YOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOO !

WALLAAAA damoiselles et damoiseaux ! Comment allez-vous bien ?

Me revoici donc pour le 3e volet de notre grande série « Le plus grand soldat de l'humanité va-t-il pécho sa subordonnée ? » (ceuw qui me connaissent un peu savent que je plaisante… un peu)

Sur cette note de poésie mal placée, et avant de vous foutre la paix, j'aimerais adresser un sincère MERCI à Saki-chan qui a vaillamment (et le mot est faible) lancé la chasse à mes immondices grammaticales des deux précédents chapitres. Du coup, ça m'a remis les yeux en face des trous et j'ai traqué la faute fourbe dans celui-là, j'espère, Ô Saki-senpai, que mes humbles (mais sincères) efforts sauront rattraper un peu mes bouses passées

Merci encore à elle (et je présente mes excuses pour ces horreurs de français que je vous avais mis sous les yeux) et j'espère que ce chapitre-ci vous plaira 3

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3- Roc

Rivaï entendait encore le résonnement des cloches se répercuter dans son esprit, annonçant le retour des braves insensés que sont les soldats des Bataillons partis en exploration. Les regards de la populace, amassée sur leur passage pour les épier comme une horde d'animaux étranges, pesaient encore sur lui, sur eux. Regards consternés. Lourds. Accusateurs. Emplis même de pitié parfois, mais toujours aussi d'incompréhension. Cette étape du cycle de la mission était presque aussi insupportable que les épreuves endurées en-dehors des Murs.

Et dieu sait que ces dernières avaient été particulièrement rudes. Les Bataillons étaient revenus allégés des deux tiers de leur effectif de départ, ce qui représentait le taux de pertes le plus ravageur depuis longtemps. Un carnage. Rivaï le ressentait encore dans la fureur du sang battant ses tempes et dans le regard d'Erwin qui persistait dans sa mémoire. Toutes les foudres du monde pouvaient s'abattre sur un seul homme, s'il s'agissait du Commandant Smith, jamais il ne ploierait. Mais la douleur était là. Et, tu, enfoui, étouffé, l'effroi de même.

Des bribes de ces journées infernales éclataient dans l'esprit de Rivaï comme de la chevrotine. Son corps et ses sens de combattant aguerri ne s'étaient jamais vraiment laissés submergés par les réminiscences, cependant, à certains souvenirs, il sentait l'adrénaline vivifier son rythme cardiaque.

Plusieurs de ses proches compagnons avaient frôlé la mort, encore – et lui-même ne prêtait plus attention aux ratés des griffes du Néant qui s'acharnaient à tenter de le saisir – et il avait réellement cru que parmi ses hommes, l'une d'elle allait vraiment y passer ce jour-là. Il c'en était fallu de peu. Si peu. Et à quel prix.

Rivaï poussa un long soupir entre ses dents serrées, et poussa la porte qui se dressait au bout du couloir.

Il entra dans la salle de cantine et d'un seul coup, le bourdonnement de fond lui sembla être un vacarme assourdissant contre l'effroyable silence d'une léthargie endeuillée et traumatisée. Douce heure du repas au retour de mission. Dîner bien tardif d'ailleurs, car le retour en territoire humain avait eu lieu en début de soirée, et les soins apportés aux soldats ainsi que les formalités de retour avaient pris assez de temps pour que les hommes s'attablent alors que la lune était déjà haute dans le ciel.

Rivaï s'assit en bout de table, face à Erwin, entre Mike et un autre soldat dont l'attitude exténuée faisait de sa forte stature l'incarnation d'un colosse aux pieds d'argile.

Le regard de Rivaï, aiguisé, suivit les rangées de soldats dont la moitié du visage disparaissait dans les écuelles. Au moins la plupart d'entre eux n'avaient pas perdu l'appétit.

