- C'est le même que ce matin.
- Comment le sais-tu ?
- Ben... je le reconnais, c'est tout.
- Tous les rats se ressemblent, Kili.
- Pfff... si on va par-là, tous les nains se ressemblent, tous les elfes se ressemblent, tous les hommes se...
- Arrête. Tu ne me feras pas croire que tu peux différencier un rat d'un autre.
- Puisque je te le dis.
- Mon pauvre garçon !
- Comment ça : "mon pauvre garçon" ? Je pourrais dire "mon pauvre Fili" ! Tu n'as jamais su différencier ta main droite de ta main gauche, tu n'as même jamais su te rappeler de quelle main on devait tenir une épée… du coup tu en as toujours une dans chaque main, pour être sûr de ne pas te tromper, alors forcément...
- Dis donc, freluquet ! Et le respect dû à tes aînés ?
- Oh là là...
Un toussotement discret, en deçà des deux frères, les interrompit et leur fit tourner la tête. Bien sûr, ces fausses disputes étaient le seul moyen qu'ils aient trouvé pour passer le temps mais, curieusement, cela agaçait profondément Balin.
Fili et Kili étaient assis à terre, à même le sol de pierre froide, l'un en face de l'autre. Le premier adossé à la muraille et les jambes tendues, l'autre assis en tailleur vis-à-vis de lui. Quant à Balin, il était avachi un peu plus loin, contre la paroi du fond.
- Désolé, dit Kili, sincèrement. Il faut bien passer le temps.
Une toux sèche l'interrompit, qui serra le cœur du jeune prince : l'état du vieillard paraissait empirer rapidement mais il refusait toujours obstinément que ses jeunes amis essaient d'intercéder en sa faveur (encore que pour cela, il aurait déjà fallu que quelqu'un veuille bien les écouter). Les couvertures que Gulnir leur avait apportées, sans faire aucun commentaire, ne paraissaient pas suffisantes, hélas. Un brave type, ce Gulnir. Il leur avait donné trois couvertures, une pour chacun d'eux, mais Fili et Kili s'en étaient passé et avaient préféré arranger un lit de fortune à Balin, pour l'isoler le plus possible du froid et surtout de l'humidité, qu'il redoutait par-dessus tout. Kili, qui ne portait plus que sa tunique à même la peau, frissonnait parfois également mais n'y prenait pas garde : il était bien plus jeune que Balin et son sang était plus chaud, il ne lui serait pas venu à l'esprit de réclamer un tant soit peu du maigre réconfort qu'ils avaient pu apporter à leur ami.
- Mes pauvres enfants... murmura le vieillard. Je suis tellement désolé. Rien de tout cela n'aurait jamais dû arriver. Surtout pas à vous.
- Mon seul regret, dit Fili, c'est de ne pas avoir réussi. Mais je suis aussi navré pour toi, Balin. Toi, tu n'y es pour rien. Au contraire, tu as toujours essayé de nous dissuader de le faire.
Kili soupira.
- Tu ne veux toujours pas nous dire ce qui s'est passé ? demanda-t-il.
Balin eut un geste las :
- J'ai essayé de l'arrêter, c'est tout. Inutile de parler de cela.
- L'arrêter ? Comment ça ?
- Je ne veux pas en parler.
- Fili ? Kili ?
Les deux prisonniers levèrent brusquement la tête : dans la lueur diffuse qui parvenait jusqu'à leur cachot, une mince silhouette se détachait contre la grille.
- Ori ?!
- Vous... est-ce que ça va bien ?
Fili se redressa brusquement :
- Va-t'en d'ici, Ori, dit-il d'une voix pressante. Si on te surprend, tu vas avoir des ennuis.
- Je n'ai pas peur...
- Eh bien, moi j'ai peur ! fit Kili d'un ton sec, en se levant à son tour. J'ai peur pour toi. Dégage d'ici.
- Mais... mais tout ça n'est qu'une erreur, n'est-ce pas ? Vous n'avez pas essayé de voler l'Arkenstone ? Pas vrai ?
