La maison de Tsubomi était imposante, belle et haute de deux étages. Les murs reflétaient la lumière du soleil de leur couleur albâtre, soleil sur le point de disparaître derrière l'horizon. La toiture était faite de tuiles noires et le jardin resplendissait de splendides parterres de fleurs multicolores. Une allée de graviers menait à l'entrée de la demeure. Sur la droite, une petite fontaine trônait, et des oiseaux s'y désaltéraient paisiblement. La façade de la maison et le premier bout de jardin étaient magnifiques ; ils exposaient la richesse et le goût du luxe de la famille Kido.

Le terrain s'étendait encore derrière la superbe bâtisse : ses habitants disposaient d'une grande terrasse, et d'un jardin plus immense encore qui se perdait dans un labyrinthe d'arbres, de buissons et de fleurs, pourvu d'une magnifique belvédère blanche, que parcouraient quelques branches de lierre en s'enroulant joliement autour des piliers.

Tsubomi allait parfois s'y réfugier, s'asseoir sur le banc se trouvant sur un côté à l'intérieur, pour écouter de la musique tranquillement dehors. C'était d'ailleurs là qu'elle avait prévu d'aller, histoire de se détendre un peu... Elle venait d'arriver devant la porte d'entrée de sa maison, et souhaitait simplement se reposer et oublier le stress du lycée.

La jeune fille sortit ses clefs, déverrouillant la porte. Elle l'ouvrit doucement et entra, sans faire trop de bruit. Même chez elle, l'adolescente préférait ne pas être remarquée. Surtout chez elle... Dans un soupir, elle ôta ses chaussures et les rangea dans le placard prévu à cet effet, puis déposa sa veste sur le porte-manteau. Elle passa par le couloir pour aller mettre ses nouveaux vêtements à laver. En les déposant dans le bac à linge, elle sourit un peu. Ils étaient jolis. Finalement, elle avait bien fait d'écouter sa sœur. La jeune fille retourna ensuite dans sa chambre pour y déposer son sac de cours, discrètement pour ne pas être remarquée : elle n'avait pas spécialement envie de parler à quelqu'un. Mais la gouvernante, madame Tsukiyomi, une femme sèche et sévère que personne n'appréciait, la surprit. Dès que celle-ci vit l'adolescente, elle l'arrêta au passage.

"Mademoiselle Tsubomi ! Vous rentrez enfin !"

Tsubomi soupira en s'arrêtant. Il fallait que ce soit cette femme qui la repère. Elle parlait sur un ton plein d'orgueil et de bourgeoisie, qui exédait l'adolescente. Elle n'aimait pas du tout cette dame, malgré qu'elle l'ait élevée : elle était toujours à lui reprocher chacun de ses actes, quoi que la jeune fille fasse, c'était mal. Petite, elle en avait été blessée, car elle n'avait pas compris pourquoi cette femme ne la complimentait jamais. Maintenant qu'elle savait, elle n'y prêtait tout bonnement plus attention. Tout ce qui lui importait, c'était de pouvoir écouter sa musique tranquillement sans que cette vieille coincée ne vienne lui dire ce qu'elle avait à faire.

"Mademoiselle, je vous en prie, ôtez donc ces fils qui pendent de vos oreilles ! C'est une attitude si impolie ! Mon dieu, je savais bien que votre père aurait dû vous placer dans un établissement privé. Là-bas, vous auriez côtoyé des gens du même rang, et vous n'auriez pas toutes ces manies de voyou..."

Tsubomi soupira de nouveau, sans obéir. C'était reparti. La vieille femme se plaingait tout le temps du fait que l'adolescente se comportait comme quelqu'un de normal, comme tout le monde, au lieu d'agir en fonction de son "statut" de fille du plus riche de la ville. Celle-ci ne prenait même pas la peine d'écouter les reproches répétitives de cette médisante mégère, n'adhérant pas du tout à ces idées idiotes de rang social, de différences entre les gens selon leur fortune, ou tout autre principe du genre. Tout cela l'irritait.

Elle leva les yeux au ciel sous le nez de la gouvernante qui s'emporta encore plus, sa voix montant dans les aigus, et la contourna habilement pour s'enfermer dans sa chambre. Elle monta le volume de son IPod pour ne plus entendre que sa musique et s'autorisa un sourire. Enfin seule...

Elle s'assit sur son lit après avoir vérifié que la porte était bien verrouillée. La pièce, de taille classique pour une chambre, était parfaitement rangée. Ce n'était pas très étonnant, car à seize ans, Tsubomi n'avait pas besoin d'une tonne de jouets inutiles et enfantins. Même si elle l'avait voulu, l'éducation stricte de sa famille lui interdisait toute immaturité, la contraignant à se comporter en adulte dès qu'elle était capable de réfléchir comme tel. Heureusement, elle avait pu conserver de ses jouets d'enfant une unique peluche, un petit chat roux nommé Tache à cause d'une trace de feutre indélébile sur une de ses pattes. Elle le cachait à madame Tsukiyomi, car il était très important à ses yeux et qu'elle ne voulait surtout pas qu'il lui soit dérobé. Tous les matins, en se réveillant, elle le dissimulait dans son placard en-dessous quelques vêtements, après l'avoir serré contre elle toute la nuit. Il était le seul reste de son enfance, dont elle n'avait que des souvenirs tristes, alors elle le gardait jalousement pour elle toute seule et très précieusement.

