La richesse, la puissance et la splendeur du royaume d'Erebor étaient à leur apogée. Etabli sous la Montagne Solitaire qui dressait haut vers le ciel sa tête orgueilleuse, Erebor était non seulement le plus grand des royaumes de nains mais encore l'un des plus grands royaumes tout court de toute la Terre du Milieu.

L'arrogance des nains avait cru dans des proportions équivalentes au fil des décennies, leur orgueil et leur suffisance étaient devenus insupportables et pourtant, les plus sages sur Arda auraient pu leur prédire, sans avoir besoin d'être devins, que toute chose porte en elle-même sa propre fin et qu'il n'est rien qui ne finisse tôt ou tard par décliner puis disparaître.

Les nains d'Erebor cependant étaient à mille lieues de si funestes pensées. Thror, grand roi sous la montagne, se persuadait même volontiers que tout ce qui l'entourait serait éternel. Sa lignée même perdurerait, estimait-il, jusqu'à la fin des temps : son fils Thrain avait lui-même deux fils, et même une fille, ce qui lui donnait l'assurance que la succession était assurée pour longtemps.

Thror gouvernait donc dans la confiance la plus totale, satisfait de voir les richesses de la Montagne Solitaire s'accumuler jour après jour et, s'il n'était pas le meilleur monarque qui soit, il n'était certainement pas le pire non plus. En tous cas jusqu'au jour où ils "la" trouvèrent. Un jour apparemment comme les autres pourtant, mais qui cependant était secrètement marqué du sceau invisible du destin, y compris pour Bodor, un simple mineur d'Erebor que rien ne paraissait prédisposer à connaître le destin qui en fin de compte lui échu.

Bodor travaillait dans la mine comme chaque jour, extrayant l'or qui courait à travers la pierre, quand "elle" apparut. Ayant fait sauter une mince pellicule de pierre de la paroi, le nain vit apparaître une lueur blanc bleuté incomparable. Il crut même un instant avoir découvert une étoile, mystérieusement captive de la pierre ! Avec précautions, il continua à dégager la gemme fabuleuse de son écrin de roc et, à mesure qu'il travaillait, il sentait la sueur lui couler sur le front et dans le dos et ses mains trembler, à tel point qu'il dut interrompre son travail et respirer longuement pour se calmer : il ne s'agissait pas de faire un faux mouvement et de risquer d'endommager le joyau qui scintillait à présent de mille éclats enchantés.

Enfin, après encore quelques efforts, la gemme reposa entre ses mains. Elle paraissait palpiter doucement, comme un mystérieux cœur minéral... le cœur de la montagne ! Bodor ne pouvait pas en détacher son regard. Il demeura sans doute un long moment à la contempler, ébloui, avant de la déposer avec une révérence émerveillée sur l'or qu'il avait extrait auparavant (l'éclat et la beauté de la pierre rendaient l'or lui-même aussi grossier que n'importe quelle matière sans valeur) puis il entreprit de remonter à la surface. Mais au lieu d'aller déverser le fruit de son labeur sur les longues tables destinées à cet usage, il prit la direction des étages supérieurs d'Erebor. Il n'avait pas même retiré son casque de mineur, nanti d'une chandelle toujours allumée et, à mesure qu'il gagnait les parties de la montagne dans lesquelles vivaient les aristocrates, il suscitait de plus en plus de regards étonnés ou désapprobateurs. Bodor n'en avait cure et poursuivait son chemin, plongé dans une sorte de transe.

- Je veux voir le roi.

Il avait annoncé cela comme la chose la plus évidente du monde. Le garde planté devant la porte le regarda deux fois, du bas en haut et du haut en bas, avant de répondre d'un ton rogue :

- Tu t'imagines que l'on dérange le roi comme ça ?! Si tu as une requête à lui présenter, il faut demander une audience. Il te l'accordera ou non.

