Note pour Mili : Ne t'inquiète pas pour la continuité. La fic est déjà entièrement écrite, donc il n'y a aucun risque qu'elle soit abandonnée en cours de route. Merci pour ton commentaire.

Note à tous les lecteurs : Je ne sais pas ce qui se passe avec l'image qui est supposée illustrer cette fic (Thorin, en l'occurence). Elle disparaît régulièrement, je la remets régulièrement, elle redisparaît, parfois revient toute seule, etc. Je n'ai encore jamais eu ce problème. Grat-grat...Enfin, tant que le texte, lui, ne bouge pas, hein...

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L'Arkenstone. L'Arkenstone. Son cœur. Sa vie. Plus belle que la plus brillante des étoiles, que la lune ou même que le soleil. Plus mystérieuse et plus attirante que la plus séduisante des femmes. Parfois, le souffle court, éperdu d'amour devant son plus cher trésor, il se demandait comment une telle splendeur, une telle merveille pouvait exister. Et son regard se perdait sans fin dans son chatoiement éternel. Comment avait-il pu vivre si longtemps sans elle ?

Pourtant, avec elle était venue la souffrance. La perte. Il le ressentait parfois cruellement mais ne l'en aimait que davantage. Les siens s'étaient éloignés de lui à cause d'elle. Cela avait commencé dès le premier instant. Ils ne semblaient pas comprendre que la retrouver était essentiel, passait avant tout... et puis le hobbit... ce misérable ! La lui avait subtilisée. Pire encore, il avait commis le sacrilège de la donner à ces gueux qui campaient à sa porte. Dut-il vivre encore mille ans, Thorin ne lui pardonnerait jamais un tel crime. Et jamais non plus il ne pardonnerait à Bilbon d'avoir été cause de la défection des siens. Parfaitement.

Oh, ce souvenir infâme était gravé au fer rouge dans son esprit ! Ce jour-là il avait perdu, et à juste titre, toute confiance en sa troupe. Car enfin, ne leur avait-il pas donné un ordre ?! N'était-il pas leur roi ? Et cet infâme voleur de Bilbon ne méritait-il pas d'être précipité du haut des remparts ?

Thorin ne se souvenait plus avoir changé d'avis ensuite. Il avait perdu tout souvenir de la bataille, du sang versé, du rôle que Bilbon avait joué en venant l'avertir juste à temps de quitter Ravenhill avec Dwalin, Fili et Kili, sortis in extremis du piège que leur tendait Azog. Il avait totalement oublié leur réconciliation et les présents qu'il avait offerts au semi homme avant que celui-ci quitte la Montagne Solitaire pour rentrer chez lui, escorté du magicien. Dans son esprit, il n'y avait place que pour une seule chose, et ses seuls souvenirs la concernaient. Il avait bien parfois, de plus en plus rarement, quelques vagues réminiscences du passé, mais c'était des images fugitives, qui ne faisaient que lui traverser l'esprit avant de s'évanouir en fumée.

Il ne pouvait oublier l'humiliation qu'il avait éprouvée lorsque les siens avaient ainsi abjuré l'obéissance qu'ils lui devaient, qu'ils lui avaient tourné le dos, comme s'ils n'avaient pas entendu ce qu'il venait de leur ordonner. Même Dwalin avait regardé ailleurs. Même Fili et Kili avaient refusé d'obéir, pire que cela, avaient essayé de retenir son bras. Oui, son propre sang ! Alors qu'il avait élevé et choyé ces deux ingrats, qu'il avait toujours tout sacrifié pour eux, ils s'étaient dressés contre lui. Et Thorin attendait encore qu'ils s'excusent de leur geste, qu'ils fassent amende honorable. Mais non, rien... Sans compter qu'en réalité, malgré sa colère, la trahison de Bilbon l'avait très profondément blessé. Il avait cru en l'amitié du hobbit, la lui avait rendue. Et tout cela pour quoi ?

La désertion (morale) de ses amis et surtout celle de ses neveux lui faisait également mal... terriblement mal en vérité, bien qu'il soit trop fier pour le montrer.

- Seigneur Thorin, répéta Bard avec une note d'impatience dans la voix, nos deux peuples ont toujours vécu en paix, par le passé. Ils ont toujours su préserver des accords mutuellement avantageux. Ne disiez-vous pas vouloir voir cette époque revenir ?