Tsubomi observa son sac de cours quelques secondes, jeté dans un coin de la pièce lorsqu'elle était entrée. Il lui semblait bien que le professeur d'anglais avait donné quelques devoirs... Elle aimait bien cette matière, et était même douée ; mais l'ennui prenait très vite le dessus en cours alors elle ne suivait pas vraiment. Elle soupira. Tant pis. Tout ce dont elle avait besoin, c'était de se détendre un peu sous la belvédère avec sa musique. De temps en temps, la jeune fille empruntait un livre ou deux à la bibliothèque, lorsque l'envie lui en prenait... Ces temps-ci, elle manquait de sommeil et de concentration, aussi préférait-elle laisser les ouvrages à leur emplacement. Peut-être que le plaisir de lire la pousserait à aller en chercher un tout de même dans quelques jours. Pour l'instant, elle voulait sortir un peu dans son jardin.

Il y avait néanmoins un problème : si la gouvernante la surprenait, l'adolescente se ferait sûrement réprimander. Peut-être même serait-elle emmenée devant son père pour répondre de ses actes... Tsubomi préférait éviter cette éventualité. Son géniteur était un chef d'entreprise débordé, aussi dur et méchant en affaires qu'au sein de sa propre famille. La jeune fille ne voulait pas penser à ce qu'il lui dirait dès qu'il daignerait avoir une conversation avec elle. Parce qu'en plus d'être le père le plus exigeant et tyranique qui soit, il ne s'était jamais occupé d'elle ; et les seules fois où il se souvenait qu'il avait une seconde fille il passait son temps à la renier et la dénigrer. La belle-mère de la jeune fille avait exactement la même mentalité, comme tous le personnel de la maison, et leurs entourages respectifs.

Tsubomi avait appris à ne plus s'en soucier. Certes cela lui faisait toujours mal de se sentir seule, de voir les autres la regarder avec dégoût, mais elle savait faire semblant. Elle conservait sans cesse un visage dénué d'émotion et feignait de ne pas écouter lorsque quelqu'un parlait d'elle, en bien ou en mal.

La jeune fille réfléchit un moment. Si elle sortait par la grande porte en passant par le couloir, elle se ferait instantanément stopper par la gouvernante ou une des trois femmes de ménage. Elle fixa le mur de sa chambre, celui qui avait une fenêtre donnant sur le jardin, en quête d'une idée... Bien sûr, la fenêtre ! Elle n'était jamais verrouillée, et personne ne la verrait si l'adolescente passait par ici... Elle sourit.

Discrètement, sans faire de bruit, Tsubomi se leva et ouvrit sa fenêtre. Son IPod et son téléphone étaient dans sa poche, elle n'avait besoin de rien d'autre. Elle se glissa dehors. Une brise souffla dans ses longs cheveux agréablement. Satisfaite, elle se cacha dans une allée de buissons assez épais et se faufila furtivement dans le long dédale de jolis géraniums bleus tant apprécié par sa belle-mère, jusqu'à la belvédère. Entre les plantes et l'édifice, il y avait un petit espace d'une dizaine de mètres qu'aucun arbre ou buisson ne masquait. Tsubomi croisa les doigts pour ne pas qu'on la repère et courut. Elle fonça jusqu'à la belvédère, s'y cacha, attendit quelques secondes ; mais comme personne ne semblait l'avoir remarquée, elle soupira de soulagement et s'assit sur le banc installé sur un côté. The Fray commença à chanter alors qu'elle mettait ses écouteurs dans ses oreilles, et elle se détendit instantanément, fermant les yeux et souriant de plaisir.

Les instants bénis où elle pouvait fuir le stress, être elle-même, étaient vraiment rares. Entre l'effervescence monstrueuse de la ville, du lycée, et les pressions médiatiques que subissaient sa famille - son père étant un grand business man - elle n'avait que très peu de moments pour elle. Sans compter la pression qu'il mettait sur sa sœur et elle pour qu'elles soient des filles parfaites, à son image... La première de ses enfants s'en sortait merveilleusement bien : toujours la meilleure de sa classe, obéissante, distinguée, elle était destinée à un grand avenir et faisait des études de droit. Tsubomi, elle, avait toujours été plus attirée par l'art, la littérature, la musique ; elle adorait la philosophie et plus particulièrement les idées de liberté, de rébellion, d'égalité... Son père aurait voulu lui instaurer au contraire l'obéissance et la différence de rang entre les gens, ainsi que l'art de la politique, mais elle n'avait jamais adhéré à ces principes. Depuis toute petite, elle était aventurière, rebelle, ivre de liberté, ce qui avait le don d'exaspérer les membres de sa famille. Tant et si bien que tous avaient fini par ne plus la considérer comme telle : Tsubomi Kido était devenue Tsubomi. Dès qu'ils pouvaient éviter de parler d'elle, ils ne se gênaient pas pour le faire. Elle n'existait plus que dans l'ombre, et était considérée comme la honte de la famille, l'enfant ratée, celle qui n'aurait jamais dû naître.

