Lorsque Tsubomi ouvrit la porte de son immense maison, anxieuse à l'idée que son professeur ait appelé son père pour se plaindre d'elle, la jeune fille perdit tout espoir de passer inaperçue. Dans la vaste entrée lumineuse et décorée de célèbres œuvres de la demeure se tenait madame Tsukiyomi, bras croisés, crispée, son air mesquin habituel bien ancré sur son visage, qui l'attendait. L'adolescente s'apprêtait à rentrer mais elle stoppa net sa marche. Un soupir s'échappa de ses lèvres alors que se dessinait un sourire méchant sur celles de la gouvernante. Elle la toisa de la hauteur de ses escarpins à talons, qu'elle portait toujours, et lui demanda, moqueuse :

"Vous vous doutez de la raison de ma présence ici, à vous attendre, malgré les nombreuses autres choses plus importantes dont je dois m'occuper, j'imagine ?"

Tsubomi ôta ses écouteurs un par un, lentement. Elle sortit son IPod de sa poche et l'éteignit, puis enroula le fil autour, au ralenti. Elle ignora royalement la gouvernante, qui la regarda faire, piquée, en sentant une grande irritation monter en elle. La jeune fille savait à quel point elle détestait qu'on se moque d'elle et prenait un malin plaisir à l'humilier... Même si ce petit jeu ne durait jamais très longtemps. Car si la gouvernante n'impressionnait pas du tout l'adolescente, certaines personnes détenaient les cartes capables de la forcer à se soumettre aux règles, aussi contraignantes soient-elles.

Madame Tsukiyomi, à bout de nerfs et n'en pouvant plus de cette provocation, poussa soudainement un cri de rage, contenu, mais qui fit quand même sursauter Tsubomi. Elle se concentra pour ne pas flancher et continua lentement d'enrouler le fil de ses écouteurs autour de son IPod, désireuse de faire payer son arrogance à la gouvernante ; jusqu'à ce que celle-ci s'avance vers elle pour le lui prendre. D'un geste vif, elle évita la main tendue de la femme et se dressa pour la regarder dans les yeux, d'un regard si haineux qu'il la fit hésiter pendant une seconde. Tsubomi en profita pour tenter de la contourner et s'enfuir ; mais son adversaire, plus rapide, lui saisit le bras fermement et serra de toutes ses forces, lui enfonçant ses faux ongles dans la peau. Surprise, l'adolescente laissa échapper un cri, avant de grogner de douleur en sentant une goutte de sang perler de son bras. Elle tenta de se dégager, devinant les intentions de la femme, mais celle-ci ne lui en laissa pas le temps et la bouscula à coup de pied pour l'emmener jusqu'au bureau de son père. Tsubomi eut beau se débattre, rien n'y fit : la gouvernante frappa à la porte et une voix grave, sèche, froide, gronda un menaçant "Entrez." La jeune fille, vaincue, cessa de se débattre, telle une proie qui, une fois attrapée et croquée, se laisserait tuer par un prédateur de toute façon trop puissant. Elle soupira et ferma les yeux alors que la porte s'ouvrait sur une pièce sombre, dont les volets étaient fermés, éclairée à la lumière d'une unique lampe de bureau. Du peu qu'on en voyait, elle semblait propre ; mais de nombreux papiers en tout genre jonchaient le sol et le bureau placé dans un coin, en face de la bibliothèque elle aussi très mal rangée. On pouvait également apercevoir, derrière un dossier, une assiette sale et des couverts.

Enfin, assis derrière le grand bureau de chêne massif magnifiquement sculpté, se tenait un homme à la carure impressionnante, les épaules carrées, en costume cravate. Son visage était sévère, il n'inspirait que la crainte ; ses yeux noirs semblaient transpercer froidement chaque malheureux qu'ils fixaient et ses sourcils drus renforçaient la dureté de ses traits. Le visage de cet homme était si sombre et tendu que jamais le moindre petit sourire n'avait dû l'éclairer, fût-ce dans sa plus tendre enfance.

"Monsieur, c'est encore elle ! Elle a essayer de s'enfuir, elle m'a prise pour une idiote, mais je l'ai eue ! Je la tiens !"

