Le frère livrera son frère à la mort,

et le père, son enfant

Fili et Kili galopaient vers le lac. Soudain, l'aîné des garçons tira sur les rênes et arrêta sa monture. Surpris, son cadet l'imita avec un temps de retard et fit trotter son poney vers lui pour le rejoindre :

- Qu'y a t-il ?

- Je crois qu'on devrait changer nos plans, Kili. La garde nous talonne, nous allons manquer de temps. Nous devrions nous séparer.

- Quoi ? Mais pourquoi ?!

- Pour doubler nos chances.

Fili plongea sa main dans sa musette, en sortit l'Arkenstone, scintillant de tous ses feux, et la tendit à son jeune frère :

- Prends-là, Kili. Thorin doit croire que c'est moi qui l'aie et il a dû le dire à tout le monde. Voilà ce que tu vas faire : tu vas galoper non pas jusqu'au lac, mais jusqu'à l'embouchure de la Rivière de la Forêt. Mieux vaut que personne ne te voit t'aventurer sur le lac. D'une part parce que nous avons peu de temps et qu'un archer pourrait t'atteindre, ensuite parce que cela reviendra presque fatalement aux oreilles de Thorin. Et bien que la pierre soit alors irrécupérable…

Il fit une pause, secoua la tête et ajouta doucement :

- Dans sa... dans son état actuel, qui sait de quoi il est capable ? Il pourrait exiger des nains d'Erebor qu'ils plongent jusqu'à épuisement, quitte à ce qu'ils y restent tous jusqu'au dernier. Mieux vaut agir secrètement, que personne ne puisse se douter de ce qu'elle est devenue.

- Et toi, tu vas où ?

- Je vais tâcher de faire en sorte qu'ils me voient et contourner le lac dans l'autre sens. Si j'arrive à les semer, je te rejoindrais.

- Je n'aime pas tellement ça.

- Nous devons réussir à tous prix, Kili. Cela nécessite quelques efforts, tu ne crois pas ?

Mais Kili hésitait.

- Et s'ils te rejoignent ? demanda-t-il.

- Alors advienne que pourra. Tâche de faire en sorte qu'ils ne te rejoignent pas, toi ! Pas avant d'avoir réussi.

Kili hocha négativement la tête :

- Tu es fou. S'ils te prennent, Thorin va t'arracher le foie à mains nues et te le faire manger tout cru !

- C'est seulement maintenant que tu réalises qu'il y aura des conséquences ? demanda Fili d'un ton ironique. Pourquoi crois-tu que je ne voulais pas que tu y sois mêlé ? Mais tu es tellement têtu… File, Kili, c'est un ordre !

Kili voulut protester à nouveau mais Fili le coupa à nouveau en martelant, d'un ton sans réplique :

- Immédiatement ! Et n'oublie pas que tout repose sur toi, désormais.

Les yeux de Kili s'assombrirent, il hésita, finalement opina à contrecœur :

- Très bien... si nous ne parvenons pas à nous rejoindre avant, je t'attendrais à hauteur de l'ancien pont qui menait à Esgaroth. Ça te va ?

- Oui, très bien. Bonne chance, petit frère. Va, va vite !

- Bonne chance à toi aussi.

Kili glissa l'Arkenstone dans ses vêtements et piqua des deux. Il eut rapidement disparu derrière l'épaulement de la colline. Immobile, Fili le regarda s'éloigner.

- Puissants Valars, veillez sur lui, murmura-t-il. Protégez-le.

Cependant, le prince héritier ne se hâta pas de poursuivre sa route, dans la direction opposée à celle qu'avait prise son frère. Il chemina un peu, attendant que Kili soit totalement hors de vue, puis s'arrêta : Fili avait décidé d'attendre leurs poursuivants, qui ne pouvaient tarder, et de les attirer à sa suite.

