Il faisait noir autour de lui. Nuit noire ? Non, il avait les yeux fermés, il avait dormi comme un loir. Mais maintenant qu'il s'éveillait, l'homme ne voulait pas ouvrir les yeux. Il entendait des cris déchirants. Camus se retourna dans son lit en gémissant, il voulait dormir. Il avait mal partout. Les cris continuèrent, il connaissait bien la voix qui suppliait. Il se retourna encore, refusant de se lever, comme si ça aurait pu annuler la réalité. Que les cris auraient pu s'arrêter.
Est-ce qu'il dormait déjà ? Il ne devait y avoir qu'un moment qu'il s'était couché, tout était si embrouillé dans sa tête. Les cris lui en rappelèrent d'autres, qu'un enfant avait poussé sous ses yeux impuissants. Il s'emmêla dans ses couvertures. Les images revinrent hantées son esprit. Le feu, la croix, l'église, le lac, la lune, l'ombre… Non, il ne voulait plus dormir. Pas de cauchemar ! Pas ce soir ! Il en avait déjà eu hier et l'autre nuit d'avant aussi. Encore un cri. L'ombre. Les flammes, la mer, Hyoga qui le suppliait de ne pas faire sombrer le navire de sa mère encore plus profondément. un autre cri.
Le verseau bascula en bas de son lit et réussit à ouvrir les yeux. Les cris résonnaient toujours à quelques mètres de lui. Il comprit et se dépêtra de ses couvertures. Il se leva et força la porte de la chambre d'Allanah. C'était elle qui criait…dans son sommeil.
-Oh non, Allanah, supplia-t-il en distinguant la silhouette de la jeune femme qui tremblait dans l'obscurité. Elle se secouait dans tous les sens, donnait des coups dans le vide, combattant un ennemi invisible. Elle parlait de façon presque inintelligible. Si elle continuait, elle allait se faire mal.
Camus alluma la lampe de chevet de son infirmière pour mieux la voir. On aurait dit qu'elle était possédée. Mais il savait que ce n'était pas le cas. Sa robe satinée glissait sur elle, dévoilant sur l'une de ses jambes, jusqu'aux genoux. Il replaça sa jupe et rabattit ses couvertures au pied de son lit pour éviter qu'elle ne s'étrangle avec l'une d'elle. La pauvre se débattit de plus belle. Le chevalier monta sur son lit, doucement, pour ne pas se prendre de coup de pied.
C'était le troisième soir qu'elle faisait ça. Maintenant, il n'avait plus aucun doute sur les raisons de la panique de la jeune fille. Mais cette fois, il ne pourrait pas se contenter de l'apaiser. Il fallait qu'il la réveille et lui parle. C'était dangereux qu'elle entre dans ses mauvais rêves comme ça.
-Allanah ? Écoute, ça va aller, c'est un cauchemar que tu fais, il n'y…
-Non, va-t-en, vas-t-en, laisse-moi, ne me touche pas ! Allez-vous-en tous les deux, je vous déteste ! répliqua-t-elle dans son sommeil. Il emprisonna ses jambes entre ses genoux, augmentant la furie de la jeune femme. Non, non, laisse-moi tranquille, je ne t'ai rien fait, je ne veux pas!
Les efforts du chevalier pour calmer la Canadienne lui coûtèrent au moins sept gifles et 3 coups de poing, mais il finit par la prendre par les bras et réussit à l'empêcher de bouger. Elle tremblait et se démenait pour se défaire de son emprise, mais il la tenait bien.
-Allanah, je t'en pris…
-Non, va-t-en, je te déteste, tu me fais mal, ce n'est pas de ma faute, tu n'as pas le droit de…
-Réveille-toi bon sang, tu fais un cauchemar, c'est fini. Tout ce que tu vois s'est passé il y a longtemps. Il n'y a plus rien à craindre maintenant.
Il la secoua, doucement, mais assez fort pour qu'elle commence à ouvrir les yeux. Elle se calma, mais continua de trembler, proche d'éclater en sanglot.
-Allanah, il n'est plus là, c'est moi, Camus. L'autre n'est plus là, il ne peut pas…
-Il n'était pas seul ! hurla-t-elle.
-Peu importe combien ils étaient, ils ne sont plus là, ils ne pourront plus rien te faire, essaya-t-il de la réconforter.
À ce moment seulement, elle s'éveilla tout à fait. Elle ouvrit sur lui des yeux surpris, pleins de larmes.
