Mili : Ton commentaire enthousiaste m'a fait très plaisir. Dans ce 3ème chapitre, comme tu vas voir, la position de Kili évolue mais surtout, Fili commence à prendre de très gros risques. En fait, ses actes prennent dès à présent une toute autre dimension.
Aux lecteurs de décider s'ils lui donnent tort ou raison.
Bonne lecture.
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Le retour impromptu de Kili compliquait bien les choses pour Fili. Il était toujours résolu à laisser son frère en dehors de ce qu'il préparait, mais surveiller Thorin tout en évitant Kili était autant dire un exercice de haute voltige ! D'autant plus que Kili, qui savait que son frère lui cachait quelque chose, le surveillait lui aussi, plus ou moins discrètement. Le prince héritier se résigna donc à passer à l'action sans attendre et à employer le moyen du soporifique... Mahal, que cette idée lui était odieuse ! Mais il ne pouvait plus attendre, il lui fallait désormais agir sans tarder.
Il comprit à l'expression d'Oïn que ce dernier n'était nullement convaincu par ses explications :
- Je n'arrive plus à dormir, depuis quelques temps, lui avait-il dit. Je me fais du souci pour Thorin.
S'il était exact qu'il se faisait beaucoup de souci, il n'en avait cependant pas encore perdu le sommeil et n'avait donc pas les traits tirés de quelqu'un qui est sujet aux insomnies. Le vieux guérisseur consentit cependant à lui remettre un mélange d'herbes soigneusement broyées, mais son air sceptique, sinon soupçonneux, n'échappa pas à Fili.
- Tant pis, songea-t-il. De toute façon, dès que Thorin s'éveillera et se rendra compte de ce qui est arrivé, tout le monde saura.
Il regagna sa chambre et prépara rapidement quelques affaires. Il avait décidé d'agir le jour même. Restait à glisser le somnifère dans la nourriture ou le verre de son oncle et à espérer que celui-ci ne se rendrait compte de rien. Fili formait des vœux ardents pour que l'odeur ou le goût de la drogue ne soit pas trop évident et envisageait de la répartir dans les différents aliments et la boisson du roi pour que sa présence soit aussi imperceptible que possible. Au même instant, on frappa à la porte.
- Oui ? fit-il machinalement.
Kili entra. Il ne dit rien, regarda autour de lui et son regard tomba aussitôt sur le petit sachet d'herbes déposé sur un meuble. Fili comprit aussitôt que cette visite n'était pas un hasard et regretta -trop tard- de n'avoir pas dissimulé ledit sachet.
- Tu m'expliques ? demanda seulement Kili en désignant l'objet.
Fili se redressa et vint se planter devant son frère, navré d'avoir à en arriver là mais plus résolu que jamais :
- Je n'ai pas à le faire, répondit-il avec calme. Mes affaires ne te concernent pas, Kili.
Il ferma son cœur, sachant que ses prochaines paroles allaient blesser son cadet mais ressentant la douloureuse certitude que c'était nécessaire. Puis il acheva en articulant nettement :
- Je ne me mêle pas de tes amours insensées avec une Oreille-Pointue ni de ce que tu fais avec elle quand vous passez plusieurs jours au loin sans chasser-parce-qu'elle-ne-mange-pas-de gibier... Alors ne te mêle pas de ma vie, toi non plus.
Kili accusa nettement le coup. Son regard s'assombrit, il ouvrit la bouche pour répliquer vertement mais, brusquement, il parut changer d'avis.
- Est-ce que tu essaies de me provoquer, mon frère ? demanda-t-il avec un calme étonnant chez lui.
Avant que Fili ait pu répondre, le cadet désigna le sachet d'herbes et ajouta :
- Je t'ai entendu parler à Oïn. Et je te connais suffisamment bien pour savoir qu'il n'y avait pas un mot de vrai dans tout ce que tu lui as raconté. Tu lui as demandé un somnifère, pourquoi ? Tu espionnes notre oncle, pourquoi ?