L'attention du soldat brun resta accrochée cependant à une silhouette qui ne semblait pas toucher à son repas. Petra, prostrée entre William et Erd, tout comme lui-même l'était entre Mike et cet autre soldat massif, fixait son écuelle sans sembler la voir. Et Rivaï pouvait deviner sans le moindre mal le tourment qui occupait ses pensées. Il l'avait vue, durant l'expédition, à ce moment crucial. Cet instant, cette seconde infime durant laquelle la vie ou la mort de Petra s'était décidée.

Rivaï, aux commandes d'une escouade fraîche et prometteuse, était alors situé sur l'aile gauche de la formation et occupé avec une sérieuse poignée de Titans manquant de pénétrer la constitution des troupes.

Il avait entrevu, dans la frénésie de l'action dans laquelle était malmenée son escouade, Petra être déséquilibrée et rouler à terre. Un des géants se ruer sur elle. Petra l'éviter de justesse, prête à se relancer dans la bataille. Et une silhouette s'interposer soudain entre elle et le Titan alors que la jeune femme se relevait et qu'une main immense s'abattait au sol.

Rivaï n'aurait su dire ce qui était alors passé par la tête de ce soldat insensé. Pensait-il sauver sa coéquipière, qui n'était pas en danger de mort (bien qu'en situation critique) ? Espérait-il que Petra combinerait sa tentative d'attaque à la sienne ? Ou bien avait-il eu trop confiance en sa propre vélocité et cela lui avait joué un mauvais tour…

Le soldat s'était comme jeté au-devant des mâchoires immenses, qui s'étaient refermées en un claquement sur lui. Une annihilation pure et simple d'une vie humaine, dont le spectacle avait transformée Petra en statue figée d'effroi. Car cet acte lui avait permis de se relever sans danger tandis qu'Auruo pourfendait le monstre.

Un mort de plus inscrit sur la liste sans fin des sacrifiés pour la victoire – utopique sans doute – et qui, pour Rivaï, ne faisait que s'ajouter aux innombrables scènes morbides et malheureuses dont il avait été témoin. Mais cela s'était déroulé à tout juste trois mètres de Petra, sous ses yeux, alors qu'elle se relevait tout juste. Rivaï connaissait assez la jeune femme pour comprendre qu'elle ne pouvait s'empêcher de percevoir cette mort comme un sacrifice protecteur à son égard, et le soldat brun savait aussi à quel point ce genre de pensée saturée de culpabilité était ravageur.

Mais il n'était pas le seul à se préoccuper de la jeune femme.

- Oi, Petra.

- Hm ?

La concernée leva la tête vers le visage préoccupé d'Auruo qui venait de l'interpeller.

- Tu ne manges pas ?

- Si si.

La jeune femme pinça les lèvres et touilla sa potée sans grande conviction.

- Haut les cœurs Petra, fit William en lui donnant un léger coup d'épaule. Tu vas tomber par terre si tu n'avales rien.

- Mhm.

Les quatre hommes se regardèrent, impuissants. Leur compagne semblait enfoncée dans un mazout épais et rien ne semblait pour l'instant capable de l'en extirper. Leurs tentatives affables étaient stériles face à leur amie morfondue, et le repas se poursuivit pour eux dans le plus grand silence.

Lorsque le repas fut terminé et que tous les soldats se furent levés, Rivaï esquiva la compagnie de ses homologues et se dirigea discrètement vers Petra, qui était sortie presque hâtivement. La jeune femme sursauta en sentant une présence – qui s'avéra être en plus son supérieur – et elle sentit sa carapace se fissurer lorsque les yeux polaires se fixant sur elle semblèrent la lire comme un livre ouvert.

- T'as pas l'air gaillard, fit remarquer le Caporal.

- Caporal Rivaï…

Elle pinça les lèvres et détourna le regard, mais n'eut pas le temps d'essayer de démentir cela : Rivaï lui fit un petit signe de tête en s'éloignant.

- Viens.

