Note de l'auteur :
Chers lecteurs et lectrices, je vous conseille de boucler très soigneusement vos ceintures. Cette fois on décolle pour de bon. A dater de maintenant (si ce n'est pas déjà fait), il se pourrait que l'on récolte ici et là quelques bleus au cœur…
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Fili ne parla à personne de l'épisode de l'elfe, pas même à Kili : d'une part parce qu'il ne pouvait s'empêcher d'éprouver des remords pour avoir ainsi bafoué les ordres de son oncle et l'avoir trompé sur ses intentions, sans même parler de ses actes. Ensuite parce qu'il ne voulait surtout pas alerter son frère et lui mettre la puce à l'oreille quant à sa détermination renouvelée à agir. De toute façon, mieux valait que Kili ne sache rien. Cela lui épargnerait les remords et les soucis qui pesaient sur son frère aîné. Depuis la discussion qu'ils avaient eue tous les deux, quatre jours étaient passés. Quatre jours de perdus. Quatre jours de trop et Fili désormais se le reprochait.
La mort dans l'âme, il se résolut à écarter Kili de la même manière qu'il comptait mettre Thorin momentanément hors-jeu : il les droguerait tous les deux. Il éprouvait un immense dégoût de lui-même en y pensant, mais il n'avait plus le choix. Et puis de toute façon, ne venait-il pas d'ores et déjà de s'engager sur le chemin de la sédition, en relâchant un prisonnier que son roi avait condamné à mort ? Il ne pouvait plus revenir en arrière, alors autant à présent aller de l'avant. Et que tout cela finisse, peu importe comment ! C'était trop dur de porter ce fardeau, et sur ses seules épaules. Vraiment trop dur.
Or, pendant que Fili, faisant abstraction de son cœur, se préparait à passer à l'action, Kili se trouvait avec les autres membres de ce qui avait été la Compagnie de Thorin. Tous étaient très sombres. Aucun parmi eux ne se serait jamais imaginé ainsi la renaissance d'Erebor. Pour dire la vérité, d'ailleurs, cela ressemblait plus à une descente aux tombeaux qu'à une renaissance. Tous, sauf un, se tenaient voûtés et silencieux, le visage morose. Un seul continuait à se tenir bien droit et, si les yeux de ses compagnons reflétaient tristesse et abattement, les siens étaient devenus aussi durs que de l'agate. Dwalin sentait que très bientôt il n'aurait plus, lui non plus, sa place parmi les autres. Non pas qu'il approuve Thorin, oh certainement pas ! Il était peut-être même l'un de ceux qui souffraient le plus de le voir ainsi. Mais Dwalin avait fait un choix. Il en voulait à son frère aîné de raconter à présent, devant leurs amis, les dernières décisions du roi, l'une plus aberrante que l'autre. Il savait que Balin en souffrait aussi, c'était d'ailleurs évident à le voir, mais Dwalin ne pouvait s'empêcher de penser qu'il aurait dû faire comme lui : souffrir en silence. Il refusait d'admettre qu'il avait honte pour Thorin. Il refusait d'admettre que cela lui faisait mal que tout le monde soit au courant de ce qui se passait. Même si "tout le monde" était les membres de la Compagnie. Non mais regardez-les ! Les uns semblaient encore avoir peine à croire ce qu'ils entendaient, les autres se courbaient un peu plus, accablés. Et tous ces visages qui étaient près, si près de devenir accusateurs... Tous avaient déjà très mal vécu la manière odieuse dont leur roi avait traité Bofur, Bifur et Bombur, les paroles cinglantes qu'il leur avait adressées et ses accusations qui pour être absurdes n'en étaient pas moins blessantes. Depuis hélas, la situation s'était encore détériorée. Il y avait eu l'affaire de l'elfe condamné à mort sans la moindre raison, pire, à l'encontre de toute réflexion sensée, qui avait fait l'effet d'un pavé dans une mare. Aucun des nains n'avait osé évoquer devant Kili la rumeur selon laquelle Fili s'était mué pour la circonstance en exécuteur. Et personne n'avait non plus envie d'aborder ce sujet avec l'intéressé. De toute manière, le prince héritier se faisait assez rare, ces derniers temps. Il paraissait très occupé, ce qui n'empêchait pas ses amis de s'inquiéter, lorsqu'ils le croisaient, de son expression soucieuse, voire découragée. Fili, ils le savaient tous sans avoir besoin d'en parler, n'approuvait pas plus qu'eux la conduite de son oncle.