Fili ne put cacher sa surprise : il s'était rendu compte que Kili le surveillait mais il pensait l'avoir déjoué, en tous cas il n'aurait pas cru qu'il se rendrait compte, et si vite, de ce qu'il faisait vraiment. Cependant, le prince héritier se reprit rapidement et répéta :
- Ca ne te regarde pas, Kili.
Kili se croisa les bras sur la poitrine avec cet air obstiné qu'il avait depuis l'enfance quand il se fourrait quelque chose en tête :
- Je ne sais pas ce qui se trame, Fili, mais contrairement à ce que tu dis, je me sens concerné. Et je ne sortirai pas d'ici avant que tu m'aies enfin dit ce que tu cherches tellement à me cacher depuis mon retour.
Que faire ? Fili ne pouvait pas cogner sur son frère ou appeler du renfort et exiger qu'on le jette hors de sa chambre ! Cela n'entamerait de toute façon pas la résolution du jeune nain de découvrir ce qui se tramait. En revanche cela lui causerait une peine immense et Fili, qui estimait l'avoir déjà suffisamment égratigné comme ça, ne pouvait s'y résoudre. Il tenta un autre biais, espérant qu'en prenant son cadet par les sentiments il obtiendrait de meilleurs résultats :
- Kili, as-tu confiance en moi ?
Le regard sombre de Kili chercha le sien et y plongea, inquiet, presque fragile soudain. Au bout d'une seconde, il répondit :
- Tu sais bien que oui.
- Alors je t'en prie, ne cherche pas à en savoir plus. C'est vrai, je... "j'espionne" Thorin (le seul mot "d'espionner" lui donnait envie de cracher de dégoût), c'est vrai, je te cache certaines choses. Mais j'ai des raisons pour ça, petit frère. Si tu me fais confiance, alors ne t'en mêle pas.
Il ajouta, et c'était la pure vérité :
- Je voudrais te parler mais je ne peux pas. Je te jure que je te dirai tout d'ici quelques jours.
- Si je suis encore en vie, précisa-t-il mentalement. Mais dans le cas contraire, Balin s'en chargera.
Kili continua à le regarder un instant, au fond des yeux, et Fili crut qu'il avait gagné, que son frère allait se détendre et acquiescer. Cependant, le plus jeune des garçons hocha lentement la tête et son expression se fit plus résolue que jamais :
- Non, dit-il. Non, Fili. Je crois qu'il se passe quelque chose de grave et je refuse de faire semblant de ne rien voir.
Le regard clair de Fili se durcit. Durant un instant, les deux frères se toisèrent sans la moindre aménité, l'un comme l'autre, se mesurant des yeux. Fili céda le premier. Il céda parce qu'il connaissait l'obstination de son jeune frère. Si Kili décidait de ne plus le quitter une seule seconde jusqu'à tant qu'il sache ce qui se passait, il le ferait. C'était déjà assez dur d'essayer de berner Thorin, il ne pouvait pas se battre sur deux fronts, contre deux des trois personnes (la troisième étant Dis) qu'il aimait le plus au monde.
- Très bien, souffla-t-il, résigné. Je vais te le dire, Kili. Mais avant cela, je veux ta promesse que tu ne t'en mêleras pas. Quoi qu'il arrive et quoi que tu en penses.
Kili réfléchit un instant puis secoua la tête :
- Non, répondit-il. Je ne promettrai rien sans savoir de quoi il s'agit.
- Tu es dur, petit frère, observa douloureusement Fili. C'est déjà tellement difficile ! Et tu ne fais rien pour arranger les choses, tout au contraire.
- Allez, raconte. Tu verras, tu te sentiras mieux après.
L'aîné eut un sourire amer. Parole, il ne reconnaissait plus son Kili... jusqu'à ce jour, c'était lui qui venait toujours aux nouvelles lorsqu'il voyait son cadet inquiet, chagriné ou renfermé sur lui-même. C'était lui qui disait toujours : "Allez, raconte". Quand donc leurs rôles respectifs s'étaient-ils ainsi inversés ?
N'ayant plus le choix, il résuma en quelques mots la conversation qu'il avait eue avec Balin et exposa ensuite ses intentions ; bien que tout soit en train de tourner de la pire des manières, il savait au moins que Kili n'irait pas le dénoncer.