Il fixait intensément le visage du roi nain, espérant il ne savait quoi. Mais il ne rencontra qu'un regard atone et un visage fermé, quasiment inexpressif.

Le roi était seul, si l'on exceptait le contingent habituel des gardes dans l'immense salle ; le nouveau maître de Dale en était légèrement contrarié. D'ordinaire, les deux princes, Fili et Kili, les neveux du roi, étaient également présents. Et ils étaient nettement plus réceptifs que leur oncle, même s'ils ne pouvaient parler à sa place.

Bard savait que Kili était absent d'Erebor ces jours-ci ; il aurait toutefois grandement apprécié que son frère aîné au moins soit présent.

Or, Fili était bien présent, même si Bard et jusqu'à Thorin lui-même l'ignoraient. Ce matin-là, prétextant un lendemain de fête particulièrement éprouvant, le jeune prince avait fait savoir à son oncle qu'il s'excusait de ne pouvoir assister aux audiences en sa compagnie. C'était devenu une véritable épreuve pour lui, d'autant qu'il ne pouvait se permettre, devant témoin, de faire la moindre réflexion à son oncle, voire même d'émettre un avis contraire au sien. En fait il n'était pas supposé parler du tout et ces derniers temps il devait souvent se tenir à quatre pour s'en empêcher !

Mais tandis qu'en ce jour Bard continuait à parlementer, Fili ne perdait pas un mot de ce qui se disait, dissimulé dans les hauteurs de la salle du trône, invisible dans une galerie étroite qui en faisait tout le tour, dissimulé derrière les arcs-boutants de pierre.

Fili, tout comme son frère et Balin, était terriblement inquiet pour Thorin. Et du même coup pour l'avenir d'Erebor. La pénible vérité était que les choses allaient mal. Très mal. Pire, elles se dégradaient de jour en jour. Jamais les relations entre les nains et leurs plus proches voisins, à savoir les elfes de la Forêt Noire et surtout les hommes de Dale et de Lacville, n'avaient été plus tendues et plus mauvaises.

Hélas, force était d'admettre que Thorin en était seul responsable : son orgueil paraissait hypertrophié depuis qu'il était roi, au contraire malheureusement de sa bonne volonté et du plus élémentaire bon sens. Ses proches ne le reconnaissaient plus. Certes, Thorin avait déjà eu une "alerte" de ce genre après la mort de Smaug. Le mal du dragon l'avait durant quelques temps rendu particulièrement difficile à vivre, oublieux de tout, capable même de renier sa parole et de piétiner son honneur... Mais il avait fini par vaincre ce qui empoisonnait son esprit et par redevenir lui-même. La bataille des cinq armées avait été gagnée en grande partie grâce à lui, qui avait pu défaire Azog.

Quand tout avait été fini, nains, elfes et hommes avaient unis leurs efforts pour donner une sépulture aux morts et soigner les blessés. Durant quelques jours l'entraide avait été totale, chacun semblait tourné vers l'avenir et déterminé à en faire un nouvel âge d'or, dans lequel toutes les querelles du passé seraient définitivement oubliées. De bonne grâce apparemment, Thorin avait prodigué son or aux rescapés d'Esgaroth, rendu à Thranduil les gemmes qu'il souhaitait si ardemment récupérer depuis si longtemps, puis il avait couvert Bilbon Sacquet de cadeaux si somptueux que le hobbit avait fini par demander grâce en riant : il s'estimait bien suffisamment rétribué par l'amitié retrouvée et par l'heureux dénouement de l'aventure. Sans compter qu'il ne pouvait tout simplement pas emporter tant de trésors dans son long voyage de retour, soyez sérieux, Thorin, comment voudriez-vous que je fasse ? Pour tout arranger, je devrais à chaque instant faire face à tous les voleurs et aigrefins que comptent ces terres ! Riant à son tour, le nouveau Roi sous la Montagne avait serré le semi homme dans ses bras et lui avait juré une amitié et une reconnaissance éternelles pour tout ce qu'il avait fait pour les siens.

