Note : Je précise à tout hasard que si Tauriel est mentionnée dans ce chapitre, elle n'a cependant aucun rôle dans l'histoire.
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Bien que convaincu à l'avance de l'inanité de ses efforts, Balin n'avait pu se résoudre à ne pas faire une dernière tentative. Ayant rejoint Fili dans ses appartements et puisqu'il n'y avait pas moyen de lui retirer de la tête l'idée que l'Arkenstone devait disparaître, il avait longuement plaidé, supplié même, pour tenter de convaincre le prince de le laisser agir à sa place. Après tout, arguait-il, il était infiniment moins important et moins précieux que lui. Par ailleurs, sa vie était derrière lui. On ne pouvait en dire autant de Fili. Mais comme il fallait s'y attendre, ce dernier était inébranlable.
- Thorin n'est pas seulement ton ami et mon oncle, Balin. C'est aussi notre roi. Et même si c'est avant tout pour lui que je veux agir, pour son propre bien, il n'en reste pas moins que ce que je projette, eh bien... quelle que soit la manière dont on veuille le voir, c'est tout de même de la trahison. Je ne peux ni demander ni encourager personne à trahir.
- Tu ne peux pas avoir réellement l'intention de te sacrifier ainsi, Fili ! Ça n'a aucun sens... ça ne rime à rien.
- Je ne suis pas encore mort, Balin, répliqua le jeune nain avec insouciance. Si tout se passe bien, Thorin sera libéré de l'emprise de l'Arkenstone et tout rentrera dans l'ordre.
- On ne sauve pas les gens en dépit d'eux-mêmes, mon garçon. Oublions même les risques que tu vas prendre pour dérober ce joyau. Oublions que tu puisses échouer et te faire prendre. Admettons que tu réussisses. Nous n'avons aucune, tu m'entends, aucune certitude que Thorin reprendra ses esprits pour autant. Ce n'est qu'un souhait, un espoir... un rêve !
- J'en suis conscient, répondit gravement Fili. Mais je l'espère cependant. Et même si ce n'est pas le cas, au moins cette gemme maudite ne pourra-t-elle plus nuire à personne.
Il marqua une courte pause et ajouta :
- C'est la seule chose que nous puissions tenter, Balin. Et je refuse de rester les bras croisés à regarder cette chose le détruire. Tu as dit toi-même que cette fois il ne pourrait pas s'en sortir seul.
- Oh, oublie donc ce que j'ai dit ! explosa Balin.
Fili eut un sourire malicieux :
- Trop tard ! fit-il.
- Thror n'a pas recouvré sa raison après que Smaug ait dérobé l'Arkenstone...
Fili fronça les sourcils et demeura un instant immobile.
- Mais Thror avait eu cette pierre en sa possession pendant très longtemps, observa-t-il enfin.
- Et admettons encore que Thorin redevienne lui-même. Rien ne dit pour autant qu'il te pardonnera, Fili. Tu sais ce que représente ce joyau. C'est non seulement l'héritage de tout notre peuple mais aussi le symbole de la royauté de Thorin.
- Oui... sur les sept familles de nains. Je le sais. Eh bien tant pis, nous nous passerons des sept familles. Rien ne changera le fait que Thorin est le petit-fils de Thror et le fils aîné de Thrain. Le trône d'Erebor, du moins, lui revient et lui est acquis.
Il fit une pause et ajouta :
- A condition qu'il soit assez sain d'esprit pour ça, du moins. Parce qu'en l'état actuel des choses, je doute qu'il puisse le conserver longtemps.
- Et toi, qu'est-ce que tu deviens dans tout cela ?
Fili haussa les épaules :
- Ça on verra plus tard.
- Et Kili ? hasarda le vieux conseiller, espérant que la pensée de son frère cadet fléchirait le prince. Comment réagira-t-il si... si ça tourne mal ?
Mais le visage de Fili se durcit :
- Kili ne rentrera pas avant plusieurs jours. Tout doit être terminé d'ici là. Il n'y sera pas mêlé, ni de près, ni de loin.
