Tsubomi se sentait épuisée d'avoir mal dormi, et peut-être un peu nauséeuse, mais elle n'en dirait rien, tant pis. Elle préférait éviter les ennuis... Il fallait juste qu'elle mange un peu, et elle se sentirait mieux.
Justement, c'était l'heure de la pause déjeuner. Les adolescents se pressaient en masse pour entrer dans le réfectoire, et les adultes censés les encadrer étaient surpassés par le nombre. Ils criaient pour que les élèves se calment, eux hurlaient encore plus fort pour qu'on les laisse passer. Le bruit ainsi créé ressemblait fort à celui d'une meute d'animaux enragés se disputant un bout de viande ou de territoire. Tsubomi les trouvaient stupides et énervants. Manger dans le même espace fermé et bruyant qu'eux lui donnait mal au crâne... Tous les jours, elle apportait son plateau repas cuisiné par ses soins et s'isolait à l'autre bout de la cour, à l'ombre, ses écouteurs dans les oreilles. Aujourd'hui, il pleuvait un peu, mais l'année dernière avait été fabriqué un abri, une sorte d'immense toit, le long d'un côté entier de la cour ; c'était en dessous que la jeune fille s'était réfugiée. Sa musique dans ses oreilles, assez fort pour ne plus entendre le brouhaha du lycée, elle observait les gens. Elle faisait souvent ça. Analyser leur comportement, leurs réflexes face à toutes sortes de situations, ou s'imaginer tout ce que la personne avait vécu pour être ce qu'elle était. Tsubomi se sentait tellement coupée du monde parfois qu'elle tentait de se rapprocher des individus qu'elle épiait en se trouvant des points communs dans leurs réactions. Par exemple, si quelqu'un agissait comme elle face à quelque chose de triste, elle se sentait plus proche de lui car elle pouvait en quelque sorte comprendre ce qu'il ressentait. Et puis quelque part, cela l'aidait à se connaître elle-même. Quoi de mieux pour savoir en quoi consiste la nature humaine que d'étudier les réactions de chacun ?
La jeune fille alluma son téléphone et vit qu'il était presque l'heure de retourner en cours. Elle se dépêcha d'avaler les dernières bouchées de son déjeuner, puis rangea ses affaires et glissa son écouteur dans sa manche comme d'habitude. Elle devait aller en mathématiques, une des matières qu'elle aimait le moins. Le cours allait encore être des plus ennuyants... Elle soupira en se disant que de toute façon, sa musique l'accompagnerait durant toute l'heure, et qu'après elle pourrait rentrer chez elle. D'un pas peu énergique, elle se dirigea vers le bâtiment principal du lycée en poussant un soupir résigné.
... owo ... owo ... owo ... owo ...
"Mademoiselle Kido, je ne sais plus quoi faire dans votre cas."
Tsubomi était debout devant le bureau de son professeur, et l'écoutait à peine en regardant par la fenêtre. C'était la fin du cours, les élèves étaient déjà sortis de la salle de classe, sans se soucier d'elle.
"Est-ce que vous dormez suffisamment chez vous ? À quelle heure vous couchez-vous ?"
Tsubomi n'écoutait pas.
"Je suis vraiment étonné de votre comportement irrespectueux et irresponsable, étant donné que vous êtes la fille d'un homme aussi distingué que monsieur Kido ! Ne vous a-t-il pas éduqué, appris le respect ? Ne devriez-vous pas être sage et attentive en son honneur ? Mademoiselle, je vous parle !"
La jeune fille daigna enfin tourner la tête vers lui. Ses yeux étincelèrent de colère et elle retint une réplique cinglante. Elle brûlait d'envie de hurler et de lui dire de se taire, qu'il ne savait rien, comme tous les autres... Ses jambes et ses lèvres tremblaient de rage, elle serrait les poings, en sachant très bien que ce serait parfaitement inutile. Son père était comme un dieu pour tous ceux qui le connaissaient, de près ou de loin, ses seuls ennemis étant ses concurrents en affaires. Alors tenter de l'incriminer auprès de tous ces idiots l'idôlatrant ne servirait à rien. Elle se força doucement à se calmer, en prenant une grande inspiration. Ses yeux plongèrent dans ceux de son professeur et elle lâcha d'un ton parfaitement neutre :
"Je suis désolée. Cela ne se reproduira plus, monsieur."
L'homme soupira. Il baissa la tête et réfléchit un moment, puis haussa les épaules.
"Très bien, je vous crois. Je sais que votre famille est très occupée et je ne voudrais pas les ennuyer. Mais j'appellerai tout de même chez vous pour les avertir de cet écart."