A mesure qu'il parlait, il vit cependant avec inquiétude une expression d'intense incrédulité d'abord, puis d'effroi, enfin un air catastrophé se peindre sur le visage de son jeune frère, qui finit par exprimer tous ces sentiments à la fois.
- Tu as perdu l'esprit ?! balbutia Kili, horrifié.
- Ce n'est pas moi qui perds l'esprit, c'est lui. Tu le sais aussi bien que moi.
- Fili, tu réalises ce que... je n'arrive pas à croire que tu puisses réellement penser à ça ! C'est... c'est de la...
Un éclair de douleur traversa son visage. Il ne parvenait pas à prononcer le mot.
- ... trahison, dit Fili à sa place. Je sais. C'est pourquoi je dois le faire moi, et le faire seul. Mais Kili, c'est pour le bien de Thorin !
- L'Arkenstone est l'héritage de notre peuple, de notre lignée, ce qui nous unit tous ! Elle est sacrée, Fili. Sacrée !
- Dis-moi, Kili, dit Fili avec douceur, dis-moi en toute sincérité : préfères-tu conserver ce joyau ou perdre Thorin ? Car c'est bien de cela qu'il s'agit. Je pense que c'est lui ou elle. Peux-tu vraiment penser que dans le cas contraire je me résoudrais à faire cela ?
Kili parut à demi convaincu, mais cela ne l'empêcha pas de secouer vigoureusement la tête :
- Si tu essaies de prendre l'Arkenstone, Thorin te pendra par les pieds aux remparts d'Erebor et t'y laissera jusqu'à ce que les corbeaux aient entièrement nettoyé ta carcasse !
Fili grimaça :
- Tu es très encourageant, mon frère.
Il poussa un petit soupir et ajouta, sarcastique :
- Tu me rendras bien un dernier service ? Quand je serai pendu aux remparts, tu couperas la corde. Tout bien considéré, je préfère me fracasser le crâne au pied de la muraille que servir de pâture aux corbeaux.
- Très drôle ! répliqua sèchement Kili. Je suis désolé, je ne peux pas te laisser faire. Je n'aurais jamais cru m'opposer un jour à toi, mais non ! Je ne te permettrai pas de faire ça.
- Tu vas aller tout raconter à Thorin ? ironisa Fili.
- Tu sais bien que non. Il te tuerait ! Mais je ne te laisserai pas faire, c'est tout.
Fili avait l'impression de porter le poids de la Montagne Solitaire sur ses épaules. Et voilà... à présent, il allait devoir déjouer à la fois Thorin ET Kili pour parvenir à ses fins... exactement ce qu'il avait espéré éviter. En cet instant, Fili avait l'impression d'avoir perdu trente centimètres de sa taille tant il se sentait écrasé par la fatalité et les difficultés croissantes qui se dressaient devant lui.
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Le lendemain de cette pénible scène -Fili avait bien été forcé de reporter l'heure d'agir, avec Kili qui le surveillait de près et jurait qu'il ne le laisserait pas faire- le prince héritier tenta d'aborder avec son oncle le sujet épineux des droits de passage que Thorin s'était mis en tête de réclamer aux hommes de Dale.
Tous les nains portent en eux l'avidité. Tous aiment l'or et les joyaux. Fili ne faisait pas exception à la règle mais cette passion, chez lui, demeurait maîtrisée.
- Outre les tonnes d'or que nos aïeux ont déjà extraites, dit-il, les filons de la montagne sont loin d'être épuisés. Lorsque Dale sera reconstruite, ses habitants vont recommencer à commercer et nous profiterons de ce commerce, comme nos pères autrefois. Notre richesse est assurée pour les générations à venir, Thorin. Pourquoi se mettre ainsi en mauvais termes avec nos voisins immédiats pour quelques pièces de plus ? Après tout, nous avons tous combattu ensemble, nous vivons porte à porte, nous devrions nous entraider plutôt que...
- Tais-toi ! Tu n'es qu'un idiot, Fili, tu ne sais pas de quoi tu parles. Bard est un voleur, un menteur, un manipulateur !