Il fronça les sourcils et ajouta, en s'efforçant de ne pas laisser paraître la contrariété qu'il ne pouvait s'empêcher d'éprouver chaque fois que ce sujet était abordé :
- Tu sais ce que je pense de sa liaison avec cette elfe. Mais je suis forcé d'avouer que pour une fois ça m'arrange bien. Pourvu qu'elle le retienne au loin jusqu'à ce que tout soit fini.
C'était un point de vue, songea lugubrement Balin. Kili était un autre de ses soucis, mais infiniment moindre que ceux que constituaient Thorin jusque-là et Fili à présent. Balin lui non plus n'appréciait pas du tout que le cadet des deux princes se soit entiché d'une elfe ! Même si cette dernière avait combattu avec une grande bravoure lors de la bataille des cinq armées et qu'elle avait grandement contribué à sauver Thorin et ses neveux à Ravenhill, assistée en cela par le prince Légolas, le fils de Thranduil.
Thranduil ! Balin lui en voulait un peu du rôle qu'il avait joué à son insu dans cette histoire. En effet, pour des raisons que le vieux nain ignorait et dont il se moquait d'ailleurs éperdument, le roi des elfes avait banni Tauriel de la Forêt Noire. Après la bataille, la jeune femme avait trouvé refuge à Dale : Bard, lui, n'oubliait pas qu'il lui devait la vie de ses enfants. Et elle se trouvait ainsi bien trop près de Kili au goût de son frère, de Balin et de ceux des nains qui étaient au courant. Las de l'atmosphère pesante d'Erebor, Kili était présentement parti chasser quelques jours avec son amie, loin du monde. Rien qu'eux deux. Naturellement, Thorin n'était pas au courant. Il croyait que son neveu était parti seul. Et Balin tremblait en pensant à ce qui arriverait si le roi apprenait la vérité à ce sujet. En même temps, si Thorin était un peu moins désagréable, Kili serait peut-être moins tenté de faire des escapades. Et si Thorin avait été dans un état d'esprit normal, il aurait peut-être pu régler cette histoire avec l'intéressé, sans que cela dégénère. C'était vraiment un cercle vicieux.
Cependant, Fili sourit à son vieux mentor et ajouta :
- Si ça finit mal pour moi tu lui expliqueras, Balin. A Kili. Tu lui diras pourquoi je l'ai fait. Il comprendra.
- Merci du cadeau, murmura Balin si bas que Fili, occupé à fouiller dans un coffre, ne l'entendit pas.
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Lorsque Fili avait arrêté une décision, il s'y tenait avec une froide détermination et une non moins froide logique.
Enfin débarrassé de Balin proprement anéanti, il réfléchit posément. Il lui fallait un plan. Un plan très étudié. Rien ne devait être laissé au hasard car il n'aurait droit qu'à une seule chance, il le savait. Il ne pouvait pas se permettre d'échouer ou tout serait irrémédiablement perdu, à commencer par Thorin. Fili voulait bien envisager de se sacrifier si cela s'avérait nécessaire, mais de préférence pas pour rien. Aussi était-il bien déterminé à mettre toutes les chances de son côté et à ne pas se lancer comme un écervelé qui ne sait pas où il met les pieds.
Le plus ardu serait de s'emparer de l'Arkenstone, car Thorin ne s'en séparait jamais. Ensuite, il lui faudrait quitter Erebor avant que l'alarme soit donnée. Enfin, il devait impérativement décider dès à présent de ce qu'il ferait s'il parvenait à surmonter toutes ces difficultés. Détruire la gemme, c'était vite dit. Comment ? Cette pierre avait la dureté du diamant. Il se souvint de ce que lui avait dit Balin : " j'aurais encore préféré qu'il la jette au fond du lac ".
L'idée était bonne. Le grand lac n'était pas très éloigné d'Erebor. Fili estimait avoir une chance d'y parvenir. Il faudrait s'éloigner des rives à la rame et jeter la pierre en eau profonde. Non. Pas assez sûr. Les courants aquatiques sont parfois taquins. Il faudrait la jeter oui, mais enfermée dans un sac lourdement lesté de pierres. Ainsi elle coulerait bas et irait s'enliser à tout jamais dans la vase du fond. Elle ne reparaîtrait plus et personne n'irait jamais la retrouver là.