Petra ne parvint pas à se convaincre qu'il s'agissait là d'un ordre. Cela sonnait plutôt comme une invitation. La voix de Rivaï était calme, grave et effilée, toujours. Et, dans l'esprit de Petra tapissé de deuil et de mélancolie, cette voix semblait presque étrangement douce. Presque.

Ils s'éclipsèrent et, sans que quiconque ne leur pose la moindre question, ils disparurent dans les escaliers du bâtiment. Petra suivait son supérieur sans avoir la moindre idée de l'endroit où il la menait ni de ce qu'il pensait. Le fait que ce dernier vienne ainsi vers elle était inattendu et faisait naître en elle une certaine curiosité qui atténuait un peu son affliction. Les yeux rivés sur les talons du Caporal, elle les releva peu à peu et fixa le dos du soldat. Il lui semblait qu'elle marchait depuis des lustres. Les plis de la chemise de Rivaï semblaient se mouvoir de manière répétitive au rythme de ses pas, qui faisaient étrangement peu de bruit dans le couloir. Il ne lui lançait pas le moindre regard, pourtant Petra savait qu'il savait qu'elle le fixait. Peu importait. Plongée dans le gouffre béant de son amertume, la jeune femme avait l'impression que lâcher du regard ce dos qui la devançait, l'appelait à le suivre, serait comme lâcher la corde l'empêchant de chuter dans ce précipice intérieur. Alors, se cramponnant à la vision du plus puissant soldat de l'humanité qui regardait droit devant lui, Petra avançait, comme si le Caporal lui tenait la main.

Il finit par s'arrêter au palier séparant l'étage des femmes de celui des hommes.

- Va chercher ton blouson.

- Pourquoi ?

- Vas-y, tu verras bien.

De plus en plus intriguée, la jeune femme s'exécuta et lorsqu'elle revint de la chambre elle retrouva Rivaï planté au même endroit, l'attendant cette fois lui aussi vêtu du blouson de cuir militaire. Il lui indiqua de continuer à le suivre et les mena à l'extérieur.

L'air était frais comme une eau de rivière et aussitôt de petites volutes de buée blanche apparurent devant le visage des deux soldats. Rivaï, toujours talonné par sa subordonnée, traversa l'allée, contourna le bâtiment de repos et se dirigea vers les écuries. Il ouvrit sans un bruit le portillon vermoulu et l'odeur âcre des animaux emplit leurs narines.

Petra, à présent totalement perdue, hésita à entrer. Rivaï se dirigea vers le box de sa monture quand Petra, perplexe, osa :

- Mon Caporal…

- Nh ?

- Que fait-on ici ?

Il interrompit ses gestes et, tournant la tête vers elle, déclara le plus sérieusement du monde :

- Ce n'est pas évident ? On va faire une bataille de boulettes de crottin.

Son ton était toujours aussi calme et piqué de cette once de cynisme que d'ordinaire. Petra le regarda fixement, foncièrement incapable de dire si son supérieur était sérieux tant son attitude était naturelle. Avec Rivaï, on pouvait s'attendre à tout. Enfin, tout de même, une bataille de crottin… Avec un soldat tant obnubilé par la propreté qui plus est…

- On va prendre l'air, Petra, corrigea Rivaï devant l'air profondément indécis de la jeune femme.

- Prendre l'air ?

- Mh. Si tu en as envie bien sûr. Je n'ai pas l'impression que tu aies l'envie ou l'énergie de parler de l'expédition, mais tu n'arrives même pas à cacher à quel point ça te pèse. Personnellement, je pense que prendre un peu de recul par rapport à la foule ne fait pas de mal quand on est… tourmenté. Qu'est-ce que tu en dis ?

- Oui, j'imagine, souffla Petra, troublée par les paroles et l'initiative de son supérieur.

- Bon. Va préparer ton cheval alors. Et ne sers pas trop les sangles.

La jeune femme s'exécuta et, en cinq minutes à peine, sa monture était prête. L'animal ne paraissait pas endormi le moins du monde, l'air vif éveillait au contraire son esprit, mais Petra sentait tout de même la fatigue musculaire de ses jambes.

