Morgane était satisfaite. Pendant qu'elle dormait avec Aithusa à ses côtés, elle avait reçu un message des cinq Southrons, indiquant qu'ils avaient trouvé et neutralisé Emrys, et qu'ils étaient maintenant en chemin vers le lieu de rendez-vous. Aussitôt qu'elle l'avait lu, elle avait réveillé la dragonne en la poussant doucement et avait déclaré :

- Aithusa, nos cauchemars vont prendre fin. Bientôt, Emrys sera à nous. Il ne représentera plus une menace pour aucun de nous.

La dragonne avait souri sans répondre. Morgane supposait que c'était parce qu'elle était fatiguée. La jeune femme sortit de la chambre pour se rendre dans les quartiers des Southrons. Merlin ne représentait peut-être plus un danger, puisque les cinq envoyés s'étaient occupés de lui, mais elle préférait tout de même prendre ses précautions. On n'était jamais trop prudent. Et prudence était mère de sûreté.

Comme d'habitude, Morgane trouva les Southrons endormis. Elle les réveilla en leur criant de se lever – ce qu'ils s'empressèrent de faire – et en sélectionna rapidement une quinzaine parmi les plus robustes.

- Vous venez avec moi, ordonna-t-elle. Nous allons détruire Emrys. Nous partons dès que le soleil est à son zénith ! continua-t-elle en sortant.

Ils avaient largement le temps d'atteindre le point de rendez-vous, d'autant qu'ils seraient tous à cheval et qu'Aithusa volerait. Morgane n'avait pas encore demandé son avis à la dragonne, elle retourna donc dans leur chambre pour l'y trouver, tranquillement installée sur le lit. La jeune femme alla s'asseoir près d'elle.

- Aithusa, nous partons à midi. Tu viens avec nous ? demanda-t-elle.

« Bien sûr, répondit Aithusa. Je ne te laisserai pas seule avec Emrys. »

Morgane sourit : la dragonne se montrait parfois surprotectrice avec elle. Cependant, cette fois, elle avait le sentiment que son plan allait réussir.

- Merci, mon amie, mais tu n'as nul besoin de t'inquiéter.

« Je préfère venir quand même. »

La jeune femme n'insista pas et se recoucha auprès d'Aithusa pour réfléchir. Le moment venu, lorsque le soleil fut à son zénith, elle se releva et poussa Aithusa à faire de même. La dragonne ne se fit pas prier, et toutes deux prirent le chemin de la cour du château pour y trouver seize chevaux et quinze Southrons qui les attendaient. Morgane remarqua que les hommes avaient pris la peine de revêtir un manteau plus chaud, elle-même s'était habillée chaudement. Après tout, ils allaient vers le nord, vers les terres d'Odin, et la température chutait rapidement là-bas. Des conditions idéales pour ce qu'elle prévoyait de faire.

oOoOo

Le soleil approchait de son point culminant lorsque les cinq Southrons décidèrent de faire une pause. Les quelques heures séparant son réveil et ce moment étaient passées lentement pour Merlin, forcé de patienter et couché en travers d'un cheval, incapable de bouger ou de faire quoi que ce soit. S'il ne pouvait faire quelque chose pour se libérer, il observait et enregistrait chaque détail pouvant être important, et c'était quelque chose qu'il faisait avec une grande attention.

Par exemple, il avait remarqué que les Southrons ne semblaient pas être très dégourdis, vu la manière dont ils parlaient entre eux alors qu'ils le croyaient toujours endormi. Merlin connaissait ainsi beaucoup de choses quant à ce qui l'attendait et ce qu'il s'était déjà passé : les cloches de Camelot avaient sonné, s'arrêtant au bout d'un certain temps ce qui, pour le sorcier qui connaissait les habitudes de la cité, signifiait qu'Arthur était au courant de la situation. Les Southrons devaient rejoindre celle qu'ils appelaient leur maîtresse au plus profond des terres d'Odin, là où le froid était mordant et avait vite fait de vous congeler les orteils si vous n'étiez pas suffisamment habillé.

Autant dire que s'il ne trouvait pas une solution rapidement, il pouvait dire adieu à ses orteils, il n'avait même pas de bottes ! Mais ce n'était pas ce qui l'inquiétait le plus. Merlin jugeait qu'il leur faudrait plusieurs jours pour atteindre les terres d'Odin, au moins deux si les Southrons montaient dur et prenaient le chemin le plus direct. Mais le magicien doutait qu'ils iraient au plus vite : ils préféreraient prendre les chemins les plus longs et les moins fréquentés, même si une fois dans les terres d'Odin ils ne risqueraient plus de se faire attraper.