Enfin, et c'était précisément là ce que Balin était en train de raconter, il y avait eu ce jeune garde qui avait ri, un peu fort peut-être, à une boutade que lui racontait l'un de ses compagnons. Rien de bien terrible à cela. Sauf que Thorin, qui était dans les parages, l'ayant entendu l'avait pris comme il prenait tout depuis quelques temps : très mal. Que s'était-il encore imaginé, personne n'était en mesure de le dire. On savait seulement qu'il avait vertement demandé au garçon la cause de son hilarité. Tout aurait pu s'arrêter là si l'ami du garde incriminé n'avait pris la mouche et n'était intervenu en demandant si, à Erebor, on avait encore le droit de respirer ? Il avait ajouté que si Dain, seigneur des Monts de Fer, savait ce qui se passait ici, s'il savait en outre que plus personne n'était même autorisé à quitter la Montagne Solitaire s'il en avait envie, il regretterait amèrement d'avoir laissé sur place des nains qui l'avaient toujours honnêtement servi. Attendu qu'il n'avait très certainement pas pensé que son cousin les traiterait comme des chiens ! Assurément, avait ajouté le soldat, quand tout cela se saurait, car cela finirait fatalement par se savoir, plus personne ne se risquerait à venir vivre ici. On en reviendrait exactement au même point qu'avant, quand la montagne était la tanière du dragon Smaug. Emporté par la colère, le guerrier ne s'était pas arrêté là et avait dit une bonne fois, tout haut, ce que tout le monde pensait tout bas. Sans doute aurait-il été mieux inspiré de tenir sa langue mais les nains n'ont pas pour habitude de déguiser leurs sentiments, non plus que leurs pensées. Comme il fallait s'y attendre hélas, son interlocuteur avait très, très mal réagi et…
- Thorin a fait quoi ? demanda Kili, incrédule, ne pouvant en croire ses oreilles.
Effondré sur son siège, le dos si courbé que, de profil, il ressemblait à un cerceau, ses mains serrées entre ses genoux, la tête basse et la barbe tremblante de chagrin, Balin répéta d'un ton morne :
- Il l'a fait fouetter jusqu'au sang.
- C'est un mensonge ! cria Kili en se levant d'un bond, le regard flamboyant.
- Hélas, c'est avéré.
Le jeune prince secoua la tête avec vigueur :
- Je ne te crois pas. Pas Thorin ! Il ne ferait jamais une chose pareille. Il est vif, je le sais, il n'a jamais mâché ses mots, d'accord, mais il n'a jamais non plus été cruel et il s'est toujours montré juste envers tout un chacun. Je refuse d'y croire !
Personne ne répondit mais les visages, sinistres, étaient éloquents.
- Ou bien c'est une erreur, affirma encore le garçon avec tout ce qui lui restait de conviction, ou bien... on lui a jeté un sort.
- Oui, un sort, murmura Balin d'une voix à peine audible. C'est exactement ça, Kili. Thorin est envoûté. Il était déjà très... très énervé à cause de cet elfe surpris sur nos terres... et Mahal sait ce qui va sortir de cette affaire, d'ailleurs. Alors voilà... ça juste derrière...
- Une broutille ! C'est ridicule, depuis quand les nains n'auraient-ils plus le droit de dire ce qu'ils pensent ?
A nouveau, personne ne releva. Un silence pesant s'abattit sur la Compagnie. N'y tenant plus, Dwalin tourna les talons et quitta la pièce. Le bruit de la porte se refermant derrière lui parut résonner comme un glas et renforça les pensées funestes de chacun. Ce fut peut-être ce simple geste, ou le fait que Dwalin n'avait pas démenti ce qui venait d'être rapporté, qui convainquit Kili que tout ce qu'il venait d'entendre était la sordide vérité.
Sans prononcer un mot, il sortit à son tour. Les autres demeurèrent prostrés. Personne n'avait seulement songé à retenir ceux qui étaient partis. Personne n'avait plus de courage pour parler, ni même pour se soucier des autres.
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Kili entra sans frapper dans la chambre de son frère, qui sursauta. Voyant qui forçait ainsi sa porte il éprouva un instant de peur intense, se demandant si son cadet n'avait pas mystérieusement percé ses intentions, si tous deux n'allaient pas rejouer à nouveau la pénible scène qui s'était déroulée ici même quatre jours plus tôt...
- Tu es sûr de toi, Fili ? demanda Kili sans préambule.
- Sûr de quoi ? répondit l'intéressé, surpris autant que plein d'appréhension.
- De ce que tu m'as dit. Pour l'Arkenstone. Tu es sûr que c'est cette pierre qui corrompt l'esprit de Thorin ?
