard.
Note d'auteur.
Bonjour la compagnie ! Comment allez-vous en ce début de semaine ?
Allez, je ne vais pas m'éterniser en note d'auteur (pour une fois !) et vais simplement vous dire que j'ai bien mis le point final à cette histoire. Certes, je dois rajouter des passages, mais dans les grandes lignes, cette histoire est terminée. Allez, avec un peu de motivation, on pourrait presque m'applaudir...
Bon, plus sérieusement. Je vous remercie tous pour vos reviews et j'espère que ce chapitre vous plaira aussi ! On n'oublie pas de remercier et de féliciter DelfineNotPadfoot qui est là semaine après semaine pour corriger mes écrits.
Et sur ce, je vous souhaite à tous une excellente semaine :).
(Bien sûr, s'il manque des deltas... dites-le moi !)