Ces souvenirs étaient extrêmement amers pour Fili, hélas : car depuis, si l'on voulait vraiment mettre Thorin en fureur il suffisait de faire ne serait-ce qu'allusion au hobbit. Thorin paraissait avoir oublié ce qui était arrivé et jusqu'à ses propres paroles. Pire encore, il semblait depuis quelques temps déformer chaque geste, chaque mot, chaque intention et les interpréter toujours en mal. Aussi les autres nains étaient-ils devenus extrêmement avares de paroles, las de s'entendre accusés de maux imaginaires dès lors qu'ils ouvraient la bouche.

En fait, les choses avaient commencé à se gâter lorsque Bard, fidèle à sa parole, avait restitué l'Arkenstone. Fili se souvenait du regard de son oncle à ce moment-là. De cette... avidité dans ses yeux, de son mouvement presque compulsif pour prendre la gemme. Bard avait paru s'en rendre compte également mais n'avait fait aucun commentaire. Après tout, un marché est un marché.

L'avidité, la traîtrise et l'ingratitude des hommes ! Ils devaient tout aux nains mais ce n'était pas encore assez, apparemment. Non content de lui avoir extorqué, par le biais d'un odieux chantage, largement assez d'or pour reconstruire leurs taudis et acheter le quart de la Terre du Milieu, pour le moins, ils ne cessaient de venir se plaindre et réclamer sans cesse, encore, encore et encore... Il ne voulait, pour sa part, plus rien avoir à faire avec les hommes. Plus jamais. Et il aurait bien voulu qu'ils retournent tous à Esgaroth, ou ce qu'il en restait : avoir des humains à sa porte l'horripilait. Que peut-on attendre des humains, voleurs, menteurs, jamais satisfaits ? Leur présence à Dale et la présence au sein même d'Erebor de ce Bard, qu'il ne pouvait souffrir, étaient pour lui comme une épine envenimée enfoncée dans sa chair. Thorin éprouvait une méfiance sans borne envers cet humain, assortie d'un vif ressentiment : avec ses manières de faux jeton et ses sourires, il avait acquis à sa cause Fili et Kili. Ceux-ci ne cessaient de prendre sa défense et de parler en sa faveur et Thorin encore une fois en souffrait : ses neveux n'avaient-ils donc plus confiance en lui ? Lui préféraient-ils désormais cet aventurier sans scrupule ? Hélas, il semblait bien que oui. L'autre jour Fili avait perdu son sang-froid et avait eut l'audace de lui faire remarquer que sans Bard, Kili aurait pu mourir de sa blessure dans les rues de Lacville comme un miséreux, dans l'indifférence la plus générale. Ce n'était pas son oncle qui s'en était soucié, n'avait pu s'empêcher de faire remarquer le garçon, en l'abandonnant blessé dans une ville inconnue sans se demander un seul instant ce qu'il allait devenir. Selon Fili, Bard était un homme généreux qui méritait un minimum de considération. Thorin se souvenait encore de cette discussion avec la plus profonde amertume.

Dans les premiers jours qui avaient suivi la restitution de l'Arkenstone, si l'on exceptait le fait que Thorin paraissait perpétuellement d'humeur sombre, il ne s'était rien produit de particulier. Cependant, très vite il avait fallu se rendre à l'évidence : sa personnalité à nouveau semblait basculer du tout au tout. Plus de la même manière que la première fois, certes, mais c'était presque pire : Thorin paraissait ailleurs. Il semblait s'éloigner, ne plus voir ce qui était solide et tangible autour de lui et s'enfoncer dans un monde à part, depuis lequel visiblement la réalité lui apparaissait contrefaite et corrompue. Enfin, non content de faire du nombrilisme, il avait commencé à être affreusement désagréable avec tout le monde, sans la moindre raison apparente.

Balin avait beau argumenter et tenter de le raisonner, Thorin paraissait avoir pris en grippe l'univers entier. Parfois, ses neveux se sentaient gênés des termes qu'il employait pour qualifier les elfes ou même les hommes de Dale. Et s'ils protestaient, le diable était lâché ! A tel point que depuis quelques temps eux non plus ne lui adressaient quasiment plus la parole, évitant ainsi de se faire rembarrer sans douceur.