Obstiné comme le sont tous les nains, Bodor insista et insista encore. Cela faillit mal tourner mais, à force de clamer que c'était de la plus haute importance et qu'il ne parlerait qu'à Thror lui-même, il finit par obtenir gain de cause. S'étant respectueusement agenouillé aux pieds de son roi, Bodor exhiba sa trouvaille. Un silence total se fit, remplaçant les murmures moqueurs ou réprobateurs qui circulaient un instant plus tôt.

Thror lui-même demeura sans voix. Il lui fallut plusieurs instants pour reprendre ses esprits et faire signe à l'un de ses chambellans, qui vint prendre des mains du mineur la pierre resplendissante et la lui remit.

Dès l'instant où ses yeux plongèrent dans son étincelant miroitement, Thror fut pris pour cette gemme d'un amour ardent et exclusif, qui devait assez rapidement le consumer entièrement. Son orgueil déjà considérable parut décupler de manière exponentielle. Il fit confectionner pour le Coeur de la Montagne, rebaptisé "le Joyau du Roi" (car une telle merveille ne pouvait appartenir qu'au roi et à lui seul) une châsse d'or pur qui fut incrustée au-dessus de son trône. Il était souverain de droit divin, décida-t-il, l'Arkenstone (c'était là l'un des autres noms qu'il avait donné à son fabuleux trésor) en témoignait. Seuls les Valars avaient pu créer cette splendeur incomparable et il allait de soi (selon Thror) qu'Illuvatar lui-même avait souhaité la remettre entre ses mains. Cela voulait tout dire, n'est-ce pas ? D'ailleurs, le joyau paraissait réellement détenir un pouvoir, une puissance... grâce à lui, le vieux roi obtient de devenir le souverain suprême de toutes les nations naines. Mieux, il exigea que toutes prêtent le serment irrévocable de toujours reconnaître comme tel celui qui pourrait brandir la pierre fabuleuse. La puissance renouvelée d'Erebor paraissait à présent rayonner dans toute la Terre du Milieu, pareille à l'extraordinaire luminosité qui émanait de la gemme.

Bodor de son côté avait reçu une riche récompense pour avoir trouvé ce trésor à nul autre pareil. N'importe quel humble mineur en aurait été comblé. Mais à son insu, Bodor lui aussi avait eu les yeux et le cœur brûlés par la magnificence du joyau. Heure après heure il languissait de le revoir, ce qui lui était impossible car il n'avait pas accès à la salle du trône. Heure après heure il regrettait son premier mouvement qui avait été, en nain loyal et honnête, de porter ce trésor fabuleux à son roi.

- J'aurais dû la garder... elle est à moi, c'est moi qui l'ait trouvée !

Le malheureux ne pouvait plus penser à autre chose. Il perdit l'appétit, le sommeil et toute espèce d'intérêt pour ce qui l'entourait et pour ce qu'il faisait. Il fallait qu'il revoit cette merveille, il le fallait ! Oh, la revoir rien qu'un instant ! La tenir à nouveau entre ses mains ! C'était une sensation si...

Une nuit, il parvint à tromper la vigilance des gardes et à s'introduire dans la salle du trône déserte. Là il demeura longtemps immobile à admirer l'Arkenstone, le Coeur de la Montagne, qui illuminait les alentours comme la lumière argentée de la pleine lune. Puis, comme hypnotisé, il s'approcha et ne tarda pas à découvrir le mécanisme qui permettait de sortir le joyau de sa châsse. Ebloui, il le garda longtemps entre ses mains avant de le serrer contre son cœur. Il ne pouvait pas la remettre en place, décida-t-il. C'était trop dur. Trop cruel. Il ne pouvait pas s'y résoudre, tout simplement. S'arrachant à sa contemplation émerveillée, il glissa la pierre dans ses vêtements et se glissa furtivement vers la sortie. Hélas, il n'eut pas la même chance que lorsqu'il était venu et se fit prendre.