- Oui. Comme elle a détruit l'esprit de Thror.
Kili paraissait très sombre.
- Et tu es certain que si nous la détruisons, Thorin redeviendra lui-même ?
- "Nous" ?! répéta Fili, qui en eut la chair de poule. Sûrement pas "nous" !
- Réponds à ma question, si tu veux bien.
- Je ne suis sûr de rien, Kili. Sauf d'une chose : cette pierre infâme doit disparaître. Je ne... je ne sais pas... peut-être est-il trop tard pour Thorin... bien que je souhaite de tout mon cœur que ce ne soit pas le cas... mais au moins, si elle est détruite, plus personne ne subira cette malédiction dans les temps à venir.
Kili parut méditer ces paroles, puis il dit lentement :
- Tu as donc toujours l'intention de le faire.
Fili se mordit les lèvres et ne répondit pas. Kili l'avait piégé...
- Je t'aiderai, dit seulement le plus jeune des princes.
Il avait son air résolu mais Fili, lui, se demanda pourquoi TOUT tournait aussi mal depuis quelques temps. Il avait l'impression de ne plus mesurer que vingt centimètres de haut, écrasé par un sort contraire qui s'acharnait. Toutefois, ce fut sans prendre la peine de réfléchir qu'il répondit, catégorique :
- Pas question !
- Tout seul, dit Kili, tu n'y arriveras pas. A nous deux, c'est autre chose.
Fili décida de laisser tout faux-semblant de côté :
- J'agirai seul. Tu l'as dit toi-même, c'est de la haute trahison. Je refuse que tu y sois mêlé.
- Je ne suis plus un enfant, Fili. Je suis assez grand pour décider moi-même de ce que je dois faire. Et je refuse, moi, d'avoir encore à entendre des horreurs comme celles que l'on vient de me raconter !
- Kili... tu as toujours eu un lien particulier avec Thorin. Je t'en prie, ne gâche pas tout. Car même si je réussis...
- Thorin ?! ricana Kili d'un ton amer que son frère ne lui avait jamais entendu. J'ignore où il se trouve et ce qu'il est devenu. En tous cas il n'est pas celui qu'on croit, celui qui est en ce moment même assis sur le trône d'Erebor !
- Hein ?! Qu'est-ce que c'est encore que cette histoire ? Kili, ne m'en veux pas, je suis fatigué, cette affaire me ronge, alors ne le prend pas mal mais je n'ai pas le temps de jouer aux devinettes ou d'écouter des histoires !
Kili entendit à peine. Les paroles de Balin résonnaient encore, de manière sinistre, dans ses oreilles. Comment pouvait-on en être arrivé là ? Le jeune prince pensa à son enfance. Autant dire hier. Il se souvenait du nombre incalculable de fois où il s'était réfugié dans les bras de son oncle. Il se remémorait la manière dont Thorin lui caressait les cheveux ou le dos pour le consoler, le rassurer. Blotti dans sa chaleur, l'enfant qu'il était alors voyait s'évanouir à son contact peurs et chagrins. Même lorsque ses neveux avaient une sottise à se reprocher, ils avaient toujours senti la bienveillance sous l'apparente sévérité de leur oncle. C'était ce nain-là que Kili voulait retrouver. Même s'il avait depuis bien longtemps passé l'âge d'aller se cacher dans ses bras.
- Ce n'est pas, ou plus Thorin, je te dis ! Cet être sans cœur et sans pitié qui ne vit plus que pour et par cette pierre maudite... celui-là est un étranger, un imposteur !
- Ah ! dit Fili. Je comprends ce que tu veux dire.
Un silence.
- Mais Kili, ça ne change rien. Il ne faut pas que tu sois compromis là-dedans.
- Arrête de répéter tout le temps la même chose. Je regrette de ne pas avoir compris tout de suite que tu avais raison. Excuse-moi, Fili. Pardonne-moi de t'avoir laissé te débattre seul avec... ça.
- Je t'en prie ! explosa Fili. C'est assez difficile comme ça, n'en rajoute pas !
Sans transition, Kili lui sourit. Un vrai sourire, qui fit remonter les coins de sa bouche et pétiller ses yeux :
- Allons grand frère, cesse de résister. De toute façon, je suis déjà compromis, puisque je connais tes projets. Bien sûr que je vais t'aider. Je suis sûr que tu n'as même pas encore de plan.
- J'en ai un... mais il me dégoûte !