- Mon oncle, je sais que tu en veux à Bard, mais là tu es injuste. C'est un homme bon et honnête, qui ne veut que...
Pourquoi, mais pourquoi ne voulait-il pas comprendre ? Autrefois il avait placé tant de confiance en Fili ! Pourquoi depuis quelques temps s'opposait-il ainsi à lui, pourquoi prenait-il, autant dire systématiquement, le parti de ses ennemis ? Quelle influence mystérieuse et néfaste exerçait donc sur lui ce maudit humain ? Et comment Fili, Fili qui devait lui succéder un jour et aurait dû dès à présent le soutenir de son mieux et apprendre à ses côtés comment gouverner un royaume, pouvait-il ainsi ignorer son devoir, son peuple, sa famille ? Thorin aurait préféré perdre un bras plutôt que d'avoir à endurer cela : l'évanouissement de ses rêves -de ses illusions sans doute-, de ses aspirations les plus légitimes, la perte de son neveu... car il l'avait perdu, ou du moins il n'en était pas loin : chaque jour, il le voyait, les garçons s'éloignaient de lui. Et c'était tout de même un bien lourd tribut à payer.
Au même moment, un bruit de pas précipités se fit entendre et un garde, l'un des guerriers que Dain avait laissé à Erebor, surgit en courant :
- Votre Majesté ! La patrouille du jour vient de rentrer et ramène un prisonnier.
Fili sentit venir la catastrophe et se retint de ne pas fermer les yeux. Ah oui, les patrouilles... l'une des nouvelles "inventions" de Thorin, qui vivait désormais dans la certitude que les alentours de la montagne grouillaient de voleurs potentiels, d'espions et d'ennemis... Chaque jour, un groupe de nains armés jusqu'aux dents devait donc effectuer une longue reconnaissance alentours et jusqu'aux rives du grand lac, pour s'assurer que tout était normal. En son for intérieur, Fili estimait que son oncle devenait paranoïaque mais il préférait garder cette opinion pour lui. Heureusement que les patrouilleurs étaient des nains de bon sens et qu'ils s'étaient bien gardés jusqu'à présent de chercher querelles aux hommes de Dale et aux pêcheurs. Jusqu'à présent.
- Un prisonnier ? répéta Thorin d'un ton agressif. Un homme ?
- Non, Monseigneur. Un elfe.
- Un elfe sur mes terres ! rugit Thorin, avec une telle agressivité que Fili sursauta. Où est-il ?
- Il est...
- Amenez-le-moi ! TOUT DE SUITE !
- Oh non, pensa Fili, qui avait l'impression d'avoir perdu encore quelques centimètres de sa taille et de s'être tassé un peu plus sous le poids des soucis qui l'accablaient. Oh non ! Il ne manquait plus que ça !
Non pas qu'il déborde d'amour pour les elfes. Mais enfin, les nains n'étaient pas en guerre avec ses derniers, pas pour le moment en tous les cas, et un minimum de courtoisie ne peut pas nuire. Les elfes de la Forêt Noire après tout étaient eux aussi leurs voisins. Fili pria pour que le prisonnier ne soit pas l'un de ceux-là. Thranduil n'était pas homme à laisser passer une provocation. Une idée encore plus horrible traversa l'esprit du jeune nain : pourvu qu'il ne s'agisse pas de Tauriel ! Après tout, à sa connaissance Thorin ignorait que la jeune femme vivait à Dale. Oh bien sûr, dans ce cas précis il n'y aurait rien à redouter de Thranduil. Les problèmes viendraient de l'intérieur même d'Erebor. Et peut-être aussi de Bard, qui n'abandonnerait certainement pas une personne à laquelle il avait offert l'asile et envers qui il estimait avoir une dette. Enfin, tenta de se rassurer Fili, le garde a dit UN elfe...
Ce n'était pas Tauriel. C'était bien un homme-elfe. Qui se tenait à présent très dignement devant Thorin, ce dernier ramassé sur son trône comme un tigre prêt à s'élancer.
- Que faisiez-vous sur mes terres ? aboya-t-il. Qui vous a envoyé ?