Restait à trouver un moyen de s'en emparer et de prendre le large. La nuit ? Non. Fili savait qu'il ne parviendrait jamais à pénétrer dans les appartements de son oncle sans l'éveiller. Thorin avait les réflexes d'un combattant, il ne se laissait jamais surprendre et s'éveillait au moindre bruit, au moindre mouvement. Impossible.
Le jeune nain retourna le problème sous tous les angles mais la solution se dérobait toujours à lui. Comment s'emparer du joyau ? Faute de trouver une idée, Fili se résolut à surveiller son oncle de très près désormais, dans l'espoir qu'il pourrait profiter d'un moment d'inattention de sa part. Quelques instants lui suffiraient, si seulement se présentait une opportunité. Espionner Thorin de cette manière déplaisait à Fili, il avait vraiment l'impression de conspirer contre lui, à présent (ce qui hélas était de toute façon la vérité), mais il ne voyait pas comment faire autrement. Par ailleurs, il devait déployer des ruses sans cesse renouvelées pour ne pas donner l'éveil, car Thorin devenait quasiment paranoïaque ces temps-ci, il voyait le mal partout, et Fili ne pouvait se permettre de lui donner l'éveil ou de le laisser concevoir le moindre soupçon. Il passa deux jours et deux nuits très pénibles, sans presque s'accorder de repos. Il se rendit compte à cette occasion que Thorin ne dormait quasiment plus, lui non plus. Rien d'étonnant à ce qu'il soit aussi irascible ! Il obtint ce renseignement d'un jeune garde, qui avait passé deux nuits en sentinelle devant la porte des appartements royaux. Fili lia conversation avec lui, se montra amical et le fit bavarder. Sans malice, le garçon lui apprit que durant ses deux nuits de veille il avait entendu le roi marcher et marcher sans fin, de long en large, des heures et des heures durant.
Voir Thorin devenait difficile. Il prenait ses repas seul, dans ses appartements, en sortait parfois mais paraissait fuir toute compagnie. L'aborder était s'exposer à des rebuffades parfois sévères. Fili se désespérait. Il devait trouver une solution, impérativement ! D'autant plus que le temps lui était compté. Il finit, non sans une grande répugnance, à concevoir l'éventualité de demander un somnifère à Oïn et à s'efforcer de le verser dans le vin de son oncle. Oui, mais ce dernier ne se rendrait-il pas compte, au goût, du piège qui lui était tendu ? De toute façon, ce moyen ne devait être utilisé qu'en tout dernier recours, l'idée seule faisant tout simplement horreur à l'apprenti conspirateur. Aussi ce dernier décida-t-il de se donner encore quelques heures avant de se résoudre à une telle extrémité.
Il ne tarda d'ailleurs pas à s'en repentir et à se maudire d'avoir tardé, car Kili rentra ce même jour à Erebor alors que son frère pensait avoir encore un peu de temps devant lui. Empêcher son cadet de se rendre compte de quelque chose n'allait pas être facile. Aussi exubérant que de coutume, Kili se précipita à sa recherche dès qu'il fut rentré, le serra dans ses bras et lui demanda pêle-mêle de ses nouvelles et des nouvelles d'Erebor, des amis, de son oncle, tout ça dans un flot de paroles entrecoupé parfois d'un éclat de rire.
- Euh, rien de nouveau, parvint à dire Fili avec un sourire crispé. Et toi ? Tu t'es bien amusé ?
- Oui, oui. Beaucoup. Mais tout de même, tu m'as manqué.
Nouvel éclat de rire.
- Tu... vous avez fait bonne chasse ?
Kili haussa les épaules :
- Oui, enfin... on a chassé pour rire, en fait. Disons que j'ai chassé un peu. Mais les elfes ne mangent pas de viande, donc pas de gibier, alors...
Il fit un geste vague de la main pour finir sa phrase.
- Et ton amie va bien ?
Kili fronça soudain les sourcils :
- Oui, répondit-il d'un ton soudain tout différent. Elle va bien. Elle se plaît à Dale, elle a beaucoup de travail mais ça lui convient. Pourquoi tu me demandes ça ?
- Mais... pour le savoir. Je ne m'intéresse pas à elle comme toi, mais… enfin... après tout, sans elle tu serais mort, il est bien normal que je demande de ses nouvelles.