Ori ne connaissait pas bien Erebor, il avait eu du mal à découvrir l'entrée des cachots. Il avait déjà longuement erré dans la citadelle la veille au soir et repris ses recherches dès le matin. Il avait fini par trouver.
OO00OO
Pour une fois, Thorin s'était détourné des mille éclats enchanteurs de l'Arkenstone et se tenait à sa fenêtre, laissant l'air caresser son visage et jouer dans ses cheveux. Cela lui faisait du bien. Un bien fou, à vrai dire. Il se sentait toujours la tête si lourde, ses temps-ci. Et puis cette fichue couronne lui donnait des migraines, il avait parfois l'impression qu'elle lui broyait les tempes. Enfin, c'était là les contraintes de la royauté, n'est-ce pas ? Il lui fallait bien la porter, sans quoi, qui serait-il au juste ?
- Quelle idée absurde ! se dit-il soudain, de manière tout à fait impromptue. Comme si ça changeait quoi que ce soit ! Je suis qui je suis, voilà tout.
Il eut presque envie de rire, une sensation qu'il eut l'impression de redécouvrir. Depuis quand n'avait-il pas ri, ou même souri ?
Mais l'ombre d'amusement qui avait commencé à jouer sur son visage s'évapora d'un seul coup : il n'y avait vraiment pas de quoi rire. Quand ses neveux… le regard du roi se durcit d'un seul coup. Fili et Kili… comment, comment avaient-ils pu faire une chose pareille ? Eux ! Comment avaient-ils pu lui faire une chose pareille ? Quel était leur but, d'ailleurs ? Toutes sortes d'idées atroces lui avaient parcouru l'esprit depuis la veille. De sombres et terribles pensées, des idées de complots, de coups d'état, d'alliances immondes avec les hommes ou les nains des Monts de Fer et même pourquoi pas, l'ignominie suprême, avec les elfes ? Récemment, on lui avait dit que cette rouquine qui avait combattu avec eux à Ravenhill vivait à Dale. Une espionne, sans aucun doute. Gravitant autour de Bard, comme par hasard. Fili et Kili… Thorin passa une main fiévreuse sur son visage. S'il ne l'avait pas constaté par lui-même, il ne l'aurait pas cru. Jamais. Même maintenant, il essayait désespérément d'imaginer que tout cela n'avait pas eu, pas pu avoir de si horribles raisons. Hélas, l'évidence était là, hideuse. Les deux garçons qu'il avait élevés, protégés, aimés, qu'il avait si longtemps considéré ni plus ni moins que comme ses enfants l'avaient poignardé dans le dos. Oui. Qui sait d'ailleurs s'ils ne manigançaient pas sa mort ? Thorin secoua à nouveau la tête.
- Ils n'iraient pas jusque là... dit-il à voix haute.
Le son de sa propre voix lui parut étrange.
- Je ne le crois pas, ajouta-t-il encore, juste pour l'entendre à nouveau.
Pourtant, il n'était pas tout à fait certain de ne pas le croire. Une vive sensation de malaise l'envahit. Il devait en avoir le coeur net. Mais comment ? Et soudain, il eut envie de se traiter lui-même d'imbécile : mais pourquoi, au nom de Durin, restait-il là à cogiter depuis la veille, à tourner en rond ? Avait-il seulement demandé aux garçons POURQUOI ils avaient fait ça ? Si ça se trouve, se dit-il, le cœur soudain inondé d'espoir, ils ont voulu me faire une farce… une très sale farce, et particu-lièrement stupide, certes, mais avec eux, qui peut savoir ? Oh bien sûr, ils devraient avoir passé l'âge des blagues et même si c'était cela, ils méritaient un châtiment sévère, mais enfin… Thorin se sentit soudain beaucoup plus léger. Même sa couronne ne lui parut plus peser un tel poids ni lui comprimer si fort les tempes. Ils n'avaient peut-être pas voulu lui voler l'Arkesntone, après tout. Pas vraiment. Et donc, la pierre ne serait pas réellement en danger ?