Il n'eut pas à attendre très longtemps, bien qu'il se réjouisse de chaque minute qui passait et que Kili mettait à profit pour s'éloigner. Un nuage de poussière au loin lui signala l'arrivée d'une troupe de cavaliers. Fili mit sa monture au grand trot, pour donner l'illusion de la fuite sans pour autant gagner trop de terrain : il devait certes conserver une bonne avance pour éviter d'être rejoint, mais il voulait aussi être certain qu'on le verrait, sans quoi tout cela ne rimait à rien. Lançant de fréquents coups d'œil derrière lui, lorsqu'il fut certain que la troupe obliquait dans sa direction Fili lança à nouveau son poney au galop. Il pouvait, estimait-il, entraîner ses poursuivants assez loin de cette façon. Il essayait de calculer combien de temps il faudrait à Kili pour atteindre la rivière. Là, il devrait encore trouver une embarcation, ce qui ne serait sans doute pas simple dans ces parages. Kili profiterait certainement de la nuit pour agir. Personne ne le verrait, alors. Ils avaient besoin de quelques heures. Quelques heures, pas plus ! C'était presque trop simple... tant de choses dépendaient de ces quelques malheureuses heures. En tous les cas, Kili avait eu raison, seul ç'aurait été autant dire impossible. Oui, Fili était obligé de l'admettre, bien que même à présent il eut tout donné pour que son frère soit resté à l'écart de cette sordide affaire. Malgré cela, il ne pouvait nier que les choses s'étaient de beaucoup simplifiées dès lors qu'ils avaient été deux.

Tout en cogitant de la sorte et en surveillant régulièrement l'avance de ses poursuivants, Fili poursuivait sa course. Et c'est là que les noirs démons qui, sans doute, veillaient sur l'Arkenstone et guettaient sournoisement l'âme de Thorin Ecu-de-Chêne, Roi sous la Montagne, et n'entendaient pas en être privés, entrèrent en action. Tout se passa si vite que Fili ne réalisa pas tout de suite : son poney trébucha si brutalement que le prince, pourtant excellent cavalier, ne put anticiper sa chute. Il fut arraché de sa selle, passa par-dessus la tête de sa monture qui s'abattait en hennissant de douleur, effectua un magnifique vol plané et finalement atterrit fort douloureusement sur un lit de caillasses. Fili sentit son corps s'éplucher de sa peau en de multiples endroits et sur de belles longueurs ! Un peu sonné, il demeura immobile durant plusieurs minutes avant de pouvoir reprendre ses esprits et se relever en grimaçant. Ouille...

Boitillant, Fili revint vers son poney. La pauvre bête était couchée sur le flan et son hennissement strident emplissait l'air. Fili s'agenouilla à ses côtés, sans plus d'espoir : il savait déjà.

- Jambe cassée...

L'animal ne se relèverait pas. Un cheval ne survit pas à une jambe cassée. Fili entendait, au loin, le bruit du galop de ses poursuivants.

- Chut ! fit-il. Tout doux.

Il ne pouvait pas abandonner la bête ainsi. Le pauvre animal souffrait le martyr en vain. La mort dans l'âme, le jeune nain dégaina sa dague la plus effilée, la plus tranchante.

- Chut... c'est fini... tout doux... tout doux...

Un instant plus tard, essuyant la lame rouge de sang sur ses vêtements, il prenait sa course. Il n'avait pas encore dit son dernier mot ! Ceux qui le pourchassaient, trouvant le cadavre de son cheval, penseraient sans doute qu'ils le rejoindraient facilement. Cependant, profitant des accidents du terrain, Fili pouvait se dissimuler et les faire courir encore un moment. Aussi longtemps qu'il le pourrait : il fallait donner du temps à Kili. Il fallait que tous croient, le plus longtemps possible, que c'était lui qui avait encore l'Arkenstone.

Fili ignorait, bien sûr, qu'en réalité leurs poursuivants s'étaient séparés eux aussi en deux groupes dès lors qu'ils avaient réalisé qu'il était seul.

OO00OO

Un brasero flambait au bas des marches, un autre un peu plus loin dans le long couloir sombre. Cela dispensait une faible lueur dans les ténèbres opaques, une lueur qui rampait misérablement, aussi loin que cela lui était possible, sur le sol et les parois, comme écrasée, étouffée par l'obscurité et le silence, lequel n'était troublé que par le bruit lancinant d'une goutte d'eau, quelque part, tombant sur la pierre avec une régularité de mécanique.