Elle tira l'animal hors du box et rejoignit Rivaï qui avait aussi emmené son cheval à l'extérieur et l'attendait. Elle s'interrompit cependant, intriguée.

- Caporal Rivaï, vous ne scellez pas votre cheval ?

- Viens par là, répondit-il.

Elle s'approcha aux côtés de Rivaï et du grand cheval noir qui semblait lui servir de valeureux compagnon depuis la nuit des temps. La main de Rivaï flattait le flanc chaud de l'étalon et le tapota, incitant Petra à y poser aussi la main.

- Les animaux sentent le danger mieux que nous, déclara Rivaï à voix basse. Les Titans ne sont pas une menace directe pour eux, mais ils ressentent la terreur ou l'excitation de leur cavalier et aspirent ces émotions comme des éponges. Nous on se contente de leur marteler les flancs à coups de talon mais ce sont eux qui nous portent sans faillir, sans trébucher, en allant aussi vite que notre effroi le leur hurle. Ils fuient devant les Titans comme s'ils étaient eux-mêmes les gibiers, c'est épuisant pour eux, et je ne parle pas que de la fatigue de leurs jambes.

Petra hocha pensivement la tête, ne voyant pas vraiment où voulait en venir son Caporal. Elle sentait sous sa paume les battements lents et lourds comme de lointains résonnements de gong du cœur de l'animal.

- Alors de temps en temps, leur faire prendre un peu l'air à eux aussi n'est pas superflu. Si tu t'en sens de monter à cru, fais-le, conclut donc Rivaï en réponse aux interrogations de Petra.

- Vous êtes plutôt bon avec les chevaux non ? répondit celle-ci en déclinant l'offre. Ou bien est-ce que les animaux en général trouvent plus grâce à vos yeux que l'espèce humaine ?

- Disons que la manière de vivre des bêtes est infiniment plus proche de celle qu'a été la mienne pendant des années de ma vie. C'est un concept qui rapproche.

Rivaï flatta d'une main bourrue l'encolure de l'animal et Petra s'éloigna légèrement. Le Caporal prit appui sur les larges épaules du cheval et sans le moindre mal, enfourcha sa monture comme si le mètre soixante-cinq au garrot de l'étalon ne représentait rien. Petra glissa son pied dans l'étrier et se hissa à son tour sur le dos de son cheval.

Rivaï mit son cheval au pas et peu à peu, ils s'éloignèrent des bâtiments et longèrent l'orée du petit bois entourant la base militaire des Bataillons d'exploration.

Petra, troublée, leva les yeux vers le blason ailé ornant le dos du Caporal et, prise d'une soudaine anxiété, s'enquit :

- Euh… Sommes-nous autorisés à faire cela ?

- Faire quoi ?

- Eh bien, prendre nos chevaux en pleine nuit et aller je ne sais où ? Peut-on vraiment ?

- Et si ce n'était pas le cas ?

Rivaï avait tourné la tête et la regardait fixement. Petra aurait juré percevoir dans son attitude une certaine mise au défi. Rivaï était ainsi, semblait-il. Toujours à jauger, provoquer, observer la réaction et la défensive, défier d'un seul regard ou d'un seul mot, désarçonner et piquer.

Petra ne sut que répondre et fut soulagée lorsque l'homme se ré-intéressa à sa tâche en déclarant :

- Ne t'en fais pas, on reste dans le périmètre du camp. On va juste faire un petit tour. Erwin n'aura rien à dire.

Il marqua une pause avant d'ajouter :

- Si tu veux. Je ne te traîne pas de force te geler le cul alors que tu pourrais aller te reposer et te pelotonner sous tes couvertures.

Petra ne répondit pas mais eut un maigre sourire. Le bois était silencieux. Les alentours aussi. Le terrain réservé aux Bataillons occupait un large périmètre et le monde autour d'eux semblait n'être qu'encre noire, les silhouettes se dessinant sous la lueur d'une lune ronde comme un galet. Les ciels d'hiver étaient limpides comme de l'eau et les petits feux célestes permettaient aux deux soldats de discerner sans mal le chemin devant eux et les éléments de leur environnement.

