Pour la troisième fois, Kili frappa à la porte, sans obtenir plus de réponse qu'auparavant.
- Thorin ? appela-t-il. C'est moi, c'est Kili.
Il se passa encore quelques instants avant qu'il entende le pas de son oncle derrière le battant et que ce dernier s'ouvre enfin, sur le visage fermé, sinistre, du Roi sous la Montagne. Même dans ses appartements privés, ce dernier ne quittait pas sa couronne, nota Kili. Elle lui allait bien, il fallait le reconnaître, mais enfin, c'était tout de même un peu bizarre, de se trimballer ce truc sur la tête sans arrêt.
- Qu'est-ce que tu veux ? demanda sèchement Thorin.
- Tu dormais ?
- Qu'est-ce que tu veux ? répéta le roi, un ton plus haut.
Allons, le moment était venu. Kili prit mentalement son souffle.
- Tu devrais venir voir, Thorin, dit-il. J'ai l'impression que les gens de Dale se rassemblent dans les rues. Et j'ai entendu des rumeurs comme quoi ils avaient l'intention de venir ici en masse, pour exiger que tu leur laisses le libre accès des routes, sans exiger de droit de passage.
Voilà, c'était dit, et Kili espérait avoir eu l'air convaincant. Dès l'instant où il avait décidé de joindre ses efforts à ceux de son frère, il avait aussi partagé ses tourments : mentir à son oncle lui était pénible. Mais comme le disait Fili, c'était un mal pour un bien. Du moins, ils l'espéraient tous les deux. Le mensonge d'ailleurs fonctionna mieux que les deux frères l'avaient espéré : le visage de Thorin parut se fermer encore davantage et, sans un mot, écartant Kili d'un revers de bras il se rua en direction des remparts. Le garde qui se tenait devant la porte le suivit, son neveu également : il devait s'efforcer de retenir Thorin au loin le plus longtemps possible. Dès qu'ils eurent tous trois disparu au bout du couloir, Fili, qui guettait silencieusement leur passage derrière sa porte à peine entrouverte, se coula hors de sa propre chambre et fonça vers celle de son oncle, le cœur battant. Pourvu que Thorin n'ait pas eu l'Arkenstone sur lui ! Apparemment, lorsqu'il se trouvait dans ses appartements il la posait sur un meuble pour l'avoir sous les yeux. En tous cas, il en était ainsi les rares fois où ses neveux avaient eu l'occasion d'entrer : la cordialité de Thorin laissant fort à désirer depuis quelques temps, ils n'étaient plus guère tentés de le voir. Le garçon se rua dans la pièce et balaya fiévreusement les lieux du regard. Gagné ! Le Cœur de la Montagne se trouvait bien là, à la place d'honneur, et son rayonnement paraissait emplir toute la pièce. Fili, il faut le dire, eut une légère hésitation lorsqu'il tendit la main vers la gemme. Non pas en raison du quasi sacrilège qu'il s'apprêtait à commettre, non. Cela il s'y était préparé maintenant depuis des jours. Non, il se rendit compte en fait qu'il craignait le contact de cette pierre maléfique. Et si, juste en la touchant, il sombrait à son tour dans la même obsession que son oncle et son arrière-grand-père avant lui ? Il est vrai que le contact de l'Arkenstone n'avait pas paru affecter Bilbon Sacquet, ni Bard, mais peut-être son pouvoir était-il sans effet sur les hobbits et les hommes et ne corrompait-il que le cœur et l'esprit des nains ? Fili se secoua : il n'était plus temps de se poser des questions. Faisant taire ses appréhensions, le prince s'empara de la pierre en frissonnant à son contact, la glissa dans la besace qu'il portait en bandoulière et repartit à toutes jambes. Il avait donné des instructions pour que son poney et celui de Kili soient sellés, il lui fallait donc "seulement" gagner les écuries et quitter Erebor à bride abattue. Le temps que Thorin aille jusqu'aux remparts et s'aperçoive qu'il ne se passait rien du tout... Kili essaierait de le retenir quelques instants mais Fili savait que son frère allait en entendre plus qu'il n'en dirait. Thorin n'allait pas apprécier d'avoir été dérangé pour rien. Fili espérait que tout se passerait bien pour Kili et, surtout, qu'il aurait le temps de fuir avant que leur oncle s'aperçoive du larcin. Une sueur froide coula sur le front du jeune nain, tandis qu'il courait vers les écuries : et si Kili ne parvenait pas à s'échapper ? Balin avait raison, Thorin était désormais capable de tout, surtout lorsqu'il était question de l'Arkenstone. Finalement, se dit Fili, le cœur aux abois, j'aurais dû laisser Kili prendre la pierre et fuir le premier. Je croyais prendre le plus grand risque mais, en fait, c'est tout le contraire !