-Camus ? Qu'est-ce que… Oh, je n'ai pas…
-Ça va, ce n'était qu'un cauchemar, murmura-t-il en posant un baiser sur son front. Elle s'accrocha à son cou, comme il la libérait de son étreinte immobilisatrice. Alors le verseau s'assit et l'attira tout contre lui, pour la laisser pleurer tout son saoul.
Dans sa poitrine, juste derrière le visage ravagé de larmes qui s'appuyaient contre lui, le cœur du pauvre homme était démoli. Comment pouvait-on faire du mal à des gens purs comme Allanah, de façon à ce que les cicatrices restent toujours aussi béantes que lorsqu'on avait ouvert la blessure de départ ?
Entre ses sanglots, la jeune femme lui demandait s'il avait compris ce qui lui était arrivé, elle disait qu'elle avait honte et qu'elle aurait voulu qu'il la laisse seule. Mais Camus la serra plus fort contre lui, sachant bien la vérité. Ce soir elle avait besoin de lui.
Quand elle se fut calmer et que ses pleurs se tarirent, il la détacha un peu de lui, redoutant de la voir s'effondrer à nouveau. Les yeux noirs de l'infirmière le regardait, avec le même mystère et la même bienveillance que la première fois qu'il les avait vu.
-Est-ce que ça va mieux ? demanda-t-il.
-Oui, répondit-elle, avant de se lover tout contre son torse et de se serrer tout contre lui. Tout le temps que sa crise avait duré, il l'avait bercé avec tendresse et elle aurait souhaité ne jamais quitté ses bras forts. Elle poussa un profond soupir en appuyant son visage contre le torse musclé du guerrier.
-Dire que c'est moi qui suit censé m'occuper de toi, fit-elle, découragée.
-Alors, nous sommes quittes.
À cet instant, elle remarqua des bleus sur le visage de Camus, ainsi que sur ses épaules.
-Qui est-ce qui t'as… ? À voir son regard douloureux et soudain fuyant, elle comprit. C'est moi qui a…
-Ce n'est rien, tu es toute pardonnée. Avec ce que tu viens de retraversé.
Il voulut l'attirer tout contre lui, mais elle l'empêcha, en se relevant sur ses genoux pour être à la même hauteur que lui. Ses yeux noirs l'hypnotisèrent comme la première fois qu'il les avait vus. Mais quand de la colère y apparu, le verseau pâlit.
-Tu n'as pas comprit ce qui m'est arrivé, n'est-ce pas ?
-Je crois qu'oui, au contraire.
-Mais je ne veux pas que tu le saches, gémit-elle, comme une enfant qui cachait un secret à son père.
-Allanah, c'était asse clair, puis, ça fait trois nuits de file que…
-C'est pas vrai ! Elle secoua la tête, ne pouvant pas y croire.
-Je t'en pris, reprends-toi. Peu importe ce qui t'es arrivé par le passé, ça ne change rien à ce que je pense de toi.
Elle parut se calmer de nouveau et plongea son regard sombre dans le sien, comme pour lui demander si ce qu'il venait de dire était bien vrai.
-Tu es sûr que ça ne change rien ? Même si je… elle prit son courage à deux mains. Même si j'ai été abusé quand j'étais enfant ?
-Non, ça ne change rien, Allanah, je ne vais pas me mettre à penser que tu es faible ou plus fragile que les autres femmes pour ça.
Mais tout en parlant, il l'emprisonna dans ses bras. Elle était forte pour réussir à admettre ce qu'on lui avait fait comme ça, presque sans hésiter. Elle était forte pour oser se rendre aussi vulnérable face à lui, alors qu'elle ne le connaissait que depuis quelques semaines.
-Tu n'as pas honte de me connaître, de me tenir comme ça, comme si j'étais normale ? Est-ce que tu n'as pas honte de moi ?
-Non, Allanah, je serais incapable d'avoir honte de toi, peu importe la raison que tu pourrais trouver. Il déposa un baiser sur sa nuque, tout en se forçant à refouler les craintes qui s'éveillaient en lui. Ce n'était pas le moment de penser à ses malheurs passés et ce qui lui faisait honte. Elle avait besoin de lui, ce n'était pas le moment d'ouvrir la porte à l'ombre de ses rêves.
-Camus, tu es toujours si sincère et si gentil avec moi. On dirait que tu peux comprendre tout ce que je ressens. Je viens de te révéler un secret dont j'ai toujours du mal à parler, mais pourtant, je me sens bien. C'est comme si j'avais été libérée d'un poids qui m'encombrait les épaules.
-Des confidences faites à la bonne personne peuvent faire beaucoup de bien, surtout si elles sont faites quand le bon moment est venu.