Tsubomi se crispa mais ne répliqua pas.
"Très bien. Au revoir, monsieur."
"Couchez-vous tôt." conseilla ce dernier.
Tsubomi sortit sans répondre, et poussa un long soupir. Il fallait que cet imbécile ignorant avertisse son père. Elle se moquait de ce que celui-ci allait pouvoir lui dire, elle en avait pris l'habitude, mais elle préférait autant qu'il oublie qu'elle était sa fille et évite de lui parler. À chaque fois il l'humiliait de toute façon... Tout allait mieux quand il l'ignorait simplement. C'est ce qu'il aurait toujours dû faire.
Dans les couloirs, il n'y avait plus personne. Les élèves étaient déjà sortis, ou tous dans leurs salles de classe respectives. La jeune fille se dit qu'au moins elle n'aurait pas à pousser tout le monde aujourd'hui. Elle lança sa musique depuis son IPod et mit ses écouteurs dans ses oreilles, tout en descendant tranquillement les escaliers. Seule. Le bruit de ses pas résonnait sur le sol carrelé sur le rythme de la chanson qu'elle écoutait, accompagnant la batterie en marquant les temps. Arrivée au rez-de-chaussée, elle rencontra plus de monde mais pas de masse, aussi elle pût passer sans trop de mal et arriver dans la cour. Elle la traversa jusqu'au portail, près duquel s'attardaient une bonne trentaine de lycéens qui discutaient par groupes de cinq ou six, mais encore une fois ils étaient moins nombreux qu'il y a quelques minutes juste après la sonnerie. Elle sortit en augmentant le volume de sa musique alors que les bruits de la ville arrivaient à ses oreilles : les gens, les voitures... La jeune fille leva la tête pour observer un peu les étudiants qui bavardaient entre eux. Ils avaient tous l'air heureux du retour du printemps. En hiver, les gens avaient l'air plus fatigués, ils s'énervaient plus vite que de coutume, mais au printemps ils paraissaient pour la plupart apaisés et sereins. Tsubomi adorait cette saison. Loin de l'effervescence excessive et la canicule de l'été, elle n'était pas aussi triste que l'automne ou l'hiver ; c'était une saison calme, symbole de la renaissance de la végétation, pendant laquelle les températures aux alentours de vingt degrés celsius étaient très agréables.
Tous les adolescents avaient une expression détendue sur le visage, et Tsubomi se sentit en quelque sorte proche de chacun d'eux en cet instant. Ils vivaient sûrement une vie heureuse, même si tous leurs petits malheurs les persuadait du contraire ; et la jeune fille les enviait tous un peu. Elle aurait tellement aimé un quotidien plus simple pour elle aussi.
Un des groupes était uniquement constitué de filles. Elles gloussaient toutes, et Tsubomi devina qu'elles parlaient de garçons. L'une d'entrés elles éclata de rire très bruyamment, et se jeta dans les bras d'une autre... Du moins c'était ce que pensait l'adolescente avant de reconnaitre le visage avec stupéfaction.
Il avait des cheveux blonds, des yeux dorés, un sourire espiègle et aguicheur.
La jeune fille s'immobilisa lorsqu'elle le vit. Que faisait-il là ? Il ne faisait pas ses études dans ce lycée... Il n'était tout de même pas venu la suivre de nouveau ? Non, impossible. Il ne savait rien d'elle, et sûrement pas le nom de son établissement scolaire.
La fille qui avait ri tout à l'heure se serrait contre lui avec passion, un bras du garçon entourant ses épaules. Tsubomi réfléchit et se dit qu'il était sûrement son petit ami. Cette fille était scolarisée ici, donc il était logiquement venu pour la voir. Ça tenait la route. Se sentant soudainement stupide, elle soupira et reprit sa route, en prenant cependant garde à ne pas passer trop près du groupe. Autant ne prendre aucun risque, et puis les rires idiots des lycéennes lui cassaient les oreilles. Le garçon sembla ne pas la voir, et tant mieux. Elle avait sûrement très bien analysé son caractère : il flirtait avec toutes les filles qu'il rencontrait sans même penser à vraiment les aimer, juste pour se prouver à lui-même qu'il avait un grand pouvoir de séduction, ou tout simplement pour s'amuser. Elle n'adhérait pas spécialement à ce genre de comportement, mais ne le méprisait pas pour autant. À vrai dire, elle s'en fichait. Le seul but dans lequel elle analysait les gens était de mieux comprendre la nature humaine, les raisons qui les avaient conduits à adopter un caractère ou un autre ne l'intéressait pas. Pas plus que les individus en eux-mêmes.