Car il aurait été faux de dire que les choses se passaient mieux à l'intérieur même d'Erebor. Un certain nombre de nains des Monts de Fer était resté, après la bataille. Dain avait laissé des soldats à son cousin, en faisant remarquer que même si les orcs ne se montreraient sans doute plus de longtemps dans le secteur, les trésors de la montagne continueraient à attirer les voleurs comme le miel attire les abeilles. Puis, après que le seigneur des Monts de Fer soit rentré chez lui, un groupe des siens était venu à son tour s'installer à Erebor. Ils étaient fiers de penser que la cité d'antan allait renaître, fiers de son histoire et de la grande victoire qui marquait ce renouveau. Gandalf de son côté avait promis qu'une fois qu'il aurait raccompagné Bilbon Sacquet sain et sauf jusque chez lui, il pousserait jusqu'aux Montagnes Bleues afin d'avertir les nains d'Ered Luin de l'heureuse conclusion de la quête et les informer qu'ils pouvaient envisager eux aussi de rentrer au bercail.

Si Fili et Kili notamment s'en étaient d'abord réjouis, parlant avec animation du temps que mettraient les premiers à arriver, ils n'étaient plus très enclins désormais à aborder ce sujet : pour dire vrai ils étaient plutôt mal à l'aise à l'idée que les leurs arrivent ici, dans le climat actuel. Car enfin, même si cela leur écorchait la langue de l'admettre, Thorin se montrait tellement exécrable envers tout un chacun que l'ambiance à Erebor était devenue détestable et que les incidents ne cessaient de se multiplier tandis que le mécontentement général augmentait.

D'ailleurs si Fili était là ce jour-là, invisible dans les hauteurs de la salle du trône, c'était non seulement pour échapper à la présence de son oncle, qui lui pesait désormais comme elle pesait à tout le monde, mais aussi parce que la veille il avait entendu des membres de ce qui avait été la Compagnie de Thorin parler de s'en aller et de quitter Erebor. Après avoir participé de première main à sa reconquête, après tout ce qu'ils avaient tous vécu ensemble, c'était un comble ! Fili ne leur en voulait d'ailleurs pas. Il les comprenait. Et lui-même se sentait acculé, cherchant une solution qui se dérobait à son esprit pourtant inventif. Il craignait qu'ils veuillent en parler à Thorin dès aujourd'hui et il avait peur de ce que son oncle pourrait dire dans ce cas.

Hélas, son entrevue avec Bard n'allait faire qu'empirer les choses. Thorin ne cachait pas l'animosité qu'il éprouvait envers cet homme. Pour l'heure, Bard essayait patiemment, poliment, de lui faire entendre qu'instaurer des barrières d'octroi et exiger un droit de passage des hommes qui voulaient contourner la montagne était tout de même exagéré. Surtout en cette période de reconstruction générale.

- La montagne appartient à mon peuple ! répliqua Thorin d'un ton rogue. Soyez heureux que je vous tolère à ma porte !

- Votre porte ?! répliqua Bard, qui commençait à s'énerver. Dale a été érigé au pied de cette montagne longtemps avant votre propre naissance, Monseigneur ! Et en quoi cela peut-il vous gêner ? N'avons-nous pas toujours vécu en paix ? Nous devrions unir nos forces pour reconstruire nos cités respectives et nos vies, pas nous chercher querelle pour des sottises !

- Je connais les hommes, maître Bard, et je sais qu'ils ne valent pas beaucoup mieux que les elfes. Si cela ne tenait qu'à moi, cette cité demeurerait en ruines et vous retourneriez d'où vous venez.

L'ancien contrebandier fit un effort méritoire pour conserver son calme mais répliqua assez sèchement :

- Vous parlez bien sûr de la cité d'Esgaroth, détruite de fond en comble parce qu'une bande d'aventuriers nains a éveillé le dragon et dirigé sa colère sur ceux qui les avaient aidés !

Thorin se leva d'un bond de son trône :

- Nous avons déjà eu cette conversation ! lâcha-t-il, le regard soudain halluciné. Je n'ai rien de plus à vous dire, allez-vous en. Peu m'importe comment les vôtres vous appellent, personnellement je vous tiens pour un voleur et un maître chanteur, rien de plus !