-Tu veux dire, quand on est prêt ? Elle n'attendait pas de réponse. Elle se sépara de lui et le regarda de nouveau, droit dans les yeux, avec un sourire. Est-ce que tu as faim ? Je n'ai plus du tout sommeil.
Si elle voulait alléger l'atmosphère, c'était réussi. Il la suivit dans la cuisine, tout en suivant du regard les mouvements de ses cheveux noirs et argents sur ses épaules. « Elle est si belle » soupira-t-il intérieurement. Comme ils passèrent dans sa chambre et qu'elle vit ses couvertures toutes emmêlées jonchant le sol, elle se retourna vers lui, l'air moqueuse.
-Tu fantasmais ou tu as seulement eu un sommeil mouvementé ?
-Ni l'un ni l'autre.
Elle fila dans la cuisine, suivie de près par le verseau. La jeune femme se mit à fouiller dans son réfrigérateur, il se décida à relancer la conversation.
-Qu'est-ce que tu comptes nous préparer ?
-J'ai envie de quelque chose de solide, bien consistant et de tonnes de sucres, pas toi ?
-Je mangerai tout ce que tu feras.
-C'est qu'on passe vraiment du coq à l'âne tous les deux. Elle se redressa, lui tournant le dos. Tout à l'heure, je sortais d'un terrible cauchemar et tu me consolais, puis je t'ai confié ce que j'avais sur le cœur depuis quelques jours et nous voilà, à parler de ce qu'on va manger, alors qu'il est trois heures du matin.
-Tu préférais qu'on parle de ce qui t'es arrivé quand tu étais enfant ?
-Non. Mais je croyais que j'étais passé par-dessus ça. J'en étais revenu et tout allait. J'avais réussi à…
-…faire une croix dessus, hein? ironisa-t-il pour lui-même d'une voix amère. « Ouais, c'est le cas de le dire, une croix… »
-Ça ne va pas ? demanda-t-elle en se retournant. Il leva les yeux sur elle et se reprit.
-Euh oui, ça va, je… pensais à autre chose, c'est tout, répondit-il.
Elle apporta la nourriture qu'elle venait de sortir du frigo sur le comptoir, ses gestes quelque peu incertain. Il faisait sombre, car elle n'avait allumé qu'une lampe dans la pièce. La lumière tamisée créait des ombres un peu partout. Plus il la regardait et plus Camus se disait que sa robe devait être douce au toucher. Il ne s'y était pas arrêté tout à l'heure, quand il la berçait dans ses bras.
-En fait, si je m'entête à te parler de… toute à l'heure, c'est parce que je me demande comment ça se fait que tu n'es pas réagi plus que ça quand je t'ai dit que…
-Je t'ai dit que je me doutais déjà de ce dont il s'agissait, puis, j'avais eu la bonne intuition. En plus, quand tu criais dans ton sommeil, avant que je ne vienne te réveiller, ça m'a… mis la puce à l'oreille…
Elle se tourna vers lui, alarmée par sa voix, qui tremblait de plus en plus au fur et à mesure qu'il s'avançait dans ce qu'il disait. On aurait dit que les mots qui sortaient d'entre ses lèvres ne lui venaient pas naturellement, qu'ils en cachaient d'autres, que le verseau était incapable de laisser sortir, mais qu'il souffrait de les garder en lui. Il était accoté contre une des armoires, ses yeux fixés au loin, sur le ciel et la lune, visible par la fenêtre qui s'ouvrait sur la pièce.
Il se maîtrisait pour ne pas le dire. Sa peau était plus pâle que jamais tandis qu'il sentait le malaise grandir en lui. Il se sentait le besoin de le dire, de le crier, mais il savait qu'il n'en avait pas le droit. Ses cheveux couvraient une seule de ses épaules, soulignant son manque d'équilibre. Dehors, il voyait un enfant aux cheveux de verdures qui courait dans la nature, ailleurs, dans un autre pays. Le petit levait les yeux vers la lune, en criant à briser le cœur, écrasé par la douleur et la culpabilité. Pourtant, un homme le serrait contre lui…
Camus se détourna de son passé, la douleur lui vrillant le cœur. Cet homme qu'il avait appelé « mon père », qui l'appelait « mon fils » l'avait trop souvent étreint ainsi, pour le conduire de force à ses vils desseins. Son propre cri résonna dans son esprit, lointain de plus de 15 ans. La toute première fois, le tout premier cri d'incompréhension. Il serra les dents, souhaitant de toutes ses forces qu'Allanah vienne arrêter ce cauchemar.