Elle était à quelques ruelles du lycée maintenant, et ralentit un peu son rythme de marche. Elle n'était pas vraiment pressée de rentrer, en sachant que son père voudrait sûrement "discuter" avec elle de sa petite sieste de tout à l'heure. Tsubomi poussa un long soupir, résignée.
Elle baissa les yeux vers ses pieds en marchant et vit que son lacet gauche était défait. Par sécurité pour ne pas tomber, elle se baissa et le noua de nouveau. Alors qu'elle s'apprêtait à se relever, elle sentit une présence et leva la tête. Un cri de surprise lui échappa et elle tomba dans un mouvement brusque de recul lorsqu'elle reconnut le visage de Shuuya, penché vers elle, avec toujours cette immense sourire sur le visage. Surpris lui aussi, il fit un pas en arrière en se redressant ; mais quand il réalisa que Tsubomi était par terre, assise, les muscles des épaules contractés et sous le choc, il ne pût se retenir et éclata de rire.
La jeune fille lui jeta un regard noir, et, horriblement embarrassée, s'écria sur un ton indigné :
"Mais ça va pas ? Qu'est-ce que tu fais là, tu me suis ?"
Le garçon peinait à réfréner ses éclats de rire. Il tenta de répondre mais ce qu'il dit fut incompréhensible, ce qui eut pour effet de renforcer encore son hilarité, devant une Tsubomi de plus en plus vexée. Elle se releva, un peu énervée, et repartit en soupirant mais Shuuya la rattrapa et lui saisit le bras. Il avait réussi à se calmer un peu face à la réaction de la jeune fille.
"Non, attends ! Je suis désolé..."
Son sourire se fit un peu plus sincère. L'adolescente poussa un nouveau soupir, et lui redemanda pourquoi il la suivait, d'un ton neutre comme d'habitude.
"Et toi, pourquoi tu m'évites ?" rétorqua Shuuya.
Il avait de nouveau cette expression espiègle sur le visage, mais cette fois Tsubomi ne se laissa pas impressionner.
"Réponds."
"Je te l'ai déjà dit. Je veux te connaître, tu m'intrigues."
La jeune fille haussa un sourcil, et son visage indiqua clairement qu'elle ne le croyait pas. Le garçon rit un peu.
"Je t'ai vu passer et je t'ai reconnue, alors je suis revenu te parler." expliqua-t-il. "Je suis sérieux, tu sais."
"Et ta petite amie ?" se défendit la lycéenne. "Elle s'en fiche ?"
Shuuya haussa un sourcil, surpris et perplexe.
"Ma quoi ? Oh, tu veux parler de cette fille..."
Tsubomi le regarda sans comprendre, méfiante.
"Je ne sors pas avec elle. Pourquoi, au fait ? Ça te dérangerait ?"
"Quoi ?"
La jeune fille eut un mouvement de recul, détachant son bras de l'emprise du garçon. Lui sourit encore plus, les yeux pleins de malice.
"Je plaisante."
Elle lui jeta un regard glacial.
"J'espère pour toi."
Tsubomi reprit sa marche. Comme elle s'y attendait, Shuuya la suivit ; il la rattrapa de nouveau et avança à ses côtés. Ils marchèrent tous deux en silence, lui tranquillement, les paumes derrière le crâne dans une posture détendue ; elle crispée, avec ses écouteurs dans les oreilles et ses mains enfoncées dans ses poches. Il l'observait en s'amusant de son attitude. Jamais il n'avait vu personne être aussi mal à l'aise lors d'une simple conversation. Shuuya avait envie d'en savoir plus sur elle, et relança la conversation.
"Qu'est-ce que tu écoutes ?" s'enquit-t-il.
"Thousand Foot Krutch."
"Ce groupe est cool." sourit le garçon. "Ils ont de très beaux textes. Dis, quelle est ta couleur préférée ?"
"Violet. Et toi ?"
"Gris. Et ton âge ?"
"Seize ans."
"Moi presque. Le 10 mai. Ton anniversaire, c'est quand ?"
"Le 2 Janvier. Pourquoi toutes ces questions ?"
Shuuya soupira.
"Mais pour te connaître, pour quelle autre raison est-ce qu'on pose des questions ?"
Tsubomi ignora cette dernière demande.
"Tu sais déjà qui je suis, j'imagine..." grommela-t-elle. "Ta copine a dû te le dire."
"Elle m'a dit qui était ton père, pas qui tu étais." répliqua son interlocuteur.