Sa sœur était issue du premier mariage de monsieur Kido. Ce mariage avait duré quelques années, mais malheureusement il fut brisé par l'arrivée d'une autre femme dans la vie du riche business man : la mère de Tsubomi. Il avait divorcé et commencé une nouvelle vie avec elle, et puis un jour elle était tombée enceinte... Et là tout s'était écroulé pour lui. Les médias en avaient fait tout un scandale, ils avaient révélé le passé peu glorieux de la mère de Tsubomi - elle avait été mêlée à une affaire de prostitution dans le passé, mais aucune charge n'avait été retenue contre elle faute de preuves. Lui qui était si fortuné, si distingué, il ne pouvait supporter un tel affront. Alors il avait commencé à boire, il était devenu violent... Après l'avoir battue, insultée, brisée, il l'avait quittée et était reparti vivre avec son ex-femme. La pauvre mère battue et abandonnée ne s'en était jamais remise. Son amour pour sa petite fille l'avait sauvée pendant les premières années ; mais lorsque son père avait entamé des procédures pour arracher l'enfant à sa mère, cette dernière n'avait pas supporté et s'était suicidée. Tsubomi, alors âgée de cinq ans, était partie vivre chez son père. Elle n'avait pas compris à l'époque. Elle était heureuse de connaitre enfin son géniteur. Mais tout de suite, elle avait senti un immense froid de la part des habitants de la maison ; tous, même son père, la considéraient comme une aberration. "Elle n'aurait pas dû venir au monde", "elle est le fruit d'une terrible erreur", tels étaient les mots que la petite avait toujours entendus. Son enfance n'avait pas été normale. Sa mère, malgré tous ses problèmes d'argent, sa dépression, elle l'avait aimée, elle s'était toujours occupée d'elle, mais ici... Ici, dans cette maison vide et froide, pleine d'artifices et de richesse, pleine de fausseté et de mensonges, Tsubomi n'avait pas sa place. Elle ne l'avait jamais eue et elle ne l'aurait jamais. Elle serait toujours seule.

Une pluie drue tombait maintenant, mais la jeune fille s'était endormie sur le banc dans la belvédère. Celle-ci n'était pas vitrée, aussi les vêtements de Tsubomi commençaient à prendre l'eau, ses cheveux aussi... Ses écouteurs diffusant leur musique, elle n'entendait pas la pluie et ne sentait pas l'humidité de l'air et la froideur des gouttes d'eau sur sa peau et ses habits. Heureusement, le toit de l'édifice la protégeait en grande partie de l'averse, mais pas assez pour qu'elle soit épargnée. Son corps commençait à geler sur place. Un courant d'air glacé finit par la réveiller en sursaut, et lorsqu'elle comprit qu'elle était restée trop longtemps dehors, elle jura intérieurement. Elle réalisa que son visage et ses épaules étaient trempés, et qu'elle avait terriblement froid. Personne n'était venu la chercher. Tout le monde s'en moquait.

Sûrement que personne n'avait dû se rendre compte qu'elle était sortie. D'une certaine façon, il valait mieux que ce soit le cas... Elle aurait eu droit à un véritable sermon. Son père, la gouvernante, sa belle-mère, tous l'auraient encore insultée, dénigrée, et puis elle serait encore partie se réfugier dans sa chambre pour pleurer, en claquant la porte. Leurs disputes se déroulaient toujours selon le même schéma.

Tsubomi soupira. Elle commençait à trembler, bien qu'elle se soit relevée et qu'elle ne reçoive plus les gouttelettes de pluie. Elle devait traverser le jardin en sens inverse pour rentrer, et, vêtue d'un simple sweat et d'un jean, elle finirait trempée. Mais cela valait mieux que de rester ici à grelotter...

Elle rajusta ses écouteurs, soupira et fonça sous la pluie pour retrouver sa petite chambre. La soirée s'annonçait orageuse.

/ Ce second chapitre est terminé ! owo Dans celui-ci je ne parle que de Tsubomi, son passé, mais dans le prochain il y aura du KanoKido, promis ! Et pour un ami Seto, ce dernier va également faire une apparition, ainsi que Mary. À samedi ou dimanche prochain ! ^^ /