Un bruit de pas se fit entendre dans le couloir des cachots. Les pas de plusieurs personnes. Fili ouvrit brusquement les yeux et réalisa qu'il s'était assoupi, adossé à la muraille, fatigué par la longue course qu'il avait fournie dans l'après-midi. Le petit groupe qui arrivait s'arrêta devant la grille et, tandis que l'un des soldats faisait tourner la clef dans la serrure, Fili ferma brièvement les yeux : oh non...

Kili fut poussé à l'intérieur, la porte claqua derrière lui. Déjà, les nains qui l'avaient amené se détournaient mais Fili se redressa soudain :

- Attendez !

L'un des soldats se retourna. Le prince le reconnut. Il se nommait Gulnir. Il venait, bien sûr, des Monts de Fer et il avait été promu capitaine de la toute nouvelle garde d'Erebor.

- Si le roi ne vous a pas donné d'ordre contraire, dit Fili, pourriez-vous nous apporter des couvertures ?

Il désigna le fond de la cellule :

- Mon compagnon semble assez mal en point.

Gulnir jeta un coup d'oeil vers Balin, recroquevillé sur lui-même et grelottant de froid dans l'humidité de la geôle.

- Je vais voir ce que je peux faire, grogna-t-il avant de s'éloigner.

Kili, qui avait tourné les yeux en même temps que lui vers le vieux nain, ouvrit des yeux ronds :

- Balin ?! Mais... mais pourquoi... ?

L'intéressé lui jeta seulement un bref regard et ne répondit pas.

- Il ne veut pas le dire, soupira Fili, soudain très abattu. Ce n'est pas faute de le lui avoir demandé.

Prostré, Balin paraissait particulièrement découragé. Les soldats s'étaient éloignés. Le prince héritier regarda son frère, une interrogation au fond des yeux qu'il n'osait formuler à voix haute. Kili baissa la tête et Fili soupira tandis que ses épaules s'affaissaient soudain, comme sous le poids d'un trop lourd fardeau.

- Je suis désolé, murmura Kili.

- Tu as fait de ton mieux, j'en suis sûr, dit l'aîné pour ne pas l'accabler.

- Oui... mais ce n'était pas assez. J'ai... ils m'ont pris par surprise et bien trop tôt. J'étais en train de chercher des pierres pour la faire couler.

Il n'avait cependant pas perdu la tête, raconta-t-il, et s'était efforcé jusqu'au bout de mener à bien sa mission : lorsqu'il s'était hissé sur la berge, tenu en respect par les armes de ses poursuivants, Gulnir, car c'était lui qui les commandait et qui avait précisé qu'il préférerait ne pas avoir à le ramener mort, Gulnir donc lui avait immédiatement demandé de lui remettre l'Arkenstone.

Kili avait désigné l'endroit, vers aval, où il l'avait laissée sur la berge boueuse et avait lui-même pris la tête du groupe. Un plan désespéré s'échafaudait dans son esprit. Arrivé à l'endroit où il avait momentanément (pensait-il) abandonné sa chemise et son néfaste contenu, il s'était penché pour exhumer de l'étoffe le Coeur de la Montagne qui, dans le crépuscule, brillait comme une étoile tombée du ciel. Puis, de toutes ses forces, profitant de l'instant d'éblouissement des autres, il l'avait lancée dans la rivière, aussi loin que possible. Il espérait que le courant finirait par l'entraîner jusqu'au lac.

- Mais malheureusement, expliqua-t-il à son frère sans lever les yeux, à cet endroit l'eau n'est pas très profonde. Ils s'y sont tous mis, enfin, sauf l'un d'entre eux qui me surveillait. Ils ont eu un peu de mal, je commençais à espérer qu'ils échoueraient, mais ils ont finalement réussi à la retrouver. Je leur ai dit de la laisser, mais...

Il avait fait bien plus que le dire, en réalité. Il avait tempêté et vitupéré sur tous les tons en les traitant d'idiots et d'imbéciles, mais cela ne les avait guère impressionnés. Et pour cause :

- Cette pierre, avait insisté Kili, empoisonne l'esprit du roi et l'achemine vers la folie. Laissez-là où elle est ! Pour son propre bien.