A part le Southron qui était chargé de le transporter, et qui se nommait apparemment Bard, aucun ne semblait savoir additionner deux et deux. Ils posaient sans cesse des questions plus stupides que les autres à leur chef, et celui-ci répondait tout aussi bêtement. Cependant, Merlin doutait qu'il soit réellement aussi idiot que les autres, il pensait plutôt que Bard conservait une façade devant ses hommes. Bien sûr, ça ne l'empêchait pas d'être stupide, vu les rires de pure joie qui le secouaient régulièrement. Mais le magicien devrait se méfier de lui.

Les Southrons arrêtèrent leurs chevaux, et descendirent tandis que Bard répartissait les tâches pour préparer à manger. Naturellement, lui ne faisait rien du tout, il devait « s'occuper du prisonnier » qu'il fit basculer par-dessus son cheval, s'attendant à ce que le garçon s'écroule sur le sol tout aussi misérablement que la première fois. Quelle ne fut pas sa surprise lorsque Merlin atterrit sur ses pieds assez habilement malgré ses liens, et qu'il vit deux yeux bleus le fixer en s'étrécissant. S'ils avaient pu lancer des éclairs, Bard aurait été réduit en cendres.

Bard eut un léger mouvement de recul avant de se ressaisir et de pousser fortement Merlin : il voulait voir le garçon s'étaler, il aimait ça. Merlin ne put maintenir son équilibre et tomba sur les fesses puis sur le dos et, si c'était possible, son regard fut encore plus mauvais. Le Southron le laissa là, marchant sur quelques mètres pour rejoindre les autres qui avaient commencé à cuire la nourriture. Il savait que le garçon ne pourrait pas se sauver.

Merlin, quant à lui, se tortilla pour voir où le Southron allait en penchant la tête en arrière, puis se remit tant bien que mal en position assise. Il tourna résolument le dos aux cinq hommes, pour protester contre le traitement subi. Si ces Southrons croyaient qu'ils pourraient lui faire ce qu'ils voulaient sans qu'il proteste, ils se trompaient lourdement. A ce moment, une lueur de rébellion s'alluma dans ses yeux : la situation était peut-être désespérée, mais tant qu'il ne serait pas mort, il n'abandonnerait pas.

Le magicien se mit à chercher la poupée vaudou, qui se trouvait certainement sur lui. Il vérifia qu'elle n'était pas attachée aux cordes qui lui liaient les mains et les pieds, et vit soudain une tache marron couleur brindille sur sa chemise encore à peu près grise. La poupée. Accrochée au devant de sa ceinture, pile là où il ne pouvait pas l'atteindre. Merlin grogna.

Entendant ce bruit, Bard tourna la tête vers le garçon et arrêta de manger. Le chef des Southrons se leva et vint s'accroupir devant Merlin qui lui jeta à nouveau un regard mauvais. Là, sans crier gare, il le frappa dans le ventre avec son poing, coupant le souffle au magicien qui se recroquevilla instinctivement et qu'il, s'il avait pu, aurait mis ses mains sur son ventre pour diminuer la douleur. Mais ses mains restèrent là où elles étaient, tandis que le jeune homme tentait de récupérer son souffle, le Southron devant lui ricanant.

- Tu parles quand on te le demande, sinon je ne veux pas t'entendre faire un seul bruit, déclara-t-il.

Ce fut au tour de Merlin d'avoir envie de ricaner : il doutait qu'ils lui demanderaient de parler, et de toute façon il lui était impossible de murmurer un mot à cause du bâillon serré très fort. Et il ferait du bruit si ça lui chantait, il n'aimait pas obéir aux ordres qu'on lui donnait, encore moins venant de ces Southrons lâches et stupides.

Le Southron vit au visage du garçon que ses paroles n'avaient pas eu beaucoup d'effets, mais laissa faire et retourna manger. Morgane ne leur avait pas précisé dans quel état elle voulait Emrys, mais il se doutait tout de même qu'il ne devait pas arriver au lieu de rendez-vous moribond. Cela dit, rien n'empêcherait Bard de s'amuser un peu pendant le voyage, après tout ils en avaient pour plusieurs jours.

Lorsque les hommes eurent fini de manger et eurent nettoyé leurs assiettes, Bard revint et empoigna fermement et brusquement Merlin pour le jeter à nouveau en travers de son cheval. Le magicien eut encore une fois le souffle coupé sous l'impact douloureux, mais n'eut pas le temps d'y penser avant de voir le sol défiler sous le galop de l'étalon.

oOoOo

Les chevaliers montèrent le camp tôt, presque aussitôt que la nuit commença à tomber. Avec l'obscurité naissante, ils ne voyaient plus les empreintes, et continuer dans une direction qui n'était peut-être pas la bonne ne ferait que leur faire perdre du temps. Et le temps était un luxe qu'ils n'avaient pas. Mieux valait dormir tôt pour se lever dès l'aube et repartir le plus vite possible.