Il était hélas trop tard pour changer quoi que ce soit. Fili arriva hors d'haleine aux écuries, enfourcha sa monture et la lança au galop. Il ne put s'empêcher, sitôt dehors, de jeter un coup d'œil derrière lui, vers les remparts. Il n'y vit ni son oncle, ni son frère.
- Fais vite, Kili ! murmura-t-il avec fièvre. Fais vite, je t'en supplie !
Kili ne pouvait l'entendre mais n'était pas assez bête pour ne pas savoir, lui aussi, que chaque seconde comptait pour lui. Tandis que son frère quittait Erebor au galop, le jeune prince de son côté dégringolait les escaliers en sautant les marches quatre par quatre en direction des écuries, le cœur battant avec force dans sa poitrine. Il espérait en tous cas que Fili avait réussi à prendre l'Arkenstone et à s'enfuir avec elle. Quoi qu'il en soit, Erebor était sur le point de se transformer en volcan en pleine éruption et Kili ne songeait plus qu'à prendre le large. Comme prévu, les choses s'étaient très mal passées sur les remparts : Thorin y était arrivé en ouragan, son long manteau de velours et de fourrure claquant derrière lui comme une bannière dans la tempête, et s'était rué sur les créneaux, braquant des yeux incendiés par une colère grandissante vers la paisible ville de Dale. Paisible, oui : des hommes travaillaient à combler les brèches des murailles, détruites lors de la bataille. Ici et là, on pouvait apercevoir des silhouettes sur les toits, occupées elles aussi à réparer et rebâtir. Ailleurs, des gens allaient et venaient dans les rues, mais rien qui ressemble de près ou de loin à un rassemblement, belliqueux ou non. Kili, la gorge un peu serrée malgré tout, avait pris les devants :
- Ils sont partis... il y avait tout un groupe devant les portes, tout à l'heure...
Bien qu'il s'y soit attendu et préparé, le jeune nain avait frémi lorsque le regard embrasé de son oncle s'était porté sur lui :
- Partis... répéta Thorin d'une voix grondante. Ou peut-être n'ont-ils jamais été là ?
Il fit un pas en avant et Kili dut prendre sur lui pour ne pas reculer.
- Tu n'as vraiment rien d'autre à faire que me déranger pour des balivernes ? gronda à nouveau Thorin en avançant encore.
Kili avait dégluti, pas très rassuré.
- Je croyais devoir t'avertir, mon oncle. Je t'assure qu'il y avait un grand nombre de gens, tout à l'heure, qui...
- Un grand nombre de gens !
La colère de Thorin avait éclaté avec la brusquerie et la violence d'un orage d'été. Kili en avait pris pour son grade : il était stupide, n'aurait pas fait la différence entre un orc et un lapin de garenne, avait toujours été parfaitement irresponsable. Il était dépourvu de cervelle et ne possédait pas la moindre parcelle de bon sens par-dessus le marché ! Enfin, entre deux imprécations, Thorin avait vertement reproché à son neveu de l'avoir dérangé pour rien et l'avait menacé de toutes sortes de représailles s'il s'avisait jamais de recommencer.
Parole, Kili en avait encore les oreilles qui tintaient ! Durant un instant il avait même pensé que son oncle allait le frapper mais, même s'il en avait éprouvé l'envie, Thorin avait réussi à se contenir. Kili cependant était plus consterné que peiné car, durant toute cette diatribe qu'il avait subi sans rien dire, en se mordant les lèvres, sa conviction s'était renforcée : il ne connaissait pas ce nain, ce n'était pas son oncle bien-aimé ou, du moins, ce n'était plus lui. Oh, il avait déjà vu Thorin en colère, assurément. Il avait subi ses foudres plus d'une fois. Mais cette expression farouche, violente, ces yeux dans lesquels flambaient une furie hors de proportion avec l'évènement qui l'avait provoquée, une furie quasiment démentielle, cette voix aussi cinglante qu'une volée de pierres... non, rien ne lui rappelait Thorin là-dedans. En aucune façon.