- Personne ne m'a envoyé, répondit le prisonnier avec calme. Et je m'explique mal cette... arrestation, de même que votre hostilité. Je suis au service du roi Thranduil, qui m'avait confié la tâche de me rendre au nord pour m'assurer que plus aucune menace n'en viendrait avant longtemps. Pour rentrer je devais passer par ici, c'est le chemin le plus direct. J'ignorais d'ailleurs qu'il fallait désormais payer pour emprunter ces routes. Quoi qu'il en soit, je ne faisais que traverser ces terres, il n'y a là-dedans rien qui puisse vous porter préjudice et je ne comprends pas...
- Vous êtes un espion de Thranduil ! Je m'en doutais !
Il le pressentait depuis le début. Ce scorpion, dans sa forêt empuantie par les maléfices elfiques, ne devait rêver que d'une seule chose : s'asseoir sur le trône d'Erebor et faire main basse sur les richesses de la montagne. Quel dommage qu'il n'ait pas été tué durant la bataille ! Mais cette carne avait la vie dure, hélas.
- Je ne suis pas... commença le prisonnier.
- Il vous a envoyé pour quérir des renseignements à notre sujet ! Il prépare sans doute une nouvelle traîtrise à nos dépens. Quand compte-t-il nous attaquer ?
- Monseigneur, pardonnez-moi ces paroles, mais les vôtres n'ont aucun sens.
Les yeux de Thorin jetèrent feu et flammes. Pourtant, il se laissa retomber au fond de son trône et ce fut d'une voix glaciale qu'il ordonna :
- Tuez-le.
Les nains demeurèrent interdits. Fili cligna deux fois des yeux, abasourdi.
- Maintenant, précisa Thorin d'une voix menaçante.
- Mon oncle... commença le prince héritier.
Thorin se rendait-il compte de ce qu'il venait de dire ? Non seulement Fili était persuadé que l'elfe disait la vérité mais en outre il se demandait si Thorin était encore à même de réaliser que s'il faisait couler le sang de l'un des siens, Thranduil entrerait en effet en guerre contre Erebor, et sans tarder. Un conflit armé entre leurs deux royaumes serait non seulement stupide mais encore meurtrier pour les nains, qui n'étaient pas en nombre suffisant pour tenir la place. Et puis quoi ! Tout cela ne rimait strictement à rien. Un guerrier n'a t-il pas pour règle de ne jamais tuer sans raison valable, tout particulièrement en période de paix ? C'était en tous les cas ce que l'on avait enseigné à Fili et il trouvait passablement terrifiant de constater que le nain qui le lui avait lui-même inculqué paraissait l'avoir totalement oublié. Le Roi sous la Montagne fusilla son neveu du regard :
- Tu as ENCORE quelque chose à objecter ? lui lança-t-il d'un ton aigre, brutal.
Toujours, toujours des objections, des discussions, des commentaires... Fili se croyait-il déjà roi, par hasard ? Ou bien était-ce un parti pris détestable pour saper son autorité ?
Fili éprouva un frisson glacé : les yeux qui le fixaient, sauvages, hagards, étaient ceux d'un étranger. Il ne connaissait pas ce regard, ni la fureur qui allumait des étincelles meurtrières dans les pupilles bizarrement élargies. L'esprit du garçon fonctionna à toute vitesse.
- Non, répondit-il en s'efforçant de ne montrer ni son chagrin ni la peur qui l'envahissait face aux événements présents à et venir, non, mon oncle. Je voulais dire : tu ne vas pas le faire tuer ici, dans la salle du trône ! Je... vais m'en charger, si tu veux.
Thorin le regarda encore un instant, à ceci près que Fili, le cœur effroyablement serré, ne reconnaissait absolument pas son oncle dans celui qui le dévisageait. Enfin le roi fit un signe de la main :
- Occupe-t' en. Je suis content que tu sembles commencer à comprendre.