Même à ses propres oreilles, Fili trouva que sa voix sonnait faux. Sourcils toujours froncés, Kili le dévisageait sans mot dire, toute trace de sourire ou de gaieté ayant disparu de son visage. Dans un effort désespéré, Fili asséna une claque faussement joviale sur l'épaule de son jeune frère et se fit violence pour demander :
- Et alors... vous en êtes où, tous les deux ?
Il se força à sourire, cligna de l'œil et ajouta :
- Je ne te demande pas de détails, rassure-toi. Je... je veux dire... où est-ce vous en êtes tous les deux, quoi... vous avez des projets d'avenir ou bien c'est... juste comme ça... ?
En réalité, Kili et Tauriel avaient énormément parlé de tout cela durant ces quelques jours passés ensemble. Avec la manière dont les choses se passaient à Erebor, Kili ne pouvait envisager de parler de Tauriel à Thorin. Aussi envisageait-il d'aller s'installer à Dale, avec elle. Ils seraient tout près d'Erebor, son frère et ses amis pourraient venir les voir autant qu'ils le voudraient et vice versa. L'elfe lui avait conseillé de patienter. Si son oncle était si... perturbé et si colère en ce moment, il valait mieux ne rien faire qui puisse aggraver les choses. Les autres nains eux aussi verraient certainement cela d'un mauvais œil, l'avait-elle averti. Mieux valait avancer avec circonspection et ménager les différentes susceptibilités. Kili avait fini par en convenir. Il pensait surtout à Fili. Il savait que son frère n'approuvait pas du tout son inclination pour la jeune femme. Et s'il était rentré à Erebor en ayant encore sur les lèvres le goût de leur baiser d'adieu, il savait parfaitement que Fili ne voulait rien savoir de ses amours. Alors pourquoi faisait-il tout à coup semblant de s'y intéresser ? D'ailleurs, toute l'attitude de Fili était étrange, même son sourire paraissait artificiel.
- Qu'est-ce qui se passe, Fili ? demanda-t-il.
Fili s'efforça de se composer une mine insouciante et répondit :
- Mais rien du tout... je voulais juste savoir ce que...
- Arrête ! coupa Kili. Tu n'as aucune envie de savoir ça et je le sais. Alors pourquoi tu m'en parles ? Et pourquoi tu fais cette tête ? Qu'est-ce que tu essaies de me cacher ?
- Moi ? Mais qu'est-ce que tu vas chercher, mon frère ? Je ne te cache rien. Entre nous il n'y a jamais eu de secret, tu le sais bien.
- On dirait qu'il y en a un, maintenant.
- Tu te fais des idées.
- C'est ça, prends-moi pour un idiot. Ça se voit comme le nez au milieu de la figure !
Fili se détourna, gêné.
- Il n'y a rien, Kili. Rien qui vaille la peine d'en parler. Enfin...
Espérant donner le change, il raconta en deux mots ce qui était arrivé avec Bofur, Bifur et Bombur mais Kili l'écouta à peine. Il le regarda encore un moment sans mot dire puis, le visage fermé, se détourna et s'éloigna. Demeuré seul, Fili s'affaissa sur lui-même et passa une main tremblante sur son front. Son frère et lui partageaient tout depuis toujours, leurs peines et leurs joies, leurs rêves et leurs projets, leurs victoires et leurs défaites, tout. Lui mentir et le tenir à l'écart de ses plans causait au prince héritier une peine affreuse. Mais il n'avait pas le choix. Pour le propre bien de son cadet. Kili ne devait rien savoir. Rien. Si tout se terminait bien, il serait temps de rattraper les choses et de lui raconter. Il bouderait sans doute un peu, reprocherait à son frère aîné de ne pas avoir été franc avec lui tout de suite, mais ça lui passerait. Et si les choses finissaient mal... alors raison de plus pour le tenir très soigneusement à l'écart de cette sordide histoire.
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Inquiet et même peiné par l'attitude de son frère, Kili après l'avoir quitté se rendit auprès de Thorin afin de l'informer de son retour et le saluer. Il ne tarda pas à s'en repentir.
- Te revoilà ? lui lança le roi d'un ton revêche. Où étais-tu ?
- J'étais parti chasser, tu le sais bien, répondit Kili, le cœur serré par l'attitude presque hostile de son oncle et le regard froid qui l'avait accueilli.