- Mais où avais-je l'esprit ? se demanda-t-il, étonné tout de même de n'y avoir pas songé plus tôt (mais aussi, la disparition du Joyau du Roi la veille, l'horrible incertitude dans laquelle il se trouvait à son sujet, l'angoisse de ne pas le revoir lui avaient fait oublier tout le reste). Il fallait commencer par-là, enfin ! Leur poser la question, tout simplement.
Il se souvint des coups qu'il avait assénés à Fili et pinça les lèvres : dans tous les cas, ce petit imbécile ne l'avait pas volé. Cependant, ne serait-ce qu'en souvenir du passé, il aurait dû lui donner la possibilité de s'expliquer. Oh naturellement, il ne pourrait plus jamais avoir confiance en lui, ni en son frère, ni en personne d'ailleurs, mais tout de même... tout de même, il avait besoin de savoir. Il le fallait.
- Je dois leur parler. Tout de suite.
Thorin ne se donna pas la peine d'appeler un garde. Il se rua hors de ses appartements et prit la direction des cachots. Mais pas avant d'avoir pris l'Arkenstone et l'avoir glissée dans sa poche : il ne laisserait plus jamais personne poser ses mains sur elle. Ni son regard d'ailleurs. Il ne laisserait plus la moindre chance à quiconque de la toucher ou de se mettre entre eux. Jamais. Ç'avait été trop horrible. Elle était à LUI ! Et en toute honnêteté, s'il avait été forcé de choisir, il aurait préféré perdre une main plutôt que la gemme fabuleuse. Pour le meilleur et pour le pire, elle et lui étaient liés.
OO00OO
- Je ne peux pas le croire, répéta Ori.
Ses yeux paraissaient s'être agrandis et ses lèvres tremblaient.
- Pas vous… pas vous ! C'est… impossible.
Même sa voix tremblait. Il semblait qu'il soit sur le point de pleurer.
- Je te le répète, Ori, c'est à cause de cette pierre que Thorin a tellement changé. N'est-ce pas, Balin ?
Balin fit un signe affirmatif. Il avait l'impression d'avoir avalé des épingles et préférait éviter de parler.
- C'est pour ça que nous avons voulu nous en débarrasser. Tu ne crois tout de même pas que nous ferions quoi que ce soit qui puisse nuire à Thorin ? C'est notre oncle, je te rappelle ! Notre roi d'accord, mais avant tout un parent !
- Oui, mais… oui mais…. tout de même… je n'arrive pas à croire….
Fili poussa un soupir excédé.
- Ecoute, Ori, je ne peux pas faire mieux que t'expliquer. Si tu ne me crois pas, tant pis, je ne peux pas t'obliger à me croire, mais quoi qu'il en soit, maintenant va-t'en. J'ai peur que quelqu'un vienne et en l'état actuel des choses, ça risquerait de faire une sale histoire.
- Je... je pensais que c'était des mensonges… je croyais…
- Chut ! fit Kili. Ecoutez.
Ils se turent et tendirent l'oreille. L'écho d'un bruit de pas se faisait entendre dans l'escalier qui descendait vers les geôles. Ori, qui tenait les barreaux de la grille à deux mains, les lâcha et se tourna, un peu inquiet, vers les premières marches. Fili et Kili quant à eux échangèrent un regard sombre. Il n'y avait aucune autre issue que l'escalier et aucun endroit où se dissimuler.
- C'est peut-être Gulnir, murmura Kili. Il n'a pas l'air méchant. Il ne dira peut-être rien.
Depuis leur cellule il ne leur était pas possible de voir l'amorce de l'escalier, donc celui ou ceux qui arrivaient. En revanche, ils virent le visage d'Ori se décomposer d'un seul coup. Et ne reconnurent que trop bien la voix qui éclata soudain comme le tonnerre entre les murs pleins d'échos :
- Qu'est-ce que tu fiches ici, toi ? Alors toi aussi ?!
Fili et Kili se regardèrent, catastrophés. Balin se redressa, l'air terrifié. Fili ne fit qu'un bond jusqu'à la grille qui fermait leur cellule, pressant son visage entre deux barreaux, comme s'il avait espéré pouvoir sortir sa tête. Inutilement d'ailleurs car déjà Thorin fondait sur Ori, pareil à un gerfaut s'abattant sur sa proie.