Ils marchèrent pendant de longues minutes, sans un mot, le silence du sous-bois simplement haché par les sabots des chevaux et le souffle rauque leur sortant des naseaux.

Soudain, Rivaï tira son cheval pour se trouver au niveau de l'arrière-train de celui de Petra, et donna une claque brutale sur la croupe de l'animal. L'animal hennit et, se cabrant brutalement, bondit en avant et se lança dans un début de galop affolé. Petra, prise au dépourvu par le geste de son supérieur, commençait à le calmer quand elle vit le cheval de Rivaï parvenir à sa hauteur et le Caporal lui lancer :

- Oi, pourquoi tu arrêtes ton cheval ?

- Ah, euh je… hein ?

- Tu ne crois pas qu'il a besoin de se lâcher ?

Disant cela, Rivaï éperonna sa monture qui piaffa et accéléra soudainement, dépassant Petra toujours larguée.

- Mon Caporal, je croyais qu'il valait mieux ménager nos chevaux ?

- T'as entendu ce que je t'ai dit ? lui lança Rivaï. En extra-muros, ils cavalent parce que des machins de dix mètres de haut leur colle au derche pour nous choper. Essaie de le lancer au galop, comme ça, pour rien. Juste pour le pur plaisir. Tu sentiras la différence !

Et, illustrant ses paroles, il lança l'étalon cette fois dans un franc galop.

Petra le fixa avec incompréhension mais déjà la pétarade des sabots s'éloignait à une vitesse foudroyante. Hésitante, elle lança alors son cheval à la suite du Caporal.

Le « cataclop » des pas effrénés de sa monture lui semblèrent d'abord résonner dans l'air comme un délit, un vacarme coupable attirant toute l'attention de la base militaire sur elle. Devant elle, tout devenait sombre, la lune ronde ne parvenait plus à fixer sa clarté sur quoi que ce soit et Rivaï était noyé dans cette encre dense. Petra s'obligea à respirer profondément et re prendre ses esprits et le contrôle de ses sens.

Elle discerna une petite masse noire, la silhouette de Rivaï confondue avec celle du cheval, qui filait comme une ombre. Petra sentit le regard que lui lança son supérieur et cela l'encouragea à aller plus vite, plus loin.

Elle tenta de le rattraper mais le cheval noir semblait se confondre avec le vent lui-même, mais Petra continua d'encourager sa monture à elle le plus vite possible, ne pas perdre le Caporal.

Et, peu à peu, les verrous volèrent en éclats. Les sabots des chevaux frappaient un tambour fou et dans l'immobilité de la nuit, Petra sentait qu'ils n'étaient que deux insensés à oser pourfendre cette tranquillité. Mais si quelqu'un avait voulu les faucher au passage, il aurait été bien en peine car rien ne pouvait plus arrêter les animaux au galop. La chevauchée galvanisait complètement la jeune femme.

Elle entendit la voix de Rivaï éclater dans l'air en l'interpellant et elle tourna la tête : bon sang, elle avait oublié que son supérieur montait à cru… Les sensations étaient déjà folles pour elle, mais sans le poids de la selle, des étriers et des épaisses sangles, le cheval devait s'envoler ! Elle vit le cavalier lâcher les rênes – seul attirail équestre – et l'inciter à faire de même.

Elle inspira profondément et, serrant de toutes ses forces ses mollets contre les flancs de l'animal, elle prit appui sur les étriers et se redressa, bras écartés et poitrine offerte. L'air autour d'elle était un torrent furieux, glacé, la grisant complètement.

Quelle sensation ! Quelle ivresse !

Elle sentit, incontrôlable et irrémédiable, un rire gonfler dans sa gorge et sans la moindre retenue, elle le laissa exploser dans l'air vif de novembre. Ce rire en cascade, pétillant dans le vent mordant et chaud dans le froid de la nuit, parvint aux oreilles de Rivaï et s'incrusta dans son âme.