Gulnir, qui supervisait la tentative de récupération de la gemme, était alors venu se planter devant lui, l'avait longuement détaillé, fouillant son visage des yeux, finalement avait gravement sonné le glas du peu d'espoir qui lui restait :

- Nous rechercherons cette pierre jusqu'à ce que nous la trouvions, avait-il dit. Je ne prétends pas savoir si vous dites vrai mais ce que je sais, c'est que si nous ne ramenons pas ce joyau au roi il nous fera écorcher vifs, tous autant que nous sommes. Vous voudrez bien admettre que cela ne nous tente en aucune façon.

- Je n'ai pas su quoi répondre, avoua piteusement Kili. Autrefois je l'aurais tué pour avoir dit ça de Thorin, mais après tout ce que j'ai entendu ces derniers temps, je… j'ai pensé qu'il n'avait peut-être pas tort, Fili. En plus, tu sais, ce nain ne cherche pas à s'attirer les faveurs de Thorin à n'importe quel prix, je ne crois pas. En fait je pense que c'est quelqu'un de bien. Vraiment.

Lorsqu'ils avaient tous pris le chemin du retour, avec l'Arkenstone sauvée des eaux, Gulnir avait glissé à Kili, presque sur le ton de la confidence :

- Je ne dirai pas à votre oncle que vous avez tenté de perdre le Coeur de la Montagne en le jetant à l'eau, prince. Vous avez déjà bien suffisamment d'ennuis comme ça. Et pour être honnête, je ne suis pas certain que votre rang vous protègerait s'il l'apprenait.

- Tu as vraiment fait de ton mieux, soupira Fili. Le destin était contre nous, apparemment. Au moins, nous n'aurons pas le regret de n'avoir rien tenté pour sauver Thorin.

Il y eut un très long silence. Au fond de la geôle, Balin continuait à grelotter et à claquer des dents.

- Ca n'a vraiment pas l'air d'aller, s'inquiéta Fili. Je vais appeler quelqu'un, tu ne peux pas rester ici. Tu as besoin de chaleur.

- Ce n'est pas le froid, chuchota Balin, c'est l'humidité… elle me ronge les os.

Il adressa au prince héritier un pâle sourire et ajouta, d'une voix qu'il s'efforçait en vain de rendre enjouée :

- Je n'ai plus votre âge, à tous les deux. Mais je suis très content de penser que cet endroit ne vous affecte pas autant que moi.

Fili, qui s'était penché vers lui, se leva :

- Tu dois quand même sortir d'ici. Thorin ne peut pas avoir à ce point changé que…

Balin le saisit par le bras.

- Non, mon garçon. Je ne veux rien lui demander. S'il a été jusqu'à emprisonner ses propres neveux…

- Je le lui demanderai moi-même. Je ne peux pas croire qu'il soit à présent si dénué de cœur que….

Mais Balin se cramponna plus fort à son bras dans la pénombre, son visage dessinait une tache blafarde :

- Je te demande de n'en rien faire, Fili. Je savais ce que je faisais quand… c'est arrivé. Crois-moi. Garde tes forces pour toi, et pour ton frère. J'ai bien peur que vous en ayez besoin sous peu.

Très moyennement convaincus, les deux garçons s'assirent cependant de part et d'autre de leur ami, cherchant à lui communiquer leur chaleur.

- Mais pourquoi tu es ici ? demanda encore Kili. Pourquoi, Balin ? Tu n'y es pour rien, toi.

Le vieillard garda un silence obstiné. Soudain, Kili plissa les yeux, observant son frère aîné avec attention : certes il ne faisait pas très clair, ici, si bien qu'il n'avait rien remarqué jusqu'à présent, mais quand même….

- Bon sang, Fili, qu'est-ce qui t'est arrivé ?!

- Quoi ?

- Ton visage…

Ce fut au tour de Fili de détourner les yeux.

- Peu importe, marmonna-t-il.

- Quelqu'un t'a cogné dessus ?