Il faisait froid ici, et l'humidité suintait de tous les murs. Les cachots d'Erebor n'avaient plus été utilisés depuis bien, bien longtemps. Mais les grilles, même piquetées de rouille, demeuraient solides, aussi solides sans doute que la roche dans laquelle leurs gonds s'enchâssaient.

Un lointain bruit de pas se fit entendre dans l'escalier aux multiples marches qui descendait jusque-là, puis dans le couloir, se répercutant en mille échos contre les murailles. La lumière d'une torche fit reculer les ténèbres à mesure tandis que les ombres s'enfuyaient de toutes parts, sur le sol, les parois et le plafond. Assis dos au mur saturé d'eau qui n'avait pas tardé à imprégner ses vêtements, ses bras étroitement enroulés autour de lui pour lutter contre le froid, Balin leva la tête. Même avec cette multitude d'échos il avait reconnu le pas de l'arrivant. Et son humeur. A la manière dont il martelait le sol à chaque foulée, il était furieux. Il s'arrêta devant sa cellule et en regarda l'occupant sans mot dire. Ce que voyant, au bout d'une minute le prisonnier détourna la tête et continua à fixer le sol devant lui.

- Pourquoi ? demanda enfin Dwalin d'une voix rauque, bien plus rauque qu'à l'ordinaire.

Balin mit un certain temps à répondre. Il se sentait si las, soudain. Si las et si parfaitement inutile. Parler lui paraissait être un effort énorme, et à quoi bon ?

- Pour les petits, répondit-il enfin. Et... pour lui.

Dwalin fronça les sourcils et eut une vilaine grimace. A l'évidence, cette explication ne le convainquait pas du tout.

- N'essaie pas de me faire croire que tu pensais à Thorin ! lâcha-t-il avec humeur.

Cette fois, Balin tourna la tête vers son frère :

- Tu ne vois pas ce que cette pierre maudite a fait de lui ? Qu'a-t-il encore de commun avec... avec celui qu'il était ?

- Il est le roi ! vociféra Dwalin, les poings serrés. Tu crois que j'aime ce que je vois, tout ce qui se passe ici ? Non ! Mais il reste le roi ! Et l'Arkenstone... l'Arkenstone est le symbole de sa royauté retrouvée. C'est pour ça que nous nous sommes battus et que nous sommes venus jusqu'ici. C'est pour ça que nous avons tous failli nous faire tuer. Pour ça !

- Hélas ! soupira Balin.

S'il n'avait tenu qu'à lui...

- Thorin n'a pas besoin de cette pierre pour faire valoir sa royauté, reprit le vieux conseiller. Il possède en lui suffisamment de valeur pour s'en passer. Enfin, acheva le vieillard d'un ton lugubre, il possédait... parce qu'aujourd'hui...

- Il a déjà vaincu une fois le mal du dragon, il s'en sortira encore !

- Non, dit Balin à voix très basse, pas cette fois. Le pouvoir de l'Arkenstone est trop grand et son emprise sur lui trop forte.

La main de Dwalin se crispa sur l'un des barreaux de la grille. Il ouvrit la bouche, puis la referma. La rouvrit. Aucun mot ne daigna en sortir. Le guerrier secoua la tête et tourna les talons sans rien ajouter, ravalant avec irritation son chagrin pourtant bien réel. Il avait bonne envie de jeter sa torche à terre, de la piétiner, puis de donner des coups de pieds dans les murs pour se calmer, mais il s'abstint. Ses pensées n'étaient plus que chaos et ses sentiments ne valaient guère mieux. Dwalin n'était pas et n'avait jamais été un sentimental. Il n'aimait que peu de gens sur terre. Thorin et Balin étaient cependant de ceux-là. Et jamais, jamais il n'aurait cru qu'un jour il pourrait être amené à choisir entre ces deux nains, qu'il considérait tous deux comme ses frères.