L'humanité était condensée entre trois Murs, mais le monde se résumait à cet instant à cette plaine sans fin, ces bois faisant jaillir sur le chemin des chevaux des gerbes d'arbres à éviter de justesse, ces rochers traîtres faisant bondir les animaux comme par-dessus des ravins mortels. L'univers se résumait à ce vent puissant, sauvage, qui s'emparait de leur être comme un démon de griserie ravageant tout. Toutes les pensées, tous les souvenirs, toute la conscience pour ne laisser qu'un cœur battant et battu par ce vent, une âme lavée à grande eau se déployant comme les deux ailes tissées dans leur dos.

Ils finirent par arriver aux limites du territoire, marqué par une large pente herbeuse trop abrupte pour être descendue à cette allure. L'étalon noir ralentit et Rivaï le mit à l'arrêt en attendant que Petra le rejoigne. La jeune fille était échevelée, les joues roses et le regard brillant.

- Alors, Petra, qu'as-tu ressenti ? lança le soldat.

- La liberté, mon Caporal !

Une réponse merveilleuse. Rivaï détourna les yeux mais Petra, sans le voir, avait senti une ombre de sourire étirer les lèvres du soldat.

Elle fit s'approcher son cheval de celui de Rivaï et se penchant vers lui, elle déclara d'une voix encore chaude de vent et de bien-être :

- Merci.

Rivaï haussa les épaules.

- Je n'ai pas fait grand-chose, c'est ton canasson qui t'a portée.

- Merci de m'avoir emmenée avec vous, corrigea Petra. Ceci (elle désigna du regard le paysage, la nuit, le silence, leur solitude) est juste ce dont j'avais besoin.

Rivaï eut un léger mouvement de tête et sauta du dos de son cheval. Petra le regarda attacher l'animal à un tronc d'arbre, sans un mot, et osa poser la question qui lui brûlait les lèvres :

- Vous faites souvent cela Caporal Rivaï ?

- De quoi, me faire des ballades romantiques avec mon cheval à minuit ?

- Oui, et à l'occasion emmener vos soldats déprimés avec vous ?

Rivaï lui lança un léger regard qu'elle eut du mal à interpréter, tout comme l'intonation de sa voix dans la simple réponse qu'il donna.

- Jamais.

Petra descendit elle aussi de cheval et attacha son cheval au même arbre que l'autre avant de s'approcher du Caporal qui s'était assis sur la pente d'herbe. Il semblait reprendre son souffle, à en croire les bouffées blanches qui se volatilisaient devant ses lèvres. Petra sourit : elle n'était pas la seule à avoir été exaltée par cette course-poursuite.

- J'aimerais bien vous accompagner de nouveau dans ces moments-là, fit-elle en s'asseyant à ses côtés. Si vous me le permettez bien sûr.

- Pourquoi pas. Je fais pas ça très souvent mais ça fait du bien, pas vrai ? Ça change des chevauchées qui te pètent les noix quand on se fait courser par des Titans.

Petra acquiesça en étouffant un léger rire et ramena ses genoux contre sa poitrine, les entourant de ses bras. L'air était de plus en plus vif, mais cela avait quelque chose d'apaisant dans cette noirceur limpide nocturne. Peu à peu le silence se réappropria les lieux. Une chouette hululait avec monotonie dans le bois, l'herbe était fraîche comme de l'eau. En contrebas, au loin, les quelques lueurs du plus proche bourg formaient une petite tache de paillettes orangées.

Rivaï s'allongea sur le dos, la tête appuyée sur ses bras croisés, les yeux levés vers l'immensité clairsemée du ciel.