- Qu'est-ce que ça va être quand il se rendra compte... pensa Kili, qui n'en courut que plus vite. Fasse Mahal qu'il ne s'en prenne à personne, qu'il ne rende personne responsable !
Il savait qu'à moins d'un miracle, Thorin aurait réintégré ses appartements avant que lui-même n'ait atteint les écuries. Tout allait se jouer en quelques instants : dès que le roi aurait fait sonner l'alarme, toutes les portes d'Erebor seraient fermées et gardées, plus personne ne pourrait ni entrer ni sortir. Par ailleurs, il y avait des archers sur les remparts... Ils ne tireraient pas sur lui sans en avoir reçu l'ordre, d'accord, n'empêche que chaque seconde comptait désormais !
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Thorin regagna sa chambre au pas de charge, continuant à égrener mentalement nombre d'injures et de pensées qui n'étaient ni flatteuses ni aimables à l'encontre de son neveu. Il marqua un temps d'arrêt lorsqu'il s'aperçut que la porte de ses appartements était demeurée ouverte... mais ce fut pour tout aussitôt hâter le pas et se précipiter dans la pièce, fou d'inquiétude. Ses yeux cherchaient l'Arkenstone avant même qu'il ne passe le seuil et se braquèrent instantanément sur l'endroit où il l'avait laissée... Le rugissement qu'il poussa s'entendit jusqu'en bas de l'escalier qui menait à l'aile royale. Fou de rage, fou tout court, auraient dit certains, Thorin se rua sur son épée, la dégaina d'une saccade en jetant à terre le fourreau et se rua à l'extérieur, les yeux presque hors de la tête.
- Sonnez l'alarme ! hurla-t-il. Arrêtez ces deux monstres ! Tout de suite !
Comme l'avait dit Kili, Thorin n'avait peut-être plus tous ses esprits mais il n'était pas devenu stupide pour autant : Kili était avec lui, il n'avait pas pu prendre l'Arkenstone. Tiens donc ! Bien sûr qu'il l'avait dérangé "pour rien" ! Pour laisser à son félon de frère le temps de le voler ! Le voler, lui ! Eux !
Deux étages plus bas Thorin se heurta à Balin, qu'il faillit renverser dans son élan.
- Où sont-ils ?! hurla le roi d'une voix qui n'était plus la sienne.
Il empoigna le vieux conseiller par le devant de sa tunique et le souleva presque du sol :
- Où sont-ils ? Tu les as vus ?
- Mais qui ça ? fit Balin, interdit, horrifié à vrai dire par le visage ravagé de fureur et de douleur de son roi.
- Fili ! Kili !
Thorin cracha les deux noms avec une intonation de dégoût et de rage qui fit dresser les cheveux sur la tête du vieux nain.
- Ils ont volé l'Arkenstone ! Je vais leur arracher leurs entrailles de mes propres mains et jeter leurs corps aux chiens !
Balin ferma les yeux. Ainsi ils l'avaient fait... et bien que Fili ait juré de laisser son frère en dehors de cette folie, ils avaient agi de pair, tous les deux... ce qui au fond n'avait rien d'étonnant quand on les connaissait.
Excédé, Thorin lâcha son vieil ami -si tant est qu'il ait encore des amis- et voulut poursuivre sa ruée en avant. Mais Balin possédait encore de très bons réflexes, même en étant sous le coup de l'émotion et de la frayeur comme il l'était :
- Thorin !
Il se jeta sur le roi et le saisit à pleins bras, l'arrêtant net dans son élan ; il faillit être renversé et jeté à terre mais il se cramponna de toutes ses forces.
- Veux-tu tremper tes mains dans ton propre sang ?! s'insurgea-t-il. N'oublie pas qui ils sont !