Elle rit méchamment en secouant le bras de Tsubomi. Ses ongles s'enfonçaient de plus en plus dans sa chair et la jeune fille ne pût retenir une plainte.

"Vous me faites mal !"

La gouvernante s'apprêtait à répliquer qu'elle le méritait, mais le père de la jeune fille fut plus rapide. D'une voix calme, posée, il ordonna à son employée de lâcher sa fille. Même en parlant si doucement, ses mots couvrirent les reproches, sonores, de la gouvernante. Celle-ci, un peu surprise, le regarda et sfronça les sourcils.

"Mais enfin, voyez comme elle manque de respect à tous ! Et surtout à moi ! Je..."

"Taisez-vous." coupa simplement l'homme. "Et sortez, je vous prie."

Choquée, madame Tsukiyomi écarquilla les yeux, des yeux ronds de femme qui ne supporte pas de recevoir un simple ordre, même de son patron. Sa bouche ouverte sur des mots inaudibles, son ego lui intimait d'argumenter encore ; mais elle ne tenta pas de s'opposer à monsieur Kido. Doucement, comme si elle peinait à réaliser qu'elle se soumettait - devant Tsubomi, qui plus est - elle se retira du bureau en fermant la porte. Le choc sur le sol de ses talons qui s'éloignaient fut le seul bruit audible dans la pièce alors que les deux personnes restantes se faisaient face. Tsubomi serrait son bras écorché de sa main, recouvrant les cinq plaies plus ou moins profondes que les ongles de la gouvernante lui avaient laissées dans la peau ; tandis que son père, lui, saisissait un stylo pour écrire sur un document en l'ignorant totalement. La tension dans la pièce était palpable. On aurait dit que le temps lui-même s'était arrêté, afin de laisser planer un suspense plus que pesant sur l'adolescente. Ses jambes se mirent à trembler un peu, alors que la douleur et le stress se mêlaient en elle pour créer de la peur. Le bruit du stylo qui grattait la feuille de papier était insupportable, comme amplifié au creux de son oreille, et il ne semblait pas vouloir s'arrêter. En cet instant, la jeune fille aurait donné n'importe quoi pour pouvoir allumer son IPod et se rassurer grâce à sa musique familière et protectrice...

Le stylo s'immobilisa soudain. Un silence de mort s'abbatit, et la jeune fille aurait été incapable de dire si cela était plus agréable que le bruit ou encore pire. Son père, toujours sans lui adresser le moindre regard, rangea son stylo et ses feuilles dans des tiroirs puis se fit un peu de place sur son bureau, pour y poser doucement ses deux mains, à plat. Enfin, après plusieurs minutes interminables, il leva la tête vers sa fille.

Son regard glacial transperça l'adolescente qui frissonna sans pouvoir s'en empêcher. Ses jambes étaient maintenant tellement faibles qu'elle était persuadée qu'elle allait tomber. Mais son géniteur ne recevant jamais personne dans cette pièce, il ne s'y trouvait qu'une unique chaise : la sienne. Aussi Tsubomi se fit force pour se maintenir debout.

Le visage de l'homme assis devant elle n'affichait aucune expression particulière, à part un désintérêt profond et un certain dégoût envers celle qui se tenait en face de lui. Elle ne méritait même pas de faire partie de sa famille, elle qui ne faisait que nuire à sa réputation. Et voilà qu'elle venait une fois de plus lui causer des problèmes. Il en avait assez de son caractère rebelle, jamais elle ne daignait obéir. Elle tentait toujours de se faire remarquer de la plus mauvaise manière, et le couvrait de honte à chaque fois. Les rumeurs allaient vite lorsqu'elles concernaient un homme aussi influent que lui. C'est fou comme les gens se déchaînaient, jalousie et méfiance hurlant en eux, contre ceux qui les surpassaient...

"Tu sais pourquoi tu es ici."

Sa voix résonna dans la pièce, faisant sursauter Tsubomi. Malgré la peur qui lui tiraillait le ventre, elle parvint à rester concentrée et ne pas trembler. Elle répondit calmement :

"Je sais."

Son père la toisa. Il pouvait sentir la crainte dans le regard de sa fille, même si elle s'obstinait à cacher ses émotions.