-Camus ! Qu'est-ce qu'il y a ?
Il s'accrocha à ses yeux noirs, un instant et fut sauvé. Elle le tenait par les épaules quand le cri s'estompa en lui, le libérant de sa peur.
-Rien, rien, ça va maintenant, murmura-t-il, sa voix vacillait.
-Non, il y a quelque chose, insista-t-elle.
-Allanah, trouves-moi de quoi m'occuper, parles-moi et ça ira, fit-il en raffermissant son ton.
-Mais…
-Mais rien, je t'expliquerais une autre fois, pas maintenant.
-Camus, je…
-S'il te plait, finit-il par supplier en la regardant d'un air chaviré par son besoin du silence. Je ne peux pas, pas maintenant.
Avant de dire quoi que ce soit de plus, elle se serra contre lui, avec compassion, pour ensuite lui prendre sa main et l'emmener à côté d'elle, face au comptoir, avec un sourire fragile sur un visage encore plus fragile. S'il ne pouvait rien lui dire, alors il devait rester fort et tout garder pour lui. Et la seule raison qu'elle pouvait lui donner, c'était qu'elle avait besoin de son soutien. En plus, c'était vrai.
-Je vais m'occuper de la viande, toi, des légumes, d'accord ? Pendant que le toute cuira, on s'occupera du gâteau.
Camus ne dit rien et lui obéit. Il se contenta de faire ce qu'elle lui disait et de la regarder pour s'emplir de son image et oublier l'ombre de ses cauchemars. Compréhensive, elle se mit à lui parler d'elle. Mais surtout de son travail et puis, enfin, des enfants dont elle s'occupait le plus. Il savait déjà qu'elle se chargeait surtout d'enfants à l'hôpital. Elle soignait rarement les adultes.
C'était le jeu du hasard si elle était devenu sa garde infirmière. Le verseau écouta la jeune femme avec attention. Un peu plus et il se serait couper les doigts tellement il ne pensait plus à ce qu'il faisait. Quand leur repas fut en train de cuir et que le gâteau faisait ronronner le micro-onde, Allanah envoya au guerrier un regard plein de promesse qui le laissa quelque peu perplexe.
-J'ai envie d'un beau repas aux chandelles, seul à seule avec un garçon galant comme toi, soupira-t-elle. Comme si on s'était donné rendez-vous dans un restaurant et qu'on mangeait ensemble pour l'une des premières fois. Ça fait longtemps que ça ne m'est pas arriver.. Elle hésita à poursuivre, les yeux baissés, gênée par cette invitation à manger maladroite, faite au milieu de la nuit, à un homme qui lui cachait encore tellement de part de lui.
Quand elle releva la tête pourtant, pour le regarder et voir sa réponse, il n'y avait pas de quoi jouer les timides. Entre l'amusement et la pudeur, Camus lui souriait, signifiant qu'il voulait bien.
-C'est sérieux, je dois me changer, où je n'ai pas le temps ? plaisanta-t-il, songeant qu'elle était la seule à pouvoir le faire sortir de sa froide indifférence qui devait le protéger de tout le monde.
-Va mettre un costume complet, avec le nœud papillon. Je te donne même le droit de prendre une douche, si tu fais vite, répondit-elle, très sérieuse.
Il lui sourit et fila faire ce qu'elle lui avait suggéré. Il resta tout juste cinq minutes sous la douche, pour en ressortir transi, mais rafraîchi, ses cheveux longs étincelants comme des joyaux. Il avait retiré la teinture brune. Il n'en voulait plus. C'était un de ses derniers souvenirs de l'enfer. Là-bas, le vert de ses cheveux avait bruni. Il ne portait qu'une serviette autour de sa taille et Allanah tambirounait déjà à la porte de la salle de bain.
Le chevalier lui ouvrit et elle se précipita à l'intérieur.
-Qu'est-ce qu'il y a ?
-Je pensais que tu, que…
Elle figea une seconde devant son aspect surprenant. Deux longues mèches vertes glissaient de sous ses oreilles jusqu'au début de sa serviette. Ses muscles étaient détendus, relâchés et très alléchants, si le terme est utilisable dans de tel cas. Sa peau était toujours aussi pâle, mais il avait l'air bien mieux que tout à l'heure.
-Tes cheveux ?
-C'est ma vraie couleur. Aussi fou que ça puisse paraître, je suis un sapin ambulant depuis ma naissance.
-Oh, mais ça te fait très bien, se reprit-elle en arrêtant de le dévorer des yeux. Mal à l'aise, elle balada son regard autour d'elle, pour se trouver une excuse.