Le monde qu'il connaissait s'écroulait autour de lui et il se sentait totalement impuissant à l'en empêcher : d'abord Thorin et maintenant ça ! Thorin avait été trahi par ses propres neveux ! Et par Balin ! Qui en avait lui-même fait l'aveu et n'avait pas démenti depuis. Qui aurait pu imaginer une chose pareille ? La veille encore, Dwalin aurait sans la moindre hésitation parié sa vie que c'était tout simplement impossible. A tel point qu'il commençait à se demander si ce n'était pas lui qui perdait la raison et s'imaginait des choses. En attendant, lui aussi se sentait trahi : par eux tous.

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La douleur avait été abominable. Lorsqu'il s'était rendu compte qu'on lui avait arraché l'Arkenstone. Il aurait moins souffert si on lui avait arraché à vif le cœur de la poitrine. C'avait été tellement douloureux qu'il avait cru en mourir. Il n'avait plus de raison de vivre, plus de raison d'exister sans ce joyau. Il se sentait écartelé, crucifié, c'était insupportable, il avait envie de hurler sa détresse et sa souffrance à pleine voix.

Inlassablement il tournait en rond, résistant à l'envie de crier, de frapper les murs à coups de poings, de se jeter sur tout ce qui bougeait ou respirait à Erebor pour le faire passer de vie à trépas, bref, d'exprimer ce terrible déchirement d'une manière ou d'une autre. A chaque demi-tour il jetait un coup d'œil farouche par la fenêtre, espérant voir revenir ceux qui étaient partis à SA recherche. Il fallait qu'ils la ramènent. Il le fallait. Oh, qu'ils ne reviennent pas sans ELLE. Ou sinon... ou sinon... il les massacrerait sur place ! Il aurait dû y aller lui-même. Oui, c'était ce qu'il aurait fallu faire. Il était d'ailleurs encore temps. Il pouvait y aller, oui, il le pouvait. Lui, il la retrouverait. Il irait tout droit à Elle. Elle l'appellerait, il en était sûr. Oui, mais si entre-temps les autres revenaient ? Et s'ils l'avaient retrouvée ? Elle resterait sans gardien, ici ? Qui d'autre alors tenterait de s'en emparer ?

Thorin éprouva soudain la sensation d'étouffer et porta ses mains à sa poitrine tandis qu'un râle s'échappait de sa gorge.

Il souffrait tant !

Terrassé par la douleur, le souffle court, il se laissa tomber à genoux et se prit la tête à deux mains.

Il la voulait absolument, il lui FALLAIT ravoir cette pierre ! Il allait en mourir, s'il ne la retrouvait pas rapidement. Et ce ne serait pas une mort rapide et indolore, oh non ! Ce serait même tout le contraire.

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A bout de souffle, la main pressée contre son flanc déchiré par un méchant point de côté, ignorant les cuisantes brûlures que lui occasionnait sa peau arrachée par la chute, Fili parvint sur les rives du lac. Il jeta un rapide coup d'œil autour de lui et comprit que la poursuite s'arrêtait là. Ici, il n'y avait plus aucun endroit où se cacher. De toute façon, il n'en pouvait plus. Même en profitant des accidents du terrain pour se dissimuler, maintenir la distance avec des cavaliers ne pouvait pas durer éternellement.

Le prince leva le nez : l'après-midi tirait à sa fin. Encore deux heures et la nuit tomberait. Tant mieux pour Kili. Il ne serait pas très aisé de le retrouver dans l'obscurité et, d'ici le matin, il ne serait plus question de l'Arkenstone. Plus jamais. Bon débarras ! Restait évidemment la question cruciale : cela sauverait-il Thorin ?

Plié en deux, le jeune nain s'efforçait péniblement de reprendre son souffle lorsqu'il entendit le galop des chevaux derrière lui. Eh bien, ils étaient là encore plus rapidement qu'il ne l'aurait pensé !

Il fit un effort pour se redresser et, se tenant bien droit, s'efforçant d'oublier la douleur qui lacérait son flanc, il les regarda venir. Lui-même n'en avait aucune conscience mais ses poursuivants, qui arrêtèrent leurs montures à quelques pas de lui, le répétèrent souvent par la suite : Fili était un digne prince d'Erebor. Un idiot de village aurait été impressionné par sa prestance et son attitude royale en cet instant. Impressionnés ils l'étaient d'ailleurs bel et bien, et ce d'autant plus que le prince héritier avait la réputation d'être un rude combattant. Les nains louchaient avec gêne sur ses épées, soigneusement rangées dans leurs fourreaux, hésitant quant à la conduite à tenir : certes, Thorin avait dit "mort ou vif". Mais tout de même, on ne fait pas couler le sang royal comme ça ! Et puis... et puis...