Pour la première fois, les cinq chevaliers durent se débrouiller sans Merlin pour dresser le camp. Léon s'occupa de desseller et bouchonner les chevaux, Elyan dégagea un espace et alluma un feu et Arthur commença à cuisiner pendant que Gauvain et Perceval allaient chercher du bois pour le feu. Mais cuisiner était une tâche qui occupait les mains, pas l'esprit, et tout en préparant à manger Arthur réfléchit.

Ils avaient dépassé l'endroit où les mercenaires s'étaient visiblement arrêtés pour manger, les cendres de leur feu froides, ce qui signifiait qu'ils étaient partis depuis au moins une heure. Le sol avait été largement piétiné à un endroit, mais ça ne les avançait pas beaucoup. Ils n'avaient pas fait de pause pour le repas de midi, préférant bien manger le soir. C'était ce qui, ils l'espéraient, leur ferait gagner du temps sur ceux qu'ils poursuivaient.

Le repas était cuit lorsque Gauvain et Perceval revinrent. Les chevaliers purent donc manger sans attendre. La nourriture n'était pas ce qu'il y avait de meilleur, mais c'était mieux que rien. Presque aucune parole ne fut prononcée, chaque homme perdu dans ses pensées et n'osant pas parler de ce qui pourrait arriver. Aussitôt le repas fini, Arthur se leva brusquement et s'empara d'une torche qu'ils avaient préparé.

- Je prends le premier tour de garde, dit-il.

Aucun chevalier ne protesta, se répartissant à leur tour les veillées.

- Je prends le dernier, déclara Gauvain.

- Le troisième, dit à son tour Elyan.

- Deuxième, affirma Léon.

- Eh bien alors je prends le quatrième, fit Perceval.

Et ainsi les chevaliers allèrent dormir en s'enfonçant sous leurs couvertures autour du feu, en laissant une place libre. Le roi, quant à lui, alla s'adosser à un arbre pour ne pas déranger les autres avec la lumière de sa torche. Il aimait prendre le premier tour, car après il n'avait pas besoin de dormir en deux fois, et ça lui permettait de s'endormir rapidement. Quoique, ce soir, il doutait de réussir à dormir convenablement. L'inquiétude le rongeait, et l'accompagna tout au long de son tour de garde, le maintenant éveillé sans problèmes.

Il ne pouvait que supposer que Merlin avait été enlevé par des ennemis qui tenteraient de lui soutirer ce qu'il savait de Camelot. Après tout, le serviteur était dans la cité depuis plusieurs années, et avait fait face à plusieurs sièges assez récents. Il connaissait très bien les points forts du château, tout comme ses points faibles.

Si son serviteur avait été enlevé pour ça, nul doute que ses ravisseurs le tortureraient jusqu'à des souffrances inimaginables pour obtenir ce qu'il savait. Après, Merlin serait sans doute tué on ne pouvait pas risquer qu'il s'enfuie pour retourner à Camelot et permettre au château de se préparer contre le siège qui suivrait inévitablement.

Leur seule chance de sauver Merlin était donc de rattraper les ravisseurs avant qu'ils atteignent la personne qui avait commandité cet enlèvement. Et pour cela, ils devraient chevaucher toute la journée, s'arrêtant dès que le soleil se coucherait pour prendre le plus de repos possible avant que l'aube se lève. Mais même ainsi, Arthur n'était pas sûr qu'ils parviendraient à les rattraper avant qu'aider Merlin devienne impossible. Pour l'instant, les bandits avaient tout l'air de se diriger vers le nord, soit vers les terres d'Odin. Et cela inquiétait Arthur : une fois sur les terres du roi ennemi de Camelot, ils devraient redoubler de vigilance en plus de devoir guetter les empreintes. Le jeune roi espérait qu'ils ne tomberaient sur aucune patrouille, ça ne ferait que les gêner et les ralentir.

Lorsque Léon vint le rejoindre pour prendre la relève, Arthur ruminait toujours. Son humeur s'était encore assombrie depuis le repas, le chevalier le comprit et ne chercha pas à discuter avec le roi. Léon souhaita bonne nuit à Arthur qui alla s'enrouler dans ses couvertures pour tenter d'avoir un peu de sommeil avant qu'ils doivent repartir. Le chevalier, quant à lui, s'installa à la même place qu'Arthur et entama son tour de garde.

oOoOo

A plusieurs lieues de là, Merlin était d'humeur aussi sombre qu'Arthur. La lueur d'espoir qui l'avait animé à midi l'avait quitté peu de temps auparavant, lorsqu'il avait vu la manière dont les Southrons le traitaient pour la nuit, juste avant que Bard ne rejoigne ses hommes pour dormir paisiblement. Les cinq hommes ne craignaient pas le garçon qui n'avait aucun moyen de s'échapper. Ils ne montaient même pas la garde.