-Tu veux te préparer toi aussi, j'imagine ?
-Oui, c'est exactement ça, je… ne pourrais pas mieux le dire.
-Bon, fit-il, en lui souriant, compréhensif, je vais me sécher, m'habiller, puis je reviens, essaie de ne pas faire de bêtise en attendant.
Il revint 15 minutes plus tard, sans avoir réussi à faire son nœud papillon et pestant contre ce dernier, qui était beaucoup trop compliqué à faire pour rien. Elle était encore en train d'essayer de démêler ses cheveux, mais avait beaucoup de difficulté.
-Maudits nœuds, grogna-t-elle en lançant son peigne dans le lavabo, n'y tenant plus
-Attends, impatiente. Il faut souffrir pour être belle.
-Oh, ne te moques pas de moi, ce n'est pas drôle. Je crois que je vais les faire couper cette bande de fils de fer, ils sont intraitables.
-Attends, laisse-moi faire, suggéra le verseau en prenant son peigne et s'attaquant à la tache. Sous ses doigts et sa patience, les nœuds de la chevelure noire et argent disparurent. En quelques minutes, il touchait des cheveux doux comme de la soie. Il sourit. Ça lui rappelait encore une fois Hyoga. Et Isaak.
-Tu fais des miracles! S'extasia la jeune femme.
Camus allait nier, mais elle le regardait d'une façon assez étrange, alors, il ne trouva pas la force de répondre.
-Tu me coifferais s'il te plait? Je ne sais jamais quoi faire de cette tignasse.
-D'accord. Mais je ne te promets rien…
5 minutes plus tard, au milieu de mèche libre et de quelque coup de peigne supplémentaire, de minuscules tresses d'argent glissaient jusque sur le dos de la jeune fille. Le résultat était saisissant. Il eut un sourire maladroit avant de s'expliquer.
-Tu sais. Que tu sois bien peigné ou pas, je te trouve belle. Parce qu'en plus d'être très jolie du dehors, tu es une merveille de l'intérieur.
-Qu'est-ce que tu veux de moi en échange de cette belle déclaration ? demanda l'infirmière en s'appuyant contre le torse de l'adulte.
Le chevalier se contenta de passer ses bras autour de sa taille, et de poser son menton sur ses cheveux. Rien. Il ne voulait rien de plus que ce qu'il avait maintenant. Mais c'était trop parfait. Où était passé l'ombre du tableau? Son ombre? Tout ne pouvait pas aller toujours aussi bien que ça. S'il ne retrouvait pas son caractère froid, est-ce qu'il ne deviendrait pas trop vulnérable? Déjà là, il lui disait toutes ses choses, pleines de vérités, mais en même temps, pleines de non-sens. Est-ce que le Camus que connaissait Milo, Athéna, Hyoga et Isaak aurait dit des choses semblables?
Est-ce que les chevaliers d'Athéna avaient le droit de ressentir de l'amour? Alors qu'on avait tout fait pour les priver de sentiments pareils? Oui, certainement. On ne les empêchait pas d'être humain.
-Dans ce cas, je vais passer une tenue de soirée qui serait plus de circonstances que ma robe de nuit.
Il la laissa glisser hors de ses bras un peu à regret. Puis il se rappela la viande en train de cuire et couru jusqu'au four pour réchapper leur repas nocturne. Juste à temps pour mettre des épices et remplir les assiettes. Il s'acquitta de l'épreuve comme un prince des restaurants. « À croire que j'ai été serveur toute ma vie. » se dit-il en mettant les couverts sur la table. Il se souvint aussi qu'Allanah avait parler d'un dîner aux chandelles. Pour cela, encore fallait-il des chandelles…
-Camus? File hors de la cuisine que je finisse d'arranger la table. Je ne veux pas que tu me voies tout de suite.
Il obéit, avec un sourire. Elle jouait les coquettes juste pour faire bonne mesure. Dans le salon, il se retrouva un peu hésitant. Qu'est-ce qu'il pouvait faire en attendant ? D'une main exaspérée, il repoussa les mèches rebelles qui lui tombaient sur le front, avant de sentir les cheveux verts revenir à leur place précédente. Au moins, s'il avait son armure, il n'aurait pas eu de cheveux dans la figure.