- Laisse tomber, Kili.

Les yeux de Kili étaient sombres comme un puits.

- Thorin ? fit-il.

Mais ce n'était pas une vraie question.

- Il n'était pas très content, admit enfin l'aîné dans un soupir las.

« Pas très content » était un doux euphémisme, mais le garçon n'avait pas envie d'entrer dans les détails. De toute façon, ce n'était pas les coups reçus qui lui avaient fait le plus mal, même s'il s'en serait bien passé. Il ne pouvait se sortir de l'esprit le regard et l'expression que son oncle avait eus en le regardant. Ce souvenir lui brûlait l'âme.

- C'est une brute ! se révoltait cependant Kili. Comment a-t-il pu te faire ça ?!

- Il se peut que tu ne l'aies pas remarqué, répliqua Fili, agacé, d'un ton sarcastique, et je sais que tu vas être très surpris, mais depuis quelques temps Thorin a tendance à faire beaucoup de choses qu'il n'aurait jamais faites auparavant !

Kili baissa le nez sans répondre, accablé.

- Toi, reprit l'aîné, brusquement inquiet, il ne t'a pas touché ?

- Peuh ! Il ne m'a même pas regardé. Il n'en avait que pour son fichu caillou. Pour un peu, je crois qu'il l'aurait embrassé !

- Eurk… enfin, à quelque chose malheur est bon, alors.

Mais Kili secoua la tête d'un air lugubre :

- J'aurais préféré prendre une torgnole et pouvoir me dire que cette pierre infâme avait disparu à jamais, dit-il.

Ils soupirèrent à l'unisson et il y eut un long moment de silence.

- Il ne s'en est pris à personne d'autre ? demanda Kili au bout de ce laps de temps.

- Je n'en sais rien. Et toi, Balin ?

Le vieillard hocha la tête pour signifier son ignorance à ce sujet.

- Je pense surtout au nain qui était de garde devant ses appartements, soupira Kili. Il l'a suivi quand il est sorti, comme de juste : il n'était pas là pour garder des pièces vides... De toute manière il t'aurait certainement laissé passer, Fili. J'espère qu'il n'a pas eu d'ennuis.

- Je l'espère aussi.

Il y eut un nouveau silence.

- A ton avis, Fili, dit enfin Kili, qu'est-ce qui va se passer maintenant ?

L'interpellé secoua la tête :

- Je ne sais pas. Même si Thorin nous laisse sortir d'ici, il se méfiera de nous, désormais. Nous n'aurons pas de seconde chance, je le crains. Je ne sais pas de quoi demain sera fait, ajouta-t-il, une note de douleur perçant dans sa voix, mais l'avenir ne s'annonce vraiment pas rose.

Il y eut un nouveau silence et ce fut à nouveau Kili qui le rompit :

- Tu crois qu'il nous laissera sortir ?

Fili se contraignit à sourire :

- J'espère… enfin, je suppose que nous n'allons pas rester ici jusqu'à ce que nos barbes soient si longues que nous trébuchions dessus.

Ils firent tous deux semblant d'ignorer que même s'ils sortaient, il y aurait très probablement un prix à payer pour leur tentative. Au lieu de cela, Kili grimaça outrageusement et tenta de plaisanter :

- Quelle horreur ! Si nous restons si longtemps enfermés ici, dans le noir et l'humidité, nous finirons par ressembler à cette créature, dont Bilbon nous a parlé, celle à laquelle il a échappé dans les tunnels des gobelins.

- Pouah ! Quel gâchis ce serait ! Enfin, en ce qui me concerne, du moins...

Fili bomba le torse et prit un air avantageux :

- … toi encore, ça n'aurait pas trop d'importance, tu es plutôt vilain de toute façon. Mais moi !

Kili fit mine de lui lancer un coup de poing dans l'épaule.

Les deux garçons, qui s'efforçaient de tourner leur situation en dérision pour ne pas ressasser leur peine et leur appréhension et éviter de s'appesantir sur ce que serait l'avenir, auraient été extrêmement surpris de savoir que l'on ne parlait que d'eux dans tout Erebor. Et pas exactement comme de deux abominables traîtres qui avaient été jusqu'à renier leur propre sang !