Bard serra les poings. Il ne reconnaissait pas ce nain, certes écrasant de majesté dans ses atours royaux, sa lourde couronne d'or ceignant sa chevelure noire ruisselante de bijoux. Il évoqua avec tristesse celui qu'il avait vu après la bataille, avec ses vêtements déchirés, sa tignasse sale et embroussaillée poissée de sang, le front ouvert par une blessure glanée au combat mais dont le sourire chaleureux réchauffait ceux qui l'entouraient et qui prodiguait les ressources de sa forteresse aux survivants, allant jusqu'à les inviter à venir y trouver un abri le temps d'établir un camp de fortune dans les ruines de Dale, après avoir débarrassé les rues des gravats et des cadavres.

Comprenant qu'il était inutile de discuter, préférant ne pas relever l'insulte, Bard fit demi-tour, les poings toujours serrés, et se dirigea vers la sortie, ulcéré. L'avenir ne s'annonçait pas facile, avec un voisin pareil !

Là-haut, outré, Fili se mordait les poings pour se contenir : il n'aurait jamais cru éprouver cela, mais en cet instant il avait affreusement honte pour son oncle. Regardant Bard s'éloigner à grands pas, le prince héritier fut tenté de courir derrière lui pour lui présenter des excuses au nom d'Erebor et de son roi. Peut-être l'aurait-il fait si à sa gêne ne s'était mêlées non seulement la peur mais une profonde tristesse. Atterré, Fili secoua sa tête blonde, un froid mortel au cœur :

- Oh, Thorin... murmura-t-il. Thorin, que t'arrive-t-il encore ?

- Il lui arrive la même chose qu'à son grand-père, mon garçon, répondit une voix infiniment triste derrière lui.

Fili, qui se croyait seul, sursauta et se retourna d'un bond, portant machinalement sa main à sa ceinture dans l'épaisseur de laquelle il avait dissimulé un petit couteau très aiguisé. Dans l'enceinte d'Erebor il n'était généralement pas armé, disons pas vraiment, mais il se sentait nu s'il n'avait pas au moins une lame sur lui et ne pouvait s'empêcher d'en dissimuler une ou deux dans ses vêtements. Puis il identifia la barbe blanche de Balin et suspendit son geste.

- Que fais-tu là ? demanda-t-il à mi-voix, afin de ne pas risquer d'être entendu par le roi qui se tenait en contrebas.

- Qu'est-ce que j'ai d'autre à faire, désormais ? soupira tristement le vieux nain. J'assiste à toutes les audiences mais sans me montrer. Et ce que je vois, mon garçon... ce que j'entends... me fait regretter qu'Erebor ne soit pas resté entre les griffes du dragon.

Fili se sentait le ventre noué et la gorge serrée. D'un geste vague, il désigna la salle et surtout celui qui, le regard fixe, un pli dur aux lèvres, s'était rassis sur son trône et regardait Bard s'éloigner avec une lueur de mauvais aloi au fond des yeux :

- Jamais je n'aurais cru... Balin, que lui arrive-t-il ? Ce n'est plus le Thorin que je connais. J'ai même l'impression que c'est encore pire que la dernière fois !

- Je sais. Il n'a plus rien de commun avec celui que nous suivions tous, pour lequel nous serions tous morts avec joie.

Fili fut vaguement tenté de protester mais il était trop honnête pour nier l'évidence. Soudain, une lueur de haine fit briller les yeux du vieux conseiller, son visage se durcit :

- Tu veux savoir, Fili, tu veux savoir ce qu'il en est ? Je vais te le dire. C'est l'Arkenstone ! Ce joyau maudit ! Cela s'est passé de la même manière pour Thror. Je le sais, car j'étais là. Peu à peu il a changé, son cœur s'est endurci, desséché... plus rien n'existait pour lui que cette pierre infâme. Ses propres enfants et jusqu'à ses petits-enfants, qu'il adorait, ne comptaient plus. Puis il a sombré dans la démence. Et j'ai peur, Fili ! J'ai horriblement peur. Car je crois maintenant que Thorin suit le même chemin.

- Non... ne put que balbutier le prince, horrifié. Thorin est plus fort que ça. Il a... il a déjà réussi une fois à vaincre le mal du dragon. Il peut le faire encore.