- Chasser, voyez-vous ça ! ricana Thorin. Erebor se relève à peine, tout le monde ici travaille dur mais toi, tu perds ton temps à aller chasser. Il ne faudrait surtout pas participer, n'est-ce pas ?
Kili avait toujours été insouciant et égoïste. Il avait pourtant fait de son mieux pour l'élever correctement mais il fallait croire que ses défauts étaient trop profondément enracinés en lui pour pouvoir en être extirpés. Sans compter l'influence de Dis, qui lui avait toujours passé tous ses caprices, avant même que Fili se sente obligé de le surprotéger en permanence, lui trouvant toujours toutes sortes d'excuses. De telle sorte que Kili n'avait jamais, ou trop rarement, été confronté aux conséquences de ses actes.
- Thorin...
- Tais-toi ! Tu as toujours été un enfant gâté. Ta mère a reporté sur toi le surplus de tendresse qu'elle avait à dépenser après la mort de ton père. Le résultat c'est qu'il ne te viendrait jamais à l'esprit de faire quoi que ce soit dans un but commun, n'est-ce pas ? Tu es égocentrique et lamentablement individuel !
- C'est assez injuste, ce que tu dis ! protesta Kili, blessé tant par cet accueil réfrigérant que par ces accusations. Je ne crois pas mériter ces reproches. Je n'ai rien fait de mal en allant chasser quelques jours. Et s'il y avait un problème, pourquoi ne pas me l'avoir dit quand je t'ai averti que je partais ? Je ne vois pas pourquoi tu viens maintenant me dire que j'aurais pu me rendre utile ici !
- Et je te dirais la vérité à propos de Tauriel, pensa derechef le jeune prince, car il ne pouvait se défendre d'une pointe de culpabilité à ce sujet, si j'avais seulement l'impression que tu t'intéresses encore un tant soit peu à moi.
Et de plus, il était effronté. Pour ne pas dire suffisant. Incapable de sortir de sa petite sphère personnelle. Quelle tristesse de se rendre compte, après tant d'année, que l'on a échoué dans la tâche que l'on s'était fixée et de voir tous ses espoirs flétris.
Kili attendit en vain un élan quelconque, un mot, un sourire, voire seulement un regard. Il avait espéré autre chose. Le fait est que si son oncle s'était montré un peu plus chaleureux, comme autrefois, s'il lui avait demandé s'il avait fait bonne chasse, comment il trouvait les terres de l'est, etc, dans le climat de complicité et de confiance qu'ils avaient partagés durant des années, le garçon aurait avoué :
- En réalité, Thorin, je n'étais pas seul…
Oh bien sûr, il savait que son oncle n'approuverait pas, pas plus que Fili, mais à cela le garçon était préparé. En revanche, il ne supporterait pas d'entendre insulter Tauriel et il n'avait aucune envie de s'entendre lui-même traiter de tous les noms et accuser de tous les maux.
De toute façon ce ne serait pas pour aujourd'hui car Thorin se détournait déjà :
- Tu me fatigues, dit-il d'un ton sec. Contrairement à toi, moi j'ai du travail. Laisse-moi.
Outré, Kili tourna les talons et s'éloigna. Décidément, pensait-il, son retour n'avait rien de joyeux. Fili lui cachait quelque chose et Thorin n'avait jamais été si désagréable. Tauriel avait raison en disant qu'il valait mieux ne rien dire et ne rien faire pour le moment. Mais tout de même, une telle attitude de la part de ses plus proches parents venait de jeter un grand froid sur le cœur du jeune nain.
Personne ne semblait décidément comprendre les soucis qui étaient les siens. Pas même ses neveux. Les beaux héritiers qu'il avait là, vraiment ! L'aîné n'avait pas assisté aux audiences de l'autre jour sous prétexte qu'il était souffrant d'avoir trop festoyé la veille. Et à présent le cadet, qui s'en allait purement et simplement pour aller vagabonder on ne savait où et perdre son temps. Et qui revenait l'air de rien, semblant s'attendre à ce qu'on le félicite ! S'était-il seulement enquis de savoir si son absence n'avait pas été préjudiciable, s'il s'était passé quelque chose d'important ? Se souciait-il de la charge écrasante qui pesait désormais sur les épaules de son oncle ? Non. Pour lui, tout paraissait aller de soi. Mais personne ne réalisait donc...