Son visage avait brutalement changé d'expression à l'instant même où, depuis les dernières marches de l'escalier, il avait aperçu Ori devant la cellule de ses cousins, et la faible lueur de lucidité qui l'avait amené en ces lieux s'était aussitôt évanouie.
Il avait été fou, fou de croire, d'espérer que les choses n'étaient peut-être pas si terribles qu'elles le paraissaient. Et déjà la gangrène s'étendait, gagnait du terrain, empuantissait l'air et rongeait l'espace.
- Ainsi j'avais bien compris ! hurla t-il, le visage tordu de rage. J'espérais... j'espérais que ce n'était qu'une erreur... mais vous êtes là tous les trois à comploter contre moi, à ourdir je ne sais quelle nouvelle infamie...
- Mon oncle, je t'en prie ! intervint Fili. Ecoute-moi. Ori ne fait rien de mal. Il voulait seulement...
- SILENCE ! rugit Thorin.
Combien étaient déjà corrompus ? Combien étaient-ils déjà à avoir trempé dans cette machination ? Comment savoir ? Peut-être n'y avait-il plus personne à Erebor, sans même parler des alentours, à lui être demeuré fidèle. Et lui qui, comme un imbécile, leur cherchait des excuses, allait imaginer que peut-être ils n'étaient pas si pervertis que ça ! Idiot ! Bougre d'idiot !
Il empoigna Ori par ses vêtements et entreprit de le secouer de toutes ses forces :
- Tu n'es qu'un traître ! hurla-t-il. Toi aussi !
- M-moi ?! hoqueta le malheureux. Je t-t-e jure, Thorin, je te jure que...
- MENTEUR ! Pourquoi serais-tu ici ? Vous étiez d'accord depuis le début ! Tous, tous, vous êtes tous des parjures et des renégats ! Qui trempe encore dans cette conjuration ? Tes frères ? Et qui encore ?
Ori devint blanc comme un drap :
- Mes frères ne savent même pas que je suis ici ! Je voulais juste...
A d'autres, oui ! Ils devaient préparer ça depuis très longtemps, peut-être même depuis toujours. Heureusement finalement qu'il était descendu. Certes, il était venu en espérant être détrompé. Il aurait tellement voulu que ce soit le cas. Mais au moins, à présent il savait la vérité. En fait il l'avait échappé belle. Il se serait sans doute laissé convaincre par les deux autres… il avait tant envie de les croire ! A présent du moins, ils ne pourraient plus l'abuser, il les avait surpris –pour la seconde fois- en flagrant délit de traîtrise et de conspiration.
- Des vipères ! Voilà ce que vous êtes ! Tous ! Des vipères que j'ai nourries, hébergées, réchauffées durant des années pendant qu'elles n'attendaient que l'occasion de mordre ! Je vois clair, à présent. Et moi qui croyais...
Il jeta un bref regard vers Fili et Kili, immobiles derrière leurs barreaux, épouvantés par la scène qui se déroulait sous leurs yeux :
- ... et moi qui espérais qu'il y avait une explication... que peut-être tout cela n'était pas ce que ça semblait être... ce que c'est en réalité ! acheva-t-il si fort que l'écho devint assourdissant et couvrit ses derniers mots.
- Thorin ! cria Fili. Au nom de Durin, écoute-moi ! Tu ne peux pas réellement croire ce que tu dis. Tu sais pourtant que nous ne ferions jamais rien CONTRE toi !
- TAIS-TOI OU JE T'ARRACHE TA LANGUE DE SERPENT SUR LE CHAMP ! beugla Thorin, le visage chaviré, les yeux à nouveau presque révulsés.
- Tais-toi, je t'en prie, murmura Kili en saisissant son frère par le bras. Tu vois bien que ce n'est pas le moment.
Le Roi sous la Montagne criait si fort, sa voix se répercutait avec un tel fracas dans le souterrain que le garde qui lui avait emboîté le pas lorsqu'il avait quitté ses appartements et auquel Thorin avait ordonné de l'attendre en haut de l'escalier déboula soudain en courant, effrayé par tout ce bruit.