Bard l'avait descendu de sa monture sans ménagements, même si cette fois il ne l'avait pas fait tomber. Ensuite, le Southron l'avait empoigné fermement et l'avait traîné jusqu'à un arbre proche pour l'y laisser deux minutes le temps de retourner jusqu'à son cheval pour en revenir les bras chargés de cordes. Merlin avait blêmi lorsqu'il avait compris ce que ça signifiait, Bard s'était contenté de sourire narquoisement avant de commencer à faire le tour de l'arbre un nombre incalculable de fois avec une corde longue pour y attacher Merlin. Le magicien l'avait fixé d'un regard froid tout au long de l'opération, et en retour le Southron, lorsqu'il avait achevé son œuvre, lui avait balancé son poing dans la figure.

La tête de Merlin avait cogné violemment contre l'arbre, aggravant son mal de crâne, et il saignait maintenant du nez. Il ne pouvait pas arrêter le saignement et devait se contenter de le regarder inonder sa chemise, pendant qu'un bleu se formait au niveau de sa pommette. Le coup avait laissé le jeune homme étourdi, provoquant une vague de désespoir qui ne l'avait pas encore quitté.

Merlin avait peur. Peur de ce qui allait se passer une fois qu'il serait devant Morgane. Peur de ce que ces Southrons allaient faire en chemin sans qu'il puisse y faire grand-chose – même s'il protestait, ça n'empêcherait pas les hommes de lui faire subir tous les maux possibles. Et si Morgane le voulait vivant, rien n'empêchait ses hommes de s'amuser avec lui, comme ils en avaient visiblement l'intention.

Il avait également peur pour autre chose, et c'était sa principale raison : si Arthur avait eu vent de son enlèvement et qu'il poursuivait les Southrons, il finirait sans aucun doute par arriver devant Morgane, et la sorcière aurait alors tout le loisir de tuer le roi de Camelot pour ensuite conquérir la cité. Albion ne verrait jamais le jour, Camelot serait anéantie. Personne ne saurait ce qu'il était advenu d'Arthur, et Morgane ferait régner la terreur et la haine. Elle tuerait son ami. C'était cela qui l'effrayait et l'énervait le plus, et s'il l'avait pu il en aurait hurlé au ciel de furie et d'impuissance.

oOoOo

Le roi s'agita dans son sommeil. Après de longs moments à chercher à s'endormir, il y était enfin parvenu, mais maintenant quelque chose le dérangeait. Cela le fit remuer, se retourner dans ses couvertures. C'était comme un cauchemar, qui lui procurait une sensation étrange. Arthur fronça les sourcils sans pour autant se réveiller.

Son cauchemar lui infiltrait de la douleur. Une douleur brusque, et fulgurante, qui s'atténuait avec le temps mais ne disparaissait pas. Comme lorsqu'on se battait à mains nues et qu'on prenait des coups au visage. Mais ce n'était pas la seule chose qu'il ressentait : il y avait aussi de la peur. Une peur viscérale et indélébile, qui semblait ancrée au plus profond de son cœur sans jamais en sortir. Elle plongeait le roi dans un désespoir incomparable qu'on n'éprouvait que dans les situations impossibles. Ce désespoir ne semblait pas vouloir décroître, mais au contraire aller en grandissant, tant et si bien qu'il pourrait finir par rendre une personne folle. Et enfin, il y avait la colère. Profonde, dirigée contre une chose en particulier mais qui aurait pu consumer une forêt.

Arthur se réveilla en sursaut, le cœur battant. Son cauchemar était encore bien net dans sa tête, et il éprouvait encore les sentiments évoqués. Ceux-ci semblaient ne jamais vouloir le quitter. D'où venaient-ils ? Et surtout, pourquoi semblaient-ils si vivants, si réels ? Un cauchemar, ou même un rêve, ne causait pas cela. Ou en tout cas, ça ne lui était jamais arrivé.

Dans l'obscurité, Arthur fronça les sourcils, essayant de retrouver ses repères. Ils étaient au beau milieu de la nuit, il n'avait que très peu dormi depuis la fin de son tour de garde. Mais pourquoi ce cauchemar ? Pourquoi le faisait-il tant penser à Merlin ? Le roi ne pouvait que supposer que c'était son état actuel qui l'avait provoqué, que son inquiétude pour son serviteur le perturbait même dans son sommeil.

Néanmoins, il ne pouvait se résoudre à ignorer ce qu'il avait ressenti. C'était comme un avertissement, qui prévenait que les choses allaient empirer, et que Merlin était en grand danger – ce qu'il savait déjà. Ça le pressait à continuer à poursuivre les bandits. Après cela, Arthur eut encore plus de mal à se rendormir.