- Comprendre quoi ? pensa Fili en se dirigeant vers l'elfe, dont les poignets étaient liés sur l'estomac et en le prenant par le bras pour l'entraîner. Que tu perds tout semblant de bon sens, pour ne pas dire de raison, mon oncle ? Que tu ne te conduis absolument pas en roi mais en despote toujours persuadé que tout le monde complote contre lui ? Que tu es sur le point de nous jeter dans une nouvelle guerre alors que nous n'avons pas récupéré de la dernière ? Sans même parler d'une mort totalement inutile et que rien ne justifie.
Machinalement, les gardes lui avaient emboîté le pas. Dès qu'ils furent hors de portée de vue et d'ouïe de Thorin, Fili se tourna vers eux :
- Je n'aurais pas besoin de vous, dit-il.
Ils parurent à la fois soulagés et un peu gênés :
- Prince Fili, dit l'un d'eux en hésitant, vous êtes certain ? Ce n'est pas à vous d'effectuer ce genre de… de besogne.
- Dans le cas présent, répondit le garçon, ça vaut pourtant mieux. Allez.
Ils ne se le firent pas dire deux fois : même si les nains et les elfes ne s'accordent guère et qu'il y aura toujours entre eux de l'animosité, ils étaient tous à même de réaliser que cela ne rimait à rien, qu'il s'agissait d'un ordre aberrant, pour ne pas dire du caprice d'un fou qui ne pourrait qu'être préjudiciable à tous et, au fond, ils n'avaient pas très envie d'y être mêlés. Ils s'esquivèrent donc en silence et Fili poussa le prisonnier devant lui.
- Avancez, dit-il.
Finalement, Fili paraissait commencer à vouloir revenir dans le juste chemin. Il était bien temps. Oh bien sûr, lui-même n'aimait pas trop son expression lorsqu'il avait dit qu'il allait se charger de l'elfe. Il y avait quelque chose dans ses yeux, sur son visage… quelque chose qui le dérangeait. Enfin, il y avait tout de même progrès. Il avait tant besoin que quelqu'un, enfin, se décide à comprendre les impératifs qui étaient les sien. Et il avait tant de mal à accepter l'éloignement de ses neveux. Peut-être après tout y avait-il encore quelque chose à espérer d'eux. Si Fili revenait à une attitude plus digne de ce que son oncle était en droit d'attendre de lui, peut-être aurait-il suffisamment d'influence sur son jeune frère pour que celui-ci s'amende à son tour. Thorin n'en demandait pas plus.
Par contre, la présence de cet elfe à proximité de la montagne le mettait hors de lui. Maudit soit Thranduil ! Que cherchait-il encore à faire ? Que tramait-il, tapi dans son infect palais souterrain, pareil à l'une des araignées géantes qui infestaient sa forêt ? Bien fou celui qui se fie aux elfes ! Il aurait peut-être dû attendre avant de faire exécuter l'espion. Ce dernier aurait pu lui en apprendre davantage sur les fourbes intentions de son souverain, ou du moins il aurait pu dire avec exactitude ce qu'on l'avait envoyé faire ici.
Oui, Thorin avait songé à cela, mais faire parler un elfe n'est pas chose aisée. C'est même quasiment impossible. Il allait falloir se montrer plus vigilant que jamais. Thranduil était aussi fourbe que déterminé, il n'en resterait pas là. Peut-être s'était-il allié à Bard, cet humain arrogant, pour essayer de piller les richesses de la montagne ! Ou pire encore.
La migraine martelait les tempes de Thorin. Comme souvent ces temps-ci. Il tira l'Arkenstone de sa poche, la déposa délicatement sur ses genoux, presque avec révérence, comme s'il manipulait une relique particulièrement sacrée, et la caressa religieusement du regard, jusqu'à ce que ses tourments s'estompent et que son esprit se vide de toute pensée déplaisante.