Petra se sentait bien. Presque allégée de ce tourment qui pesait sur sa poitrine. Mais paradoxalement, alors que cet instant aspirait à la plénitude de l'âme, elle sentit quelque chose peser de nouveau sur sa poitrine. Quelque chose que le vent fou avait balayé mais qui se réappropriait petit à petit son cœur. Elle déglutit pour essayer d'endiguer ce mal-être mais rien n'y fit.

Elle sentit soudain quelque chose contre sa main et s'en empara, intriguée, avant de le rendre à Rivaï et le déposer dans sa paume. Rivaï distingua un petit caillou, de la taille d'un noyau de pêche, lisse comme une perle, tout zébré de noir et de roux.

- Il est plutôt joli non ? sourit Petra devant le visage inexpressif de son supérieur.

Rivaï ne répondit pas et fit rouler le petit caillou dans sa paume. La lune laissa un de ses rayons ricocher sur la surface sombre.

- Mon prénom, souffla Petra.

- De quoi ?

- Petra, ça signifie le roc.

- Oh.

Sans un mot de plus, Rivaï renifla légèrement et glissa le caillou dans la poche pectorale de son blouson.

- …Mais je crois que je ne le porte pas encore très bien, ce prénom.

Les paroles de la jeune femme résonnèrent dans l'air comme un murmure refoulé. Elle sembla les étouffer en pressant son poing contre sa poitrine, là où le plomb du tourment se condensait.

Elle n'aurait su dire si la présence silencieuse du soldat à ses côtés la rassurait ou l'oppressait. Le jugement que portait Rivaï sur le monde avait quelque chose d'inaccessible, de supérieur, et l'influence que les choses avaient sur ses opinions étaient abstraites. Il portait un regard acéré sur tout ce qui l'entourait et Petra avait l'ambivalente impression que se dévoiler en train de flancher ne saurait être mieux reçu que par le Caporal Rivaï, mais il était pourtant la dernière personne face à laquelle elle voulait se fissurer.

- Navrée pour ce moment de faiblesse, mon Caporal. Je vais me reprendre et…

- Hé. Pour fanfaronner, c'est en public que ça se fait. Je t'ai emmenée là pour que tu te fatigues pas à jouer la comédie. Garde ton énergie pour les moments où tu dois te blinder aux yeux de tous.

Petra renifla doucement et sur un ton volontairement endurci, elle déclara :

- Je ne vais pas pleurer vous savez.

- À qui ça importe ? lâcha Rivaï. L'essentiel est que tu finisses par te sentir un peu mieux. C'est le but en venant ici.

- Il s'est jeté au-devant du Titan. Il est mort à ma place.

Ces mots, chuchotés, enfin, incarnaient tout l'effroi et la culpabilité de Petra qui avait enfoui son visage entre ses bras.

- C'est tellement lourd… Une vie pour une vie, à quoi cela rime-t-il ? Pourquoi est-ce lui qui a trouvé la mort plutôt que moi ? Et la prochaine fois, comment cela va-t-il se passer ? Quelqu'un d'autre mourra-t-il pour moi, ou bien peut-être sera-ce mon tour…

- On dit qu'on finit par s'y habituer, répondit Rivaï après un silence. C'est une phrase toute faite, vraie pour certains, à la con pour d'autres. Personne ne s'habitue vraiment à ça. On le banalise, c'est tout.

Le visage appuyé contre ses bras croisés, Petra tourna prudemment la tête vers Rivaï qui ne la regardait pas vraiment.

- Peut-être qu'au fur et à mesure on balise un peu moins parce qu'on a l'impression d'avoir pris le coup de main, d'avoir pigé l'astuce pour rester en vie, jusqu'à ce que. Mais la douleur ne diminue pas avec l'expérience, on l'apprivoise, c'est tout.

- Qu'est-ce que vous essayez de me dire ?

- Qu'il ne faut pas t'attendre à te forger une cuirasse si vite qu'on le pense. Ce sont les vivants qui morflent. Les morts n'ont plus à se demander si tout ça vaut vraiment le coup. Si tu en arrives à te poser cette question, je serai bien en mal de te répondre. Cependant… Oh.