Du haut en bas de la Montagne Solitaire, les discussions allaient bon train. Certains évoquaient Fili, qui s'était laissé capturer sans se battre car il refusait de tirer ses armes contre les siens. Ce à quoi les autres rapportaient les propos de Kili au bord de la rivière. Le jeune prince avait jeté l'Arkenstone à l'eau et n'avait eu de cesse de persuader ses poursuivants de l'y laisser, voilà qui en disait long, non ? Les deux frères ne la voulaient donc pas pour eux-mêmes, comme ils l'avaient tous cru d'abord. Et s'ils disaient vrai ? Si, bien loin d'être de misérables félons s'étant retournés contre un proche parent qui ne leur avait jamais fait que du bien, ils avaient tenté de guérir le roi de sa folie ? Car enfin, même si personne n'osait dire cela trop haut, il fallait bien admettre que Thorin, non content d'être totalement obsédé par le Cœur de la Montagne, ne paraissait plus être en pleine possession de ses moyens, ces temps-ci.

Les nains qui avaient constitué la Compagnie et avaient affronté mille dangers pour reprendre la Montagne Solitaire n'étaient pas en reste. Ils s'étaient rassemblés dans une salle qui était un peu devenue leur quartier général. Ils y prenaient ensemble la plupart de leurs repas et s'y retrouvaient également pour bavarder, évoquer leurs désillusions grandissantes et leurs craintes concernant l'avenir.

Ce soir-là pourtant ils mangèrent en silence. Un silence pesant. Oppressant. Chacun était plongé dans ses pensées et, parfois, échangeait rapidement un coup d'oeil avec l'un ou l'autre de ses compagnons avant de baisser à nouveau le nez vers son assiette. La tension était presque palpable et paraissait grimper de minute en minute. Dwalin fut le seul à ne pas lever les yeux une seule fois. Il agissait comme s'il avait été seul, apparemment très absorbé par son dîner, tout en sentant régulièrement les regards glisser sur lui, rapidement, presque avec gêne. Il savait très bien ce que les autres avaient en tête, il savait qu'ils bouillaient tous de devoir se taire et que c'était sa seule présence qui leur faisait garder le silence. Il est vrai qu'il leur avait fait très clairement comprendre qu'il ne voulait rien entendre ni à propos de Thorin, ni à propos de Balin. Et qu'il n'hésiterait pas à taper sur le premier qui laisserait échapper le moindre propos séditieux. Comme il l'avait pressenti auparavant, le colosse savait qu'il ne faisait plus, désormais, partie du groupe. Ecœuré, il se leva dès la dernière bouchée avalée et sortit sans regarder personne, lèvres scellées. Les autres attendirent, tendus, d'avoir entendu décroître le bruit de ses pas, puis ce fut comme une explosion : ils se mirent tous à parler à la fois, avec force gestes pour souligner leurs propos, tant et si bien que durant quelques instants ce fut un brouhaha infernal dans lequel personne ne risquait de comprendre un seul mot, chacun essayant lui-même de se faire entendre.

La vérité était qu'ils étaient tous révoltés. Il y avait d'abord eu la manière ignoble dont Thorin avait traité Bofur, Bifur et Bombur. Depuis quand les nains n'étaient-ils plus libres d'aller où bon leur semblait ? Et pourquoi Thorin croyait-il donc qu'ils avaient tous envie de quitter Erebor, hein ? A cause de lui ! Il était tout simplement horrible, depuis quelques temps. Il n'avait plus rien de commun avec le chef admiré et estimé qu'il avait été et les conditions de vie sous la montagne s'en ressentaient de manière pénible. Ce n'était certes pas à cela qu'ils avaient tous pensé lorsqu'ils s'étaient engagés dans la quête aux côtés d'un nain qui forçait le respect de tous. Quant à s'entendre insulter et accuser de forfaits imaginaires juste parce qu'ils avaient envie de changer d'air, c'était la goutte d'eau qui faisait déborder le vase !