Posément, dignement, dans un long froissement de métal, Fili tira ses lames, qui étincelèrent dans les rayons déclinants du soleil, et les tendit gardes en avant :

- Je ne me battrai pas contre vous, dit-il avec calme. Je ne ferai pas couler le sang des nains d'Erebor. Pour rien au monde.

Celui qui commandait le groupe mit pied à terre et prit sur lui pour avancer et se saisir des épées. Lorsqu'il les eut remises à l'un de ses compagnons, il se tourna à nouveau vers Fili et, malgré tous ses efforts, l'hésitation était perceptible dans sa voix :

- L'Arkenstone... Votre Altesse, ajouta-t-il machinalement. S'il vous plaît.

Très sérieux, Fili fit mine de fouiller dans sa musette puis redressa la tête et émit un sourire mutin :

- Oh, c'est trop bête... je l'ai perdue !

Le nain fit une drôle de tête. On aurait dit qu'il venait d'avaler cul sec un verre de vinaigre. Fili savait pourquoi : il pensait à ce qu'allait dire, ou faire Thorin s'il ne lui ramenait pas la pierre.

- Sincèrement désolé, pensa Fili, compatissant. Avec un peu de chance tout rentrera bientôt dans l'ordre. Mais pour l'heure...

Il espérait que la colère de son oncle ne retomberait pas sur ce pauvre diable ; il ferait de son mieux pour cela, en tous cas, mais les réactions de Thorin étaient tellement imprévisibles désormais qu'il ne pouvait jurer de rien. Car même si Kili avait mené à bien sa mission, Fili n'espérait tout de même pas que les choses puissent s'arranger si vite que ça. En supposant qu'elles puissent réellement s'arranger.

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Le soleil couchant embrasait les hautes murailles d'Erebor et jetait des lueurs sanglantes dans la pièce. Lentement, Thorin se redressa. Combien de temps était-il demeuré prostré sur le sol ? Il n'en savait rien. Lorsqu'il se remit sur pieds, les reflets rouges de l'astre déclinant éclaboussèrent sa chevelure noire et se reflétèrent sur l'or de la couronne qui ne le quittait plus jamais. Pas même lorsqu'il dormait. Il ne dormait ou plutôt ne sommeillait de toute façon que très peu, assis dans un fauteuil, se réveillant par à-coups, très fréquemment.

Un masque dur figeait les traits du Roi sous la Montagne et ses yeux s'étiraient dangereusement vers ses tempes. Il lui semblait que du métal en fusion parcourait ses veines et exacerbait sa fureur. Il ramassa Orcrist, jetée sans ménagement sur le sol plus tôt dans l'après-midi, et en éleva lentement la lame devant ses yeux. Elle aussi refléta les lueurs rouges du couchant.

Bientôt, bientôt elle sera rouge de sang. Je les tuerai tous, s'il le faut. Tous sans exception. Ils m'ont TOUS trahi... ils en payeront le prix !

D'un coup sec, il enfonça l'épée dans son fourreau et boucla la ceinture autour de sa taille.

Il s'était montré bien trop faible avec ce ramassis de traîtres, de menteurs et de poules mouillées. Mais c'était terminé. Désormais tout allait changer et plus jamais il ne permettrait à quiconque de se jouer de lui. Plus personne, plus jamais. Jamais.

Au même instant, un coup sec fut frappé à sa porte :

- Votre Majesté, appela quelqu'un. Nous avons rattrapé l'un des... fuyards.

Si Thorin remarqua l'hésitation intervenue avant le dernier mot prononcé, il n'y prit pas garde. Ses yeux étincelèrent en même temps que ses poings se serraient : un des fuyards ? Mais qu'en était-il de l'Arkenstone ? L'Arkenstone, par tous les démons des profondeurs ! Il ouvrit la porte à la volée :

- Et le Cœur de la Montagne ? aboya-t-il.