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Fili avait conduit le prisonnier à travers les galeries d'Erebor et avait fini par lui faire emprunter un passage désert, qui grimpait vers les hauteurs. Il s'agissait en fait du couloir qui menait à la porte dérobée naguère utilisée par la Compagnie pour s'introduire discrètement dans Erebor. Le prince s'était muni d'une torche et poussait l'elfe devant lui tout en ruminant de très sombres pensées. Kili ou pas il devait agir, songeait-il. Très vite. Car plus le temps passait et plus le cas de Thorin s'aggravait. Fili espérait qu'il n'était pas trop tard pour que son oncle reprenne ses esprits. Son prisonnier ne pipait mot lui non plus et marchait dignement, ses cheveux blonds, plus pâles que ceux de Fili, renvoyant faiblement la lumière de la torche. Ce ne fut qu'une fois à destination, lorsque le prince nain eut fait jouer la lourde porte secrète, que l'elfe manifesta sa surprise. Il ne s'attendait manifestement pas à déboucher ainsi à flanc de montagne, sur ce palier rocheux ne présentant à première vue pas le moindre intérêt. Il tourna la tête vers Fili :
- Allez-vous me jeter dans le vide ? demanda-t-il avec un très léger frémissement dans la voix.
- Non, grogna le jeune nain.
Il sortit de sa cachette un couteau minuscule, que l'on pouvait aisément dissimuler dans la paume de la main, mais à la lame affûtée comme un rasoir. L'elfe lui fit face. S'il avait peur, il le cachait parfaitement.
- Vous savez que cela ne sera pas sans conséquence, dit-il seulement. Il y aura un prix à payer et votre roi ne sera peut-être pas le seul à le faire.
- Je sais, répondit laconiquement Fili.
Il s'approcha de l'elfe, lui saisit le poignet et trancha ses liens. Puis il recula d'un pas.
- Attendez ici qu'il fasse nuit, dit-il. Vous serez en sûreté, personne ne vient jamais à cet endroit. Ensuite partez. Prenez garde aux guetteurs, qu'ils ne vous voient pas.
- Partir comment ? ironisa l'elfe. En volant ?
- L'escalier, grogna encore Fili, en désignant de la main les marches que dissimulait la statue colossale dressée contre la paroi de la montagne.
Le prisonnier ne put dissimuler sa surprise mais, après avoir jeté un coup d'œil vers l'escalier, il regarda à nouveau Fili et observa :
- C'est un piège. Vous avez une autre idée en tête.
Le prince haussa les épaules :
- Je ne peux pas vous empêcher de le croire. Agissez comme bon vous semblera mais tâchez de ne pas vous faire reprendre. Cela serait préjudiciable pour vous comme pour moi. On dit que les elfes sont aussi silencieux que rapides et qu'ils peuvent passer inaperçus. J'espère que c'est votre cas.
- Pourquoi enfreindriez-vous les ordres de votre roi ? insista le prisonnier, méfiant.
Fili soupira :
- Moins pour éviter une guerre que pour préserver son honneur d'un meurtre aussi gratuit qu'inutile, répondit-il d'un ton las. Mais vous ne pouvez pas comprendre.
L'elfe le regarda un instant avec curiosité et finalement inclina brièvement la tête :
- Peut-être mieux que vous ne croyez, dit-il. Je vous remercie et vous souhaite bonne chance, jeune seigneur nain.
Il ajouta très bas :
- Vous en aurez besoin.
Fili ne répondit rien et s'engouffra à nouveau par l'ouverture secrète. Dès que la massive porte de pierre se fut refermée, il s'appuya un moment contre elle, l'esprit en déroute, terriblement affligé. Pourquoi enfreindriez-vous les ordres de votre roi ? La voix de l'elfe tournait en boucle dans sa tête. Les ordres de son roi... Ce qu'il venait de faire dépassait largement le cadre d'une simple désobéissance. Fili n'ignorait pas qu'il s'agissait d'un acte très grave et il ne s'y était pas décidé de gaieté de cœur. Il n'avait jamais eu cet esprit-là, tout au contraire !
- Pardonne-moi, Thorin, murmura-t-il. Tu m'accuserais de déloyauté si tu apprenais ce que je viens de faire et peut-être aurais-tu raison... Pourtant, c'est pour toi que je l'ai fait. Même si ça me coûte. Pour toi, pour Erebor et pour notre peuple. Fasse Aulë que je ne vienne pas de commettre la pire bêtise de ma vie et que… je ne vienne pas de perdre mon honneur en espérant sauver le tien !