Il sembla soudain apercevoir quelque chose au détour d'une rue, et s'arrêta en plissant les yeux. La jeune fille le dévisagea.
"Qu'est-ce qui se passe ?"
Sans répondre, Shuuya sourit et lui prit la main. Il se mit à courir, entraînant Tsubomi, et lança par dessus son épaule :
"Viens. Je vais te présenter un de mes amis !"
"Attends !"
Surprise, la lycéenne le suivit tant bien que mal malgré le poids de son sac - elle remarqua d'ailleurs que Shuuya n'en portait pas - et ils arrivèrent tous les deux à la hauteur d'un couple d'adolescents d'à peu près leur âge, un garçon et une fillette. Lui était grand, brun, vêtu d'une combinaison verte, il avait une expression joyeuse et énergique ; et elle était au contraire petite, avait les cheveux blond très clair et d'étranges yeux rouges, et se cachait timidement derrière le garçon tandis qu'il lui caressait gentiment les cheveux. Il sourit à l'arrivée du blond et l'interrogea malicieusement du regard. Shuuya regarda Tsubomi, et rit.
"Quoi ? C'est mon amie. Tsubomi, je te présente Kousuke, mais tout le monde l'appelle Seto. C'est son nom de famille."
"Salut." lança Tsubomi d'une voix neutre qui traduisait une légère timidité.
"Enchanté de te connaître !" s'exclama gaiement le brun.
Shuuya reprit : "Ah, et cette petite recroquevillée derrière lui s'appelle Mary. Elle est très timide et maladroite, mais elle est gentille..."
Kousuke l'incrimina du regard.
"Kano... Mary est une fille adorable. Et puis tu vas la vexer..."
La petite gonfla les joues en s'accrochant à la combinaison de Seto de ses petites mains. Elle semblait en effet piquée des réflexions du nouvel arrivant, les sourcils froncés et les lèvres pincées. Tsubomi esquissa un semblant de sourire. Elle était toute petite, et pourtant dans ses yeux braqués sur Shuuya brillaient un tas de répliques cinglantes qu'elle se gardait de dire. La jeune fille s'approcha et se pencha un peu vers elle.
"Salut, moi c'est Tsubomi Kido. Je ne connais pas bien cet idiot," commença-t-elle en désignant le blond, "mais j'aurais tendance à ne pas me fier à ce qu'il dit. Je jugerai par moi-même."
Tsubomi eut un rictus moqueur peu prononcé, presque invisible. Mary la fixa un moment sans comprendre, puis sourit. Elle se présenta à son tour d'une petite voix claire et pure :
"J-je m'appelle Mary... Kozahura."
Kousuke les coupa en regardant Shuuya.
"Désolé, mais on ne va pas pouvoir rester. On allait au parc, Mary veut faire un tour de grande roue..."
Le garçon fit la moue.
"Ah... Tant pis, on passera du temps tous ensemble une prochaine fois."
"Ouais. Salut !"
"Bye."
Le brun prit la petite fille sur ses épaules et ils partirent tous deux en direction du parc. Shuuya regarda Tsubomi avec un sourire.
"Tu comptes dans le « ensemble » tu sais."
Surprise, elle le regarda.
"Ah..."
Le garçon lui lâcha la main. L'adolescente se rendit compte qu'il l'avait tenue jusqu'à présent et rougit, gênée. Elle fourra son poing dans sa poche en pinçant les lèvres.
"C'est ici que je te laisse..." soupira le garçon. "J'habite dans ce bâtiment."
L'immeuble en question était parfaitement classique, écru, haut de quatre étages. La jeune fille hocha la tête sans aucune émotion.
"Ok."
"Hey, Tsubomi."
"Oui ?"
"À demain."
Shuuya sourit, de ce sourire espiègle qui le caractérisait tant.
"...Si tu le dis." finit-elle par répondre.
La lycéenne fit demi-tour avec un léger signe de la main en direction du garçon, et prit le chemin de sa maison.
Voilà une journée qui sortait de son ordinaire...
/ Hey ! J'ai terminé ce chapitre, enfin ^^ Il est un peu différent de ce que j'avais prévu au départ, mais finalement, il est bien aussi comme ça. owo Du moins j'espère ! Bonne lecture, et à la semaine prochaine ! o/
Note : les "... owo ..." signifient qu'un laps de temps s'est écoulé entre le moment où Kido se dirige vers le lycée et celui où son prof lui parle. J'ai été forcée de mettre des "owo", ma tablette n'acceptait pas les points tout seuls x) Bref pardon pour cette étrange coupure en plein milieu du texte... /