- Ce n'est plus le mal du dragon, petit, répondit Balin. Ça c'est de l'histoire ancienne. Ce n'était que le tout début. J'avais espéré... j'ai cru aussi qu'il avait réussi à surmonter ce... ce fléau. Mais l'Arkenstone a tout remis en question. Ah, j'avais raison en disant à Bilbon qu'il valait mieux qu'elle ne reparaisse jamais. Je sais pourquoi il l'a donnée aux hommes et je ne lui en veux pas, Fili, je sais qu'il espérait nous sauver tous, mais en toute franchise j'aurais préféré qu'il la jette au fond du lac !

Tandis que Fili, muet et immobile, regardait Balin, la mort dans l'âme, un bruit se fit entendre au-dessous d'eux et tous deux jetèrent un coup d'œil vers le bas. Fili sentit aussitôt son cœur se figer :

- Oh non... murmura-t-il. Pas maintenant, pas maintenant ! Je vous en prie, pas aujourd'hui !

Bofur, Bifur et Bombur venaient de faire leur entrée dans la salle du trône et s'avançaient vers Thorin, immobile, presque avachi sur son trône. Thorin qui sans un mot les regardait avancer, fixant sur eux ce regard méfiant, hostile, qu'il avait depuis quelques temps. Mal à l'aise, les trois nains s'avancèrent jusqu'au pied du trône et s'inclinèrent gauchement.

Ils échangèrent un regard puis Bofur, le seul des trois capable de s'exprimer, toussota pour s'éclaircir la gorge et commença :

- Thorin... je veux dire... Monseigneur, nous avons... nous voulions vous informer que... voilà, nous avons décidé de... de partir.

Thorin, il fallait lui laisser cela, n'avait jamais spécifiquement demandé à ce que ses amis lui donnent son titre de roi. Mais il avait tellement changé ces derniers temps, il se ressemblait si peu à lui-même que les nains, spontanément, y compris les membres de la Compagnie, avaient presque tous opté pour un ton cérémonieux.

Un silence glacial, sépulcral suivit les paroles de Bofur. Fili cessa de respirer. Ayant quêté d'un regard le soutien de son frère et de son cousin, Bofur poursuivit, de plus en plus mal à son aise :

- Nous voulons aller dans les Monts de Fer. Ce n'est pas excessivement loin et... voilà, nous avons pensé... y passer un peu de temps.

Ils avaient en réalité l'intention de s'y installer de manière définitive, certains que Dain ne leur fermerait pas la porte au nez, mais Bofur n'osait pas le préciser.

Il y eut un nouveau silence, aussi pesant que le premier. Puis, lentement, comme un fauve qui s'apprête à bondir, Thorin se redressa, doucement, très doucement, les bras toujours posés sur les accoudoirs de pierre de son trône, et se pencha lentement en avant, ses prunelles fixes, emplies de colère, ne déviant pas un seul instant du visage de Bofur, comme s'il avait voulu y percer un trou par la seule force de son regard.

- Partir ?! répéta-t-il lentement d'une voix que Fili ne reconnut pas, une voix dure aux intonations métalliques. Tu as bien dit : "partir" ?

- Nous... nous appartenons à une famille de mineurs, tenta de se justifier Bofur. Et les Monts de Fer sont...

- Ainsi, le coupa Thorin d'une voix doucereuse dans laquelle roulaient cependant de sombres menaces, ainsi les rats décident de s'en aller une fois la panse pleine...

Là-haut, Fili ferma les yeux. Il fut même fortement tenté de se boucher les oreilles.

- Nous pensons simplement que maintenant... reprit laborieusement Bofur, au supplice.

- Dois-je comprendre que vous estimez qu'Erebor n'est pas digne de grands seigneurs tels que vous ? ironisa Thorin en lui coupant à nouveau la parole.

Les trois nains écarquillèrent les yeux, stupéfaits.

- Bien sûr que non... que vas-tu... pardon : qu'allez-vous chercher là ? Nous voulons juste...

Mais il était dit que le malheureux ne parviendrait pas au bout d'une seule de ses phrases :

- Ma compagnie était composée des meilleurs de tous, lâcha sèchement Thorin. Hormis vous trois, ajouta-t-il d'un ton suintant de mépris, hormis vous trois qui n'êtes venus que pour l'or. Dans l'espoir de remplir vos poches trouées de cul-terreux !

- C'est faux ! protesta encore Bofur, indigné. Nous t'avons été loyaux, Thorin !

- "Avons été" ?!