- Votre Majesté ? s'enquit-il après avoir fiévreusement fait du regard le tour des lieux. Tout va bien ?
Fili de son côté venait de remarquer autre chose : quelle que soit la véhémence dont il faisait preuve, Thorin gardait sa main droite sans sa poche. A travers ses vêtements, il voyait qu'il avait le poing serré... comme s'il tenait quelque chose au creux de sa paume. Ben tiens ! Le garçon n'eut aucun mal à deviner ce que contenait cette poche…
Parvenu au terme de sa diatribe, Thorin parut reprendre son souffle avant de vriller à nouveau sur Ori, terrifié, muet et immobile, le feu de ses prunelles enfiévrées.
- Va-t'en ! cracha-t-il. Va-t'en immédiatement, sale petite vermine ! Avec ta tête de rat ! ! Je te bannis d'Erebor à tout jamais ! Hors de ma vue, quitte ces lieux. A L'INSTANT !
Fili ferma les yeux. Kili tout au contraire les écarquilla démesurément. Même sa bouche s'entrouvrit. Les mots terribles résonnaient encore dans l'air : "Je te bannis d'Erebor". Pâle comme la mort, Ori se laissa tomber à genoux :
- Non ! Non ! Je t'en supplie, Thorin, pas ça ! Tout ce que tu voudras mais pas ça !
Les dents du garçon s'entrechoquaient de terreur. Il s'imaginait jeté sur les routes, seul, avec les vêtements qu'il portait pour tout bagage, sans savoir où aller ni que devenir et cela le terrifiait. Ses frères ne pourraient pas l'accompagner puisque Thorin interdisait aux autres de quitter Erebor. Et d'une certaine manière c'était d'ailleurs mieux ainsi, car l'exil était un châtiment infâmant, réservé à ceux qui avaient failli d'une manière honteuse à leur famille, leur peuple ou leur roi. Aussi, aucun autre clan de nains ne l'accepterait en son sein, jamais. Car il ne faut pas rêver, ce genre de chose finit toujours par se savoir. Il ne serait plus qu'un paria, réduit à l'errance et à une existence misérable sur les routes d'Arda…
Fili et Kili se regardèrent à nouveau, accablés par le poids de leur propre impuissance, hésitant à intervenir : ils craignaient que cela ne fasse qu'empirer les choses pour leur cousin. Derrière eux, ils entendirent un sanglot : Balin pleurait. Pas pour Ori, comprirent-ils, la gorge affreusement nouée. Pour Thorin.
- Tout ce que tu voudras ! continuait Ori d'une voix pressante. N'importe quoi ! Mais pas ça, Thorin. Je t'en conjure. Par pitié !
- Mon oncle, tenta une dernière fois Fili, le cœur broyé de chagrin. Mon oncle, Ori ne mérite pas ta colère, je te le jure. Ne t'en prends pas à lui. Qu'est-ce qu'il t'a fait ?
Thorin lui jeta un rapide coup d'œil. Il paraissait soudain égaré, perdu, presque étranger au drame dont il était pourtant le principal acteur.
- Thorin, s'il te plaît ! pria à son tour Kili. Tu connais Ori, quand même. Tu sais bien qu'il est incapable de ce dont tu l'accuses.
Le Roi sous la Montagne parut soudain hésiter. Sa main, dans sa poche, caressa fiévreusement la surface douce, lisse et tiède de l'Arkenstone.
Tout cela... tout cela l'ennuyait, réalisa-t-il. Ah, qu'il est pénible d'être roi et de devoir sans cesse prendre des décisions ! Au fond, tout ce qu'il voulait c'était être avec Elle... la contempler... la contempler jusqu'à la fin. Sa fin. Peu importait qu'il disparaisse, si c'était avec Elle. Ils étaient liés, rien ne les séparerait jamais, n'est-ce pas ? N'est-ce pas ?
Il fit un effort pour revenir au moment présent. Les trois traîtres dans leur cellule. Et le gamin qui se traînait à ses pieds.
Encore un contretemps, encore des choix à faire, encore ces sempiternelles incursions dans sa bulle de bonheur et de lumière... une lumière si crue qu'elle le blessait, certes, mais il ne pouvait plus vivre sans elle.