- Nous aurions mieux fait de plier bagage sans rien dire, murmurait régulièrement Bofur. Encore que. Il aurait été capable de nous envoyer sa garde.

- Et ça, ce n'était apparemment que le début, gronda Gloïn. Balin jeté au cachot comme un criminel, sans qu'on sache seulement, avec exactitude, ce qui lui est reproché ! Et maintenant Fili et Kili. Un ami de toujours et jusqu'à ses propres neveux ! Thorin n'a plus sa raison, il faut se rendre à l'évidence.

- J'espère que tu dis vrai, observa Oïn à la surprise générale. Parce que s'il agit de cette manière en toute lucidité, c'est encore pire. J'ai essayé de lui parler, vous savez. De lui demander s'il ne se sentait pas surmené après tout ce qui s'est passé, la quête, la bataille et tout le reste. Je lui ai laissé entendre qu'il y avait peut-être moyen de faire quelque chose.

Tous ses compagnons le regardaient, soudain silencieux, suspendus à ses lèvres.

- Et ? demanda Dori, avide de connaître la chute de l'histoire.

Oïn haussa les épaules :

- Je préfère ne pas répéter les mots qu'il a employés. En tous cas, je ne peux rien faire pour lui s'il refuse d'admettre qu'il a besoin d'aide.

Il y eut un silence.

- Concernant Fili et Kili, dit enfin Nori, et il eut l'impression qu'un frémissement parcourait l'ensemble du groupe, vous croyez que c'est vrai ? Vous croyez qu'ils ont vraiment tenté de voler l'Arkenstone ?

- Bien sûr que non, c'est ridicule !

- Oui, hélas, mais que ma barbe tombe en poussière si je comprends ce qui leur a pris !

A nouveau ils parlaient tous à la fois, chacun y allant de son commentaire, les uns rapportant ce qu'ils avaient entendu dire, certains se levant de leur siège pour donner plus de poids à leurs paroles, tous voulant donner leur avis sur cette épineuse question.

Dans le tumulte général, dont rien de concis ne semblait devoir sortir, personne, pas même ses frères, ne remarquèrent qu'Ori se levait discrètement de table et se glissait silencieusement hors de la pièce.

OO00OO

Dwalin avait traversé Erebor sans s'arrêter nulle part, sans jeter un seul regard de côté, avançant droit devant lui. Personne ne se risqua à l'aborder : il avait la tête de quelqu'un qui n'a pas envie d'être dérangé et qui risque de réagir très mal si l'on vient lui chercher des noises. Concrètement il n'entendit rien, rien de précis, nulle part. Il n'en avait d'ailleurs pas besoin. Il sentait l'air crépiter du haut en bas de la cité. Le bruit étouffé de mille apartés qui n'annonçaient rien de bon. Il sentait littéralement la révolte monter et l'allégeance des nains se déliter à toute allure.

Dwalin monta sur les remparts et respira avec soulagement l'air frais de la nuit. Ici au moins, tout était calme. Il y avait bien des guetteurs, mais trop éloignés les uns des autres pour chuchoter entre eux. Et les conversations qui ce soir faisaient bruire Erebor n'étaient pas de celles que l'on a à voix haute.