Un rictus tordit les lèvres du roi, toujours penché en avant comme un oiseau rapace guignant une proie :

- Ce qui signifie que vous ne l'êtes plus ! Mais ça je le savais déjà. Que signifie cette hâte soudaine à gagner les Monts de Fer ? Que vous a-t-on fait miroiter ? Qui vous a achetés et à quel prix ?

- Oh, Thorin ! gémit Fili dans la galerie aérienne. Je t'en prie !

Thorin ne pouvait l'entendre. L'aurait-il entendu d'ailleurs qu'il n'aurait de toute façon pas écouté. Il abattit soudain ses poings sur les accoudoirs de son trône et tonna d'une voix qui éveilla mille échos dans la salle :

- Des renégats, voilà ce que vous êtes ! De vulgaires mercenaires prêts à se vendre à qui en veut, comme des catins !

Bombur ouvrit des yeux ronds comme des billes, même sa bouche s'ouvrit toute grande, sans qu'aucun son ne puisse en sortir. Bifur baragouina quelque chose d'incompréhensible. Quant à Bofur, il ouvrait et fermait spasmodiquement la bouche, pareil à un poisson hors de l'eau, incapable d'articuler quoi que ce soit. Ce n'était pas le cas de Thorin qui, se levant soudain, éclata en imprécations. Fili rougit de confusion en entendant les injures que son oncle déversait sur la tête des trois malheureux.

Ainsi, l'inconstance, la traîtrise étaient désormais partout et gangrenaient Erebor. Ses neveux n'étaient plus les seuls à se détourner de lui -un élan de douleur le traversa à ce souvenir- Oh, il se doutait de ce qu'ils venaient lui dire, ces trois rats aux yeux chafouins, tandis qu'ils s'avançaient vers lui. Il le voyait dans leur air sournois, leurs mines de conspirateurs, leur démarche furtive, pareils à des bêtes en maraude.

Assurément, lui-même se passerait bien de leur compagnie et même de leur présence ! Mais il ne pouvait pas les laisser partir, leurs intentions étaient par trop évidentes. Il semblait bien qu'il y ait complot entre ses propres murs. C'était un comble. Qui pouvait avoir acheté leurs services ? Dain ? Peut-être, mais pas sûr. D'ailleurs, ils parlaient des Monts de Fer, mais ça pouvait être un mensonge. Ils pouvaient avoir l'intention de se rendre n'importe où, auprès de n'importe qui. Dans quel but exactement ? S'emparer d'Erebor ? En piller les richesses ? Ou bien... ou bien mettre la main sur l'Arkenstone ?

Un élan de rage traversa le cœur de Thorin.

Il devait le découvrir et surtout, ne pas laisser le mal se répandre. Pour cela...

- Je vous INTERDIS de mettre un seul pied hors de la montagne ! rugit le roi, les pupilles dangereusement dilatées. Peu importe à qui vous vous êtes vendus, je vous déconseille d'essayer de le joindre. Faites UN SEUL PAS au dehors, vous serez considérés comme traîtres à la couronne et exécutés comme tels. Et maintenant, HORS DE MA VUE !

Les trois nains battirent en retraite sans demander leur reste. Là-haut, Fili se tenait la tête à deux mains et Balin pleurait : ses larmes coulaient de ses yeux, dévalaient ses joues et allaient se perdre dans sa barbe sans qu'il songe même à les essuyer.

- Il est perdu, chuchota-t-il dans un sanglot. Il s'est perdu lui-même, Fili. Cette fois il ne nous reviendra pas.

Le visage défait, le jeune nain le considéra un instant en silence puis, le prenant par le bras, l'entraîna vers un escalier dérobé, connu de très peu de gens, dissimulé dans l'épaisseur du mur, à l'abri de toute oreille indiscrète.

- Non, Balin, dit-il fermement. Je refuse de te croire. Je refuse de regarder Thorin déchoir de cette manière sans rien tenter. Tu es certain que c'est l'influence de l'Arkenstone ?

Le vieux nain hocha douloureusement la tête :

- Oui. Et il n'y a rien que nous puissions faire désormais, Fili. Hélas ! Il est pris au piège. Comme une mouche dans une toile d'araignée. L'Arkenstone va le détruire, Fili. Comme elle a détruit Thror avant lui.