Il fouilla les rayons de la bibliothèque du regard, son nœud papillon mollement laissé à son coup, toujours pas attaché. Camus. Zola. Verne. Tolstoï. Hugo. Rabelais. Shakespeare. Lamartine. Plamondon. Po. Pullman. Poe. Tolkien. Montgomery. Lucas. Kurumada, tiens, celui-là, il ne le connaissait pas… Il haussa les épaules et attrapa un des livres de Camus. D'Albert Camus. Caligula. Il l'ouvrit au hasard, relu pour la énième fois la condamnation du vieux. Il ne se rappelait plus de son nom. Il se souvenait juste de la folie de Caligula, le Romain, le César.
Le vieil homme qui servait le jeune homme de l'histoire depuis des années avait sorti une fiole de sa poche et Caligula avait tout de suite cru qu'il s'agissait d'un poison, destiné à le tuer. Le jeune César avait forcé le vieillard à boire un vrai poison pour le punir de sa traîtrise, ce en refusant d'écouter les explications de son serviteur, qui disaient que la fiole ne contenait qu'un médicament contre le rhumatisme. À ses dires, le contenu lui était réservé à lui, non pas à Caligula. Le vieux était mort, puis Caligula avait su que la fiole ne contenait réellement qu'un remède pour les rhumatismes.
« L'ironie. » pensa amèrement Camus. Il avait toujours adoré Albert Camus. Dans Caligula, une pièce de théâtre assez spéciale, il ne pouvait pas s'empêcher de sourire. Que ce soit un sourire en coin, fâché ou amusé. La folie humaine à son état le plus terrible. Il rangea le livre, mais n'en choisit pas d'autre. Il ne voulait pas de classiques ce soir là. Il savait déjà qu'il ne fallait pas vendre la peau de l'ours avant de l'avoir tuer. Est-ce que c'était de la torture ce qu'il s'infligeait en lisant des histoires de fous comme Crime et châtiment et Caligula?
Ce n'était pas que des chef-d'œuvres. Avant tout, c'était quelque chose qui le rejoignait de loin. Il en avait connu des fous. Un, en particulier. Un soupir. Il jeta un œil vers une autre rangée de livres. Danielle Steel, Mary Higgins Clark, Stephen King, Nicholas Spark. Il en aurait grincé des dents. Ça non, ce n'était pas son genre.
-Camus, qu'est-ce que tu fais ? Tu peux venir.
Les yeux du verseau aperçurent un dernier auteur. Nelligan. Son cœur eut un sursaut, est-ce que c'était un hasard ça ? À 19 ans, le schizophrène Nelligan était mort. Après 3 ans, ou plus, il ne savait plus, passer dans un asile. Ça le ramenait encore à son idée de départ. Un autre fou. Un brave lui, mais quand même.
Le funèbre écran, ah comme la neige à neiger, ma vitre est un jardin de givre, qu'est-ce que le spasme de vivre ?
Un frisson glissa dans le dos du chevalier à cette pensée. Il se détourna, pour oublier le souvenir qui lui était revenu avec les bribes de poèmes. La première chose qu'il avait lu au complet dans toute sa vie, c'était ce poème de Nelligan. Ah comme la neige à neiger. Puis le premier des livres qu'on lui avait donné, c'était un recueil d'Émile Nelligan. C'était le prêtre qui le lui avait donné…
-Camus ?
Une chance pour lui qu'Allanah s'était surpassée dans sa tenue, parce qu'il ne voyait vraiment pas de moyen d'oublier l'ombre cette fois. Sa robe était longue, cachant ses jambes, jusqu'à ses mollets. Son dos était à demi découvert par le tissu bordeaux, mais le décolleté de la jeune femme était à la fois révélateur et respectueux. Il ne versait pas dans le vulgaire, il était juste assez échancré pour attirer l'attention. Elle n'avait pas défait ses cheveux, aimant le style que Camus leur avait donné. Un châle cachait ses épaules nues. Le tissu de sa robe semblait être en soie et doux comme la fourrure d'un chat, il scintillait dans l'obscurité.
-Magnifique, murmura-t-il en la voyant. Son visage baigné par la lumière des bougies resplendissait.
Elle rougit et lui fit signe de s'asseoir. Il s'exécuta, pour qu'ils soient assis face à face, en tête-à-tête. D'abord, ils n'échangèrent que quelques regards, puis elle se lança dans la discussion, tandis qu'il s'attaquait à ses légumes, histoire d'être débarrassé. Il détestait les brocolis, mais s'était bien gardé de le lui dire. Un adulte doit accepter les contrariétés de la vie. Un chevalier d'Athéna ne va pas s'avouer vaincu dans une portion de légumes.
-Qu'est-ce que tu fabriquais ?
-Je me demandais comment tu faisais pour vivre avec des romans de Danielle Steel chez toi.