- Plus maintenant, jeta Thorin de cette voix agressive, virulente, qui paraissait écorcher jusqu'à la roche des parois, tout en se dégageant sans douceur. Ce ne sont que des traîtres, des renégats !
Il poursuivit sa course et Balin ne put que lui crier, presque comme une prière :
- Ils ont fait ça pour toi ! Pour TOI, Thorin !
Le roi nain s'arrêta brusquement et se retourna. Son regard, incendié par la folie et une frénésie furieuse qui enflait de seconde en seconde ne présageait rien de bon, mais Balin poursuivit :
- Tu as changé... tu ne te rends même pas compte à quel point. Tu es... tu marches sur les traces de ton grand-père, Thorin. Tu bascules dans la démence. Cette pierre est maudite. C'est pour t'en guérir, pour que tu redeviennes toi-même qu'ils ont agi.
Menaçant, Thorin le rejoignit et demanda d'une voix dangereusement basse, ses prunelles flamboyant d'un éclat meurtrier :
- Et toi, tu les y as aidés ?
Le vieillard manqua peut-être une inspiration mais il soutint calmement le regard enflammé qui le fixait.
- Dans la mesure de mes moyens, répondit-il.
C'était faux, bien sûr. Balin avait au contraire tout tenté pour détourner Fili de son idée. Il avait espéré et espéré encore, contre toute raison, que le prince héritier renoncerait à son projet et il ne savait même pas que Kili s'était joint à son frère, ni que tous deux avaient décidé d'agir en ce jour. Mais il était prêt à s'interposer, à essayer de détourner le courroux du roi de ses neveux. Pour protéger ses derniers autant que faire se pouvait, sans doute. Mais aussi pour préserver Thorin lui-même d'un geste qu'il risquait de regretter jusqu'à la fin des temps.
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Kili avait quitté Erebor comme si une légion de balrogs était à ses trousses. Ce qui tout bien considéré était presque le cas. Il était à mi-chemin de Dale lorsqu'il entendit résonner l'alarme. Thorin n'avait pas perdu de temps.
De l'autre côté de la ville, Fili l'entendit aussi, bien que le son lui parvienne très atténué. Nerveux, il fixa un regard ardent sur la route qu'il avait lui-même suivie, espérant de tout son être voir arriver son jeune frère. Il savait qu'il ne pouvait se permettre d'attendre très longtemps, ou tout cela n'aurait servi à rien.
- Allez, Kili, murmura-t-il. Allez !
Et si Kili n'avait pas réussi à s'échapper ? A nouveau, une sueur froide coula le long de la colonne vertébrale du prince héritier. Si Kili ne le rejoignait pas, il retournerait à Erebor dès que l'Arkenstone reposerait au fond du lac. Il ne le laisserait pas affronter cela tout seul, certainement pas !
Un bruit de galop retentit. Le cœur de Fili fit un bond. Il reconnut la silhouette de loin et talonna sa propre monture. Le plus dur était fait.
Le plan des deux frères consistait à galoper jusqu'aux rives du grand lac. Les pêcheurs de Dale y laissaient leurs barques. Ils en prendraient une, au besoin donneraient quelques pièces d'or pour l'emprunter et gagneraient les eaux profondes. Là ils jetteraient la pierre à l'eau, dans un sac bien lesté, comme prévu.
Ils n'avaient pas parcouru une très grande distance lorsqu'ils entendirent résonner, parfaitement claire, la trompe d'Erebor. Ce n'était plus l'alarme avertissant les seuls habitants de la cité d'un danger : cette trompe-là, dont le son portait très loin, avertissait tous les alentours que quelque chose de grave se passait.
Dans les rues de Dale, les gens se figèrent et tournèrent des regards inquiets vers la montagne, craignant que depuis leurs hauts remparts les nains aient aperçu un quelconque danger. Même les pêcheurs qui au bord du lac ravaudaient leurs filets l'entendirent et levèrent brusquement la tête.
Fili et Kili n'étaient pas encore en vue des rives que des hérauts nains entraient dans Dale et parcouraient les rues pour clamer le message suivant :
- Deux criminels se sont enfuis d'Erebor. Le Roi sous la Montagne offre une forte récompense à qui pourra lui permettre de les retrouver. Et une récompense plus forte encore à qui les lui livrera. Morts ou vifs.