La colère de Thror lorsqu'il apprit cette tentative de vol fit trembler la montagne sur ses bases. Le vieux roi avait les yeux hors de la tête et vociférait comme un fou furieux. Bodor fut condamné à mort et exécuté dans la même journée, malgré l'intervention du jeune prince Thorin :

- Monseigneur, dit-il à son grand-père, n'est-ce pas là un châtiment bien sévère ? Je sais ce que représente l'Arkenstone, elle ne peut se comparer à rien d'autre, certes, mais ce nain reste un pauvre bougre qui n'avait sans doute pas conscience de la portée de son geste. Vous ne punissez pas les voleurs si sévèrement d'habi...

- TAIS-TOI ! hurla le roi, hors de lui. Tu ne sais pas ce que tu dis ! Comment oses-tu parler en faveur de ce misérable ?! L'Arkenstone est A MOI ! Y toucher ce n'est pas du vol, c'est un crime ! Un sacrilège !

- Monseigneur...

- Va-t'en ! hurla encore Thror, les yeux exorbités par la folie. Je ne veux plus rien entendre ! Va-t'en !

A compter de ce jour il fit tripler la garde autour de la salle du trône, surtout la nuit. A compter de ce jour, son esprit se mit à vaciller très dangereusement et de plus en plus à mesure que le temps s'écoulait. Et à compter de ce jour, on put constater qu'il témoignait désormais de la froideur à l'aîné de ses petits-fils, auquel il ne pardonnait visiblement pas ses paroles. Un jour viendrait même, après que Smaug les aurait tous chassés de chez eux et jetés, démunis, dans les terres désolées, où il reprocherait à Thorin la perte du Joyau du Roi :

- Tu m'as empêché de le récupérer ! Sans toi il serait encore en ma possession !

Thorin s'abstenait de répondre. Qu'aurait-il pu dire ? Qu'il avait sauvé son grand-père d'une mort certaine en l'empêchant de se jeter comme un insensé entre les pattes d'un dragon, dans l'espoir futile de récupérer, sous des tonnes d'or, son bien le plus précieux ? Si le vieux monarque n'était plus à même de s'en rendre compte, il ne servait à rien de le lui rappeler. Et puis de toute façon, on ne répond pas au roi. Même quand il devient très difficile à vivre, qu'il est atteint de démence et que son caractère s'aigrit constamment.

En attendant ces jours sombres dont il n'avait nul pressentiment, Thror passait désormais presque tout son temps au milieu de ses trésors, ne se préoccupant plus guère ni de son royaume, ni de ses sujets, ni même de ses proches. D'une certaine manière cela valait sans doute mieux : l'exécution de Bodor n'avait été que la première d'une série de mesures aussi injustes qu'aberrantes. Thrain s'efforçait dorénavant de suppléer à son père et de prendre les décisions qui s'imposaient ; malheureusement, outre qu'il n'avait pas les coudées franches (Thror demeurait le roi) il n'était pas très à l'aise dans ce rôle.

Peu à peu les nains d'Erebor se détournèrent de leur roi, dans lequel ils n'avaient plus la moindre confiance. Ce ne fut pas vers Thrain qu'ils se tournèrent cependant mais vers Thorin : le prince avait l'étoffe d'un chef malgré sa jeunesse et, conscient de la situation, il se mit dès cette époque à œuvrer pour les siens, s'efforçant de concilier sa loyauté envers son père et son grand-père et les besoins de son peuple. Sans rien dire, discrètement, il se mit à agir dans l'ombre de Thrain qui était un peu dépassé par les événements. Tous s'accordaient à dire que Thorin serait un jour un grand roi.

Jusqu'à ce que Smaug s'abatte sur Erebor et réduise leur avenir en cendres.

Cependant, bien des décennies plus tard, lorsque Thorin, surnommé depuis « Ecu-de-Chêne », parvint à reprendre Erebor avec ses douze compagnons et un semi homme de la Comté, Balin, qui avait déjà assisté à la déchéance de Thror eut bientôt le pénible pressentiment que tout recommençait.

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Ceci n'était qu'une mise en bouche. Ou devrais-je dire une mise en situation. La prochaine fois, on entre dans le vif du sujet. Attention, ça va piquer un peu...