Kili haussa un sourcil interrogatif. A vrai dire, et bien que déjà il s'en veuille d'éprouver un tel soulagement, Fili trouvait incroyablement réconfortant de ne plus être seul, d'avoir désormais quelqu'un qui partage son secret. Sans compter que l'aide de Kili serait la bienvenue, bien qu'il répugne à l'admettre. Il avait, depuis quelques temps, l'impression de se débattre en vain dans un cauchemar effroyable, sans parvenir à trouver le moyen d'en sortir. Quoique avec encore une certaine réticence, il exposa ce qu'il savait et ce à quoi il s'était résolu, en dépit de sa répugnance à employer de tels moyens. Kili émit un bref sifflement, abasourdi :
- Alors c'était ça ! J'ai imaginé mille raisons pour lesquelles tu avais pu réclamer ce somnifère et pourquoi tu avais menti à Oïn pour l'avoir, mais je n'avais pas pensé que...
- Je préfèrerais mille fois agir autrement, je te le jure. Bien que ce ne soit pas dangereux pour lui, ça me rebute au plus haut point. Mais je ne vois vraiment pas comment faire autrement.
- Une diversion.
- Hm ?
- On pourrait essayer de créer une diversion. Seul tu ne pouvais pas l'envisager mais à deux, c'est faisable. L'un de nous distrait son attention et tâche de l'attirer ailleurs, l'autre en profite pour prendre l'Arkenstone et filer avec.
- Thorin ne s'en sépare jamais.
- Il faudrait trouver quelque chose qui le fasse réagir, au point qu'il l'en oublie un moment. Juste un petit moment. Si vraiment nous n'y arrivons pas, il restera à employer le narcotique. Je t'avoue que ça ne me plaît pas plus qu'à toi. Comme tu le dis, ce n'est pas dangereux pour lui mais je ne sais pas... c'est un peu comme si on projetait de s'attaquer à lui... physiquement, je veux dire.
- Je sais, soupira Fili, malheureux.
Il réfléchit un moment.
- On va essayer ton plan. Mais c'est toi qui te chargeras d'attirer Thorin ailleurs. Là-dessus je ne cèderai pas, Kili. C'est moi qui m'emparerai de l'Arkenstone. Et si ça tourne mal, je veux que tu me jures de dire que tu ne savais pas ce que je projetai de faire.
Kili haussa les épaules :
- Personne ne le croira, inutile de se fatiguer à mentir pour dire ça. Thorin est peut-être à moitié fou, il n'est sûrement pas idiot ! Seul un demeuré pourrait ne pas comprendre que nous étions d'accord. Je sais que tu aimerais me laisser en dehors du coup mais voilà, ça ne marchera pas... il ne suffit pas toujours de vouloir les choses pour les obtenir, pas vrai ?
Fili dut admettre que son petit frère avait raison. L'inquiétude qu'il éprouvait pour lui, sa nervosité à l'idée des événements à venir et la tension accumulée depuis des jours commençaient à lui jouer des tours et à lui faire perdre ses capacités de raisonnement. Décidément, il fallait en finir. Ou bien c'est lui qui allait devenir fou !
- Nous agirons tout de même comme ça, grommela-t-il, têtu.
- Si tu veux. Mais ne perds pas ton temps à m'attendre : sitôt que tu as la pierre, tu files, tu quittes Erebor et tu galope vers le lac. Je te rejoindrai dès que possible.
- Je ne sais pas, Kili...
- Ne t'en fais pas, je ne vais pas m'attarder ! Il va y avoir un sacré grabuge quand Thorin réalisera ce qui s'est passé. J'espère qu'il ne s'en prendra pas à quelqu'un d'autre et j'espère aussi que j'aurais eu le temps de déguerpir, mais nous ne faisons pas ça pour rire, Fili : notre objectif est de détruire la pierre, enfin de la perdre à tout jamais au fond du lac, alors il ne faut pas tout gâcher.
- Je quitterai Erebor immédiatement et je t'attendrai un moment à la sortie de Dale, décida Fili d'un ton sans réplique. Si je vois que tu tardes, je partirai, c'est entendu. Mais...
- Je viendrai, n'ai pas peur.
- Oh si, j'ai peur ! Terriblement peur... pour toi, pour lui, pour nous tous... et tu sais ce qui me fait encore plus peur que tout le reste ? C'est la certitude que nous devons absolument le faire. Qu'il n'y a aucune échappatoire nulle part. Même si nous devons en mourir.
- Oui, dit gravement Kili.
Ils échangèrent un regard, sans plus parler. Ce n'était plus nécessaire. Ils se comprenaient sans cela.