"Qu'as-tu à dire ?" demanda-t-il.

"Rien."

Tsubomi tremblait de tous ses membres. Si la discussion paraissait classique, il n'en était rien : car la colère contenue de son père risquait d'éclater à tout instant. Elle aurait préféré qu'il lui crie dessus, en fait. Elle se serait sentie mieux que maintenant, devant lui qui semblait si calme, alors qu'elle devinait très bien qu'il allait s'énerver tôt ou tard. Pourquoi la torturer ainsi ? Autant lui hurler dessus tout de suite, cela épargnerait son temps...

"Rien." répéta-t-il, lentement, menaçant. "Tu ne regrettes pas ? Tu ne t'excuses pas ?"

Tsubomi sentit que le moment était venu pour la dispute d'éclater. Elle inspira profondément et répondit d'une voix faible :

"C'est inutile. Vous savez que ce ne sera pas sincère, que je m'en fiche, et ce n'est pas cela qui calmera votre colère, n'est-ce pas ?"

En entendant cela, monsieur Kido tapa du poing tellement violemment sur son bureau que sa fille poussa un cri. Il se leva et la toisa de toute sa hauteur, ses yeux l'écrasant du poids de leur haine, et si elle avait pu se recroqueviller dans un coin de la pièce à la manière d'une petite souris, l'adolescente l'aurait fait sans hésiter. Cependant elle tint bon, et affronta son regard armée du peu de courage qu'il lui restait. Elle doutait que ses jambes flageolantes puissent la porter encore longtemps, cela dit... Le regard noir de son géniteur la paralysait sur place. Elle s'était longtemps demandé comment un père pouvait avoir si peu de considération pour son enfant, mais la réponse était évidente. Il la détestait. Pour lui, le monde serait mieux sans elle.

"Tu es inutile. Tu ne sers qu'à me couvrir de honte auprès de tous. Pourquoi ne peux-tu pas être comme ta sœur ? Elle est intelligente, polie, et elle a tout ce que tu devrais avoir. Au lieu de cela, tu réunis toutes les imperfections possibles en toi... Rien que cette tenue, on dirait un de ces paumés qui courent les rues... Tu es bien comme eux ! Regarde-toi. Tu es aussi indigne de cette famille que l'était ta mère !"

À mesure qu'il hurlait, et que sa voix s'elevait, et qu'elle résonnait, et qu'elle grondait, des larmes se mirent à couler sur le visage de Tsubomi. Elle baissa les yeux, tout son corps secoué d'incontrôlables sanglots, et commença à pleurer, des gouttes de liquide salé se répandant sur son visage, tombant au sol, mouillant le parquet. Elle serrait les poings tandis que le tremblement de ses jambes s'était tellement accentué que le fait qu'elle tienne encore debout tenait du miracle. Les paroles de son père avaient autant blessé la jeune fille que son ton, sa voix, son attitude, et tout le reste... Elle voulait fuir, se cacher, changer de vie, ne plus jamais revoir le visage de cet homme si haïssable. Ce bureau insupportable. Ces dossiers plus importants que les liens du sang. Tout ce qui se rapportait à son père, elle voulait l'occire.

"Sors."

Ces mots la soulagèrent autant qu'ils la blessèrent. Il se fichait qu'elle soit en train de pleurer, et même si elle le savait, le constater à chaque fois qu'elle parlait avec lui - si on pouvait appeler cela parler - lui faisait l'effet d'un coup de poignard en plein cœur. Elle le détestait.

Sans attendre de s'effondrer devant lui, elle réunit ses dernières forces pour forcer ses jambes à courir, traverser le couloir, éviter un domestique et foncer jusqu'à sa chambre. Elle s'y réfugia et claqua brutalement la porte, dans un dernier acte rebelle, malgré l'inutilité du geste. Tremblante, elle n'eut même pas l'énergie de faire un pas de plus après être entrée. Elle s'écroula sur le sol, se laissant lourdement tomber en ignorant la douleur, et autorisa ses sanglots à s'échapper de sa gorge alors que ses larmes ne cessaient d'inonder son visage. Elle se roula en boule par terre, comme une petite créature apeurée, totalement brisée par les mots de cet homme. Comment pouvait-il être celui qui, par amour pour sa mère, lui avait donné la vie ?