Le colosse s'accouda aux créneaux et laissa son regard se perdre dans le noir et sur les lueurs de Dale qui trouaient le manteau sombre de la nuit, tout près d'eux. Non, il n'avait pas besoin d'entendre les mots eux-mêmes pour savoir ce qui se disait. De même qu'il savait qu'il était désormais considéré comme un ennemi par presque tous les nains qui peuplaient la forteresse. L'âme damnée du roi fou... Un élan de douleur le transperça. Non, il ne refusait pas de voir la réalité en face, oh non ! Et non, il n'approuvait pas, pas du tout les actes de Thorin. Il n'avait pas cherché à lui parler, pas cette fois : il l'avait tenté lorsque pour la première fois son ami avait succombé au mal du dragon, mais cela n'avait servi qu'à le braquer davantage. Et puis surtout, il y avait cette douleur, dans ses yeux, qui n'y était pas apparue la première fois. Thorin paraissait en proie à un supplice intérieur que le commun des mortels ne pouvait tout simplement pas comprendre. Dwalin en avait le coeur fendu. Alors il se taisait. Cela lui coûtait énormément. Infiniment. Mais il avait décidé de se taire. Pour le moment en tous cas. Dwalin conservait encore l'espoir que tout s'arrangerait. Mais cela ne l'empêchait pas de s'inquiéter : la franchise parfois brutale dont ils avaient toujours fait preuve l'un envers l'autre était le ciment de l'amitié qui le liait à Thorin. Sans elle…. Faudrait-il finir par sacrifier une si longue amitié et la remplacer par… par quoi, au juste ? Le guerrier ne se cachait pas la gravité de la situation et cela lui hérissait tous les poils du corps ! La déchéance de Thorin était horrible à vivre. Si ça n'avait pas été lui, s'il ne l'avait pas connu depuis si longtemps et s'ils n'avaient pas traversé tant d'épreuves ensemble, le colosse savait qu'il n'aurait, comme les autres, plus éprouvé que mépris pour ce roi sous la montagne parfaitement indigne de la position qu'il occupait. Seulement voilà : contrairement aux autres, il ne pouvait se résoudre à lui tourner le dos. A l'abandonner. Renie-t-on une amitié de plus de cent ans pour quelques jours d'égarement ? Thorin vivait désormais dans un monde à part, un monde de délices et de douleur tout à la fois, bien que manifestement la douleur soit prédominante. Et qu'importait si ses tourments n'étaient qu'imaginaires ? Pour lui, c'était réel. Jamais sans doute, de toute sa déjà longue existence, il n'avait eu autant besoin d'être soutenu.

Il était vrai que depuis ce soir son expression avait changé, et Dwalin aimait encore moins la nouvelle que la précédente. Elle lui donnait le frisson. Il en fallait pourtant beaucoup pour le faire frissonner, mais là… Quoi qu'il en soit, il ne pouvait pas se détourner de Thorin. Pas maintenant. N'est-ce pas dans la peine que l'on a besoin de ses amis ? Il pouvait encore moins le trahir, comme... Dwalin faillit gémir à voix haute et se retint de justesse. Non, il n'était pas insensible, pas du tout ! Il savait ce que l'on chuchotait dans son dos : son propre frère avait été jeté au fond d'une geôle obscure et il ne faisait rien, ne disait rien, continuait à obéir aveuglément à celui qui l'y avait envoyé et l'y maintenait... croyaient-ils donc, tous, que cela lui était indifférent ? Pensaient-ils qu'il n'éprouvait aucune affection pour Fili et Kili, en dépit de ce qu'ils venaient de faire ? Ah, ces deux-là, vraiment, des champions ! Si Dwalin devait s'avouer qu'il ne comprenait vraiment pas ce qui était passé par la tête de Balin (à croire qu'il était devenu fou, lui aussi ! Qu'est-ce qui lui avait pris d'aider ces deux gamins sans cervelle à voler l'Arkestone ?! S'il n'avait pas su de source sûre que son frère aîné l'avait lui-même avoué, Dwalin ne l'aurait tout simplement pas cru), s'il était passablement en colère contre lui (ce qui du reste ne changeait rien au fait qu'il était bien plus préoccupé par son sort que ne le suggéraient les apparences), il était encore bien davantage en rogne contre les garçons. Des écervelés, qui ne réfléchissaient pas plus loin que le bout de leur nez et se lançaient tête baissée dans la première imbécillité venue ! Deux petits crétins qui commettaient un acte de haute trahison comme ils auraient été cueillir des fleurs ! Non, tout de même, là ils avaient poussé le bouchon trop loin. Ils n'étaient tout de même plus des marmots pour qu'on leur passe une énormité pareille. Certes, Dwalin ne croyait pas que Fili et son frère avaient agi par intérêt personnel. Il ne les croyait pas capables de félonie. Il savait que les deux princes avaient cru bien faire. Sans doute avaient-ils pensé, tous deux, qu'en son temps Bilbon Sacquet avait dissimulé l'Arkenstone à leur oncle pour l'en préserver. Ils avaient voulu faire la même chose, sans réaliser que le contexte était cette fois totalement différent. Ils avaient eu tort et il était certain que Thorin ne pouvait pas laisser passer ça, c'était entendu, mais leurs intentions étaient bonnes, Dwalin en était persuadé. Il n'avait pas l'ombre d'un doute à ce sujet. Aussi, pour ce qui était des deux princes, il estimait que quelques jours de cachot leur remettraient peut-être les idées en place. Oui, mais quelques jours seulement. Or, le guerrier devait s'avouer qu'il n'était pas certain du tout de ce que serait la suite des événements. Avec une moue écœurée, il se remémora Thorin frappant Fili en plein visage, non pas une fois mais plusieurs, des coups redoublés portés avec une vindicte qu'il ne lui connaissait pas. Il en avait été très désagréablement impressionné. Il pensait que malgré sa colère, son ami ne pouvait pas oublier l'amour qu'il portait à ses neveux. Pourtant, à cet instant-là, c'est à dire lorsque c'était arrivé, Dwalin était certain d'une chose : il n'y avait plus la moindre trace d'affection, de sympathie ou d'amour en Thorin.