Il comprit tout de suite, à l'expression de son vis à vis, qu'ils ne l'avaient pas retrouvé.

Bande d'incapables ! Ah il était bien entouré, pas de doute ! Des félons et de parfaits imbéciles, qui ne trouveraient même pas d'eau à la rivière ! Oh, il aurait dû suivre son instinct et partir lui-même à la recherche de la pierre ! Il ne pouvait décidément se fier à personne.

- Il... dit qu'il l'a perdu, Votre Majesté... balbutia le nain. Mais ce... c'est sans doute une ruse... ils se sont séparés et...

- Bien sûr que c'est une ruse, triple idiot ! hurla Thorin d'une voix de stentor.

OO00OO

L'embouchure de la rivière, l'embouchure de la rivière... Drôle d'idée que Fili avait eue là. Enfin, au moins, ici il y avait des arbres qui le dissimulaient. En revanche, pour ce qui était de trouver une barque ou quoi que ce soit d'approchant, zéro ! Rien, même pas un malheureux tonneau elfique ! Kili eut un sourire un peu crispé à cette pensée : il gardait un très mauvais souvenir de leur évasion du royaume des forêts. Ballottés dans ces maudits tonneaux dont ils étaient sortis moulus et couverts de bleus, trempés comme des soupes, buvant la tasse à chaque remous, ah oui, c'était glorieux comme évasion, pas de doute. Sans parler de ce poison qui se répandait dans ses veines en le brûlant comme du feu liquide. Vraiment, très mauvais souvenir !

Maugréant entre ses dents, Kili résolut d'attendre la nuit qui le dissimulerait à tous les regards avant de traverser la rivière. Ensuite, il longerait la rive du lac en direction des ruines d'Esgaroth dans l'espoir de trouver une embarcations, n'importe quoi pourvu que ça flotte et que ça lui permette de gagner le milieu du lac, les eaux les plus profondes, où il se débarrasserait du joyau maudit.

Le jeune nain résolut de mettre à profit les dernières minutes de jour pour préparer ce qui serait le linceul de ce qui fut le Joyau du Roi. Il se dépouilla de sa tunique, puis de sa chemise qu'il noua de manière à former un sac. Il y enfouit la gemme en s'interdisant de s'extasier devant son chatoiement magique et son irréelle beauté, se rhabilla et entra dans l'eau peu profonde des berges de la rivière, à la recherche de pierres pour lester le tout.

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Ses poursuivants avaient laissé Fili libre de ses mouvements, tout en le surveillant de près tout le long du chemin de retour. Le prince les comprenait. De même lorsque leur chef lui avait dit avec gêne :

- Je ne souhaite pas vous fouiller, mon prince, mais si vous avez encore des armes sur vous...

Fili les lui avait données de bonne grâce. Il savait que Thorin le fouillerait à l'arrivée et si il trouvait des armes sur lui, ce serait ce malheureux qui en subirait les conséquences. Déjà qu'il ne ramenait pas l'Arkenstone, inutile de lui attirer des ennuis supplémentaires. Lorsqu'ils parvinrent à la grande porte de la forteresse naine, Fili leva machinalement le nez vers les hauteurs. Le soleil se couchait et des corbeaux tournoyaient, très haut au-dessus de lui. En lui-même, le garçon se dit que c'était peut-être la dernière fois qu'il voyait le soleil. Qui pouvait savoir ce qui allait arriver à présent ? Thorin était fou à lier, ou quasiment, et pour le coup il devait être en outre... fou furieux ! La seule chose dont Fili était certain, c'était que sa soirée ne serait pas agréable.

- Pourvu que Kili ait réussi, pensa-t-il. Ou du moins qu'il réussisse. O Mahal, père tout puissant des nains, veille sur lui et aide-le. Aide-nous.