Elle ne se souvenait pas beaucoup de sa maman. Mais de ce qu'elle se rappelait, elle était douce, aimante, et avait toujours tenté de faire au mieux pour Tsubomi, malgré tous ses problèmes. La jeune fille ne comprenait pas comment elle avait pu aimer quelqu'un comme son père. Pour l'argent, peut-être. Il n'avait que ça pour plaire à une femme. Et puis, sa mère en avait toujours manqué... L'adolescente gardait, tout au fond d'elle, l'espoir que ce monstre avait pu aimer un jour. Même si le pourcentage de chance que cette idée soit juste était infime.

Recroquevillée sur elle-même, elle pleura. Peut-être une demi-heure, ou plus, elle ne savait plus exactement quelle heure il était. Elle ne voulait pas savoir. Ignorer le temps donnait l'illusion qu'il passait sans influencer son destin, en la laissant en-dehors de l'histoire du monde, comme si elle s'isolait dans une bulle représentant une autre dimension. La jeune fille vida son esprit, pour ne plus se concentrer que sur sa respiration. Se forcer à respirer lentement avait un certain effet apaisant, quand on y réfléchissait.

Un peu calmée, elle se releva et essuya ses larmes. Comme toujours après avoir pleuré, elle se sentait vide. Comme un corps sans âme. Mais au moins, sans aucun sentiment en son sein, elle n'éprouvait plus aucune douleur.

Elle se dirigea sans un mot vers son armoire, et fouilla dans un tiroir pour retrouver son chat en peluche, Tache, qu'elle prit dans ses bras. Il la rassurait. Elle n'avait que ça, et même si c'était enfantin et peut-être stupide de croire tellement fort qu'il la protégeait, Tsubomi s'accrochait désespérément à cette petite forme d'espoir. Son odeur était comme celle d'une mère qu'elle ne pouvait plus voir, bien qu'elle n'ait rien de spécial : un parfum de tissu, peut-être de lessive car il passait ses journées dans le placard sous des vêtements fraîchement lavés ; mais associé aux souvenirs qu'il lui restait de son enfance il devenait une véritable source d'amour et de protection dont elle ne pouvait se passer.

Le chaton aux creux de ses bras, Tsubomi s'assit sur son lit. Il était grand et pouvait contenir deux personnes. La chambre de la jeune fille était, avant son arrivée, une chambre d'amis ; et les domestiques n'avaient pas trouvé nécessaire de changer le grand lit au profit d'un plus petit, qui aurait pourtant été plus adapté à la corpulence de Tsubomi. Elle s'y sentait seule, souvent... Un grand lit vide dans une chambre vide, cela avait le don de confronter chaque âme à la solitude. Cependant, et évidemment, la politique stricte de la maison lui interdisait d'y faire entrer quelqu'un d'autre.

L'adolescente soupira et s'allongea au-dessus de la couverture, soigneusement bordée comme d'habitude. Tsubomi détestait ça. Elle esquissa un sourire sombre. Tout, tout dans cette maison l'insupportait. Elle aurait tellement voulu fuir...

Elle ferma ses yeux, doucement, comme pour rechercher un moment de sérénité avant une prière. Quelques lentes respirations lui permirent de se calmer totalement. Tsubomi vida son esprit afin de s'endormir, et de ne plus avoir, pendant quelques heures, à subir le monde.

/ Hello, désolée pour mon retard ! ^^" J'ai écrit ce chapitre un peu trop vite je pense, mais il fallait rattraper moin retard de ce week-end. Les idées sont mises un peu en vrac, je m'en rends compte en me relisant... Arh x( Enfin, de toute façon, maintenant il est là, alors à vous d'en juger... J'espère quand même qu'il vous plaira malgré que moi j'en sois insatisfaite x) Je vais sûrement y apporter quelques modifications indirectes, dans les formulations des phrases, ou ce genre de détails... Ne vous étonnez pas s'il change un peu ! Enfin on s'en fiche. owo À dimanche prochain ! (Sans faute cette fois ! ) /