La jeune femme eut un sourire en coin, l'air repentante. Elle avala un morceau de viande avant de s'expliquer.
-Je ne vais jamais à la bibliothèque, alors tous les livres que je lis, ou que je veux lire, je dois les acheter. Même Danielle Steel. Toi, tu n'aimes pas ?
-Non, pas vraiment.
-Ça ne me surprend pas, je déteste ces livres.
Un autre sourire précéda un instant de silence. Camus finit ses brocolis jusqu'au dernier en quelques instants et passa à son morceau de steak. Il ne s'était pas attendu à ce qu'elle lui en serve autant. S'il voulait en venir à bout, mieux valait s'y mettre tout de suite.
-Tu cuisines drôlement bien, tu sais ? le complimenta la Québécoise.
-Oh, je m'en tire très bien avec tous les plats surgelés ou congelés.
Leur regards se croisèrent au-dessus des chandelles et il put lire son rire dans ses yeux noirs.
-Toi, tu es une bonne cuisinière, en tout cas, meilleure que moi. En plus, tu es une infirmière sans pareille et une intellectuelle. Il y a quelque chose que tu ne sais pas faire ?
-Mentir.
-Ça, c'est un mensonge ! se moqua-t-il, sans méchanceté.
Elle garda les yeux baissés sur son assiette, faussement timide. Elle aurait voulu réussir à vraiment lancer la conversation. Et qu'il parle de lui.
-Qu'est-ce que tu fais de tes journées ? Pendant que je travaille.
Camus croisa les jambes sous la table et s'appuya sur un coude en se penchant vers l'arrière. Pourquoi cette réaction ? Il y avait tant de possibilités.. Elle le regarda droit dans les yeux, pour être certaine qu'il n'essayait pas de la fuir en se reculant ainsi. Non, il se mettait à l'aise.
-Oh, un peu de tout et des fois presque rien…
-Élabore un peu, je t'en pris, je ne lis pas dans les pensées moi.
-Bien, ça dépend des jours. Ça doit faire 1 mois que je n'allume plus la télé parce que tout les programmes m'indiffèrent. Alors, je lis…
-Tu adores la lecture toi on dirait bien, qu'est-ce que tu as lu ?
-Tout tes Albert Camus pour commencer, puis les classiques, comme Jules Vernes ou Victor Hugo.
-Tu en as lu combien ?
-Je les ai tous fini, ou presque. Elle ne l'interrompit pas, trop estomaquée. par ce qu'il venait de dire. Il les avait presque tous lu ? Mais ces temps-ci, poursuivit-il, en lorgnant un peu vers la bouteille de vin qu'elle avait déposée sur le comptoir, pour plus tard, je sors beaucoup.
-Hein ?
-Je vais me promener, prendre l'air, surveiller les gamins imprudents qui traînent dans le parc du coin, des trucs du genre…
Elle semblait encore plus abasourdie que tout à l'heure. Il sortait dehors ? En plein hiver ? Mais…
-Tu n'as même pas de manteau et il fait quotidiennement –20 degrés ! Je croyais t'avoir dit de ne pas…
-Pas de panique, Allanah, le froid n'a pas de prise sur moi. Puis, ici, il ne fait même pas frisquet. En tout cas, comparé à la Russie…
-Frisquet ? Mais –20 degrés, c'est glacial !
Il se pencha vers elle et s'appuya le menton contre ses poings, ayant posé ses deux coudes sur la table. Il avait l'air très amusé. Alors qu'elle allait lui sortir toutes les statistiques des morts par hypothermie, elle s'arrêta net.
-Qu'est-ce qu'il y a ? demanda la jeune femme, devant l'expression étrange du visage du verseau.
-Je peux te rappeler que je suis un guerrier d'Athéna et que mes armes de prédilection sont la glace et le froid ?
-Oh, elle détourna le regard, gênée par son oubli. Excuse-moi.
-Merci de t'inquiéter pour moi, il y a peu de personne qui le font encore, soupira-t-il, en fixant la lune, pleine, dehors.
-Tu crois que Hyoga ne s'inquiète pas ? Et que ton ami Milo ne pense pas à toi ?
Il retira précipitamment ses coudes de sur la table, comme si elle le brûlait. Il avait cru entendre le cri d'un petit garçon. Mais pas le sien pour une fois. Non, c'était pire. C'était Milo qui criait. Comme un gamin, alors qu'il n'était plus du tout un gamin. Le Français fronça les sourcils, accusant le choc, il serra les dents.
-Non, je sais qu'ils s'inquiètent pour moi. Mais, ils s'inquiètent trop justement.