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Parfois Kili relevait la tête, interrompant un instant ses recherches, pour jeter un coup d'œil vers le lac. Le soleil couchant en incendiait la surface qui flamboyait de mille reflets d'or et brûlait les yeux. C'était un spectacle aussi grandiose que magnifique mais le jeune prince pensait surtout à son frère aîné et se demandait s'il se trouvait sur l'autre rive, tout là-bas, si loin que dans la luminosité qu'irradiaient les flots paisibles il ne pouvait la voir. Il l'espérait. Que se passerait-il si Fili s'était fait prendre ? Kili frissonna. Il ne voulait pas penser à ça. Il aurait déjà voulu être au lendemain : l'Arkenstone reposerait alors au fond du lac et il attendrait Fili à hauteur de l'ancienne cité lacustre, comme convenu. Kili n'eut aucun mal à se persuader que son frère le rejoindrait. Combien de temps lui faudrait-il pour contourner le lac ? Hm... un certain temps, assurément. La distance était considérable. Mais tant mieux, cela laisserait aussi du temps à Thorin pour se calmer. Quant à la suite des événements… sur ce point, Kili éprouvait moins de certitudes : comment les choses se passeraient-elles ? Il doutait que cela se fasse tout seul. Il faudrait sans doute que son oncle comprenne que le Joyau du Roi était perdu à jamais. Et pour cela, il faudrait le lui dire. Ça n'allait pas être une partie de plaisir. Bien sûr, il restait toujours cette déplaisante petite possibilité que cela ne change rien du tout, mais Kili était assez optimiste là-dessus. Il n'y avait aucune raison pour que Thorin demeure obsédé par un objet qui aurait totalement disparu et pour toujours, non ?

Le garçon leva à nouveau le nez : le soleil n'était plus qu'une boule de feu d'un rouge incandescent sur l'horizon et, à présent, les eaux profondes du lac prenaient la couleur du sang. Kili détourna les yeux, mal à l'aise. Trop de sang avait coulé ici. Et trop récemment pour que quiconque l'ait oublié. Ce dont ils avaient tous besoin à présent, c'était non seulement de paix mais aussi de cette solidarité qui avait marqué la fin de la bataille. Reconstruire. Rebâtir. Repartir sur du neuf, oublier les anciennes querelles et faire prospérer leurs royaumes respectifs. Ils en avaient tous rêvé. Il était temps de concrétiser. Kili fut pris d'une flambée de haine envers l'Arkenstone, qui s'employait à détruire l'esprit de son oncle et à annihiler toute la noblesse qu'il portait en lui. Qui le détournait d'un but qu'il avait si longtemps et si durement travaillé à atteindre. Kili aurait bien voulu voir cette saleté de gemme réduite en poussières, tiens ! Enfin, la noyer et la perdre à tout jamais dans la vase limoneuse du grand lac était une option acceptable. Le garçon pensa à ce que Fili lui avait dit :

- Même si Thorin retrouve ses esprits, il est probable qu'il nous en voudra un moment.

Kili haussa les épaules : après tout, son frère et lui ne faisaient pas ça pour obtenir des louanges ou même des remerciements. Ils le faisaient parce qu'il le fallait, point.

Le jeune nain exhuma des eaux un énorme galet et estima qu'avec ceux qu'il avait déjà trouvés, ce serait largement suffisant. De toute façon le soir tombait, il ne verrait bientôt plus grand chose.

OO00OO

- Où est ton frère ?! jeta Thorin d'une voix âpre.

Fili secoua lentement la tête.

- Tu sais très bien que je ne te le dirai pas, répondit-il.

Le regard hanté du roi se posa sur les deux nains qui accompagnaient le prisonnier :

- Fouillez-le, ordonna-t-il d'un ton très sec.

Fili haussa les épaules :

- Je ne l'ai plus, dit-il avec calme. Et si tu y penses, ajouta-t-il en regardant son oncle droit dans les yeux, ce n'est pas Kili qui l'a. Fais-moi au moins la grâce de ne pas me croire si bête que ça.

C'était gros, bien sûr. Trop gros, sans doute. Un coup de bluff. Sait-on jamais ? Qui sait si cela ne donnerait pas un petit délai supplémentaire à son frère ? Mais aussi, en son for intérieur, en mettant les choses au mieux, Fili espérait dire vrai. Il espérait qu'à cette heure l'Arkenstone gisait tout au fond du grand lac, ensevelie dans la vase.