Enfin, il avait récupéré l'Arkenstone, et quoi que puissent en penser certains, cela l'avait apaisé. Il avait recouvré un semblant de calme. Si le joyau ne lui avait pas été restitué, qui sait à quoi son désir insatiable pour la pierre aurait pu le pousser ? Dwalin avait commencé à avoir peur en voyant dans quel état le mettait sa disparition. Oui, peur ! Il n'avait aucune honte à l'avouer. Alors oui, c'était vrai, Thorin était totalement envoûté par cette gemme, elle était à la base de tout. Mais d'un autre côté, sans elle il devenait totalement, mais alors totalement incontrôlable, et s'il avait toujours été plus ou moins imprévisible, ce n'était rien en comparaison de l'état de transe dans lequel il était entré cet après-midi. Une transe qui pour tout arranger semblait lui faire souffrir le martyr. Il avait évoqué à Dwalin un animal fou de douleur qui saccage tout autour de lui dans le seul espoir d'avoir un peu moins mal... D'un autre côté, il était hélas évident que les choses ne pouvaient pas continuer ainsi. Dwalin ne savait vraiment plus à quel Valar se vouer !

Pourtant, il continuait à s'accrocher à l'espoir que son ami s'en sortirait seul. Comme la première fois. Et pourquoi non ? Sa folie n'avait été que passagère, alors pourquoi pas cette fois ? Balin affirmait que non... qu'en savait-il ? Malheureusement, on ne pouvait nier que cette fois c'était bien pire et surtout bien plus dangereux. Thorin enfermé dans Erebor avec ses douze compagnons s'était déjà révélé prêt à déclencher une guerre et sacrifier jusqu'à ses parents pour son trésor. Sans compter qu'il devenait désagréablement mégalomane. Thorin aujourd'hui, avec Erebor ouverte sur le monde et les troupes que lui avait laissé Dain, avec en outre dans sa main l'Arkenstone qui l'obnubilait, c'était mille fois pire ! Cette pierre, disait-on, donnait du pouvoir à son possesseur. Jusque-là, Dwalin n'y voyait pas de mal. Mais ce pouvoir utilisé à mauvais escient, ça c'était autre chose. Il secoua la tête. La vie est faite de choix, n'est-il pas vrai ? Et chacun d'eux a ses conséquences. Le sien était fait. Il resterait du côté de Thorin quoi qu'il advienne, en attendant qu'il reprenne ses esprits. A l'heure où tous semblaient se détourner de lui et que ses propres neveux l'avaient blessé de la pire manière imaginable, il fallait bien qu'une personne au moins reste de son côté. Même si cette personne détestait la situation présente et tout ce qui arrivait. Sa décision prise, Dwalin se sentit mieux et décida d'aller se coucher. Les jours à venir ne seraient assurément faciles pour personne.