Ori était inoffensif. Il était à demi idiot ! Il avait dû se laisser influencer. Oh certes, Thorin n'aimait guère à changer d'avis. Toutefois, sans qu'il sache lui-même exactement pourquoi, tandis que ses doigts caressaient toujours, amoureusement, sensuellement, la pierre dans sa poche, les suppliques désespérées d'Ori finirent par le toucher malgré lui.
Ou peut-être ne faisaient-elles que l'ennuyer. Il voulait s'en aller d'ici et en finir avec ça. Il voulait retourner au calme, dans ses appartements et rester seul avec Elle. ELLE, le cœur de son cœur, la source où s'abreuvait son existence tout entière.
- Soit ! coupa-t-il d'un ton excédé.
Il fit un geste vers le garde qui se tenait toujours à quelques pas derrière lui, manifestement gêné par la scène dont il était témoin et regrettant d'être descendu voir pourquoi son roi hurlait de cette manière, quelques instants à peine après être descendu. Malheureusement, songeait-il, morose, il n'avait pas le choix, tel était son devoir. Il se serait pourtant bien passé de devoir assister à ça. Qu'est-ce que ce gosse avait donc fait pour mériter l'ire du roi et une telle véhémence dans ses propos ? se demandait-il, mal à l'aise. Oui bon, ce n'était plus vraiment un gosse, d'accord, mais il paraissait cependant bien jeune. L'un des prisonniers aussi, d'ailleurs. Tous deux devaient avoir sensiblement le même âge. Non, il n'aimait décidément pas ce qui se passait ici.
- Enferme-le, jeta Thorin. Pas avec les autres, ce nid de cancrelats est déjà assez conséquent comme ça.
Fili et Kili se regardèrent encore une fois, abasourdis autant que peinés. Le garde soupira de soulagement. Etant donné la tournure que prenaient les événements, il avait commencé à imaginer des choses bien pires que ça. Il s'avança, se pencha, saisit Ori par le bras et le releva :
- Viens par-là, mon garçon, dit-il.
Il le poussa dans la cellule voisine de celle de Balin, Fili et Kili et verrouilla la porte derrière lui. Thorin le regarda faire, le visage dénué d'expression, le regard hanté par de sombres visions.
- Je m'occuperai de toi plus tard, grogna-t-il entre ses dents, en jetant à Ori un regard noir.
Puis il s'élança vers l'escalier, son long manteau balayant le sol derrière lui, si précipitamment qu'il bouscula le garde au passage. Le bruit de ses pas se répercuta un moment dans le couloir des cachots, puis s'atténua et s'éteignit.
Une dernière fois, Fili et Kili échangèrent un long regard. Puis, sans un mot, ils retournèrent s'asseoir près de Balin. Ils ne pouvaient parler. Ils étaient trop anéantis, trop désespérés pour cela. De toute manière, cela faisait longtemps qu'ils se comprenaient sans parler. Au bout d'un très long moment, Kili murmura très bas :
- Si ça continue comme ça, toute la Compagnie se retrouvera bientôt ici.
Fili ne répondit pas. Il avait la gorge trop serrée et le cœur trop lourd pour cela. Un silence sinistre retomba, perdura et s'épaissit.
OO00OO
Mes cher(es) lecteurs(trices), vous qui suivez cette histoire et qui, je l'espère, y prenez plaisir, je dois m'interrompre deux semaines dans la publication car je pars en vacances. Eh oui, c'est enfin mon tour ! Mais je promets de publier le chapitre 9 dès mon retour, le 21 ou le 22 septembre. Pour vous mettre en appétit, je vous en donne même le titre : « Chapitre 9 : L'épreuve » (imaginez une musique dramatique).
Ah et puis pour vous faire patienter, je vous poste à côté un petit OS dont l'idée m'est venue lors d'un énième visionnage de Un voyage inattendu. En espérant qu'il vous amusera.
Gros bisous, n'hésitez pas à me donner votre ressenti sur ce dernier (pour le moment) chapitre -je vous répondrai à mon retour- et à très bientôt pour la suite.