Thorin s'arrêta net dans son va et vient et porta une main à son plexus solaire. Il lui semblait qu'un poing invisible le comprimait douloureusement.
Autrefois tout avait été facile... ou peut-être était-ce lui qui avait été totalement aveugle ? Qui s'était imaginé des choses ? Pourtant, il se souvenait qu'auparavant Fili et Kili lui faisaient des confidences et savaient tenir leur rang, assurant sans rechigner les tâches qui leur incombaient en tant que descendants de Durin. Qu'était-il arrivé ? Pourquoi étaient-ils devenus si distants et si renfermés ? Si oublieux de leurs devoirs ? La splendeur d'Erebor leur avait-elle tourné la tête ? Confusément, Thorin en arrivait parfois à souhaiter un retour en arrière. Un temps où il ne sentait pas son âme accablée par un tel poids.
Le roi nain s'immobilisa à nouveau. Le regard perdu dans le vide, il évoqua des images du passé. Ce fut difficile. De plus en plus, le passé s'estompait de son esprit. Mais il crut soudain entendre des rires d'enfants. Dans une sorte de rêve, un peu flou, un peu brumeux suscité par sa mémoire défaillante, il revit deux têtes, l'une blonde, l'autre brune, émerger de derrière un lit. Deux sourires, des yeux qui pétillaient...
- Tu nous as pas vus ! Tu nous as pas trouvés !
Thorin sourit. Et c'était un vrai sourire. Il revit aussi Kili bien plus âgé, la première fois que sa flèche avait touché sa cible. Et Fili faisant tournoyer ses épées double, une technique particulièrement difficile mais qui lui convenait, lui qui de naissance était ambidextre, et parvenant pour la toute première fois à désarmer Dwalin qui avait grogné son approbation, sincèrement fier de son élève. Pour faire plaisir aux garçons, ils avaient organisé une joute amicale, deux contre deux, Thorin et Dwalin contre Fili et Kili. Les deux jeunes princes s'étaient donnés à fond, ils étaient tellement...
Le regard du Roi sous la Montagne tomba sur l'Arkenstone. Le souvenir s'estompa, comme recouvert d'un voile sombre. Le sourire se fana.
Tout cela c'était du passé. Aujourd'hui hélas, il était seul. Tellement seul. Ses amis ? Il n'avait plus d'amis. Il le voyait dans leurs yeux, qui le regardaient comme s'il était un étranger. Dans leur attitude distante. Et pire encore : trois d'entre eux n'avaient-ils pas décidé de quitter Erebor pour des raisons éminemment douteuses ? Dire qu'à une époque pas si lointaine, il leur aurait confié sa propre vie les yeux fermés. Il s'en garderait bien à présent. Tel était sans doute le fardeau de la royauté. Mais tout de même, c'était dur. Quant à Fili et Kili, oh, ça c'était le pire. Ils ne semblaient plus penser à rien qu'à jouir de leur temps. Ils semblaient se dire que la quête étant terminée ils pouvaient désormais mener une vie oisive. Thorin avait tant espéré qu'ils l'appuieraient, comprenant que c'était leur rôle, qu'ils s'intéresseraient aux affaires de leur royaume reconquis et assumeraient de bonne grâce leurs nouvelles responsabilités d'héritiers et de princes d'Erebor. En fait il avait fait plus que l'espérer, il en avait été persuadé, cela lui semblait si évident, si naturel…. Les liens qu'il entretenait avec les deux garçons avaient toujours été très étroits, aussi n'avait-il jamais imaginé qu'ils pourraient un jour, tous les deux, le désavouer de cette manière et jeter aux orties tout ce que Balin et lui-même leur avaient enseigné, notamment des obligations d'un prince issu de la lignée de Durin. Non, jamais il ne les aurait crus aussi ingrats. Il fallait bien l'avouer, la désillusion était amère, sinon cruelle.
Thorin ferma les yeux. La douleur s'accentuait.
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Eh, eh... vous êtes encore là ? Respirez bien : les ennuis ne font que commencer, avant que la machine s'emballe...