Balin pleurait toujours. Le regard bleu qui le fixait se durcit :

- Si c'est l'Arkenstone qui est responsable, dit-il, alors nous devons la détruire. Nous en débarrasser à tout jamais, d'une manière ou d'une autre.

Balin donna l'impression d'avoir reçu un coup dans le ventre : il suffoquait. Puis il contempla son interlocuteur, la bouche ouverte, effaré.

- Mon garçon, mon garçon ! dit-il. Oublie cela tout de suite ! Nous parlons du Joyau du Roi et Thorin y tient plus qu'à... qu'à...

Il n'osa pas terminer sa phrase mais Fili avait compris : plus qu'à n'importe quoi, plus même qu'à ses proches.

- Tant pis, dit-il. Même si je dois en mourir, je vais le libérer de cet esclavage. Je vais détruire cette pierre maudite et rendre Thorin à lui-même.

- Mon petit, réfléchis bien ! supplia Balin, qui se repentait amèrement d'avoir parlé. Tu es le prince héritier, tu es celui vers lequel notre peuple se tournera bientôt, comme autrefois nous nous sommes tournés vers Thorin...

Un masque de souffrance recouvrit les traits du vieux nain alors qu'il évoquait le Thorin de cette époque : brave, loyal, dévoué...

- Justement, répondit tranquillement Fili. Je ne peux demander à personne de faire cela. Je m'en chargerai moi-même.

Balin aurait préféré voir sa langue tomber en poussière plutôt que d'avoir à prononcer les paroles suivantes, mais il ne pouvait faire autrement :

- Il serait capable de te tuer, mon garçon, dit-il tristement. Il en est à ce point. Tu as vu la manière dont il vient de traiter des nains qui l'ont suivi par monts et par vaux à travers mille dangers, ont risqué leurs vies pour lui et lui ont toujours été fidèles ? Et leur seul crime est d'avoir émis le souhait d'aller vivre ailleurs. Je n'ose imaginer ce que Thorin ferait subir à celui qui essaierait de lui dérober l'Arkenstone. Même... même si c'est toi, Fili. Dans le meilleur des cas, il te bannira à tout jamais d'Erebor, mais... j'ai bien peur... qu'il soit capable de pire que cela ! Je t'en supplie, mon garçon ! Je t'en supplie ! Penses-y : tu es jeune et brave, tu mérites...

Fili eut un rire bref, un rire qui se voulait de défi, de dérision peut-être, mais qui sonnait faux :

- Je mérite quoi ? De lui succéder ? Et puis quoi ? De perdre la raison, moi aussi ? Et qui sera le suivant dans ce cas ? Kili ? Ou mon fils, si j'en ai un ? Non, Balin. Il faut éradiquer le mal à la racine.

Il marqua une pause et ajouta, cette fois avec un petit sourire triste :

- C'est de Thorin dont nous parlons. Je veux bien lui sacrifier ma vie. Et ce n'est pas trop cher payer pour qu'il redevienne lui-même : celui que nous aimions et admirions tous.

- Fili... dit encore Balin en lui saisissant les bras, les mains tremblantes, tout en l'implorant du regard.

- C'est un père, pour moi, murmura Fili. Et Erebor a besoin de lui. Nous avons tous besoin du roi que… qu'il devrait être. Je connais mon devoir, Balin.

Sur ce, il se dégagea sans brutalité, tourna les talons afin de bien montrer qu'il ne reviendrait pas sur sa décision et s'éloigna.

- Qu'ai-je fait !? gémit Balin en tombant à genoux sur le sol de pierre. Ô Mahal ! Qu'ai-je fait !

Hélas, il connaissait suffisamment bien ces fichues têtes de pierre de descendants de Durin pour savoir que plus rien ne pourrait faire changer le prince d'avis. Kili, peut-être ? Non, surtout pas ! Kili suivrait son frère aîné jusqu'en enfer s'il le fallait, il ne manquerait plus qu'il s'en mêle, lui aussi ! Balin regarda ses mains, ses vieilles mains de guerrier, qui tremblaient dans la lumière grise de la galerie. Il lui sembla qu'elles étaient couvertes de sang. Le sang de l'héritier en titre du trône de Durin.

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Vu qu'on m'a posé la question : pas de Kili dans cette fic ? Hum... allons, allons, regardez la liste des personnages, hi, hi.