-Ça va, tu as l'air…
Cette fois, la férocité du verseau face à son repas devint évidente. Il ne fit qu'une bouchée de ce qui restait de son assiette. Allanah n'osa rien ajouter. Elle commençait à être effrayée. Elle le connaissait depuis si peu de temps, et si elle avait mal placé sa confiance, comme par le passé ? Elle piocha dans son riz, nerveusement. Les chandelles étaient déjà à moitié fondues. Le chevalier réalisa qu'il s'était emporté.
-Je te demande pardon Allanah, je ne voulais pas te faire peur, mais Milo a… Il avait…
Les mots ne sortirent pas tandis que l'adulte revoyait son ami. Les images gravées dans sa mémoire lui faisaient mal à voir, mais elles s'imposaient à lui avec force. Ses cris, ses paroles, ses yeux. Milo avait… tellement souffert à cause de lui. Tout ça à cause d'une ombre du passé sur laquelle le verseau avait fait une croix depuis si longtemps. Non ! Pas une croix, surtout pas une croix ! Un trait plutôt, il se prit la tête à deux mains. C'était si compliqué !
-Camus, peux-tu me dire ce qu'il y a ? Je… je ne comprends pas.
-Quoi ? Il releva la tête, ses mains retombèrent sur la table, ses yeux se raccrochèrent à la réalité et il paru enfin redevenir lui-même. Alors, seulement, il réalisa qu'elle tremblait, qu'il faisait froid dans la pièce tout d'un coup et qu'il était très tendu. Oh non, ce n'est pas vrai, soupira-t-il.
Le froid se volatilisa, la jeune infirmière ne savait plus quoi faire et Camus, lui, ne savait plus où se mettre.
-Allanah, surtout, ne t'inquiète pas, je… je ne sais pas ce qui m'a pris. Non, enfin, il savait très bien. C'est que… argh, je me suis souvenu d'une des dernières fois où j'ai vu Milo. Disons seulement qu'on ne s'est pas dit au revoir en de très bons termes et qu'après ça, on n'a jamais pu se reparler de ce qui était arrivé.
-Qu'est-ce qui est arrivé ?
-Ne me demande pas ça, Allanah. Je serais incapable d'en parler.
Il redevenait nerveux tout en discutant, il se tenait très droit, pâle comme la neige, son poing gauche s'ouvrait puis se refermait alternativement.
-Il y a beaucoup de choses dont tu es incapable de parler, non ?
-Je n'ai jamais été très bavard.
Il fuyait son regard maintenant. Pourtant, il avait tellement besoin d'elle.
-Tout à l'heure, tu t'en venais plutôt bien.
Les yeux du chevalier se posèrent sur la bouteille de vin et n'arrivèrent plus à s'en détacher. Du bordeau. 1964. Milo adorait le bordeau. Il n'y avait jamais goûté et ne connaissait rien d'autre que le vin et la vodka autrefois. C'était le Français qui lui avait donné un meilleur goût pour les boissons raffinées.
-Je n'ai jamais l'impression d'être moi-même avec toi, soupira-t-il.
-Peut-être que c'est parce que tu n'as jamais vraiment été toi-même, suggéra-t-elle. Il hocha négativement de la tête. Tu aimes les enfants, pas vrai ?
Camus ne vit pas tout de suite pourquoi elle disait ça. Mais c'était plus fort que lui, il se retourna vers elle, ses yeux maintenant tendres. Il avait l'air à la fois amusé et gêné. Elle l'avait percé à jour de ce côté. Et si Allanah lui parlait de ça, c'était à cause de toutes les fois où il s'était inquiété pour Hyoga. Le cygne qu'il avait toujours considéré comme son fils.
Il lui sourit maladroitement, en parvenant à oublier ses frustrations et surtout Milo. Quand l'infirmière lui prit la main, il tressaillit. Leurs doigts s'étaient à peine effleurés, le temps d'un battement de paupières, exprimant ce qu'ils ressentaient au plus profond d'eux-mêmes, avant de se séparer. Est-ce qu'ils étaient prêts à ça ? Est-ce qu'ils n'avaient pas dépasser le stade de l'amitié depuis longtemps ?
Cherchant à reprendre contenance, Camus se racla la gorge, elle se tortillait sur sa chaise.
-Et… et si on mangeait le gâteau ?
Toutes les infos sur les auteurs et Émile Nelligan peuvent se révéler fausses parce que je les ai écris de mémoire.
Next : DM, supposément, on verra, dis-moi de qui tu veux que je parle entre lui et Sion et dhokko, je crois deviner la réponse…