Mais il le prenait pour un crétin, ma parole ! Evidemment que c'était Kili qui avait la pierre, avec ses airs hypocrites, ses airs de ne pas y toucher. Mais il ne perdait rien pour attendre celui-là non plus, oh que non ! Quant à Fili, qu'il ose ainsi lui mentir en face, cela ne pouvait plus l'étonner, non plus que son insolence. Après la forfaiture dont il s'était rendu coupable, après ce crime contre le trône d'Erebor, qu'est-ce qui pouvait encore l'arrêter ?! En revanche, qu'il joue ainsi avec ses nerfs et le prenne ouvertement pour un idiot, c'était insupportable. Enfin, pire que tout, l'Arkenstone ne lui était pas revenue...

La frustration enfla soudain en lui comme un incendie attisé par le vent. Un voile rouge descendit devant les yeux de Thorin. Le regard consumé par la folie et par une rage qui confinait à la haine, la mâchoire crispée, il s'avança vers son neveu. Dès qu'il fut à portée il leva la main et frappa, une fois, deux fois, trois fois, avec une violence décuplée par la fureur et le désespoir, chaque coup résonnant avec force dans l'immense salle. Il aurait sans doute continué si Dwalin n'était soudain intervenu d'une voix basse :

- Thorin, nous devrions plutôt rechercher l'Arkenstone.

L'air soudain totalement égaré, le roi baissa le bras et se recula de quelques pas, haletant comme s'il avait couru.

Le sentiment de perte, la peur de ne pas La revoir le brûlaient férocement. La retrouver, oui, la retrouver. Rien ne pourrait apaiser cette torture que Son retour.

Fili, qui avait ployé sous les coups comme un arbre dans la tempête, se redressa lentement, un éclat dur au fond des yeux. Sa lèvre supérieure avait éclaté, il avait la pommette fendue et un œil qui commençait déjà à se fermer.

Certes, dans son enfance il avait reçu quelquefois une correction de son oncle -assez rarement, en fait- mais jamais comme ça, jamais avec une telle hargne, avec cette volonté évidente de blesser, de faire mal... par ailleurs, s'il avait souvent vu Thorin s'emporter, parfois très vivement, Fili ne se souvenait pas lui avoir jamais vu cette expression de fureur, pire, de haine aveugle à laquelle à présent se mêlait le dégoût. Et franchement, se voir considérer de cette manière par un proche n'avait rien de plaisant ! Le roi le regarda un instant comme il aurait regardé une salissure particulièrement répugnante puis lui tourna le dos en faisant un geste vague de la main :

- Emmenez-le... hors de ma vue. Jetez ce traître au fond d'un cachot et qu'il y pourrisse. Je ne le connais plus. Il n'est plus rien pour moi.

Il pivota sur ses talons, le regard à nouveau halluciné, et hurla soudain :

- Et retrouvez Kili ! Amenez-le-moi avant la nuit. Mort ou vivant, ça m'est égal, mais ramenez-le !

Ces deux infâmes rejetons de... Mais c'était sans importance. Leur vie, leur mort, leur existence même, peuh ! Elle seule comptait...

- Oh mon oncle, pensa Fili en suivant ses deux gardes, qui n'osaient pas le regarder. Oh mon oncle, qu'es-tu devenu ?! Qui est cet étranger qui a pris ta place et jusqu'à ton visage ?

Il serra les poings. Il fallait qu'il y ait une solution... un espoir !

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Kili pataugea vers la berge tandis que tombait le crépuscule et que les premières notes du chant de l'engoulevent s'élevaient dans le soir paisible. Kili s'apprêtait à se hisser sur la rive lorsque la pointe d'une lance vint, de manière très désagréable, lui chatouiller l'estomac :

- Prince Kili ! fit une voix rude.

Kili sentit un grand froid l'envahir. Oh non, pas maintenant ! Pas si tôt ! Pas avant qu'il ait mené à bien sa mission ! Il leva les yeux, anéanti par ce coup du sort.

- Le roi nous a donné l'ordre de vous ramener mort ou vif, reprit la voix. Un ordre est un ordre. Mais moi j'ai une prière à vous adresser : ne nous obligez pas à vous ramener mort !