Il leva le bras pour désigner un vol d'oies nocturnes, dont le plumage lustré scintilla furtivement dans le ciel. Petra, les yeux levés vers ce spectacle fugitif, ne perdait rien des mots de Rivaï qui reprit :

- Même si sur le champ de bataille des camarades sont morts sous tes yeux, le fait est que les remords ne les ramèneront pas, et le fait est aussi que tu es en vie maintenant. C'est tout.

Petra ouvrit la bouche mais rien ne lui vint pour contester l'aspect concis des paroles de l'homme. Il n'y avait rien à redire, et même si cette simplicité rude était peu agréable à entendre et enregistrer, elle était véridique.

- La vie, c'est un outil plutôt pas mal au fond, souffla Rivaï. Tu la façonnes comme tu veux, tu la diriges où bon te semble. Alors tant que tu l'as en ta possession, ne perds pas l'idée que ça vaut toujours la peine de faire quelque chose, même si vivre signifie en baver.

- Je crois que ça me convient au fond, souffla Petra avec une légère amertume. Enfin… Je me suis engagée en connaissance de cause. Je ne découvre rien. Mais dans les moments les plus rudes, je me disais toujours que tant que je serais à vos côtés rien ne me ferait ployer. Je le crois plus que jamais…

- Reste avec moi alors.

La voix de Rivaï sembla s'éleva doucement dans l'air glacé, comme la fumée rousse d'un foyer. Petra en sursauta presque légèrement, mais n'eut pas besoin de regarder le visage de son supérieur. Cette réponse lui convenait. Rivaï s'avérait en réalité capable de trouver une justesse touchante dans les mots qu'il lui adressait. Des mots dénués de toute fioriture, de toute pitié, de toute précaution superflue, mais toujours justes et parfois même, chauds à entendre. Faisant fondre même la pellicule de glace dans laquelle Petra retenait enfermée ses larmes.

Le poids sur sa poitrine subsistait, mais l'atmosphère étrange de cette situation et la présence du Caporal étaient parvenues à atténuer son bouleversement. Elle n'avait aucun doute sur ce qu'elle avançait : tant que Rivaï était là, le monde entier ne pourrait la faire flancher. Et cet homme venait de lui offrir lui-même cette place privilégiée, rude mais rassurante à ses côtés.

- Tu as froid ?

Petra fit non de la tête et pour montrer qu'elle n'était pas prête à rentrer tout de suite, elle s'étendit aux côtés de Rivaï.

Jamais le ciel n'avait été aussi immense, bien plus que ne l'était le gouffre des cœurs. Le coude de Petra entra hasardeusement en contact avec celui du Caporal, mais ce dernier ne se retira pas et Petra se retint de le faire. Ses yeux étaient gonflés de larmes prêtes à rouler en cascade et en silence de ses yeux, mais elle n'en avait que faire. Tant que cet instant durait encore un peu… La catharsis inespérée dont Rivaï lui faisait cadeau était salvatrice et Petra savait que le Caporal lui donnait tout le temps dont elle avait besoin pour accepter cette offre.

Dans la poche de cuir, contre la poitrine de Rivaï, le petit caillou noir et roux se réchauffait au rythme des battements de cœur du soldat.

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Yooouf ! C'est dingue comme j'aime écrire ces « pseudos OS », y a pas à tortiller du fion, à se creuser la tête, y a pas d'intrigue tordue à charpenter comme dans une fiction longue. C'est du pur développement relationnel et j'adore ça, j'ai l'impression que ça coule tout seul dans ma tête :D Tip top caviar, j'y prends un méga plaisir !

J'ai eu très envie de faire ressentir le côté « catharsis », purge bienfaitrice de cette chevauchée, j'ai adoré écrire ce moment.

Encore une fois, mes bras sont grands ouverts à toute forme de remarques, conseils, cris de joies ou tomates pourries justifiées P

Merci à vous d'avoir lu ! Prenez soin de vous et à très bientôt !

Cha cha :D